
Partie 2: La caméra du parking est à elle
« Je n’ai pas le droit de vous le dire. Donc je ne vous le dis pas. »
C’était sa réponse. Je lui avais demandé pourquoi il voulait le carnet, et il venait de me répondre comme un type qui lit un règlement à voix haute.
Il a gardé la main ouverte une seconde de plus. Puis il l’a retirée, lentement, comme s’il avait seulement voulu me serrer la main.
« Alors vous repartez sans, lieutenant. »
« Je repars sans. C’est même le but. »
Il s’est redressé, a regardé le parking par-dessus le toit de ma voiture. Un regard de routine, un type qui cherche son véhicule. Il parlait sans me regarder.
« Ne me le donnez pas. Pas ici. Il y a une caméra sur le lampadaire, derrière vous, à droite. Les caméras du parking sont à elle. »
« À qui, elle ? »
« Vous savez très bien à qui. »
Je savais. La famille de Constance donnait des choses à cet hôpital, comme elle en donnait à tout le monde. Une aile, une salle, un scanner. On ne dit pas non à quelqu’un qui paie le scanner.
« Je peux m’asseoir ? Un flic qui parle à un mari dans une voiture, c’est normal. Un flic qui prend un papier, c’est une image. »
J’ai déverrouillé la portière. Il s’est glissé côté passager sans claquer la porte, en la retenant avec la main. Il sentait le tabac froid et le café de distributeur. Le même que le mien, sûrement. Un euro cinquante.
Il a mis ses deux mains sur ses genoux, bien visibles. Il n’a pas touché ma veste.
« Je vous dis des faits, capitaine. Pas des noms. Pas des raisons. Des faits. »
« Je vous écoute. »
« Le rapport de cambriolage. Je l’ai lu sur mon écran à 22 h 40. Tapé, signé, envoyé au parquet. »
J’ai regardé le tableau de bord. L’horloge disait 22 h 53. Elle avance de trois minutes, depuis toujours.
« Et alors ? »
« Alors l’identité judiciaire est annoncée pour 23 h 15. Personne n’a encore posé un doigt sur votre appartement. Le rapport dit déjà que des voleurs sont entrés, qu’ils ont cherché de l’argent, que votre femme les a surpris. »
« Quelqu’un a écrit la fin avant le début. »
« Je n’ai rien dit de tel. »
« Non. Vous n’avez pas le droit. »
Un coin de sa bouche a bougé. Pas un sourire. Quelque chose comme la trace d’un sourire.
Dehors, un homme en blouse blanche a traversé le parking en courant, son badge qui claquait contre son torse. Il est entré par la porte des urgences. Garcia a attendu que la porte se referme.
« Je suis passé chez vous à 22 h 30. Avant tout le monde. Pour regarder la porte de la cuisine, celle que vous m’avez demandée tout à l’heure. »
Mon ventre s’est serré. Je n’ai rien dit.
« Serrure intacte. Cadre intact. Pas une rayure, pas un coup de pied-de-biche, pas une vitre. Rien. Un cambrioleur qui entre sans casser, c’est un cambrioleur qui a la clé. Ou à qui on ouvre. »
« Constance n’ouvrait jamais le soir. »
« Je m’en doutais. »
« Elle mettait la chaîne dès sept heures. Même pour descendre les poubelles, elle l’enlevait, elle descendait, elle la remettait. Je me moquais d’elle pour ça. »
Je me suis arrêté. Ma voix partait ailleurs.
« Alors elle a ouvert à quelqu’un qu’elle connaissait », a dit Garcia, très bas. « Ou qu’elle ne pouvait pas ne pas laisser entrer. »
J’ai pensé à la toile cirée de la cuisine, à ses carreaux rouges et blancs, au bol ébréché où elle laissait refroidir son café en faisant ses comptes. Elle aurait ouvert, dans sa robe de chambre, en posant le crayon. Elle aurait dit : « Tiens, c’est toi. »
Je n’avais pas voulu y penser depuis l’avion. Je n’ai plus pensé qu’à ça.
« Pourquoi vous me dites ça ? »
« Parce que demain à huit heures, des gens vont vous expliquer que tout est clair. » Il m’a regardé enfin, droit dans les yeux. « Et qu’après, vous n’aurez plus personne pour vous dire le contraire. »
« Votre nom est sur la dernière page du carnet, lieutenant. Souligné deux fois. »
Il n’a pas cillé. Il savait peut-être déjà.
« Je n’ai pas le droit de vous le dire », il a répété.
« Je sais. Donc vous ne me le dites pas. »
« Voilà. »
Il a ouvert la portière. Il s’est arrêté, une jambe dehors.
« Gardez-le sur vous. Ne l’ouvrez devant personne. Pas même devant moi. Et si quelqu’un vous le demande gentiment, c’est que ce n’est pas gentil. »
« Et chez moi ? »
« Allez-y cette nuit. Avant que quelqu’un ne range. »
Il a claqué la portière, cette fois. Il a remonté le col de son blouson et il a marché vers la zone des ambulances, loin des lampadaires, dans l’ombre entre deux fourgons.
Je suis resté sans bouger. La clé était dans ma main, je ne me souvenais pas l’avoir sortie. Dans la poche de ma veste, la spirale du carnet me piquait les côtes à chaque respiration.
Je n’ai pas allumé le moteur.
Une brise est montée du fond du parking, une brise de métal et d’huile. Et avec elle, une voix. Pas fort. Quelqu’un qui n’imagine pas être entendu.
Je me suis penché vers la vitre ouverte de dix centimètres.
Garcia était à quinze mètres, de dos, le téléphone collé à l’oreille. Il ne bougeait plus du tout.
Partie 3: Une porte sans scellés, rue des Lilas
Pas de ruban jaune sur la porte.
Pas de scellés, pas de papier collé, pas un agent assis sur une marche. J’ai monté trois étages dans le noir, la minuterie claquait au bout de trente secondes, et l’appartement était simplement là. La porte était juste tirée, comme si on y avait oublié quelqu’un.
Il était une heure du matin. J’avais roulé dans Montluçon sans radio, par les rues vides, en regardant dans le rétroviseur à chaque feu. Personne ne me suivait. Je ne me suis pas senti plus tranquille.
J’ai poussé la porte. Elle a heurté quelque chose sur le sol.
Une boîte de lentilles, vide. Puis une deuxième, plus loin. J’ai allumé.
Le couloir ressemblait à un couloir après un déménagement raté. Les tiroirs du buffet étaient sortis, les manteaux jetés à terre, la doublure de ma vieille parka décousue d’un coup net. Dans le salon, les livres avaient été vidés par terre, dos ouverts, un par un.
La cuisine, c’était pire. Ou pas pire. Autre chose.
Le carrelage avait été levé à quatre endroits, par plaques, avec un outil plat. Dessous, du ciment et de la poussière grise. Les placards ouverts. La farine renversée, le riz, le sucre, les pâtes en spirale éparpillées comme des vis. Toutes les boîtes de conserve que Constance rangeait par date, vidées dans l’évier ou dans un coin.
La cocotte en fonte, celle qu’elle avait héritée de sa grand-mère, gisait sur le flanc au milieu de la pièce, le couvercle fendu.
Et sur le carrelage, près de la table, une tache brune que j’ai regardée trois secondes. Pas quatre.
Je me suis dit : ce ne sont pas des voleurs. Les voleurs prennent la télé. Ils prennent la bague posée sur l’étagère de l’entrée. Ma télé était à sa place, la bague aussi.
Ils cherchaient autre chose. Quelque chose de plat, qui se cache sous un carreau ou dans le fond d’une boîte de lentilles.
Ils cherchaient le carnet.
Je l’ai senti contre mes côtes, à travers la veste. Je n’ai pas mis la main dessus. Une porte s’est ouverte sur le palier.
« Sébastien ? »
Josiane Petit, soixante-huit ans, la voisine d’en face, en peignoir à fleurs et chaussons de feutre, la chaîne de sa porte tendue entre les doigts. Elle avait les cheveux défaits. Je ne l’avais jamais vue sans sa coiffure.
« Josiane. »
« Oh, mon petit. Entre. Entre chez moi, tu vas pas rester là. »
Elle a refermé derrière nous. Chez elle, ça sentait le café réchauffé et la naphtaline. Sur la table de la cuisine, sous la toile cirée à fruits, une tasse pleine, froide. Elle n’avait pas dormi non plus.
« C’est moi qui ai trouvé ta porte, tu sais. Vers dix heures. Elle était entrouverte, avec la lumière. J’ai pensé : elle a oublié. Et puis j’ai vu. » Elle s’est mouchée dans un mouchoir en tissu. « J’ai appelé le 15. J’ai pas touché. Je savais qu’il fallait pas toucher. »
« Vous avez bien fait. »
« Y a un policier qui est venu, après. Un grand brun avec un pansement au doigt. Il est resté dix minutes. Il a rien fermé, rien mis, rien du tout. Je lui ai dit pour les femmes. Il m’a dit merci, madame, on vous rappellera. »
Je me suis redressé sur la chaise.
« Quelles femmes ? »
Josiane a posé les deux mains à plat sur la toile cirée.
« Je les ai vues partir. Par le judas. Toute la soirée, j’ai entendu des pas, des voix de femmes, ça cognait. Je me suis dit, c’est une dispute, Constance a des amies. Et puis à dix heures moins dix, elles sont descendues. La grande blonde et celle qui rit. »
« Celle qui rit. »
« Elle riait dans l’escalier, Sébastien. À ce moment-là. Je m’en souviendrai jusqu’à ma mort. Elles portaient un sac de sport, un gros, noir, avec une bandoulière. Elles le portaient à deux. »
La grande blonde. Charlotte. Celle qui rit, Marguerite, qui riait encore dans le couloir de la réanimation, il y a six heures.
« Et en bas, y avait une grosse voiture noire. Une berline, le moteur allumé, les phares éteints. Une dame en bleu marine était déjà montée à l’arrière. Je la voyais mal. Elle ne bougeait pas du tout. »
Bleu marine. Un collier de perles.
