La cendre sur le vent du nord

TITRE DE LA PARTIE 1 : Dans la maison où résonnait autrefois la voix de Grace, Alexander découvre que sa femme a préparé un départ dont il ignore encore toute la portée

Le téléphone échappa à Alexander Hayes avant même qu’il ait terminé d’écouter son interlocuteur. Il heurta le parquet de la chambre avec un claquement bref. Alexander ne se baissa pas pour le ramasser. Il fixait les portes ouvertes de l’armoire, incapable de comprendre comment une information aussi simple pouvait rendre soudain méconnaissable une maison où il vivait depuis des années. Toronto. Émilie était partie à Toronto. Elle avait quitté Chicago sans lui demander d’autorisation, sans annoncer son départ et sans laisser derrière elle la moindre indication sur ses intentions.

Quelques heures auparavant, il aurait juré connaître chaque détail important de la vie de sa femme. Il savait où elle rangeait ses vêtements, quel café elle buvait le matin et à quelle heure elle avait l’habitude de se coucher. Il connaissait également les réponses qu’elle donnait lorsqu’il lui annonçait, au dernier moment, qu’il ne rentrerait pas dîner. Elle ne discutait presque plus. Parfois, elle demandait simplement s’il serait présent le lendemain. Alexander avait pris cette discrétion pour une forme d’acceptation. Devant les compartiments vides du dressing, il comprit pour la première fois qu’il avait peut-être cessé de la connaître depuis longtemps.

Il avança jusqu’à l’armoire et posa les doigts sur une étagère. Le bois portait encore les marques légères laissées par les boîtes dans lesquelles Émilie conservait ses foulards. Plusieurs cintres métalliques s’entrechoquèrent lorsqu’il toucha la penderie. Tous étaient vides. Les robes qu’elle portait aux réceptions, les pulls qu’elle enfilait lorsqu’il faisait froid près du lac Michigan, les chemises simples qu’elle préférait aux vêtements choisis par les conseillères des boutiques de luxe : tout avait disparu. Sur la coiffeuse, il ne retrouva ni ses produits de soin ni la petite barrette qu’elle abandonnait souvent près du miroir.

Ce n’était pas le désordre d’un départ précipité. Les tiroirs avaient été refermés, les surfaces nettoyées, les objets personnels retirés avec méthode. Même le parfum délicat de freesia blanc qu’il associait à Émilie semblait s’être dissipé. Alexander ouvrit un tiroir, puis un autre, sans savoir exactement ce qu’il cherchait. Une note, peut-être. Une explication rédigée dans la colère. Il aurait préféré des reproches violents à cette absence parfaitement organisée. Des reproches auraient signifié qu’une conversation restait possible. Ici, tout donnait l’impression qu’une décision avait été prise, exécutée, puis classée sans qu’il puisse intervenir.

Il sortit de la chambre et s’arrêta dans le couloir. Les fenêtres donnaient sur les jardins du manoir et sur les eaux sombres du lac Michigan. La lumière de novembre entrait difficilement à travers les nuages. Au rez-de-chaussée, une horloge ancienne sonnait l’heure. Alexander avait payé cette horloge une somme absurde lors d’une vente privée. Il se souvenait du sourire satisfait de sa mère lorsqu’elle l’avait découverte dans le grand salon. Il ne se rappelait pas, en revanche, la dernière fois où Émilie avait exprimé de la joie en entrant dans cette maison.

Au bout du couloir se trouvait une porte blanche. Il la regarda longtemps avant de s’en approcher. Durant les dernières semaines, il avait appris à éviter cet endroit. Il passait devant la chambre sans ralentir, comme si une porte fermée pouvait contenir quelque chose qui n’existait plus. Ce matin-là, elle était entrouverte. Une mince bande de lumière découpait le tapis du corridor. Alexander posa la main contre le panneau et poussa doucement. La porte céda sans bruit. Il entra dans la chambre de Grace.

Le lit de sa fille était fait. La couverture blanche avait été soigneusement ramenée sous l’oreiller, avec une précision qui ressemblait presque à celle d’une chambre d’hôtel. Grace n’avait jamais aimé les lits trop bien rangés. Chaque soir, elle tirait sur sa couverture jusqu’à former un petit nid désordonné autour d’elle. Émilie la bordait, puis revenait généralement quelques minutes plus tard lorsqu’un appel réclamait encore de l’eau, une histoire ou une dernière question. Alexander connaissait ces habitudes parce qu’il les avait parfois entendues depuis le couloir. Il y avait rarement participé.

Il observa le tapis. Les crayons de couleur avaient disparu, ainsi que les livres d’images et les feuilles que Grace couvrait de maisons aux fenêtres immenses. La petite bibliothèque ne contenait plus les albums aux coins abîmés que l’enfant choisissait chaque soir. Émilie avait également emporté les vêtements, les chaussures minuscules et les objets qui n’avaient de valeur que pour quelqu’un capable de se souvenir de la manière dont Grace les utilisait. Alexander eut le réflexe d’ouvrir la bouche pour appeler sa fille. Aucun son ne sortit. Il lui fallut quelques secondes pour retrouver une respiration régulière.

Puis son regard monta vers l’étagère située près du lit. Il y avait là, depuis les funérailles, une urne de porcelaine blanche. Des myosotis dorés avaient été peints sur sa surface. Elle contenait les cendres de Grace. Alexander se souvenait avoir évité de la regarder lorsqu’on l’avait installée dans la chambre. Cet objet avait rendu définitive une réalité qu’il s’obstinait à considérer comme impossible. À présent, l’étagère était vide. Un rectangle plus clair indiquait l’endroit où l’urne avait reposé. Il approcha sa main, effleura le bois, puis retira ses doigts comme s’il venait de toucher quelque chose de brûlant.

Il chercha aussitôt le lapin en peluche. Grace possédait depuis toute petite un lapin aux longues oreilles dont l’une avait été déchirée puis recousue avec soin par Émilie. L’enfant refusait de dormir sans lui. Il arrivait qu’elle le serre contre elle avec une telle force que son museau disparaissait sous son menton. Alexander avait plaisanté autrefois sur l’aspect misérable de ce jouet et proposé d’en acheter une dizaine de nouveaux. Grace avait secoué la tête, très sérieusement. Elle ne voulait pas un autre lapin. Elle voulait celui-là. Le jouet ne se trouvait plus sur le lit, ni sous l’oreiller, ni près de la fenêtre.

Il ouvrit les placards de la chambre, inspecta les boîtes restées vides, puis regarda derrière le fauteuil où Émilie s’asseyait pour lire. Rien. Elle avait emporté l’urne et le lapin. Ce rapprochement frappa Alexander plus durement que la disparition des vêtements. Émilie n’avait pas simplement organisé son départ. Elle avait réuni ce qui lui restait de leur fille et décidé de ne plus le laisser dans une maison où Grace avait si souvent attendu son père. Il se redressa lentement. L’idée qu’il puisse encore posséder quelque chose appartenant à l’enfant lui parut soudain incertaine.

Son regard se posa alors sur la petite table de chevet. Deux objets y avaient été disposés avec une simplicité presque solennelle. Le premier était une alliance en platine. Le second, une feuille de papier épais, pliée en deux. Il reconnut immédiatement la bague. C’était celle qu’il avait passée au doigt d’Émilie cinq ans plus tôt. À l’époque, ils étaient restés quelques instants immobiles devant l’officiant, le temps qu’elle retrouve son calme après avoir prononcé ses vœux. Alexander se souvenait de la chaleur de sa main et de la confiance avec laquelle elle l’avait regardé.

Pendant leur mariage, Émilie n’avait presque jamais retiré cette alliance. Elle la gardait lorsqu’elle préparait le petit déjeuner, lorsqu’elle accompagnait Grace à la garderie ou lorsqu’elle attendait Alexander jusqu’à une heure avancée de la nuit. Il lui était arrivé de voir cette bague posée contre une tasse, pendant qu’elle gardait les deux mains autour du café devenu froid. Aujourd’hui, l’anneau reposait sur le papier, comme un objet dont la propriétaire n’avait plus l’usage. Alexander le prit entre son pouce et son index. Le métal était froid. Il le conserva dans sa paume avant de déplier la feuille.

L’en-tête portait les références officielles d’un cabinet juridique de Chicago. En dessous figurait son nom complet, suivi de celui d’Émilie Bennett Hayes. Alexander lut les premières lignes rapidement. Puis il recommença, plus lentement. Il était question de dissolution du mariage, de dispositions patrimoniales et d’interdiction de contact. Les formulations étaient précises, dépourvues de toute émotion. Aucun passage ne cherchait à lui expliquer pourquoi Émilie partait. Le document constatait simplement que leur union touchait légalement à sa fin et indiquait les décisions prises pour que cette séparation soit définitive.

Il s’assit sur le bord du lit. Le papier tremblait légèrement entre ses doigts. Émilie renonçait à toute revendication sur la fortune acquise pendant leur vie commune. Les investissements, les immeubles, les participations dans les sociétés et les biens dont la valeur occupait une grande partie de ses conversations professionnelles ne l’intéressaient plus. Elle ne demandait aucune contrepartie destinée à compenser les cinq années passées auprès de lui. Alexander relut cette clause plusieurs fois. Il avait toujours considéré les questions financières comme le terrain sur lequel il pouvait obtenir ce qu’il voulait. Émilie venait de se retirer de ce terrain.

La dernière disposition était plus difficile encore à accepter. Toute tentative de communication directe devait cesser. Aucun appel personnel, aucune visite, aucune démarche destinée à forcer une rencontre. Les échanges éventuellement nécessaires devaient passer par les représentants juridiques. Alexander suivit les lignes du regard jusqu’au bas de la page. La signature d’Émilie était parfaitement reconnaissable. Elle avait conservé cette façon de former la première lettre de son prénom d’un seul mouvement. Il ne détecta aucune trace d’hésitation dans le trait. Il comprit qu’elle avait trouvé la force de signer ce qu’il n’aurait jamais imaginé la voir demander.

Pendant plusieurs secondes, il demeura assis sans bouger. Il attendait presque qu’une objection lui vienne naturellement, comme lorsqu’un contrat commercial présentait une condition défavorable. Il pouvait faire intervenir ses avocats, contester une clause, demander un report. Il avait remporté des négociations beaucoup plus complexes. Mais aucune solution ne se présentait qui ne ressemble à une nouvelle tentative d’imposer sa volonté. Émilie ne cherchait pas à obtenir davantage d’argent. Elle ne réclamait pas une meilleure place dans sa vie. Elle ne voulait plus de lui.

Il replia le document, puis le déplia aussitôt. Une colère confuse lui monta au visage. Comment avait-elle pu préparer tout cela sans qu’il s’en aperçoive ? À quel moment avait-elle consulté des avocats, organisé son départ, retrouvé une destination ? Il essaya de se souvenir des derniers jours. Émilie parlait peu. Elle accomplissait ce qui devait être fait, répondait lorsqu’on s’adressait à elle et disparaissait ensuite dans la chambre de Grace. Alexander avait interprété ce silence comme l’épuisement du deuil. Il voyait maintenant qu’au milieu de sa souffrance elle avait également préparé les moyens de partir.

L’idée lui parut d’abord injuste. Il venait lui aussi de perdre sa fille. Ne méritait-il pas qu’on lui accorde du temps ? Il se surprit à former cette question, puis regarda l’étagère vide. Du temps. Grace lui en avait demandé si souvent. Quelques minutes le matin, une soirée à la maison, une promesse tenue. Il se rappelait la facilité avec laquelle il avait reporté ces petits engagements. Ses journées étaient pleines d’affaires urgentes, de réunions qui ne pouvaient attendre, de personnes dont les demandes lui semblaient plus importantes. Il avait toujours imaginé que sa fille serait encore là le lendemain.

Un souvenir s’imposa à lui : Grace, assise sur le bord de son lit, tenant entre ses mains une feuille de papier. Elle avait dessiné un grand soleil jaune avec des rayons inégaux. Alexander avait regardé son téléphone avant d’examiner le dessin. Il se souvenait vaguement d’avoir répondu qu’il était très joli. Grace avait insisté pour qu’il le voie mieux. Il avait promis de revenir après son appel. Il ne savait plus s’il était revenu. Ce détail, jadis insignifiant, se mit à occuper une place insupportable dans sa mémoire.

Il pensa à toutes les occasions où Émilie avait essayé de l’avertir. Elle lui avait parlé de leur fille qui grandissait, du besoin qu’avait Grace de partager davantage de choses avec lui. Au début, elle formulait ses demandes avec précaution. Plus tard, elle s’était montrée directe. Alexander avait répondu par des cadeaux, des projets de vacances et des assurances qu’il trouverait bientôt du temps. Lorsqu’elle insistait, il lui rappelait les responsabilités liées à ses entreprises. Il soutenait que ses absences garantissaient à leur famille une existence confortable. Il n’avait jamais envisagé qu’Émilie puisse considérer cette explication comme insuffisante.

Il se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. Le jardin était impeccablement entretenu, les allées débarrassées des feuilles tombées pendant la nuit. Au-delà de la pelouse, le lac Michigan s’étendait sous un ciel gris. Huit millions de dollars. Voilà ce que lui avait coûté cette propriété. Il avait choisi la maison pour son emplacement, son architecture et l’impression qu’elle produirait sur les invités. Il avait tenu à recevoir ses partenaires d’affaires dans un salon assez vaste pour accueillir plusieurs dizaines de personnes. À l’époque, il n’avait même pas demandé à Émilie si elle se sentait chez elle dans ces pièces immenses.

Elle avait pourtant essayé d’y construire une vie familiale. Alexander retrouvait maintenant les traces de ses efforts dans chaque détail : la chambre aménagée pour Grace près de la leur, le fauteuil choisi pour les histoires du soir, les tapis destinés à rendre les pièces moins froides. Émilie avait transformé certains espaces sans jamais parvenir à modifier l’atmosphère du reste de la demeure. Sa présence rendait supportable ce qu’Alexander appelait son succès. Il venait de découvrir la maison privée de cette présence. Elle lui paraissait soudain conçue pour recevoir des étrangers plutôt que pour abriter une famille.

Il retourna vers le lit, toujours incapable de lâcher le papier. Le prénom de Grace lui échappa dans un murmure. Il attendit, avec une absurdité dont il avait conscience, le bruit léger de ses pas dans le couloir. Un père aurait dû connaître la différence entre le silence d’une enfant endormie et celui d’une chambre définitivement abandonnée. Alexander n’y parvenait pas. Il entendait encore parfois la voix de Grace dans les pièces voisines, surtout lorsqu’une porte grinçait ou qu’un objet tombait. Il savait qu’elle était morte. Mais son corps continuait de chercher des signes de son existence.

Depuis les funérailles, il s’était interdit de regarder longtemps les photographies de l’enfant. Il avait évité les conversations au cours desquelles Émilie prononçait son prénom. Lorsqu’elle pleurait, il quittait la pièce en prétextant un appel professionnel. Il ne trouvait pas les mots et supportait encore moins les questions auxquelles il ne pourrait jamais répondre. Il s’était convaincu que garder une attitude maîtrisée était préférable. Il voyait maintenant combien cette maîtrise ressemblait à une fuite. Émilie avait traversé les heures les plus difficiles sans pouvoir compter sur sa présence.

Un bruit métallique retentit lorsqu’il posa la bague sur la table. Alexander la reprit presque immédiatement. Il imagina Émilie retirant l’alliance, peut-être après avoir rangé les dernières affaires de Grace. Il ne savait pas si elle avait pleuré. Cette ignorance était nouvelle et humiliante. Pendant cinq ans, il avait cru pouvoir prévoir ses réactions. Il savait qu’elle patienterait, qu’elle chercherait à comprendre, qu’elle accepterait un délai supplémentaire. Il s’était habitué à recevoir ces concessions sans considérer ce qu’elles lui coûtaient. Cette fois, elle n’avait laissé aucune possibilité de négocier.

Sa respiration s’accéléra. Il regarda une dernière fois la signature, puis froissa une partie du document dans son poing. La colère lui donnait envie de téléphoner au cabinet juridique, de convoquer ses conseillers, d’exiger que la procédure s’arrête. Il connaissait des magistrats, des responsables politiques et des avocats réputés. Il avait l’habitude d’ordonner et d’obtenir une réponse immédiate. Pourtant, ce qu’il voulait n’avait rien à voir avec les affaires. Il voulait retrouver une femme qui ne l’attendait plus. Aucun de ses contacts ne pouvait lui garantir qu’elle accepterait de le revoir.

Il prononça son prénom, d’abord doucement, puis de plus en plus fort. Le son se perdit contre les murs de la chambre. Alexander tomba à genoux près du lit. Sa main frappa le parquet, une fois, puis encore, jusqu’à ce qu’une douleur vive remonte dans son poignet. Il s’interrompit, le souffle court. Une partie de lui se révoltait contre cette situation. Il avait perdu Grace, et voilà qu’Émilie le quittait également. Mais une autre partie, plus difficile à faire taire, savait que sa femme avait vécu la même perte sans pouvoir se réfugier dans l’illusion d’avoir été présente au bon moment.

L’image d’Émilie à l’hôpital revint brusquement. Il se souvenait de son visage fermé et de ses mains posées près de celles de Grace. Il se souvenait également de son propre retard, des appels auxquels il n’avait pas répondu et de cette sensation de catastrophe irréparable lorsqu’il avait enfin compris ce qui venait de se produire. Il avait tenté, depuis, de repousser ces images en s’occupant de problèmes secondaires. Dans la chambre vidée, elles reprenaient toute leur place. Il ne pouvait plus détourner les yeux vers un écran ou quitter une réunion pour en commencer une autre.

Il resta longtemps au sol. Le tissu de son pantalon avait pris la poussière près du pied du lit. Sur la table, l’alliance captait une petite bande de lumière. Alexander se demanda ce qu’Émilie avait ressenti en quittant le manoir. Avait-elle regardé une dernière fois les fenêtres ? Avait-elle éprouvé de la peur à l’idée de recommencer seule ? Il ne pouvait pas répondre. Ce départ avait eu lieu sans lui, comme tant de moments importants de leur vie commune. Mais cette fois, ce n’était pas parce qu’il avait choisi d’être absent. Émilie avait décidé qu’il ne serait plus admis dans la vie qu’elle reconstruirait.