« Vous avez dit ça au policier ? »
« J’ai commencé. Il m’a coupée. Il m’a demandé si j’avais le temps de lui faire un café, et puis il est parti sans le boire. »
Je n’ai pas répondu. Josiane s’est levée avec peine, a ouvert le placard au-dessus de l’évier, a sorti une boîte à gâteaux LU, la vieille, celle aux biscuits au beurre, bosselée sur un coin.
« Constance me l’a laissée lundi matin. Avant de partir travailler. Elle avait sa petite figure des jours où elle a rien dormi. Elle m’a dit : garde-moi ça, Josiane, je repasse le chercher dans deux ou trois jours. »
Elle l’a posée devant moi.
« Je l’ai pas ouverte. Je voulais pas. Mais maintenant… tu es là. »
J’ai soulevé le couvercle. Une feuille à carreaux, pliée en quatre. Dessous, des feuilles agrafées, onze en tout, des certificats imprimés avec un en-tête de société. Sur chacun, un petit papier jaune collé en haut à droite, écrit au feutre noir de la main de Constance.
Essai réel : rupture.
Onze fois. Onze post-it jaunes.
J’ai déplié la lettre. Cinq lignes, serrées, d’une écriture que je connaissais mieux que la mienne.
« Sébastien. Si tu lis ça, c’est que je n’ai pas pu te le dire en face. Ne montre le carnet à personne qui porte un uniforme, même le tien. Je suis désolée de ne pas te l’avoir dit avant. Je voulais le faire quand tu rentrerais. Je t’aime. C. »
J’ai regardé ma manche. Le treillis. Le galon. L’écusson du régiment, cousu par elle, un soir de septembre, pendant que je lisais le journal.
Même le tien.
Josiane me regardait par-dessous, avec cet air des vieilles gens qui attendent qu’on leur dise que ce n’est pas grave.
« Autre chose, Sébastien. Je ne voulais pas te le dire tout de suite. Tu es fatigué. »
« Dites. »
Elle a tiré sur sa ceinture de peignoir.
Partie 4: Quatre femmes montent, Constance reste
« Là. Arrête. Reviens en arrière, c’est passé trop vite. »
Josiane tenait son téléphone à deux mains, le pouce sur un écran fendu en étoile. Elle ne savait pas faire revenir l’image. J’ai pris l’appareil et j’ai remis la vidéo au début.
Noir et blanc. L’entrée de l’immeuble, vue d’en haut, déformée comme dans une bille. Une caméra d’interphone que le syndic avait fait poser l’an dernier, après les boîtes aux lettres forcées. En bas à droite, des chiffres blancs.
21:18:07.
Une berline noire s’arrête au bord du trottoir, les feux de position allumés. Quatre femmes en descendent. La première porte un tailleur sombre et un manteau sur l’épaule. Elle ne regarde pas autour d’elle. Elle regarde la porte, comme on regarde une porte qui va forcément s’ouvrir.
Béatrice.
Derrière elle, la grande, Charlotte, avec un sac de sport noir. Puis Marguerite, qui mâche quelque chose. Puis la plus jeune des quatre, Apolline, les bras serrés contre la poitrine.
« Elles ont sonné chez toi », a dit Josiane. « Je l’ai entendu. Le bouton de ta porte, il fait un bruit de canard. »
La porte de l’immeuble s’est ouverte. Les quatre sont entrées.
« Avance. »
Josiane a tapoté. 21:41:30. Apolline ressortit seule, la main sur la bouche. Elle fait cinq pas, se plie en deux contre le mur, vomit sur le trottoir. Puis elle monte à l’arrière de la berline et ne bouge plus.
21:49. Béatrice sort à son tour. Elle descend les trois marches avec soin, une main sur la rampe. Elle ouvre elle-même la portière de la berline. Elle a les mains vides et le visage de quelqu’un qui sort d’un rendez-vous chez le notaire.
21:52:19. Charlotte et Marguerite sortent ensemble. Elles portent le sac à deux, il pend entre elles comme quelque chose de lourd. La grande tient la poignée. L’autre, la bandoulière.
Marguerite riait. Sans le son, on le voit quand même.
Elles s’engouffrent dans la berline. Les feux s’allument. Elle démarre.
Je n’ai pas bougé. Pas parce que j’étais bouleversé. Parce que je comptais.
Quatre sont montées. Quatre sont reparties. Et à l’étage, il y en avait une qui était restée par terre, sur la toile cirée, pendant que sa mère se rasseyait à l’arrière d’une voiture.
Trente-quatre minutes.
« Tu me l’envoies ? »
« Je sais pas faire. » Josiane s’est excusée avec les mains. « Ma petite-fille m’avait montré, mais… »
J’ai sorti mon téléphone et j’ai filmé son écran, trois fois, de bout en bout, en tenant le coude pour ne pas trembler. À la fin, elle m’a serré le bras, très fort pour une vieille dame.
J’ai pris la boîte LU sous le bras. J’ai laissé la cuisine comme elle était. Ranger aurait été leur donner raison.
À quatre heures du matin, j’étais de retour au quatrième étage de l’hôpital. Le docteur Garnier sortait d’une chambre, la blouse froissée, un gobelet de la machine dans la main. Il avait vieilli de dix ans depuis la veille.
« Elle est stable, capitaine. Elle dort. Elle ne dort pas bien, mais elle dort. »
« Docteur. À quelle heure est arrivée la famille ? »
Il a regardé son gobelet.
« Pourquoi cette question ? »
« Parce que personne ne les a prévenus. Je l’ai demandé à la secrétaire. Je veux l’entendre de vous. »
Il a posé le gobelet sur le rebord d’une fenêtre. Il a baissé la voix.
« Ils étaient là à 22 h 20. Dans le hall des urgences, manteaux sur le dos, sacs à main sur les genoux. J’étais de garde. L’ambulance est arrivée à 22 h 25. Cinq minutes après eux. »
« Et qui les avait appelés ? »
« Personne. J’ai demandé à l’accueil. J’ai vérifié trois fois. Sur la fiche, la personne à prévenir, c’est vous. Un numéro de portable militaire. Il n’a pas sonné. »
Il m’a regardé comme on regarde un patient avant de lui dire quelque chose.
« Je ne sais pas ce que ça veut dire, capitaine. Je suis médecin. Mais des gens qui arrivent avant l’ambulance… »
Il n’a pas fini sa phrase. Il a repris son gobelet.
Je me suis approché de la vitre. Constance, les yeux fermés, ses poignets en attelles posés de chaque côté de son corps comme des objets rangés. La moitié de ses cheveux rasée. Quelqu’un avait remonté le drap jusqu’au menton.
Sur le comptoir, le sac plastique avec ses pantoufles grises. Les mêmes depuis trois hivers, avec un trou au gros orteil gauche que je lui avais proposé de recoudre.
« Je suis là », j’ai dit à la vitre. « Je ne bouge plus. »
À cinq heures quarante, l’ascenseur a sonné.
Un homme en costume sombre est sorti, un manteau sur le bras, une serviette noire à la main. Soixante ans, les cheveux gris peignés en arrière, une cravate bleue très serrée. Deux pas derrière lui, un petit monsieur à lunettes avec une pochette de plastique sous le bras.
« Capitaine Moreau ? Maître de La Roche. J’ai l’honneur de représenter madame de Villiers. Je vous présente monsieur, huissier de justice. »
« À cinq heures quarante du matin ? »
« Les urgences de la famille ne connaissent pas les heures de bureau, capitaine. »
Il a ouvert sa serviette. Un papier est sorti, une feuille imprimée, avec un tampon violet et une signature en bas.
« Une désignation de personne de confiance, signée par madame Constance Moreau, née de Villiers. Elle désigne sa mère, Béatrice de Villiers, pour toutes les décisions médicales la concernant. »
J’ai lu la date. Il y a trois ans. Le 14 mars.
« Il y a trois ans, on était mariés depuis un an. Constance ne m’a jamais parlé de ça. »
« Madame Moreau avait peut-être ses raisons. »
« Je connais sa signature. Son S fait une boucle en dessous. Celui-là est trop rond. »
« Vous êtes capitaine, pas expert en écriture. »
Garnier s’est avancé. Sa voix tremblait un peu.
« Maître, ce document n’est pas dans le dossier. Dans le dossier, la personne de confiance, c’est monsieur Moreau. »
« Il y est depuis 23 h 05, docteur. Déposé aux admissions, avec accusé. »
Je me suis tourné vers Garnier. Il a hoché la tête, très lentement, comme un homme à qui on vient de poser une main sur l’épaule.
On a discuté pendant plus d’une heure. Garnier a téléphoné à l’administrateur de garde. Maître de La Roche a souri. L’huissier a pris des notes dans un petit carnet que je ne voulais pas lire.
Le jour montait derrière la vitre du couloir, gris comme une assiette sale. Le carnet de Constance pesait contre mes côtes.
À un moment, l’huissier a regardé sa montre. Il s’est raclé la gorge. Il a parlé comme on lit un procès-verbal.
« Il est six heures cinquante-deux. À huit heures, les brancardiers de la clinique entrent. »
Partie 5: Une chapelle sans caméras
Ça sentait la cire. Et pourtant, aucune flamme.
Sur l’autel, une bougie électrique branchée à une prise murale, avec une fausse mèche en plastique orange qui tremblait. Une rangée de bougies pareilles, six, toutes éteintes sauf celle-là. Quelqu’un avait oublié de les débrancher, ou ne l’avait pas voulu.
Le message était arrivé à 7 h 04, depuis le même numéro que la veille. « Chapelle. Rez-de-chaussée, au fond. Seul. V. » Maître de La Roche venait de partir s’asseoir dans le hall avec son huissier, comme deux types qui attendent un train. Il me restait moins d’une heure.
J’ai poussé la porte. Quatre rangées de chaises en paille, un Christ en plâtre au mur, un tapis usé jusqu’à la trame. Pas de caméra au plafond. On ne filme pas les gens qui pleurent.
Victoire était assise au dernier rang, dans le coin, un manteau gris sur les genoux. Vingt-quatre ans. Des cernes de la taille de ses yeux. Elle s’est levée quand elle m’a vu et elle ne savait plus quoi faire de ses mains.
« Vous êtes venu seul. »
« Vous me l’avez demandé. »
« Ils vous ont suivi ? »
« La Roche et son huissier sont dans le hall. Je suis passé par l’escalier de service. »
Elle a hoché la tête. Elle a tiré une chaise pour moi, sans me regarder. Je me suis assis, pas elle.