Il finit par se relever en prenant appui sur le matelas. Ses jambes étaient engourdies. Dans le miroir fixé à l’intérieur de la porte de l’armoire, il aperçut son reflet : chemise froissée, cheveux désordonnés, visage tiré. L’homme que les journaux financiers présentaient comme l’un des entrepreneurs les plus influents de Chicago semblait incapable de se tenir droit. Alexander s’était toujours senti protégé par ce qu’il possédait. À présent, chaque objet luxueux de la chambre soulignait ce qu’il avait perdu. Les meubles étaient encore là. Les personnes pour lesquelles ils auraient dû compter ne l’étaient plus.

Il reprit le téléphone tombé près de la porte. L’écran était intact. Plusieurs notifications s’y affichaient, mais aucune ne venait d’Émilie. Il songea à composer son numéro avant de se rappeler la clause interdisant tout contact. Pour la première fois, il hésita devant un ordre qu’il aurait autrefois ignoré. Il voulait l’entendre, ne serait-ce que quelques secondes. Il aurait accepté qu’elle lui crie dessus. Mais il ne savait même pas si elle décrocherait. Il resta immobile, le téléphone serré dans sa main, jusqu’à ce que l’écran s’éteigne.

Il se souvint alors d’une phrase que sa mère répétait depuis des années : un homme comme lui n’avait pas à supplier pour être aimé. Alexander l’avait entendue si souvent qu’elle lui paraissait presque naturelle. Pourtant, il se trouvait au milieu de la chambre de sa fille, prêt à implorer une femme qu’il avait traitée comme si elle ne pouvait pas partir. Ce renversement aurait pu lui sembler humiliant. Il n’en éprouva aucune honte. Seulement la peur très concrète de ne plus jamais avoir l’occasion de parler à Émilie autrement qu’à travers des documents officiels.

Dans la paume de sa main, l’alliance avait laissé une petite marque rouge. Alexander la déposa soigneusement au centre du papier, puis rapprocha les deux objets de lui. Il aurait voulu les conserver comme la preuve qu’il existait encore un lien. Mais il comprit qu’Émilie ne les avait pas laissés pour entretenir un souvenir. Elle les avait laissés pour signifier qu’elle refusait désormais le rôle qu’il lui avait assigné. Il était encore son mari lorsqu’elle avait commencé à préparer son départ. Il ne l’était déjà plus dans son esprit lorsqu’elle avait quitté la maison.

Un bourdonnement soudain troubla le silence. Le téléphone vibrait de nouveau. Alexander baissa les yeux, avec l’espoir presque douloureux de voir apparaître le prénom d’Émilie. Mais le nom affiché était celui d’Olivia. Il demeura un instant devant l’écran. Il connaissait cette femme, ses exigences, ses habitudes et la place qu’il lui avait laissée prendre dans son existence. Quelques jours auparavant, son appel aurait interrompu n’importe laquelle de ses activités. Aujourd’hui, il se produisait dans la chambre vide de sa fille, alors qu’il tenait encore les preuves de la disparition définitive de son mariage.

Alexander ne répondit pas immédiatement. Olivia insistait. La vibration reprit contre sa paume, régulière, presque impatiente. Il regarda l’étagère où reposait autrefois l’urne de Grace, puis la feuille signée par Émilie. Une question qu’il avait toujours soigneusement évitée se forma enfin dans son esprit : pourquoi avait-il trouvé tant de temps pour satisfaire Olivia alors qu’il avait si souvent demandé à Grace d’attendre ? Il porta lentement le téléphone à son oreille. Pour la première fois, il était prêt à entendre ce que ses propres choix lui avaient coûté.

FIN DE LA PARTIE 1

TITRE DE LA PARTIE 2 : L’appel d’Olivia ramène Alexander au jeudi où Grace attendait une voiture noire, et lui révèle ce que ses cadeaux avaient remplacé

— Alex, enfin ! Je commençais à croire que tu avais disparu.

La voix d’Olivia retentit dans le téléphone avec une familiarité joyeuse qui déconcerta Alexander. Il activa le haut-parleur et posa l’appareil sur la commode, près de la porte. Il ne répondit pas. À l’autre bout, Olivia poursuivit sans paraître remarquer son silence. Sa mère lui avait dit qu’il était sorti très tôt. Elle voulait savoir s’il avait prévu quelque chose pour la journée. Elle parlait rapidement, passant d’un sujet à l’autre comme si elle avait dressé une petite liste de choses à régler avant le déjeuner.

— Il faudra aussi qu’on passe chez Cartier. J’ai essayé le collier, mais le fermoir ne tient pas correctement. À ce prix-là, c’est quand même incroyable. Tu pourrais venir avec moi ?

Alexander posa une main contre la commode. Le collier. Il se souvenait parfaitement de celui dont elle parlait. Des diamants montés sur une chaîne délicate, présentés dans un écrin sombre. Il l’avait d’abord choisi pour Émilie, à une époque où il croyait encore qu’un objet coûteux pouvait réparer plusieurs semaines de négligence. Puis Olivia l’avait vu. Elle avait tourné autour de l’écrin, admiré les pierres et plaisanté sur le fait qu’elles lui iraient mieux. Alexander avait fini par lui laisser le bijou. Il n’avait pas réfléchi longtemps à ce geste.

La veille, il avait vu Olivia essayer le collier devant un miroir. Émilie venait pourtant de perdre Grace. Les funérailles avaient laissé la maison dans un silence épuisant, et lui-même n’avait pas réussi à trouver le courage d’entrer dans la chambre de sa fille. Olivia, elle, avait relevé ses cheveux pour dégager sa nuque et observer l’éclat des diamants. Il se rappelait l’avoir regardée sans rien dire. À cet instant, il avait éprouvé une gêne vague, immédiatement repoussée. Aujourd’hui, la scène lui revint avec une précision insupportable.

— Madison a eu une bonne idée, reprit Olivia. Elle pense qu’une croisière ce week-end nous ferait du bien. Après tout ce qui s’est passé, tu as besoin de changer d’air. Le yacht est disponible, non ? On pourrait inviter quelques amis, faire quelque chose de tranquille.

Alexander regarda le lit vide de Grace. Olivia venait de parler des jours précédents comme on aurait évoqué une réception mal organisée ou un voyage annulé. Elle n’avait pas prononcé le prénom de l’enfant. Il savait pourtant qu’elle connaissait sa mort. Tout Chicago en avait entendu parler. Certains de ses associés avaient envoyé des messages de condoléances, et sa mère avait reçu des appels de connaissances qu’il ne voyait presque jamais. Olivia avait assisté à ces conversations. Mais, dans sa bouche, la disparition de Grace semblait être un désagrément dont il convenait maintenant de se remettre.

Il avait longtemps apprécié cette légèreté. Olivia ne lui demandait presque jamais de parler de ses difficultés familiales. Elle s’intéressait à ses projets, à ses déplacements, aux restaurants qu’il fréquentait et aux lieux où il pouvait l’emmener. Avec elle, Alexander n’avait pas besoin de répondre aux questions d’Émilie ni d’expliquer pourquoi il rentrait tard. Il pouvait redevenir l’homme sûr de lui que son entourage admirait. Il comprit brusquement que cette facilité avait un prix. Pour conserver ce monde sans contraintes, il avait laissé sa femme et sa fille affronter seules les conséquences de ses absences.

— Alex ? Est-ce que tu m’écoutes ?

Il ferma les yeux. La voix d’Olivia paraissait maintenant venir d’une autre pièce, très loin du présent. À sa place, il entendait une série d’appels restés sans réponse. Il revoyait son téléphone posé sur une table, dans une salle de réception où l’on préparait une fête. Il se souvenait avoir consulté l’écran, reconnu le numéro de la garderie de Grace, puis retourné l’appareil pour qu’il cesse de l’interrompre. À ce moment-là, il jugeait plus urgent de résoudre une question concernant la décoration de la soirée organisée pour Olivia.

C’était un jeudi. La salle de bal était remplie d’employés qui transportaient des bouquets, installaient des tables et déplaçaient des caisses de champagne. Olivia avait demandé des ballons argentés. Elle voulait que tout soit parfait, jusque dans la teinte des fleurs et la disposition des verres. Alexander se tenait près de l’estrade, discutant avec un responsable de l’organisation lorsqu’un premier appel était arrivé. Il avait cru à une question ordinaire de la garderie. Un formulaire à signer, peut-être, ou un problème qu’Émilie pourrait régler. Il avait laissé sonner.

Un second appel avait suivi. Puis un troisième. Il se rappelait avoir éprouvé une irritation croissante. Tout le monde semblait avoir besoin de lui au même moment. Un employé lui présentait plusieurs bouteilles de champagne, Olivia réclamait son avis sur la décoration, et son téléphone continuait de vibrer. Alexander avait fini par désactiver la sonnerie. Il lui avait semblé agir raisonnablement. Rien ne pouvait être assez urgent pour justifier qu’il abandonne une réception dont il avait promis de superviser les derniers préparatifs. Il n’avait pas envisagé que l’urgence puisse porter le prénom de sa fille.