« Je n’ai pas beaucoup de temps non plus. Charlotte pense que je suis aux toilettes. »
« Qu’est-ce qu’il y a dans ce carnet, Victoire ? »
Elle a fermé les yeux une seconde.
« Vous ne l’avez pas lu ? »
« J’ai lu des numéros, des coches, des initiales. Deux lettres, toujours les mêmes. B. V. Et une ligne à la fin. »
Je la lui ai récitée. Elle n’a pas bougé. Elle connaissait la phrase par cœur, ou elle l’avait devinée.
« Lot 6120, a-t-elle répété doucement. C’est le gros lot. Deux mille plaques. »
« Deux mille plaques fendues. »
« Je ne les ai pas vues fendre. Je les ai vues sortir. »
Elle s’est assise enfin, au bord de la chaise, le dos droit, comme à l’école.
« Je travaille au contrôle qualité de VA. Depuis cinq ans, je pèse, je mesure, je range les certificats dans les classeurs. C’est tout ce que je fais. Papa a fondé VA avec deux machines et un prêt à la banque. Il disait que la plaque, c’était la vie de quelqu’un, et il l’avait écrit au marqueur sur le mur de l’atelier. Il est mort il y a six ans. »
« Et Béatrice a continué. »
« Maman a continué. »
Elle a dit « maman » comme on dit le nom d’un animal dont on a peur.
« Constance avait tenu les comptes, avant. Elle savait ce qui entrait et ce qui sortait. Quand elle est partie, elle m’a demandé un service. Quelques rapports d’essai, de temps en temps, à photocopier le soir, quand l’atelier était vide. Je l’ai fait. Pendant cinq ans. Je ne comprenais pas tout. »
« Elle vous a donné le carnet dimanche ? »
« Sur le parking du Leclerc, à côté des caddies. Elle m’a dit : pas chez moi, pas chez toi non plus. Dans ton casier du labo, sous ta blouse. Je l’ai gardé deux nuits. Hier, je l’ai pris dans mon sac et je suis venue à l’hôpital. Je ne savais pas à qui d’autre le donner. »
« Pourquoi à moi ? »
« Parce qu’elle parlait de vous tout le temps. »
Je n’ai pas répondu. Il n’y avait rien à répondre.
La bougie électrique clignotait. Quelque part dans le bâtiment, un chariot roulait sur du carrelage. Elle regardait la mèche orange, pas moi.
« Constance avait un rendez-vous mardi, a dit Victoire. À neuf heures. Avec quelqu’un. Elle ne m’a pas dit qui. »
« Elle l’a manqué. »
Victoire a eu un petit rire sec, sans joie.
« Je sais. Et vous savez qui est au courant de ce rendez-vous ? »
« Dites-le-moi. »
Elle a mis ses mains sous ses cuisses, comme une enfant.
« Apolline m’a parlé tout à l’heure, dans les toilettes du rez-de-chaussée. Elle tremblait. Elle m’a dit : j’ai vomi dans la voiture, Vic. J’ai vomi, et maman m’a donné un mouchoir et elle m’a dit de me tenir droite. Et après elle n’a rien dit d’autre. »
« Dans quelle voiture ? Quand ? »
« Elle ne me l’a pas dit. Elle a pleuré. Elle a fini par partir. »
La vidéo de Josiane, la berline, la plus jeune qui se plie contre le mur. Je n’ai pas dit à Victoire que je l’avais vue.
« Victoire. Tu me dis pas tout. »
J’ai laissé échapper le « tu » sans l’avoir décidé. Elle n’a pas cillé.
« Non », elle a dit.
Elle a levé les yeux vers le Christ en plâtre, ou vers rien. Elle respirait court, la bouche ouverte.
« Lundi midi. Chez nous, à la maison, on déjeune ensemble le lundi, tout le monde. Charlotte m’a demandé si j’avais des nouvelles de Constance. Je lui ai répondu que oui. Que ça allait bien. Que mardi à neuf heures, elle avait un rendez-vous important et qu’après, tout irait mieux pour tout le monde. »
Sa voix a cassé sur « tout le monde ».
« Je ne savais pas ce que je disais. Je voulais que Charlotte soit contente pour elle. Je voulais qu’elles se réconcilient. Je suis stupide, Sébastien. Je suis une imbécile. »
« Victoire… »
Elle s’est tournée vers moi. Des lèvres blanches. Des yeux secs, trop secs.
Partie 6: Un virement de Béatrice avant les brancardiers
« Trois cent mille euros, Sébastien. En virement, ce matin. »
Elle l’a dit debout dans l’encadrement de la chapelle, sans bonjour. Victoire avait filé par la sacristie une minute plus tôt. J’avais entendu le loquet. Béatrice n’a pas tourné la tête vers cette porte, ou elle a fait comme si.
Soixante-trois ans. Un tailleur marine boutonné jusqu’au col, un sac à main serré contre la hanche, les cheveux faits comme pour un baptême. Moi, j’avais un gobelet de la machine à 1,50 € refroidi dans la main et la même chemise depuis l’avion.
« Je vous ai cherché sur tout l’étage. »
« Vous m’avez trouvé. »
« Trois cent mille euros. Et une place à la maison, le dimanche, comme Constance autrefois. Vous seriez des nôtres. »
Elle a dit « des nôtres » comme on tend un manteau à quelqu’un qui grelotte.
« Pour quoi faire ? »
« Ma fille cadette est fragile, elle a pris des affaires qui ne lui appartiennent pas. Vous avez quelque chose dans votre veste. Un carnet. Des chiffres sans contexte, qu’un comptable lit comme il veut. »
« Je l’ai lu. »
« Vous avez lu des coches. » Elle a souri, à peine. « Rendez-le-moi avant huit heures. Ensuite Constance part à la clinique, avec les meilleurs médecins, à nos frais. Et on oublie. »
« On oublie quoi ? »
« Rien. Il n’y a rien. »
Le carnet pesait contre mes côtes, couverture gondolée, spirale qui accroche le tissu. Je l’ai senti comme on sent un bras qui vous retient.
« Vous êtes arrivée à 22 h 20, madame. Avec votre manteau. L’ambulance est arrivée à 22 h 25. »
Elle n’a pas bronché.
« Une mère sent ces choses-là, Sébastien. »
« Qui vous a appelée ? »
« Réfléchissez vite. »
Elle est partie. Ses talons ont claqué sur le lino jusqu’au bout du couloir, réguliers, sans un faux pas.
À 7 h 40 j’étais devant la vitre de la réa. Constance, les tuyaux, la machine qui comptait pour elle. Sur le comptoir du poste, le sac plastique avec les pantoufles grises n’avait pas bougé. Personne n’y touchait. On ne touche pas à ce qui ne vaut rien.
À 7 h 58, l’ascenseur s’est ouvert. Deux brancardiers poussaient un lit vide, et derrière eux une femme en blouse blanche avec le logo de la clinique Villiers sur la poche. Béatrice les attendait déjà devant la porte, maître de La Roche à sa droite, Charlotte à sa gauche. Charlotte ne regardait pas le lit. Elle regardait ma veste.
« Messieurs, dames, a dit la médecin de la clinique, on va procéder au transfert. »
« Non. »
La voix venait de l’escalier. Garcia est entré dans le couloir avec deux agents en uniforme, un papier plié en quatre à la main. Pas de sourire, pas de poignée de main. Il m’a regardé comme on regarde un meuble.
« Lieutenant Garcia, a dit Béatrice. Vous tombez à pic. »
« Madame de Villiers. » Il a déplié le papier. « Réquisition du juge d’instruction, tribunal de Paris. L’état de madame Moreau relève d’une scène de crime. Prélèvements sur elle et sur ses effets. Aucun transfert pendant soixante-douze heures. »
Maître de La Roche a pris la feuille. Il a lu, lentement, les lèvres pincées. Il l’a rendue.
« C’est en règle », a-t-il dit à Béatrice, très bas.
« Je suis désolé, madame, a dit Garcia. C’est le parquet. J’y peux rien. »
Il avait la voix d’un type qui s’excuse pour un retard de train. Béatrice l’a détaillé de la tête aux chaussures, puis elle a hoché le menton, une fois. Comme à un employé.
« Je comprends, lieutenant. Vous faites votre travail. »
Les brancardiers sont repartis avec le lit vide. La médecin a remonté son col. Charlotte a fermé la marche, et à la porte de l’ascenseur elle s’est retournée pour regarder ma poche une dernière fois.
Garcia m’a pris par le coude sans me regarder et m’a poussé vers la chapelle. Une bougie électrique tremblait encore sur l’autel. Il a refermé la porte et il a collé son dos contre.
« Elle croit que je suis à elle depuis neuf ans, a-t-il dit. Elle le croira jusqu’à ce que je ne puisse plus le cacher. »
« Le coup de fil sur le parking… »
« De la comédie. Pour les caméras, pour elle. Deux ans que je travaille sur VA pour un juge de Paris. Je sers le café à Béatrice, je lui rends des petits services, et je note tout. »
« Pourquoi vous m’avez pas prévenu ? »
« Parce que vous auriez eu l’air de savoir. Et vous ne savez pas, hein ? »
« Je sais qu’il y a deux mille plaques. »
« Gardez le carnet sur vous, a-t-il dit. Si je le prends, elle le sait avant midi. »
Il a baissé les yeux sur ses chaussures, puis il les a relevés sur moi. Ses mains tremblaient un peu, et il les a mises dans ses poches.
Partie 7: Une file à la cafétéria, 11 h 20
À 11 h 20, j’étais dans la file de la cafétéria avec un plateau gris, un yaourt nature et un café à 1,50 €. Je n’avais pas faim. L’aide-soignante de la réa m’avait dit de manger, alors je faisais la queue.
Depuis la chapelle, la matinée s’était passée en papiers. Les deux agents de Garcia avaient pris ma déposition dans une salle sans fenêtre, puis ils avaient photographié ma veste, mes chaussures, mes mains. À la question de Garcia, je n’avais rien trouvé à répondre. La note de prolongation disait « nécessités du service ». Pas un nom. Je l’avais signée moi-même, au garde-à-vous, en croyant remercier quelqu’un.
Devant moi, un infirmier choisissait entre deux desserts. Derrière moi, quelqu’un s’est approché trop près.
« Il y a du monde, a dit une voix de femme. »
« Oui. »
« Tu manges pas ? »
Je me suis retourné à moitié. Charlotte. Quarante et un ans, grande, blonde, une salade sous cellophane sur son plateau, le même manteau qu’à 22 h 20. Elle m’a souri comme on sourit à un cousin dans un mariage.
« Je mange », ai-je dit.
« Tu as une tête de mort, Sébastien. »
« Ça fait deux jours. »
« Pardon, Sébastien. »
Elle a dit ça en regardant le rayon des fromages. J’ai senti un courant d’air froid contre mes côtes, à gauche, là où le tissu pesait depuis la veille. Une seconde. Moins. Une main de pianiste ou de pickpocket.
Je me suis retourné pour de bon. Elle était déjà à quatre mètres, son plateau posé sur le rebord d’une table, la salade intacte. Elle marchait vers la sortie sans se presser. Pas une fois elle ne s’est retournée.
« Monsieur, vous payez ? » a dit la caissière.
J’ai plongé la main dans ma poche. Vide. La spirale, la couverture gondolée, le poids : plus rien. Ma main a cherché plus bas, par réflexe, puis dans la poche intérieure, celle qui ferme avec une fermeture éclair. Les onze certificats étaient toujours là, pliés en trois. Elle ne les avait pas vus. Elle n’était venue que pour le carnet.
« Monsieur ? »
J’ai laissé le plateau sur le comptoir. Le yaourt. Le café. J’ai couru dans le hall, entre des familles avec des sacs de linge et des gens en pyjama qui fumaient près des portes. Une voiture noire s’éloignait du parking, une berline. Je n’ai pas vu la plaque.
J’ai appelé Garcia. Messagerie. J’ai relu le message de Victoire à 7 h 04, comme si les lettres allaient me dire quelque chose. Mon téléphone a sonné dans ma main avant que j’aie fini de composer le troisième numéro.
« Docteur Garnier. Revenez à la réa, Sébastien. Tout de suite. »
Il m’a attendu devant la porte, en blouse, les mains jointes devant lui. Il avait cinquante ans et les épaules de quelqu’un qui porte une armoire.
« Un deuxième saignement, a-t-il dit. Il y a vingt minutes. On l’emmène au bloc. »
« Elle est… »
« Elle est vivante. Je ne vous promets pas plus. »
Le brancard est passé devant moi, rapide, avec trois soignants en courant. Je n’ai vu que ses cheveux, le bas du visage, un tube. Constance sentait l’antiseptique. Elle ne sentait plus elle.
Je me suis assis sur la chaise en plastique à côté du poste. Il n’y avait personne pour me dire de partir. Une heure a passé. Puis une deuxième, de l’autre côté du mur.
Sur le comptoir, à ma hauteur, le sac plastique avec les pantoufles était toujours là. Étiquette au feutre : MOREAU C. Je les voyais à travers le plastique. La gauche avait un trou au gros orteil. Je lui avais dit en janvier d’en acheter d’autres. Elle avait répondu qu’elle les aimait comme ça.
Je me suis levé. J’ai tendu la main vers le sac.
« Monsieur, a dit l’aide-soignante, sans lever les yeux de son dossier. Effets personnels. Ça reste au poste. »
« Je peux les garder ? »
« À sa sortie. Pas avant. Procédure. »
J’ai retiré ma main. Personne n’a touché le sac. Personne n’y a jamais pensé, je crois, ni Charlotte, ni Béatrice, ni les agents de Garcia, qui avaient pourtant photographié le comptoir.
À 13 h 10, Garnier est sorti du bloc. Il avait ôté son bonnet. Il s’est essuyé les mains sur une compresse sans les regarder.
« Elle a tenu, a-t-il dit. Le saignement est contrôlé. Elle reste endormie, sous surveillance, au moins jusqu’à demain. Je ne peux pas vous donner d’heure. »
« Merci. »
« Sébastien. » Il m’a pris par l’épaule, et c’était la première fois qu’un médecin me touchait comme un homme et non comme un dossier. « Il y a une chose que je voulais vous dire hier. Je n’ai pas osé devant sa famille. »
« Dites. »
« Quand les urgentistes me l’ont amenée, j’ai dû… »
Dans le couloir, l’alarme s’est déclenchée. Une sonnerie aiguë, répétée, un voyant rouge au-dessus d’une porte. Garnier a tourné la tête, puis il a repris, plus vite, comme on lâche une phrase avant de partir.
Partie 8: Une plaque cassée au pas de tir
« La plaque s’est ouverte comme une assiette, mon capitaine. »
Leroy l’a dit à 14 h 20, au fond du pas de tir de la caserne, avec trois morceaux de céramique grise dans les mains. Il ne tremblait pas. Il avait la voix plate de quelqu’un qui compte des chaises. Mais avant cette phrase, il y avait eu une autre journée, et je dois la raconter dans l’ordre.
Garnier était revenu à 13 h 25. L’alarme venait de la chambre 4, un vieux monsieur, une fausse alerte. Il m’avait emmené dans un bureau sans porte, il avait ouvert un tiroir, sorti un sachet transparent fermé avec du scotch.
« Sa main droite, a-t-il dit. Fermée sur ça. Les urgentistes ont dû lui ouvrir les doigts un par un. »
Dans le sachet, un bouton doré, rond, gravé d’une fleur de lys. Avec lui, un bout de fil de laine bleu marine, frisé, arraché du tissu.
« Je l’ai gardé hier soir, a-t-il dit. Je n’ai pas osé le donner à la famille. J’ai prévenu le lieutenant Garcia à 7 h 30. Il envoie quelqu’un le prendre pour le labo, cet après-midi. Je voulais que vous le voyiez avant. »
« Pourquoi moi ? »
« Parce qu’elle ne l’aurait pas serré si fort pour rien. »
J’ai tenu le sachet cinq secondes. Léger comme une pièce de deux euros. Je le lui ai rendu.
Garcia a appelé à 13 h 50, pendant que je traversais le parking vers ma voiture.
« Le bouton, a-t-il dit. Doré, fleur de lys. Le fil, de la laine, bleu marine. Un de mes agents a photographié Béatrice ce matin devant la réa. »
« Et ? »
« Son tailleur a quatre boutons. Il en manque un. Le troisième. Le fil qui dépasse est du même bleu. »
« Ça suffit pour l’arrêter ? »
« Un bouton, non. Un bouton, c’est un début. » Un silence dans le téléphone, du vent, une porte. « Il me faut des preuves qu’elle ne puisse pas acheter. Et vite. Elle ne dort pas, capitaine. Elle fait comme moi : elle compte les heures. »
Il a raccroché. Pas de « au revoir », pas de « courage ».
Le message de Leroy est arrivé avant que j’aie démarré. « Mon capitaine. Pas de tir, 14 h. Venez seul. Je vous montre quelque chose. » Leroy est mon adjudant depuis six ans. Il n’envoie jamais de message. Il passe à la porte, il frappe deux fois, il dit « c’est bon, chef », et il repart.
Le pas de tir de la caserne sent la poudre froide et l’huile à fusil. Quatre postes sous une tôle ondulée, des sacs de sable usés, une cible en carton qui n’avait pas été changée depuis le printemps. Leroy m’attendait avec un fusil et une plaque posée sur un chevalet en bois. Il avait le visage gris.
« Elle vient de la palette 6120, mon capitaine. Je l’ai prise au magasin ce matin, avec la fiche de réception. »
« Tu avais le droit ? »
« J’ai dit que c’était pour l’inventaire. Le magasinier a signé sans lever la tête. »
Il a remplacé la plaque. Une autre, identique, pareille à celle que ses gars portent sur la poitrine. Je connaissais son poids dans les mains, la rugosité des bords, la peinture olive. Il a reculé de dix mètres, il a épaulé.
Un coup. Un seul. Le bruit a roulé sous la tôle.
Quand la poussière est retombée, la plaque était toujours sur le chevalet, mais fendue de haut en bas, avec un second trait qui partait en biais. Leroy s’est avancé, l’a soulevée par un coin. Elle s’est défaite dans ses doigts.
« La plaque s’est ouverte comme une assiette, mon capitaine. »
Je n’ai rien dit. J’ai pensé à Enzo, à la balle perdue du rapport, à la façon dont on m’avait écrit qu’il n’avait pas souffert. J’ai regardé les trois morceaux, le gris à l’intérieur, plus clair que le dessus, comme du plâtre mal cuit.
« Combien dans la palette ? » ai-je demandé.
« Deux mille. Elles ont été livrées avant votre départ, mon capitaine. Elles sont dans le hangar quatre. »
« Et la relève part… »
« C’est ça, le truc. » Leroy a posé les morceaux sur le sable. « Ça a changé à 13 h. Une note de service. La relève est avancée. Vendredi, 5 h. À la place de dans dix jours. Ils veulent charger dans la nuit de jeudi à vendredi. »
« Qui a signé ? »
« Le bureau du colonel. Le colonel d’Harcourt, mon capitaine. »
Le nom est tombé entre nous comme un outil par terre. Je le connaissais. Il m’avait serré la main dans la cour, avant mon départ, avec cette chaleur qu’ont les gens qui vous ont déjà acheté.
« Mes gars montent dedans vendredi, a dit Leroy. Quarante gars. Avec ça sur le torse. »
Il avait dit « mes gars » sans y penser, comme si je n’étais pas leur capitaine. Je l’ai laissé dire.
Il y avait un gobelet de café oublié sur le sac de sable, avec la marque d’un pouce dans la mousse figée. Quelqu’un était venu avant nous, ce matin. Peut-être pour la même chose. Je n’ai pas demandé.
« Mon capitaine, a repris Leroy, plus bas. Je ne sais pas ce qu’on fait. »
« Moi non plus. »
« On range les morceaux ? »
« On les garde. »
Il a hoché la tête. Il a ouvert son sac, enveloppé les trois fragments dans un sweat, rangé le tout au fond. On ne s’est pas parlé pendant cinq minutes. On a replié le chevalet.