Grace attendait son père. Elle avait quatre ans, un dessin serré dans la main et une confiance d’enfant dans une promesse qu’elle prenait au sérieux. Alexander connaissait le dessin : un soleil jaune maladroit, dont les rayons avaient été tracés avec trop de vigueur. La petite fille voulait le montrer à son papa. Elle espérait également apercevoir la voiture noire qu’il utilisait habituellement. Les circonstances exactes de ses derniers instants continuaient de lui revenir par fragments. Elle s’était éloignée de la garderie, avait franchi les grilles et s’était dirigée vers le carrefour très fréquenté où passaient des voitures.

Alexander n’avait pas répondu lorsque les premiers appels avaient cherché à le joindre. Il n’avait pas non plus répondu aux suivants. Au moment où il avait enfin compris qu’il devait rejoindre l’hôpital, les événements s’étaient déjà précipités bien au-delà de ce qu’il pouvait réparer. Le monde ordinaire, celui où un rendez-vous se déplaçait et où un retard se compensait par des excuses, avait cessé d’exister. Il était arrivé avec la conviction absurde qu’on lui expliquerait comment tout arranger. Il possédait les moyens de faire venir les meilleurs médecins. Cette pensée lui avait traversé l’esprit avant même qu’il entre dans le service.

Mais Grace était morte. Émilie avait été auprès d’elle à l’hôpital, tenant sa petite main jusqu’à la fin. Alexander avait dû accepter ce fait sans pouvoir le modifier. Il se rappelait surtout les doigts froids de sa fille lorsqu’il avait enfin pu la toucher. Il n’avait pas reconnu immédiatement cette immobilité. Il avait attendu un mouvement, un froncement de sourcils, n’importe quel signe qui lui permettrait de croire à une erreur. Puis il avait vu Émilie. Son regard lui avait appris que certaines questions ne recevraient jamais de réponse capable d’apporter du réconfort.

Depuis, il revenait sans cesse à ce jeudi. Il essayait parfois d’imaginer ce qui se serait passé s’il avait décroché au premier appel. Il savait qu’aucune réflexion ne lui permettrait de changer le déroulement des faits. Pourtant, il cherchait l’instant où une décision différente aurait pu le placer auprès de Grace au lieu de le laisser dans cette salle de bal. Le bruit des bouteilles déplacées, les ballons argentés, le téléphone retourné sur la table : chaque détail était devenu une pièce d’un souvenir qu’il n’arrivait plus à supporter.

— On pourrait partir vendredi soir, proposa Olivia. Madison dit que la météo sera meilleure sur la côte. Tu sais, il faudrait vraiment que tu sortes un peu de cette ambiance. Tu ne peux pas rester enfermé à penser à des choses aussi tristes.

Il rouvrit les yeux. Sur l’étagère, le rectangle laissé par l’urne de Grace semblait plus clair que le reste du bois. Il pensa à Émilie, à la manière dont elle avait dû traverser seule les heures qui avaient suivi l’accident. Il pensa aussi à Olivia, qui cherchait maintenant à organiser une croisière, comme si la mort d’une enfant ne méritait pas de bouleverser durablement ses projets. Alexander avait longtemps fermé les yeux sur son indifférence. Il ne pouvait plus le faire sans se mentir délibérément.

— Olivia, dit-il enfin.

Elle s’interrompit.

— Ah, tu vois, tu es là. Je commençais à m’inquiéter. Alors, pour vendredi, tu préfères qu’on parte en fin d’après-midi ?

Il inspira lentement. Sa voix sortit plus basse qu’il ne l’avait prévu.

— Tu ne prononceras plus jamais une phrase pareille devant moi.

Un silence suivit. Olivia sembla chercher ce qu’il avait voulu dire. Puis elle rit brièvement, avec cette assurance qu’elle adoptait lorsqu’une conversation prenait une direction inconfortable.

— Mais de quoi tu parles ? Je voulais seulement te changer les idées. Tu n’as pas besoin de te mettre dans cet état.

Alexander regarda la bague abandonnée sur la table. Il aurait voulu éprouver une colère simple, dirigée uniquement contre Olivia. Cela aurait été commode. Mais il savait désormais qu’elle n’avait pas pris seule les décisions qui les avaient conduits jusque-là. C’était lui qui avait ignoré les appels de la garderie. Lui qui avait consacré son temps à la fête. Lui encore qui avait laissé Olivia porter un collier acheté pour Émilie. Il ne pouvait pas transformer ses propres fautes en un procès contre une seule personne.

— Écoute-moi attentivement, reprit-il. Le collier, tu le laisses à la conciergerie. Je ne veux plus te voir. Tu ne viens plus ici, tu ne m’appelles plus et tu ne cherches plus à passer par ma mère pour me joindre.

— Alexander, tu es sérieux ?

— Oui.

Olivia protesta. Elle évoqua leur relation, les engagements qu’il avait pris envers elle et les projets dont ils parlaient encore quelques jours auparavant. Sa voix prit une dureté nouvelle lorsqu’elle comprit qu’il ne cherchait pas simplement à mettre fin à la conversation. Alexander l’écouta sans l’interrompre. Il ne ressentait aucune satisfaction à l’entendre s’indigner. L’indignation d’Olivia lui rappelait seulement le nombre de fois où il avait cédé à ses demandes alors qu’Émilie attendait de lui des choses beaucoup plus simples.

— Tu vas le regretter, finit-elle par dire. Tu crois vraiment pouvoir me traiter comme ça ?

Il se redressa. Son reflet apparut dans la vitre de la chambre. Pendant des années, sa réputation lui avait permis d’obtenir le silence de ceux qui lui tenaient tête. Il connaissait cette manière de régler les problèmes. Elle était brutale, efficace et souvent disproportionnée. Cette fois encore, il y eut recours.

— Si tu continues à me poursuivre, je ferai intervenir mes avocats et je m’occuperai de toutes les affaires qui nous lient. Je ne te laisserai plus utiliser mon nom, ni approcher ma maison. Considère notre relation comme terminée.

Olivia tenta de répondre, mais Alexander coupa la communication. Il resta quelques secondes à regarder l’écran. Puis il lança le téléphone contre le mur. Le verre se brisa en plusieurs fragments qui glissèrent sur le parquet. Le bruit traversa la chambre de Grace et mourut presque aussitôt. Alexander observa les débris. Il avait détruit un objet coûteux et mis fin à une relation qui occupait depuis longtemps une place excessive dans sa vie. Rien de cela ne ramenait sa fille. Rien de cela ne donnait à Émilie une raison de lui pardonner.

Il se baissa pour ramasser le document juridique. Au dos, une mention rappelait que les communications destinées à Émilie devaient passer par ses représentants. Alexander parcourut cette indication sans s’y attarder. Une seule destination occupait maintenant ses pensées : Toronto. Il savait qu’elle s’y trouvait, mais ignorait où elle vivait, ce qu’elle y faisait et quelles personnes pouvaient l’aider. Il n’avait jamais pris au sérieux l’idée qu’elle puisse construire une existence complètement indépendante de lui. Cette ignorance le mettait dans une position qu’il ne supportait pas.

Il quitta la chambre de Grace et traversa le couloir d’un pas rapide. Chaque pièce de la maison lui rappelait une décision qu’il ne pouvait plus modifier. Dans le grand salon, des photographies de réception montraient des hommes d’affaires souriants, des responsables politiques et des invités célèbres. Aucune ne représentait Émilie telle qu’elle était au quotidien. Alexander pensa à tous ceux qui le félicitaient régulièrement pour sa réussite. Il se demanda combien savaient que sa fille était morte pendant qu’il organisait une fête pour une autre femme. L’idée de leur jugement lui parut presque insignifiante comparée à celui qu’Émilie avait porté sur lui.

Il demanda qu’on organise immédiatement son départ. Son jet privé se trouvait à l’aéroport international O’Hare. Alexander n’avait pas besoin d’attendre un vol commercial ni de justifier l’urgence de son voyage. Il donna des instructions rapides concernant l’équipage et ses déplacements à Toronto. Ses interlocuteurs répondirent avec l’efficacité habituelle. Il retrouvait, pendant quelques minutes, le fonctionnement rassurant d’un monde où ses demandes produisaient des résultats. Mais lorsqu’il termina ses appels, il se retrouva de nouveau seul, avec le sentiment de poursuivre quelque chose qui s’éloignait plus vite que lui.

Deux heures plus tard, le Gulfstream quittait Chicago. Alexander regarda les bâtiments de la ville diminuer derrière le hublot. Il connaissait chaque grande artère, chaque quartier d’affaires, plusieurs des immeubles les plus célèbres. Certains portaient directement ou indirectement la marque de ses investissements. Il avait toujours considéré cette ville comme son territoire. À bord de l’avion, il découvrit que cette familiarité ne lui apportait aucun réconfort. Émilie avait quitté Chicago. Avec elle, une partie de sa vie avait disparu d’un endroit qu’il croyait parfaitement maîtriser.

Le personnel lui proposa un repas. Il refusa. Une boisson également. Il demanda seulement qu’on le laisse tranquille. Devant lui, un ordinateur affichait les coordonnées de plusieurs cabinets de recherches privées. Alexander avait déjà utilisé les services de spécialistes chargés d’obtenir des renseignements commerciaux ou d’évaluer la fiabilité de partenaires potentiels. Cette fois, il leur demanda de retrouver une personne. Il signa les autorisations nécessaires, accepta leurs tarifs et exigea qu’ils mobilisent sans délai les moyens dont ils disposaient.

Il engagea trois cabinets réputés d’Amérique du Nord. Ses équipes activèrent leurs contacts professionnels et ses relations dans différents milieux, notamment ceux des affaires et des institutions canadiennes. Alexander connaissait des personnes capables d’ouvrir des portes habituellement fermées. Il avait appris à résoudre les difficultés en réunissant rapidement des informations et en exerçant une pression suffisante sur les interlocuteurs concernés. Pourtant, à mesure que les appels se succédaient, il éprouvait un malaise croissant. Pour retrouver Émilie, il employait précisément les méthodes auxquelles elle avait cherché à échapper.

À Toronto, il s’installa dans un hôtel de luxe du centre-ville. La suite donnait sur les immeubles du quartier financier. Alexander y disposait de tout ce qu’il aurait pu souhaiter : un espace immense, une vue spectaculaire et un personnel disponible à toute heure. Mais il ne faisait presque rien de ce confort. Il passait ses journées au téléphone, demandant des nouvelles aux enquêteurs, consultant des messages et observant la ville derrière les vitres. Il dormait peu. Chaque fois qu’il fermait les yeux, il revoyait la chambre blanche de Grace et l’étagère vide.

Le premier jour, les informations obtenues ne lui apportèrent aucune certitude. Émilie avait quitté les États-Unis en prenant soin de ne pas laisser d’adresse facilement accessible. Elle avait également pris des dispositions juridiques pour protéger sa tranquillité. Le deuxième jour, les enquêteurs lui confirmèrent qu’elle avait organisé son installation bien avant son départ. Alexander reçut cette nouvelle comme une nouvelle humiliation. Il lui avait fallu moins de quelques heures pour mettre son avion à disposition. Émilie, de son côté, avait accompli seule une série de démarches importantes sans jamais lui en parler.

Il commença à comprendre qu’elle ne s’était pas contentée de fuir la maison. Elle avait choisi un autre pays, préparé ses documents, organisé le transport des souvenirs de Grace et réglé les questions liées au divorce. Chaque étape révélait une détermination qu’il n’avait jamais su reconnaître chez elle. Il se demandait quand elle avait trouvé le temps de tout entreprendre, au milieu de son deuil. Puis il se rendait compte que cette question témoignait encore de son aveuglement. Émilie avait toujours été capable d’organiser sa vie. Il s’était simplement habitué à la voir consacrer ses capacités au fonctionnement de leur famille.

Dans la nuit du deuxième au troisième jour, Alexander resta longtemps assis près de la fenêtre. Les lumières des bureaux s’éteignaient progressivement. Quelques véhicules circulaient encore dans les rues humides. Il essaya d’imaginer où se trouvait Émilie à cet instant. Dormait-elle ? Travaillait-elle ? Avait-elle emporté le lapin de Grace dans sa chambre ? Il n’avait aucun moyen de le savoir. L’idée qu’elle vive désormais des journées dont il ne connaîtrait rien le troublait davantage que les kilomètres qui les séparaient. Pour la première fois, sa vie ne se déroulait plus à la périphérie de la sienne.

Le lendemain matin, un responsable des recherches demanda à le rencontrer. Alexander exigea qu’il monte immédiatement. Il attendit debout près de la table de la suite, incapable de rester assis. Lorsque l’homme entra, il portait un dossier bleu relativement mince. Alexander fut surpris par son épaisseur. Après trois jours de recherches et des dépenses considérables, il s’attendait à recevoir une quantité impressionnante de documents. L’enquêteur posa le dossier sur la table, s’assura qu’ils étaient seuls, puis regarda son client avec une expression difficile à interpréter.

— Monsieur Hayes, nous avons retrouvé Émilie.

Alexander sentit son pouls accélérer. Il avança aussitôt la main vers le dossier, mais l’enquêteur ne l’ouvrit pas encore. Ce bref mouvement d’hésitation suffit à l’alarmer. Il avait payé ces hommes pour obtenir une adresse et une possibilité de rencontre. Pourtant, l’attitude de celui qui se tenait devant lui indiquait que les renseignements trouvés n’allaient pas produire le résultat attendu. Alexander rapprocha une chaise sans s’asseoir. Il ordonna qu’on lui dise où se trouvait sa femme. L’enquêteur baissa les yeux vers le document placé entre eux.

— Nous savons où elle travaille et où elle réside, répondit-il. Mais avant de vous communiquer ces informations, vous devez comprendre une chose : madame Bennett a prévu votre arrivée.

FIN DE LA PARTIE 2

TITRE DE LA PARTIE 3 : À Toronto, Alexander découvre la femme qu’il croyait dépendante de lui, puis franchit une limite qu’elle avait précisément dressée pour se protéger

Alexander resta debout devant le dossier bleu, les mains posées sur le bord de la table. L’enquêteur venait de lui annoncer qu’Émilie avait prévu sa venue. Cette idée lui paraissait inconcevable. Il avait quitté Chicago presque sans réfléchir, convaincu qu’il pourrait la retrouver avant qu’elle ait le temps de prendre d’autres dispositions. Il découvrait maintenant qu’elle avait organisé jusqu’aux conséquences possibles de sa décision. Son empressement n’avait donc rien changé. Émilie avait déjà envisagé qu’il chercherait à la rejoindre, et elle s’était préparée à lui résister.

— Ouvrez ce dossier, demanda-t-il. Je veux tout savoir.

L’enquêteur sortit plusieurs documents et les disposa devant lui. Le premier concernait une nomination professionnelle récemment officialisée. Alexander parcourut l’en-tête, puis s’arrêta sur le nom imprimé en caractères nets : Émilie Bennett. Il reconnut immédiatement son nom de jeune fille. Elle avait abandonné Hayes, celui sous lequel elle avait vécu pendant cinq ans, et repris son identité d’avant le mariage. Cette décision lui sembla plus définitive encore que la disparition de son alliance. Elle ne cherchait pas seulement à vivre loin de lui. Elle avait commencé à effacer leur union de sa présentation au monde.

— Elle est désormais vice-présidente principale des opérations mondiales chez Apex Biomed, expliqua l’enquêteur. C’est une holding pharmaceutique importante. Ses bureaux sont situés sur Bay Street, dans le quartier financier. Elle habite une résidence sécurisée à Rosedale.

Alexander releva lentement la tête. Il connaissait la société. Dans les milieux d’affaires qu’il fréquentait, Apex Biomed jouissait d’une réputation solide. Ses activités dépassaient largement le Canada, et ses dirigeants occupaient des fonctions qui exigeaient une expérience considérable. Alexander regarda de nouveau le document. Il lui fallut un moment pour rapprocher ce poste de l’image qu’il avait conservée d’Émilie : une femme qui organisait les rendez-vous de Grace, choisissait les repas de la famille et attendait son retour dans une maison démesurément grande.

Avant leur mariage, Émilie possédait pourtant ses propres ambitions. Il le savait. Elle lui avait parlé de son travail, des responsabilités qu’elle souhaitait exercer et des possibilités qui s’offraient à elle. Au début, Alexander avait admiré sa détermination. Puis, avec le temps, il avait commencé à considérer qu’une femme mariée à un homme aussi riche n’avait aucune nécessité de poursuivre une carrière exigeante. Il lui répétait qu’elle pourrait se consacrer à leur foyer sans se soucier de l’argent. Émilie avait progressivement renoncé à ses projets professionnels. Alexander avait interprété ce sacrifice comme la preuve qu’elle partageait sa conception du mariage.

Le dossier posé devant lui racontait une tout autre histoire. Émilie n’avait pas perdu les compétences qui lui permettaient autrefois d’envisager un avenir professionnel important. Elle les avait mises de côté. À présent, elle les reprenait, dans une ville où personne ne la connaissait uniquement comme l’épouse d’Alexander Hayes. Il tenta d’imaginer les démarches qu’elle avait accomplies pour obtenir un tel poste. Des entretiens, des décisions, des discussions concernant ses responsabilités. Tout cela avait existé sans qu’il en sache rien. Il s’aperçut avec douleur qu’elle avait retrouvé une part d’elle-même qu’il avait cessé de regarder.

— Très bien, dit-il en refermant brusquement le document. Faites venir la voiture. Je pars immédiatement.