C’est à ce moment-là que j’ai entendu les pas derrière nous. Réguliers, lourds, sur le gravier. Deux hommes, peut-être trois.
« Capitaine Moreau. »
Une voix chaude, familière, presque joyeuse.
Partie 9: Un café chez le colonel d’Harcourt
J’ai failli dire oui. Je le dis tout de suite, avant le reste, parce que vous allez vous demander pourquoi je suis resté assis dans ce fauteuil. La fatigue, d’abord. Et une main chaude sur mon épaule, la première depuis sept mois qui ne voulait rien me prendre. Du moins, c’est ce que je croyais.
Le bureau du colonel Hubert d’Harcourt sentait le cuir et la cire d’abeille. Une photo du régiment au mur, quarante visages au soleil. Un drapeau dans un coin. Sur la table basse, une machine à capsules et deux tasses blanches, déjà prêtes. Leroy avait été retenu dans le couloir par un sous-officier du colonel, avec une poignée de main et un « on en a pour dix minutes ».
« Asseyez-vous, Sébastien. Un café ? »
« Merci, mon colonel. »
« Du vrai. Pas la bouillasse de la machine. »
Cinquante-huit ans. Des cheveux argent coiffés en arrière, un visage d’homme qui a toujours été content de lui. Il a servi le café lui-même, et j’ai regardé ses mains faire. Des mains soignées, sans une tache.
Sur son sous-main, entre un pot à crayons et une carte du département, il y avait un carnet gris à spirale. Couverture gondolée. Il ne l’a pas caché. Il l’a laissé là comme on laisse un trophée.
« Je suis désolé pour votre épouse, a-t-il dit. Sincèrement. Béatrice m’a tout raconté. Un cambriolage, quelle horreur. »
« Béatrice. »
« Madame de Villiers. » Il a souri. « On se connaît depuis longtemps. »
Il a posé sa tasse. Il a ouvert un dossier cartonné, sorti une feuille imprimée.
« Votre nomination au grade de commandant. Prête à signer, tampon de l’état-major compris. Poste à l’état-major, à Paris. Logement de fonction. Vous soignerez Constance tranquille, vos hommes se débrouilleront sans vous. »
« Mes hommes partent vendredi. »
« Vos hommes partent avec ce qu’on leur donne, Sébastien. C’est le principe de l’armée. On reçoit, on signe, on fait confiance. »
Sous ma veste, dans la poche intérieure fermée par la fermeture éclair, les onze certificats pesaient leur poids de papier. Je les avais lus à six heures du matin dans la voiture. Je pouvais les réciter. Trois colonnes de signatures. La première, B. V., conforme. La deuxième, un contrôleur. La troisième, trois lettres que je n’avais pas voulu lire à ce moment-là : H. d’H.
« Les plaques de la palette 6120, mon colonel. »
« Eh bien ? »
« Elles cassent. Au premier tir. Je viens de le voir. »
Il n’a pas eu l’air surpris. Il a même hoché la tête, patient, comme avec un jeune lieutenant.
« Une plaque, ça se fend, Sébastien. C’est fait pour ça. Ça absorbe. Si elle ne cassait pas, elle ne serait pas une plaque, ce serait un mur. »
« Elle s’est fendue en trois. »
« Vous êtes sûr de votre tir d’essai ? Vous l’avez fait faire par qui, Leroy ? » Il a reposé la feuille de nomination devant moi. « Leroy est un brave garçon. Un peu trop zélé. »
« Votre signature est sur les certificats. »
« Ma signature est sur la réception. Je reçois ce que le fournisseur certifie. C’est la procédure. »
J’ai bu une gorgée. Le café était bon. C’était insupportable.
« Mon colonel. Ma mission a été prolongée deux fois. »
« Oui. »
« Qui a demandé les prolongations ? »
Le silence a duré le temps d’un battement de paupières. Puis il a haussé les épaules, sans cesser d’être aimable.
« Moi. Les deux. Vous étiez notre meilleur sur ce théâtre. L’état-major a accepté la première, la deuxième, et refusé la troisième, ce qui m’a contrarié. » Il a levé les yeux, tranquille. « Votre retour n’était pas prévu, Sébastien. »
Je n’ai pas bougé. J’ai senti un fil se tendre derrière mes yeux, le genre de fil qui ne casse pas, qui se tend.
« Constance savait quelque chose. »
« Constance savait beaucoup de choses. C’est une femme remarquable. Elle a toujours été trop intelligente pour la famille. » Il a croisé les jambes. « Béatrice et moi, ça fait vingt ans. Vous l’ignoriez, bien sûr. Constance, elle, le savait. »
« Vingt ans. »
« On ne choisit pas. On s’arrange. »
Il m’a tendu un stylo. Un stylo noir, lourd, avec le blason du régiment gravé sur le capuchon. Il a poussé la feuille de nomination vers moi d’un doigt.
« Signez l’accusé de réception. Vous prenez le poste lundi. Les plaques partent vendredi, sans vous. Constance part à la clinique, Béatrice s’occupe de tout. Et on n’en parle plus. »
J’ai pris le stylo. Je ne sais pas encore pourquoi. Il était plus lourd que je ne pensais, froid, fait pour signer des choses importantes. Je l’ai tenu au-dessus de la ligne pointillée.
Dans le coin de ma vue, le carnet gris. La spirale tordue. Constance l’avait tenu, avec son écriture de comptable, ses coches bleues.
« Alors, Sébastien ? »
Derrière lui, la porte du bureau voisin s’est ouverte sans bruit.
Béatrice est apparue sur le seuil, le tailleur marine fermé, trois boutons seulement, un fil bleu qui dépassait à la place du troisième. Elle n’avait pas frappé. Elle s’est appuyée au chambranle, les bras croisés.
Partie 10: Une Clio de 2008 par le garage
À 16 h 40, j’étais couché sur la banquette arrière d’une Clio de 2008, la joue contre une housse de siège qui sentait le tabac froid et le café renversé. Au-dessus de ma tête, un sapin désodorisant pendait du rétroviseur, tout fané. Leroy conduisait en sifflotant. Il sifflotait faux.
J’avais quitté le bureau du colonel sans signer. Je dis « quitté », mais ce n’est pas le mot. Le stylo était resté sur la feuille, capuchon dessus. Béatrice n’avait pas bougé du chambranle. D’Harcourt avait refermé son dossier avec un geste doux, presque triste, et il avait dit : « Réfléchissez jusqu’à demain, Sébastien. Allez voir votre femme. » Ils me laissaient partir. Ils avaient le carnet, ils avaient le temps, et ils pensaient que j’allais revenir signer.
Dans le couloir, Leroy m’attendait, le visage mou, comme s’il venait de se faire sermonner. Il m’a pris par la manche.
« Pas par la grille, mon capitaine. Le chauffeur du colonel est devant. Il a l’ordre de vous suivre. »
« Comment tu sais ? »
« Il m’a demandé votre plaque tout à l’heure. Poliment. »
On a traversé le garage des véhicules par une porte de service. Des camions alignés, une odeur d’huile chaude, un mécano sous un capot qui n’a pas levé la tête. La Clio de Leroy était garée derrière le local des pneus, entre une palette de jerricans et un camion sans roues. Il m’a désigné le siège arrière sans un mot. Je me suis plié.
Il a démarré. On est sortis par la porte des livraisons, derrière un camion de la boulangerie. Le planton nous a regardés passer et a continué à rouler une cigarette.
Dix minutes plus tard, sur le parking du cimetière de Montluçon, Leroy m’a tendu un téléphone à clapet.
« Une carte que j’ai prise chez Leclerc hier soir, quand j’ai compris. Il y a un seul numéro dedans. Le général Beaumont. »
J’ai appuyé sur l’unique touche. Deux sonneries, une voix que je connaissais depuis quinze ans, rocailleuse, un peu fatiguée.
« Moreau. Parlez court. »
« Mon général. Les plaques du lot 6120 se brisent au tir. J’ai trois morceaux dans un sac. La relève part vendredi à 5 h. Le colonel d’Harcourt a fait avancer la date, et il a demandé mes deux prolongations. »
Un long silence. J’ai entendu un stylo qu’on repose.
« Je m’en doutais. Pas pour les prolongations, pour le reste. Écoutez bien. Je ne peux pas bloquer un chargement sur le tir d’essai d’un adjudant. L’état-major me demandera des papiers. Il me faut trois choses, Sébastien. Les rapports d’essai originaux, ceux du laboratoire. Quelqu’un à l’intérieur de VA qui accepte de parler sous serment. Et les plaques elles-mêmes, intactes, pour les faire expertiser. »
« Combien de temps ? »
« Quarante-huit heures. Après, je n’ai plus de levier. Et ne m’appelez pas sur autre chose que ce numéro. »
Il a raccroché. Leroy me regardait dans le rétroviseur.
« Il est pour nous ? »
« Il est pour les plaques. Ce n’est pas la même chose. »
« Pour mes gars, ça suffit. »
J’ai écrit à Victoire avec mon propre téléphone, un mot, sans signature. La réponse est arrivée au bout de six minutes. « Leclerc. Parking. Derrière les caddies. 18 h. » Leroy m’a déposé à 17 h 50. Il est resté dans sa voiture, moteur éteint, au bout de la rangée, un sandwich triangle ouvert sur le volant.
Victoire était là, assise sur le rebord d’un muret, son manteau gris serré. Elle avait pleuré. Elle avait remis du maquillage par-dessus, et ça se voyait.
« Charlotte a le carnet », ai-je dit.
« Je sais. Elle l’a donné à maman à midi. Maman l’a donné au colonel. »
« Tu l’as vue faire ? »
« Je ne vois pas. Je devine. » Elle s’est mordu la lèvre. « Sébastien, je dois vous dire quelque chose. Avant que vous me demandiez de… de quoi que ce soit. »
« Dis. »
« Sur certains certificats, c’est moi. Pas les signatures de maman. Mes initiales. V. Deux petites lettres en bas de page, à côté du tampon. »
Elle regardait les caddies empilés, les chaînes, les pièces d’un euro coincées dans les serrures.