L’enquêteur ne bougea pas. Il avait conservé plusieurs feuilles dans sa main et semblait attendre le moment approprié pour les lui montrer. Alexander sentit l’irritation revenir. Il n’avait pas l’habitude qu’un prestataire retarde l’exécution de ses instructions après avoir reçu un paiement aussi important. Il demanda ce qui pouvait encore poser problème. L’homme déposa les derniers documents sur la table. Ils portaient les références d’une procédure engagée auprès des autorités judiciaires ontariennes. Cette fois, Alexander reconnut immédiatement leur nature, avant même d’en lire le contenu.

Émilie avait demandé et obtenu des mesures destinées à empêcher qu’il l’approche ou cherche à entrer en contact avec elle. Ses représentants avaient prévu les visites à son bureau, les déplacements près de son domicile et les tentatives de communication par l’intermédiaire de tiers. L’enquêteur lui expliqua que toute violation de ces dispositions pouvait entraîner l’intervention de la police canadienne et des conséquences pénales graves. Son ton était calme, mais il ne laissait aucune place à l’ambiguïté. Il ne s’agissait pas d’une simple recommandation. Émilie avait fait établir des limites que la loi lui permettait de défendre.

— Vous comprenez ce que cela signifie, monsieur Hayes ? demanda l’enquêteur. Vous ne pouvez pas vous présenter à son travail comme s’il s’agissait d’une visite privée ordinaire. Vous risquez d’être arrêté.

Alexander sentit son visage se durcir. Pendant quelques instants, il oublia pourquoi il avait traversé la frontière. L’avertissement réveillait les réflexes qui lui avaient souvent permis de dominer ses adversaires commerciaux. Il n’acceptait pas facilement qu’on lui interdise un déplacement, encore moins lorsque cet interdit concernait quelqu’un qu’il considérait comme appartenant à sa famille.

— C’est ma femme, répondit-il. Je ne vais pas me laisser empêcher de lui parler par un document.

L’enquêteur attendit qu’il ait terminé, puis consulta une autre feuille.

— Le divorce a été officiellement entériné hier, à quinze heures, par le tribunal compétent de l’Illinois. Elle n’est plus votre épouse, monsieur Hayes.

Alexander ne trouva rien à répondre. À Chicago, il avait tenu entre ses mains la notification signée par Émilie. Il savait qu’elle voulait mettre fin au mariage. Mais entendre un inconnu lui annoncer qu’il était désormais célibataire produisit un effet différent. Il pensa au jour où ils s’étaient mariés, aux vœux prononcés devant leurs proches, au moment où Grace était entrée dans leur existence. Ces événements n’avaient pas disparu. Ils appartenaient toujours à leur histoire. Pourtant, aucun ne lui donnait désormais le droit d’exiger la présence d’Émilie.

Il ramassa les documents, les parcourut encore et les abandonna sur la table. L’enquêteur continuait de parler de procédures, de risques et de recommandations. Alexander n’écoutait plus. Il se dirigea vers la porte de la suite en enfilant son manteau. Au moment de sortir, il entendit l’homme lui demander de réfléchir avant de commettre une erreur qui pourrait aggraver sa situation. Alexander poursuivit son chemin. Il venait de découvrir qu’Émilie possédait désormais un travail, une adresse et une protection juridique. À ses yeux, ces renseignements représentaient moins une interdiction qu’une possibilité de la voir.

Dans le parking souterrain de l’hôtel, il prit le volant du SUV noir qu’il avait loué. Il aurait pu demander à un chauffeur de le conduire. Mais il voulait se déplacer sans témoin, sans conseils supplémentaires et sans avoir à expliquer ce qu’il comptait faire. Il entra l’adresse professionnelle d’Émilie dans le système de navigation. Le trajet le conduisait vers le centre financier. Alexander démarra et s’engagea dans la circulation. Il conduisait vite sans pourtant éprouver la sensation d’avancer. Plus les kilomètres diminuaient, plus il redoutait le moment où il se retrouverait réellement devant elle.

La neige avait commencé à tomber. De gros flocons glissaient sur le pare-brise avant d’être emportés par les essuie-glaces. Les rues de Toronto lui étaient étrangères. Des tramways passaient aux intersections, les conducteurs ralentissaient et les passants pressaient le pas sous leurs manteaux. Alexander s’arrêta à un feu rouge et regarda les personnes qui traversaient devant lui. Elles allaient au travail, rentraient chez elles ou rejoignaient des proches. Leur vie suivait son cours. Il éprouva une jalousie confuse envers tous ces inconnus qui paraissaient encore posséder un endroit où retourner.

Il arriva près de Bay Street en fin d’après-midi. La lumière baissait déjà entre les gratte-ciel. Le vent rabattait la neige contre les façades de verre et soulevait des tourbillons au pied des immeubles. Alexander gara son véhicule à distance de l’adresse indiquée. Il resta un moment assis, les mains sur le volant. Une dernière occasion de renoncer s’offrait à lui. Il pouvait repartir, respecter les instructions juridiques et attendre qu’Émilie choisisse elle-même de lui parler. Il savait que cette possibilité existait. Il la repoussa en se disant qu’une seule conversation ne pouvait pas réellement lui faire du mal.

Il descendit du véhicule et remonta le col de son manteau de cachemire. Le froid s’infiltra aussitôt sous son écharpe. Sur le trottoir, l’humidité pénétrait déjà ses chaussures. Alexander traversa une première rue, puis s’arrêta de l’autre côté de l’avenue, face au bâtiment où travaillait Émilie. L’entrée principale était protégée par de grandes portes tournantes. Des employés sortaient par petits groupes, certains tenant un téléphone contre leur oreille, d’autres cherchant rapidement un taxi. Il observa les visages sans parvenir à les distinguer correctement dans la lumière des vitrines.

Il avait attendu des personnes dans des halls d’hôtel, devant des salles de réunion et à la sortie de restaurants privés. Jamais il n’avait connu une attente semblable. À chaque ouverture des portes, son cœur se contractait. Il cherchait Émilie dans la foule, puis revenait à l’entrée lorsque les inconnus s’éloignaient. Il ne savait pas ce qu’il lui dirait. Dans l’avion, il avait imaginé des excuses longues et précises. Dans l’hôtel, il avait envisagé de lui proposer de recommencer ailleurs. Debout sous la neige, il comprit que toutes ces phrases reposaient sur une supposition : qu’elle accepterait encore de construire quelque chose avec lui.

Il se rappela leur première rencontre, non comme une scène parfaitement conservée dans sa mémoire, mais comme une impression. Émilie parlait avec assurance. Elle ne semblait pas impressionnée par les relations d’Alexander ni par les endroits qu’il fréquentait. Il avait aimé cette indépendance. Puis, année après année, il avait laissé leur vie commune se construire autour de ses propres exigences. Il lui revenait maintenant que la femme qu’il avait rencontrée n’avait jamais eu besoin d’un homme pour lui dire comment penser. Celle qu’il attendait aujourd’hui avait simplement décidé de ne plus accepter qu’il le fasse.

Les employés continuaient de quitter l’immeuble. Un homme passa près de lui en tenant un gobelet de café brûlant. Deux femmes riaient sous un même parapluie. Alexander regarda sa montre, puis releva les yeux. Il avait peur d’avoir manqué Émilie, de découvrir qu’elle était sortie par une autre porte ou qu’elle avait déjà regagné son domicile. Cette possibilité lui donna envie de traverser la rue et de demander des renseignements à l’accueil. Mais il se rappela les documents judiciaires. Il ne pouvait pas ignorer complètement leur existence. Il resta à sa place, immobilisé par la contradiction entre ce qu’il désirait et ce qu’il avait appris.

Enfin, les portes tournantes s’ouvrirent sur une silhouette familière. Émilie apparut en compagnie d’un collègue qui tenait un grand parapluie. Elle portait un manteau de couleur camel, une écharpe sombre et des gants soigneusement ajustés. Ses cheveux, autrefois presque toujours retenus lorsqu’elle s’occupait de Grace, avaient été coupés et tombaient librement sur ses épaules. Alexander la reconnut aussitôt. Pourtant, pendant une seconde, il eut l’impression d’observer une personne qu’il n’avait jamais rencontrée.

Elle avançait d’un pas tranquille. Rien dans son attitude ne rappelait la femme qui baissait parfois la tête lorsque les conversations devenaient pénibles à la maison. Elle répondait à son collègue, l’écoutait avec attention et lui adressa un sourire discret. Alexander chercha sur son visage les traces visibles du chagrin. Il savait qu’elles devaient exister, mais elles n’étaient pas offertes au regard des passants. Émilie paraissait capable de marcher dans cette ville, de travailler et de parler à d’autres personnes sans que le monde sache exactement ce qu’elle avait traversé.

Cette découverte le troubla profondément. Il s’était représenté une femme isolée, peut-être épuisée, qui finirait par reconnaître qu’elle avait besoin de lui. Il l’avait même imaginée vivant modestement, loin du confort auquel elle était habituée. L’Émilie qu’il voyait ne correspondait à aucune de ces images. Elle possédait une situation professionnelle importante, une démarche assurée et des collègues qui semblaient la respecter. Sa décision de partir n’avait pas détruit sa capacité de vivre. Alexander sentit quelque chose se défaire en lui. Il avait confondu son absence avec la fin de leur histoire à tous les deux.