« Deux ans. Maman m’a dit que c’était pour me former. Que le contrôle qualité, c’était ça : vérifier et parapher. Elle m’a dit que si je refusais, elle trouverait quelqu’un d’autre, et que cette personne ne ferait pas de photocopies. » Elle a avalé sa salive. « Je me suis dit que je protégeais Constance. »
« Combien de certificats ? »
« Quarante, peut-être cinquante. Je n’ai pas compté. Je n’ai pas voulu compter. »
« Tu savais que les plaques… »
« Je savais qu’on ne tirait pas toutes. Je savais qu’on inscrivait des résultats à la place. » Sa voix s’est cassée, a repris. « Je n’ai jamais pensé que… Il y a des gars qui les portent, hein ? Les plaques ? »
« Quarante gars partent vendredi avec. »
Elle a fermé les yeux. Quand elle les a rouverts, elle ne pleurait plus.
« Je témoignerai. Je le dirai devant un juge, et pour les initiales aussi. Je ne peux pas faire autre chose. »
« Ça te coûtera. »
« Ça me coûte déjà. »
Elle m’a tendu un papier plié : un numéro, celui d’une cabine, disait-elle, au rez-de-chaussée du labo. Elle est partie sans se retourner, droite, son manteau gris plus vite que ses pas.
Mon téléphone a vibré à 18 h 22 dans ma poche. Numéro inconnu, un fixe. J’ai décroché sans parler. Une chasse d’eau a retenti à l’autre bout, très près du micro, puis une voix de femme à peine audible, saccadée.
« C’est Apolline. »
« Où vous êtes ? »
« Dans les toilettes de la maison. Je me suis enfermée. Je parle dans la serviette. » Elle chuchotait, la bouche contre le tissu. « Il y a quelque chose sur mon téléphone, Sébastien. Quelque chose que vous devez entendre. Elles m’ont pris mon sac et mes clés cet après-midi. Pas ce téléphone-là. Elles ne savent pas que je l’ai. »
« Je viens. »
« Pas maintenant. »
Elle a pris sa respiration, hachée, comme quelqu’un qui compte les secondes avant qu’on frappe à la porte.
Partie 11: Le portail de service des Villiers
Le portail de service grinçait. Apolline l’a poussé de l’épaule, juste assez pour se glisser dans l’ouverture, et il s’est refermé derrière elle avec un bruit de bidon vide.
Je l’attendais sous un tilleul, à trente mètres, dans le noir. Leroy avait coupé les phares à la rue d’avant. Il était resté dans la Clio, les deux mains sur le volant, comme à un contrôle routier.
Elle a traversé le gravier en chaussons. Un long manteau sur un pyjama, un sac Leclerc au bout du bras. Pas de sac à main, pas de clés, pas de montre. Je lui ai ouvert la portière arrière. Elle s’est assise, elle a retenu la porte du plat de la main pour qu’elle ne claque pas.
« Roulez, a-t-elle dit. S’il vous plaît. Roulez. »
Leroy a démarré en première, sans à-coup. Dans le rétroviseur, une seule fenêtre était éclairée à l’étage. Une silhouette allait et venait derrière le rideau. Elle n’a jamais regardé dehors.
Apolline a attendu qu’on tourne au deuxième carrefour. Puis elle a plongé la main dans la poche du manteau et elle en a sorti un téléphone à coque rose, rayée sur un coin. Elle l’a serré contre son ventre.
« Elles ont fouillé mon sac à 15 h. Pas mon manteau. Maman dit que je suis fatiguée. Charlotte garde mes clés de voiture, pour mon bien. »
« Pourquoi vous venez ce soir ? »
« Parce qu’au dîner, Maman a parlé de Victoire. Elle a dit : “On s’occupera de Victoire après.” » Elle a avalé sa salive. « Elle a dit ça en coupant le fromage. »
Leroy m’a regardé dans le rétroviseur. Il avait la mâchoire serrée, il n’a rien dit.
À 23 h 20, on était rue des Lilas, derrière l’immeuble. Josiane nous attendait sur son palier, en robe de chambre à fleurs, face à ma propre porte, celle que personne n’avait scellée. Elle a mis Apolline dans sa cuisine, devant la toile cirée, avec un plaid sur les épaules et un bol de café réchauffé. Leroy est resté sur le palier, la casquette à la main.
Apolline a tenu le bol sans boire. Je me suis assis en face d’elle.
« Lundi, Maman m’a dit de monter avec elles. Je devais rester sur le palier. Elle voulait quelqu’un qui ne parle pas. Elle dit que moi, je ne parle jamais. »
« Qui a sonné ? »
« Charlotte. Constance a ouvert elle-même. Elle a dit : “Victoire ?” Elle avait un torchon dans la main. » Apolline a mis les doigts sur sa bouche, les a retirés. « Elle croyait que c’était sa petite sœur. Elle nous a vues. Elle n’a pas crié. Elle a dit seulement : “Maman.” »
J’ai posé ma tasse. Elle a débordé sur la toile cirée. Josiane a passé un chiffon sans me regarder.
« Charlotte l’a prise par derrière, avec les deux bras. Marguerite est redescendue à la voiture. Elle est remontée avec le cric. Elle ne riait pas, pour une fois. Elle avait un visage… » Apolline a cherché le mot. « Vide. »
« Et votre mère ? »
« Debout, près de la table. Elle a dit : “Continue.” » Sa voix est tombée d’un cran. « Pas fort. Comme on dit à quelqu’un de finir son assiette. »
Je me suis levé, je me suis rassis. Je ne sais pas ce que j’ai fait de mes mains pendant ce temps. Josiane, elle, regardait la fenêtre noire.
« Et vous ? »
« J’étais sur le seuil. Je tenais mon téléphone. Je voulais prévenir Victoire, j’ai appuyé sur le micro au lieu de l’appel. Je l’ai vu après. » Elle a levé les yeux. « Je suis descendue à 21 h 41. J’ai vomi sur le trottoir. »
« Je t’ai vue, ma petite, a dit Josiane. J’ai cru à une gastro. »
« Je suis restée dans la voiture. Je n’ai pas appelé le 15. Je n’ai rien fait, Sébastien. Je sais ce que ça veut dire. »
Je n’ai pas répondu. Il y a des phrases qu’on laisse là où elles sont tombées.
« Le cric ? »
« Mardi matin, Marguerite l’a lavé dans le garage. Avec de la javel et une vieille brosse à dents. Ça sentait jusqu’à l’escalier. Elle l’a remis dans le coffre de l’Audi, sous la roue de secours. »
« Il y est encore ? »
« Elle ne change pas de voiture pour si peu. Elle dit que c’est celle de Papa, la dernière qu’il a payée. »
Apolline a poussé le bol vers le milieu de la table. Elle a posé le téléphone rose à côté, entre le sucrier et une boîte de Doliprane entamée.
« Ça a tourné quatre minutes douze, a-t-elle dit. Je ne sais pas pourquoi ça s’est arrêté là. Je l’ai jamais réécouté en entier. Je peux pas. »
Leroy est entré dans l’embrasure de la porte, sans bruit. Josiane a éteint la radio qui marmonnait sur le frigo.
« Vous voulez que je sorte ? » a demandé Apolline.
« Non. »
Elle a appuyé du pouce. D’abord un souffle, un tissu qui frotte, quelque chose de métallique qu’on pose sur du carrelage. Quelqu’un respirait fort, tout près du micro. Puis une voix de femme que j’avais entendue le matin même, très calme, celle qui m’avait offert trois cent mille euros en virement.
Partie 12: Une main gauche à quatre heures douze
Jeudi, 4 h 12. Mon téléphone a vibré sur l’accoudoir du canapé de Josiane, où je dormais tout habillé depuis deux heures.
J’avais écouté le mémo d’Apolline une seule fois. Quatre minutes douze. Je ne les raconterai pas ici. Josiane avait mis Apolline dans sa chambre d’amis, avec une bouillotte, et Leroy était reparti à la caserne à minuit passé. Moi, je n’avais pas dormi. J’avais fermé les yeux, ce n’est pas pareil.
« Capitaine. » La voix de Garnier, rauque, très près du combiné. « Elle a ouvert les yeux à 4 h 12. Je regardais le moniteur, je l’ai noté. Elle respire seule depuis hier soir. On avait retiré le tube après la deuxième opération. »
J’ai trouvé mes chaussures au pied du canapé. Je les ai mises à l’envers, je les ai remises.
« Elle parle ? »
« Pas encore. Mais elle vous cherche. Venez. Et ne passez pas par l’accueil. »
À 4 h 50, un agent de Garcia, jeune, avec un thermos entre les genoux, gardait la porte de la réanimation. Il m’a laissé passer d’un hochement de menton. Garnier m’attendait dans le couloir, la blouse froissée, une barbe de deux jours.
« Elle est fatiguée, a-t-il dit. Cinq minutes. »
Constance avait la tête bandée, un coin du crâne rasé, une bouche que je ne reconnaissais pas, trop sèche. Mais ses yeux, c’étaient les siens. Gris, un peu verts quand elle ne dormait pas assez. Ils m’ont trouvé avant que je sois au pied du lit.
Je me suis assis. J’ai pris sa main gauche. Elle a serré mon pouce, fort, plus fort que je ne l’aurais cru.
« Je suis là, ai-je dit. Je suis rentré mardi. Je n’ai pas bougé. »
Sa main droite était dans un gros pansement, posé sur le drap comme un colis. Garnier a glissé un bloc d’ordonnances sous sa main libre, avec un feutre noir qui sentait l’alcool.
Elle a écrit lentement, les lettres de travers, grandes comme des pierres. Elle a barré, recommencé. Puis elle a tourné le bloc vers moi.
ENZO · 3118 · PANTOUFLES
Je l’ai relu trois fois. À la troisième, j’ai compris que le deuxième mot n’était pas un numéro de chambre.
« Le lot 3118, ai-je dit. Celui d’Enzo. »
Elle a fait oui, des yeux, puis a écrit : « pas balle perdue ». Les lettres montaient en pente. « plaque. il l’avait. fendue ».
« Tu l’as su quand ? »
« 5 semaines. »
Je suis resté avec cette ligne un moment. Cinq semaines. Elle avait lu les vrais rapports pendant que j’étais dans le désert, elle avait compris qui était le garçon du camion, celui qui avait pris un morceau de gâteau dans le Tupperware, et elle ne m’avait rien écrit.
« Tu pouvais me le dire. Par le canal, par une lettre. »
Elle a secoué la tête, un millimètre de chaque côté. Elle a écrit : « ils lisent tout. voulais te le dire en face. » Puis, en dessous, en plus petit : « pardon ».
« Ne t’excuse pas. »
Je n’ai pas dit autre chose. Elle a refermé les yeux. Un trait mouillé est parti vers son oreille, ni vite ni lentement, et s’est perdu dans la gaze.
« Il n’est pas revenu, ai-je dit. Je le sais. Je l’ai su dans l’avion, avant de le savoir pour de bon. »
Elle n’avait pas de voix. Elle a seulement posé sa main sur la mienne, les doigts écartés, comme on pose la main sur une table pour la tenir en place.
Garnier toussait derrière moi. Quand j’ai levé la tête, il regardait le bloc.
« Capitaine, elle fait ça depuis qu’elle est réveillée. » Il a frotté son pouce et son index l’un contre l’autre, très vite. « Le mot, puis ça. Trois fois. Je n’ai pas compris. »
Constance m’a regardé. Elle a refait le geste, lentement, pour moi. Pouce, index. Une aiguille. Un point, puis un autre. Puis elle a pointé le couloir du doigt, tout le bras tendu, en direction du comptoir.
« Les pantoufles », ai-je dit.
Ses paupières ont battu. C’était oui.
Je suis sorti. Garnier m’a suivi sans rien demander. Au comptoir, l’infirmière de nuit finissait un yaourt devant un écran. Le sac plastique était toujours là, entre un classeur et une boîte de gants, avec une étiquette au feutre : « Moreau C. effets personnels ». Un sac de supermarché, noué à double nœud. Il était là depuis lundi soir. La famille avait traversé ce couloir quatre fois, avec ses manteaux, et personne n’avait baissé les yeux dessus.
J’ai défait le nœud. Les pantoufles étaient grises, en feutre, usées au talon, avec une petite étiquette cousue à l’intérieur : taille 39, lavable à 30 degrés. Je les ai sorties. L’une, puis l’autre.
« Prenez la gauche », a dit Garnier, très bas.
« Pourquoi la gauche ? »
« Parce qu’elle a levé la main gauche pour coudre, tout à l’heure. Pas la droite. »
Il avait raison. J’ai pris la gauche. J’ai soulevé la semelle intérieure. Elle ne bougeait pas. Collée, mal, sur tout le bord, et au talon un fil rouge, un fil de couture ordinaire, de ceux qu’on trouve dans les boîtes de Leclerc, avec des points gros comme des grains de riz.
Je n’avais pas de couteau. L’infirmière m’a tendu un stylo sans lever les yeux de son yaourt, comme on tend un trombone. Un Bic bleu, mâchouillé.
J’ai glissé la pointe sous le fil. Il a cédé au deuxième point. Puis au troisième.
Garnier s’est tourné vers le couloir pour surveiller la porte. L’agent au thermos ne regardait pas dans notre direction.
J’ai passé deux doigts dans la fente de feutre. Au fond, tout au fond, contre le talon, il y avait quelque chose de dur et de très petit. Je l’ai pincé.
Entre mon pouce et mon index, un carré de plastique noir, plus petit qu’un ongle.
Partie 13: Un ordinateur de 2011 sur la toile cirée
L’ordinateur de Josiane démarrait avec un bruit de machine à laver, et il affichait en fond d’écran un chat roux que je n’avais jamais vu sur son palier.
« C’est le chat de ma sœur, a-t-elle dit. Il est parti quand elle est morte. Il a eu raison. »
Il était 6 h 25, jeudi. On l’avait posé sur la toile cirée, entre le sucrier et les restes du café d’Apolline. Josiane avait retrouvé dans un tiroir l’adaptateur de l’appareil photo de son mari. Elle y avait glissé la carte noire avec des doigts de couturière, sans trembler. Victoire était arrivée à 6 h, les cheveux mouillés, son manteau gris boutonné de travers. Apolline, dans l’embrasure, tenait un bol qu’elle ne buvait pas.
L’écran a hésité, puis une fenêtre s’est ouverte. Trente et un dossiers, avec un numéro chacun. 2891. 2904. 3118. Jusqu’au 6120.
« Ce sont les vrais, a dit Victoire. Ceux du labo. Les fiches que je ne vois jamais, celles qui ne montent pas jusqu’à nous. »
J’ai ouvert le 3118. Un tableau, une colonne de tirs, une colonne de résultats. Douze plaques tirées. Neuf perforées. Le tampon du laboratoire, en bas, rond, bleu. Et au crayon, dans la marge, l’écriture de Constance : « reçu par H. d’H. le 14, rapport retiré le 15 ».
« Retiré, a répété Josiane. Comme un dentier. »
Je n’ai pas ri. J’ai ouvert un autre dossier, puis un autre. À la sixième fiche, j’ai arrêté de lire les chiffres. Je voyais seulement la couleur du tampon, toujours le même, toujours bleu, toujours à côté d’un « conforme » imprimé plus tard par-dessus.
Il y avait un fichier qui ne portait pas de numéro. Quatre lettres, en majuscules. Je l’ai ouvert.
Une page. Constance avait tapé, sans une faute, comme on remplit un procès-verbal : le nom d’Enzo Bernard, son âge, la date de sa mort, le numéro du lot, le jour où elle avait compris. Les cinq semaines. À la dernière ligne, une seule phrase : « Je n’ai pas osé l’écrire à Sébastien. »
Je suis resté devant cette ligne un moment. Victoire a regardé ailleurs. Apolline a posé son bol.
Le dernier fichier était un son. Quatorze minutes. Josiane a baissé le volume des enceintes grésillantes.
« Et le mari ? » a dit la voix de Béatrice. Un tintement de cuillère contre une tasse.
« Une troisième prolongation », a répondu un homme. Une voix chaude, familière, celle de la veille dans son bureau. « Ils la refuseront, j’en ai peur. »
« Alors qu’il revienne. »
« S’il revient, elle lui parlera. S’il ne revient pas, personne ne posera de question. »
« Tu es sûr de toi, Hubert ? »
« Je suis sûr de deux choses, Béatrice. Que tu me dois huit pour cent d’un lot que je n’ai pas testé. Et que les soldats ne lisent pas les certificats. »
Josiane a arrêté le son avec un doigt. Dans la cuisine, personne ne s’est assis.
« Et maintenant ? » a demandé Victoire.
« Je ne peux pas l’apporter moi-même. Le chauffeur du colonel est peut-être en bas. Garcia a un bureau à la préfecture, un autre au commissariat. Il vous faut quelqu’un qui n’est pas moi. »
« Moi, a dit Victoire. Je connais le chemin. »
« Moi aussi, a dit Josiane. J’ai la Twingo. Personne ne regarde une dame de soixante-huit ans qui va faire ses courses. »
J’ai retiré la carte de l’adaptateur. Elle pesait moins qu’une pièce. Je l’ai enroulée dans un post-it jaune, puis dans un mouchoir en papier, et je l’ai posée dans la paume de Victoire, comme on donne quelque chose à un enfant.
« Pas dans ta poche de manteau, ai-je dit. Dans ton soutien-gorge. Ils fouillent les manteaux. »
« Je viens avec elles », a dit Apolline, d’une voix blanche. « Avec mon téléphone. Je veux raconter mon histoire à quelqu’un qui écrit. »
Elles sont parties à 6 h 50, les trois, dans la Twingo marron de Josiane. Elle a calé deux fois avant le coin de la rue.
À 8 h 12, Leroy a appelé de la caserne, en chuchotant. Une note de service venait de tomber sur les écrans : « Capitaine S. Moreau : absence irrégulière depuis hier 8 h. Abandon de poste constaté. Prévôté saisie. » Signée du bureau du colonel.
« Je viens de la lire sur l’écran du fourrier, mon capitaine. Ils ont mis un cachet. »
« Je sais. »
« Vous faites quoi ? »
« Je vais voir ma femme. »
Il y a eu un temps, au bout du fil. Puis : « Je reste près du hangar quatre. Appelez le numéro. »
J’ai passé la matinée dans la chambre de Constance, assis sur une chaise de plastique, à regarder le goutte-à-goutte. Elle a dormi presque tout le temps. Une fois, elle a ouvert les yeux, elle a fixé mon uniforme, puis a levé trois doigts de la main gauche. Trois mots. ENZO, 3118, PANTOUFLES. J’ai fait oui de la tête. Elle s’est rendormie.
À 14 h 05, Garcia a écrit : « Carte reçue. Juge informé. Il lit toute la nuit. Ne bougez pas, restez près d’elle. »
Je n’ai pas bougé. J’ai bu un café de la machine, 1,50 €, dont je n’ai pas senti le goût.
À 16 h 10, la porte s’est ouverte sans qu’on frappe. Garnier était derrière, la main sur le chambranle, le visage fermé. Devant lui, deux hommes en képi, gants noirs, ceinturon.
Partie 14: Un pain de campagne dans ma cellule
Béatrice est entrée dans ma cellule à 1 h 10, avec un manteau sur les épaules et la clé du planton au bout des doigts.
Mais le pain est arrivé avant elle.
On m’avait pris ma ceinture, mes lacets, ma montre et mon téléphone, rangés dans un sachet scellé qu’un gendarme avait signé devant moi. La cellule faisait deux mètres sur trois. Un lit en fer, un matelas fin comme un journal, un néon dont la moitié ne s’allumait plus. Sur le mur, quelqu’un avait gratté un prénom avec une pièce, ou un clou. Je n’ai pas pu le lire.
À 22 h, la porte s’est ouverte pour Leroy. Il portait un plateau avec une bouteille d’eau en plastique, un pain de campagne entier et un gobelet. Derrière lui, un jeune planton bâillait.
« Le dîner du capitaine, a dit Leroy. Ordre de l’infirmerie. »
« Il y a du pain ? »
« Il y a du pain, a dit le planton. Posez ça et dehors. »
Leroy a posé le plateau. Il m’a regardé une seconde, pas plus. Puis il est sorti.