L’homme qui l’accompagnait s’éloigna après quelques mots. Émilie descendit les marches et s’arrêta près du trottoir, attendant visiblement une voiture. Alexander la regarda sans bouger. Il aurait pu profiter de ces dernières secondes pour comprendre qu’elle avait choisi une vie dont il devait désormais rester à distance. Mais la peur de la perdre définitivement l’emporta. Il quitta l’abri relatif de l’immeuble où il attendait et s’avança jusqu’au bord de la chaussée. Une voiture passa en projetant de l’eau sale contre le trottoir. Alexander recula à peine.

— Émilie !

Sa voix traversa le bruit de la circulation. Elle était plus forte qu’il ne l’avait voulu. Plusieurs passants tournèrent la tête. Alexander s’engagea sur la chaussée avant que le signal piéton ne lui en donne l’autorisation. Un conducteur freina et klaxonna. Un autre véhicule ralentit brusquement. Il entendit des protestations, mais poursuivit sa course. Son attention restait fixée sur Émilie, qui venait de s’immobiliser près de l’entrée de l’immeuble.

Elle avait reconnu sa voix. Alexander le comprit à la façon dont elle se retourna. Elle ne sursauta pas, ne courut pas vers lui et ne manifesta aucune surprise spectaculaire. Elle pivota lentement, comme si elle avait déjà envisagé cette rencontre. Lorsqu’il atteignit le trottoir, essoufflé, elle le regardait avec une expression parfaitement maîtrisée. Alexander s’arrêta à quelques pas d’elle. Il remarqua les gouttes de neige fondue sur ses cheveux, le mouvement léger de son écharpe et les mains qu’elle gardait calmement devant elle.

Un agent de sécurité s’approcha aussitôt. Alexander vit l’homme observer sa tenue trempée, son agitation et la distance inhabituelle qui le séparait d’Émilie. Le garde se plaça de manière à pouvoir intervenir. Alexander se rappela brusquement les mesures judiciaires. Il comprit qu’Émilie pourrait demander à cet homme de le retenir jusqu’à l’arrivée de la police. Cette possibilité, qu’il avait méprisée dans sa chambre d’hôtel, lui parut soudain parfaitement réelle. Il ouvrit la bouche, mais aucun mot ne vint. Tout ce qu’il avait prévu de dire avait disparu.

— Madame Bennett, demanda le garde, souhaitez-vous que j’intervienne ?

Émilie regarda Alexander encore quelques secondes. Son visage ne trahissait pas l’angoisse qu’il espérait y trouver, ni la colère qu’il pensait mériter. Elle semblait mesurer les conséquences de la décision qu’elle allait prendre. Puis elle leva légèrement une main.

— Ça ira, Mark. Laissez-nous une minute, s’il vous plaît.

Le garde hésita, avant de reculer suffisamment pour leur permettre de parler. Il demeura cependant à proximité. Alexander suivit ce mouvement du regard et comprit que la minute qui lui était accordée ne constituait ni un pardon ni une invitation à revenir. Émilie avait simplement choisi d’entendre ce qu’il voulait dire, dans un endroit où elle pouvait mettre fin à la rencontre à tout instant. Le contraste avec leur vie à Chicago lui parut saisissant. Autrefois, elle attendait qu’il décide du moment où une conversation commencerait ou se terminerait.

Ils se retrouvèrent face à face au milieu d’une avenue couverte de neige. Des employés passaient à côté d’eux sans s’arrêter. Les feux de circulation changeaient de couleur, les taxis avançaient par petits mouvements et le vent faisait claquer les vêtements contre les corps. Alexander ne voyait pourtant que le visage d’Émilie. Il avait traversé une frontière, dépensé une fortune et bravé une interdiction pour se tenir devant elle. Maintenant qu’il avait obtenu cette rencontre, il découvrait qu’il ne possédait aucun argument capable de rendre les dernières semaines moins terribles.

— Émilie, murmura-t-il enfin.

Elle ne répondit pas. Ses yeux restèrent fixés sur les siens, sans dureté apparente. Alexander sentit sa gorge se serrer. Il avait envisagé de lui expliquer qu’il avait changé, qu’il avait rompu avec Olivia, qu’il abandonnerait ses affaires et viendrait vivre au Canada. Mais devant cette femme qui ne lui devait plus rien, ces promesses lui semblèrent soudain ressembler à toutes celles qu’il avait faites autrefois. Il ne pouvait pas lui demander de les croire simplement parce qu’il avait enfin peur de la perdre.

Un véhicule noir approcha lentement, puis poursuivit sa route dans la circulation. Émilie jeta un bref regard vers la chaussée. Alexander comprit que le temps accordé touchait déjà à sa fin. S’il voulait lui parler, il devait le faire maintenant. Il inspira, essuya sans y penser la neige qui fondait près de ses yeux et chercha le courage de prononcer les mots qu’il avait évités pendant des années. Mais ce fut Émilie qui rompit finalement le silence.

— Tu n’aurais pas dû venir, Alexander. Mes avocats t’avaient prévenu.

Il baissa les yeux, puis les releva. La voix d’Émilie était familière. Il avait cru qu’en l’entendant, il retrouverait une partie du monde qu’il venait de perdre. Au contraire, cette simplicité rendait la séparation plus douloureuse. Elle ne lui parlait plus comme à un mari absent dont elle attendait le retour. Elle lui parlait comme à un homme qui venait de franchir une limite claire et qui devait maintenant répondre de son choix.

FIN DE LA PARTIE 3

TITRE DE LA PARTIE 4 : Sous la neige de Toronto, Émilie révèle le dernier voyage de Grace et laisse Alexander face à une question qu’aucune fortune ne pourra faire taire

— Je sais que je n’aurais pas dû venir, répondit Alexander. Mais je ne pouvais pas te laisser partir sans essayer de te parler.

Émilie ne bougea pas. La neige s’accumulait sur les épaules de son manteau, puis fondait en petites gouttes sombres. Elle avait devant elle l’homme avec lequel elle avait partagé cinq années de mariage, le père de son enfant et celui dont les choix avaient contribué à détruire la vie qu’elle avait tenté de protéger. Elle connaissait ses expressions, la manière dont ses sourcils se rapprochaient lorsqu’il cherchait à convaincre et le ton particulier qu’il adoptait lorsqu’il sentait une conversation lui échapper. Mais ces détails familiers n’éveillaient plus chez elle l’espoir d’autrefois.

Alexander fit un pas, puis s’arrêta en remarquant le regard de l’agent de sécurité. Il ne voulait pas qu’on l’éloigne avant d’avoir parlé. Il avait préparé des excuses pendant le voyage, essayé de choisir des mots qui témoigneraient de la profondeur de ses regrets. Mais il savait maintenant que les regrets n’effaçaient rien. Ils appartenaient à celui qui avait commis les fautes, pas nécessairement à celle qui les avait subies. Il inspira profondément. La première phrase sortit avec difficulté, suivie d’une seconde, puis les paroles commencèrent à se précipiter.

— J’ai rompu avec Olivia. Définitivement. Je lui ai interdit de revenir chez moi. J’ai également coupé les contacts avec ma mère et Madison. Je ne veux plus de cette vie, Émilie. Je ne veux plus de ces gens. Tout ce que tu me reprochais, j’ai commencé à y mettre fin.

Il attendit une réaction. Émilie continua de le regarder. Dans le passé, de telles déclarations auraient peut-être suffi à lui donner envie de l’écouter plus longtemps. Elle aurait cherché à comprendre ce qu’il ressentait, puis demandé comment ils pourraient avancer. Cette fois, elle se contenta de laisser passer quelques secondes. Alexander remarqua qu’elle ne semblait pas impressionnée par ses décisions. Il avait pourtant le sentiment d’avoir renoncé à des choses considérables. Il ne comprenait pas encore que, pour elle, ces renoncements arrivaient après le moment où ils auraient pu avoir un sens.

— Je peux vendre mes entreprises à Chicago, poursuivit-il. Je peux m’installer ici. Je n’ai pas besoin de cette maison, de ces réceptions ou de tous ces gens qui m’entourent. Nous pourrions vivre ailleurs, dans quelque chose de plus simple. Je ferai ce que tu demanderas. Je te le promets. Je sais que j’ai été absent, que je t’ai laissée seule trop souvent. Mais je peux changer. Laisse-moi au moins te montrer que j’en suis capable.

Émilie baissa brièvement les yeux vers la neige qui fondait près de ses chaussures. Elle avait entendu tant de promesses au cours des dernières années. Certaines avaient été faites avec sincérité, d’autres pour mettre un terme à une dispute. Alexander avait promis de rentrer plus tôt, d’accompagner Grace, d’être présent aux moments importants et d’accorder davantage de place à leur famille. Chaque fois, Émilie avait essayé d’y croire. Elle avait organisé ses journées autour de ces engagements, puis trouvé des explications lorsqu’ils n’étaient pas tenus. À présent, elle ne voulait plus construire un avenir sur une nouvelle promesse.

— Ce que tu proposes, dit-elle, tu aurais pu le faire quand Grace était vivante.