J’ai attendu que les pas s’éloignent. J’ai pris le pain à deux mains. Il était trop léger pour sa taille. Du bout des ongles, j’ai soulevé la croûte du dessous : une mie creusée, un téléphone enveloppé dans un torchon, l’écran éteint. Dessous, un mot écrit au dos d’un ticket de caisse Leclerc : « Enregistrement lancé. Ne l’éteignez pas. L. »
Je l’ai rangé sous le matelas, l’écran contre le sommier, le micro vers le plafond. Puis j’ai mangé une tranche. Il fallait bien manger.
À 1 h 10, j’ai entendu des talons dans le couloir. Des vrais talons, sur du béton, ça ne trompe pas. La clé a tourné. Béatrice est entrée, très droite, son manteau gris foncé tenu fermé de la main gauche, à hauteur de la poitrine.
« Sébastien. »
« Madame. »
« Madame. » Elle a presque souri. « Quatre ans que tu me dis Madame. J’ai fini par m’y faire. »
Le planton avait refermé derrière elle. Elle est restée debout, elle n’a pas touché au lit. La lumière du néon lui creusait les joues.
« Je ne serai pas longue. J’ai une dernière proposition, et elle est meilleure que celle de mercredi. »
« Je vous écoute. »
« Constance entre à la clinique de la famille demain à la première heure, avec le professeur que tu voudras, la meilleure chambre, une infirmière à elle. Tu y vas avec elle. Plus de caserne, plus de prévôté. L’abandon de poste disparaît. » Elle a posé les yeux sur moi. « Ce que je veux est simple. Tu me dis où Constance a mis les rapports. Les vrais. Elle t’a forcément dit quelque chose. »
« Elle ne m’a rien dit. »
« Ne me mens pas, Sébastien. Les gens comme toi mentent mal. »
Je n’ai pas bougé. Sous le matelas, un petit voyant devait clignoter. J’ai pensé à Constance dans sa chambre, trois doigts levés, et je n’ai rien dit.
« Elle t’aime, a repris Béatrice. Elle se trompe de monde, mais elle t’aime. Tu sais ce que j’aurais fait de ta vie, si tu avais été de la famille ? »
« Elle vous a ouvert sa porte. »
Béatrice a cligné des yeux.
« Elle croyait que c’était Victoire. Elle a ouvert, et elle a vu sa mère. Elle a dit “Maman”. » J’ai respiré. « Elle n’avait pas à mourir sur un carrelage, Madame. »
Pendant une seconde, son visage a perdu de sa tenue, comme un meuble qu’on déplace. Sa main gauche a serré le manteau.
« Je ne voulais pas qu’elle meure, a-t-elle dit, très vite. Je voulais le carnet. »
Elle s’est tue. Elle a compris ce qu’elle venait de dire, je l’ai vu à la manière dont elle a rouvert sa bouche, pour la refermer.
« Tu n’as rien entendu, Sébastien. Tu es fatigué. »
« Non, ai-je dit. Je suis réveillé. »
Elle est sortie sans claquer la porte. Les talons se sont éloignés, très réguliers, et le planton a rallumé sa radio.
À 3 h 52, le téléphone a vibré sous moi. Un message, un seul, d’un numéro que je ne connaissais pas : « Mandats signés 3 h 50. Béatrice VdV, Charlotte, Marguerite, colonel d’H. Interpellations à l’aube. Mais l’avion part à 5 h. Garcia. »
À 4 h 30, j’ai entendu le bruit. D’abord les bips d’un chariot élévateur, très loin, puis des moteurs de camion, des portes de hangar qui roulaient sur leurs rails. Ça venait de la direction du hangar quatre. Dans le couloir, le planton s’est levé pour aller voir par la fenêtre.
Je me suis mis debout sur le matelas. Par le soupirail, à ras du plafond, j’ai vu des phares, des camions qui reculaient, des hommes en parka qui portaient des caisses olive. Quarante gars. Deux mille plaques.
À 4 h 41, la serrure a tourné. Ce n’était ni Leroy, ni Béatrice, ni le planton. Un homme en manteau d’officier, la casquette sous le bras, des yeux fatigués que je connaissais depuis quinze ans.
« Capitaine, a dit le général Beaumont. Vous avez dix-neuf minutes pour dire à vos hommes de ne pas monter. »
Partie 15: Quarante hommes au pied de l’avion
Je suis monté sur une caisse de munitions vide et j’ai crié le premier ordre qui m’est venu. « Posez vos sacs. »
Il était 4 h 50. Le tarmac sentait le kérosène froid et le béton mouillé. L’avion de transport attendait, rampe baissée, deux moteurs déjà en route, et les quarante hommes de la relève étaient alignés en deux files, casque sous le bras, sacs à leurs pieds. Je les connaissais tous par leur nom. Aucun n’a bougé.
Beaumont m’avait rendu mon sachet dans la voiture : ceinture, lacets, montre. Je n’avais pas eu le temps de lacer. Je marchais avec les lacets qui traînaient.
Le colonel d’Harcourt se tenait au pied de la rampe, un cartable sous le bras, le manteau boutonné jusqu’au menton. Il m’a vu. Il a souri, tristement, comme on sourit à un malade qui fait une bêtise.
« Capitaine Moreau, a-t-il dit, d’une voix qui portait. Vous êtes en abandon de poste. Retirez-vous. »
« Mon colonel, ai-je dit. Une seule minute, avec mes hommes. »
« Vous n’avez plus d’hommes. »
« Si, mon colonel », a dit Leroy.
Il venait de sortir des rangs. Il avait une caisse olive à ses pieds, tirée d’une palette près de la rampe, la même qu’on chargeait. Il a sorti son couteau de poche, coupé la sangle, soulevé le couvercle. Il a pris une plaque, une seule, grise sous la peinture, et il l’a tenue à bout de bras, à hauteur de poitrine.
« Lot 6120, a-t-il dit. Deux mille comme celle-là. »
Il l’a lâchée.
Elle a claqué sur le béton avec un bruit d’assiette. Elle s’est ouverte en trois morceaux, un gros, deux petits, l’intérieur plus clair que l’extérieur. Un des petits a glissé jusqu’aux bottes du sergent de la première file, qui l’a regardé sans le ramasser.
J’ai attendu que l’écho s’éteigne.
« Je ne vais pas vous faire de discours, ai-je dit. Il y a un garçon qui s’appelait Enzo Bernard. Il avait 22 ans. Il portait le lot 3118, et le lot 3118 était comme ça. On vous a dit que c’était une balle perdue. C’était une plaque. »
Personne ne parlait. Quelqu’un a toussé à l’arrière.
« Vous pouvez monter dans cet avion avec ce que le colonel a signé. Ou vous pouvez rester ici, sur ce béton, et attendre les plaques d’un autre fournisseur. Je ne vous donne pas d’ordre. Je vous demande de ne pas monter. »
Le sergent a baissé les yeux sur le morceau de céramique. Il a levé la tête.
« Moi, je monte pas avec ça, mon capitaine. »
« Moi non plus », a dit un autre.
« Moi non plus. »
Ça s’est répété, rang par rang, sans cris. Les sacs sont restés par terre. Un jeune a posé son casque dessus, comme on pose un chapeau sur une chaise.
« C’est une mutinerie, a dit d’Harcourt. Général ! »
« Non, Hubert, a dit Beaumont, derrière moi. C’est un contrôle de conformité. »
Les deux gendarmes en képi qui m’avaient arrêté le jeudi sont sortis de l’ombre de la rampe. Le plus grand a levé un papier plié en quatre, signé, tamponné, un papier du juge.
« Colonel Hubert d’Harcourt, vous êtes en état d’arrestation. »
Il n’a pas résisté. Il a seulement regardé son cartable tomber, et il a eu l’air, une seconde, d’un homme qui cherche où poser quelque chose. Puis on lui a pris le poignet.
Les moteurs se sont arrêtés à 5 h 07. Je me suis assis sur la caisse. Leroy est venu s’accroupir à côté de moi, il a refait mes lacets, un par un, en silence.
Garcia a téléphoné à 7 h 12. Béatrice de Villiers avait ouvert sa porte elle-même, en tailleur marine, déjà habillée pour sortir. Il manquait un bouton, le troisième. Elle avait demandé si elle pouvait prévenir maître de La Roche. Charlotte, arrêtée dans son appartement, n’avait rien demandé du tout. Marguerite, dans son garage, devant l’Audi, avait dit : « C’est la voiture de Papa. » Ses hommes avaient ouvert le coffre, soulevé la roue de secours. Le cric était dessous, propre, avec une odeur de javel qui piquait encore les yeux.
Apolline et Victoire ont témoigné le lendemain, devant le juge, l’une après l’autre. Apolline a fait écouter ses quatre minutes douze. Victoire a donné ses initiales, une par une, certificat après certificat. Elle n’a pas pleuré. Elle a dit « V. » quarante-sept fois.
La relève est partie douze jours plus tard, avec des plaques d’un autre fabricant, tirées l’une après l’autre sur le pas de tir. Leroy a tiré la première. Les deux mille plaques du lot 6120 sont restées sous scellés au hangar quatre, avec trois morceaux de céramique dans un sweat.
Trois semaines après le tarmac, je suis allé chez les parents d’Enzo, dans un pavillon de Vierzon. Une toile cirée jaune sur la table de la cuisine. Un calendrier des pompiers. Sa mère m’avait préparé un café que je n’ai pas bu.
Je leur ai tout dit. Le lot, le rapport enterré, la date. Son père tenait ses mains à plat sur la toile, très tranquille, comme si l’ordre des choses dépendait de ça.
« Il a eu mal ? » a demandé sa mère.
« Je ne sais pas, madame. »
Elle a hoché la tête. Elle a posé un sucrier devant moi, comme pour me donner une raison de rester.
Constance a quitté la réanimation le même mois. Sa voix est revenue par morceaux, rauque, en dessous de ce qu’elle avait été. Garcia m’avait rendu le sac plastique après que le greffe l’avait photographié. Je l’ai apporté un mardi, avec le café de la machine, 1,50 €, qu’elle n’avait pas le droit de boire.
« Sébastien. »
« Oui. »
« Mes pantoufles. »
Je les ai sorties du sac. J’ai posé les deux pantoufles grises au pied du lit, l’une contre l’autre, la gauche avec sa semelle recousue à gros points rouges.