Alexander reçut ces mots sans répondre. Il avait imaginé qu’Émilie lui parlerait d’Olivia, de sa mère ou de son comportement envers elle. Il s’était préparé à reconnaître toutes ces fautes. Mais entendre le prénom de Grace rappela immédiatement la réalité qu’il tentait encore d’écarter. Il ne s’agissait pas seulement d’un mariage malheureux ni d’une relation détruite par des mensonges. Leur petite fille était morte. Rien de ce qu’il pourrait modifier dans son existence ne lui permettrait de revenir jusqu’à ce jeudi.

— Nous avons perdu notre enfant, Émilie, murmura-t-il. Nous devrions au moins traverser ça ensemble. Je sais que j’ai commis des erreurs. Je sais que tu as toutes les raisons de me détester. Mais je suis aussi son père.

Émilie leva lentement la tête. Pour la première fois, quelque chose changea dans son regard. Ce n’était pas de la colère spectaculaire, ni une volonté de le blesser. C’était la douleur ancienne d’une vérité qu’il semblait encore incapable d’accepter entièrement. Pendant des années, elle avait protégé le lien entre Alexander et Grace. Elle expliquait les absences, adoucissait les déceptions et trouvait des raisons de croire qu’il ferait mieux la prochaine fois. Elle ne pouvait plus continuer à défendre cette image.

— Tu étais son père, Alexander. Mais au moment où elle a eu le plus besoin de toi, tu n’étais pas là.

Il ouvrit la bouche, puis la referma. Émilie poursuivit d’une voix contrôlée. Grace avait eu une mère qui s’était rendue à l’hôpital, qui avait tenu sa main et qui était demeurée près d’elle jusqu’à son dernier souffle. Son père, pendant ce temps, s’occupait des préparatifs d’une fête. Cette phrase ne contenait aucune accusation nouvelle. Alexander connaissait tous ces faits. Il les avait entendus, revus et examinés pendant des nuits entières. Mais prononcés par Émilie, ils cessèrent d’être les éléments d’un événement dont il cherchait encore à comprendre les conséquences. Ils devinrent le portrait exact de son absence.

Il baissa les yeux. La circulation continuait à quelques mètres d’eux. Quelqu’un riait de l’autre côté de la rue. Alexander éprouva une colère fugitive envers ces bruits ordinaires. Comment la ville pouvait-elle rester aussi indifférente ? Comment des gens pouvaient-ils rentrer dîner, discuter de leur travail ou se plaindre de la neige alors que Grace ne respirerait plus jamais ? Puis il pensa aux semaines précédant l’accident. Lui aussi avait poursuivi ses occupations pendant qu’Émilie s’inquiétait. Il avait souvent trouvé excessives ses demandes de présence. Aujourd’hui, il aurait donné tout ce qu’il possédait pour entendre Grace l’appeler une dernière fois.

— Je donnerais ma vie pour qu’elle revienne, dit-il. Tu dois me croire. Il n’y a pas une seule journée où je ne repense pas à ce qui s’est passé. Je donnerais tout pour changer cette journée.

Émilie sentit ses doigts se contracter à l’intérieur de ses gants. Elle avait imaginé autrefois qu’entendre Alexander exprimer une telle douleur lui apporterait une forme de soulagement. Pendant les jours qui avaient suivi l’accident, elle avait attendu qu’il parle véritablement de leur fille, qu’il accepte de partager les souvenirs et la peur, qu’il cesse de se réfugier derrière son silence. Mais ce besoin appartenait à une période révolue. Elle ne pouvait plus trouver de réconfort dans une confession qui arrivait seulement lorsqu’elle avait réussi à s’éloigner de lui.

— Je te crois lorsque tu dis que tu souffres, répondit-elle. Je n’ai jamais prétendu le contraire. Mais ta souffrance ne me demande pas de revenir. Elle ne me donne pas non plus la responsabilité de te consoler.

Alexander serra les poings. Il voulait protester, rappeler qu’ils avaient été heureux autrefois et que leur mariage ne pouvait pas se réduire aux derniers mois. Des souvenirs lui revinrent : des conversations tardives, les premiers temps de leur union, la joie qui avait accompagné la naissance de Grace. Il s’accrocha à ces images. Elles prouvaient qu’une autre version de leur histoire avait existé. Peut-être Émilie pouvait-elle encore s’en souvenir. Peut-être suffirait-il de lui rappeler l’amour qu’elle lui avait porté pour qu’elle accepte de ne pas tout abandonner.

— Tu m’aimais, dit-il. Je le sais. Pendant cinq ans, tu as essayé de faire fonctionner notre mariage. Ce n’était pas un mensonge, Émilie. Nous avons vécu quelque chose de réel.

— Oui, répondit-elle.

Cette réponse le surprit. Il releva brusquement les yeux. Émilie ne cherchait pas à nier leur passé. Elle n’avait aucune envie de prétendre qu’elle n’avait jamais aimé Alexander. Il avait été important pour elle. Elle avait cru à leurs promesses, à leurs projets et à la possibilité de construire une famille heureuse. Elle avait renoncé à une partie de sa carrière parce qu’elle pensait que ce sacrifice serait partagé autrement, qu’ils bâtiraient ensemble une existence où chacun aurait sa place. Le problème n’était pas que cet amour avait été faux. Le problème était ce qu’il était devenu.

— J’ai aimé l’homme que je pensais épouser, reprit-elle. J’ai aimé celui qui savait m’écouter avant de considérer ma présence comme acquise. Ensuite, j’ai passé des années à attendre qu’il revienne. Je trouvais des excuses à tes retards, à tes messages cachés, à ta froideur. Je pensais qu’en étant suffisamment patiente je finirais par retrouver notre mariage. Mais plus je faisais d’efforts, moins tu semblais voir ce que je perdais.

Alexander écoutait, incapable de l’interrompre. Émilie parlait de choses qu’il connaissait, mais auxquelles il n’avait jamais donné la même importance. Les soirées passées seule, les ambitions abandonnées, les humiliations discrètes et les inquiétudes qu’elle ne partageait plus avec lui. Il se souvenait d’avoir pensé qu’elle exagérait lorsqu’elle se plaignait de son absence. Il lui arrivait même de considérer son silence comme une preuve que le problème était réglé. Il comprenait maintenant qu’elle avait simplement cessé d’espérer qu’une discussion puisse aboutir.

— Quand Grace est morte, continua Émilie, j’ai compris que je ne pouvais plus passer ma vie à attendre que tu choisisses enfin notre famille. Je t’avais attendu comme épouse. Elle t’avait attendu comme fille. Et ce dernier jour, elle t’a attendu encore.

Elle s’interrompit. Le nom de Grace avait rendu sa voix moins stable. Alexander remarqua cette légère hésitation et sentit ses propres yeux se remplir de larmes. Il aurait voulu tendre la main vers elle, lui offrir un geste de tendresse qu’il avait trop souvent négligé. Mais Émilie recula presque imperceptiblement lorsqu’il bougea. Il arrêta aussitôt son geste. Cette distance physique exprimait plus clairement que n’importe quelle déclaration la transformation de leur relation. Il n’avait plus le droit de chercher du réconfort auprès d’elle simplement parce qu’il en avait besoin.

— Je ne suis plus la femme qui croyait pouvoir sauver notre mariage, dit-elle. Cette femme a disparu le jour où j’ai perdu Grace. Je suis toujours sa mère, et je le serai jusqu’à ma mort. Mais je ne serai plus ton épouse.

Alexander regarda les voitures passer derrière elle. Il sentit s’éloigner la dernière possibilité de négociation à laquelle il s’accrochait. Il lui avait offert de changer de ville, de travail et de mode de vie. Elle lui répondait que la question n’était plus là. Le problème n’était pas de savoir combien il était prêt à sacrifier maintenant. Il concernait les choix qu’il avait faits lorsque Grace était encore vivante et qu’Émilie cherchait encore une raison de rester.

Une autre question lui vint alors, presque malgré lui. Elle portait sur l’objet qui avait disparu de la chambre blanche. Alexander s’était promis de ne pas aborder ce sujet avant d’avoir retrouvé un terrain d’entente. Mais il comprit qu’aucun terrain d’entente ne se dessinait. Il ne pouvait pas repartir sans savoir ce qu’Émilie avait fait de l’urne. Depuis qu’il avait découvert l’étagère vide, l’image de la porcelaine ornée de myosotis revenait constamment dans ses pensées. Elle représentait le seul endroit précis où il pouvait encore imaginer la présence de Grace.

— Émilie… Où sont ses cendres ?

Elle demeura silencieuse.

— J’ai vu que tu avais emporté l’urne. Je comprends que tu ne veuilles plus vivre dans cette maison. Mais je dois savoir où elle est. Dis-moi au moins où je peux aller lui apporter des fleurs. Je voudrais lui parler, lui demander pardon. Je sais que ça ne changera rien, mais je ne peux pas…

Sa voix s’étrangla. Il baissa la tête, incapable de poursuivre. Émilie observa son visage. Elle voyait la sincérité de sa détresse. Elle savait aussi qu’Alexander avait longtemps considéré l’argent comme le moyen de donner une forme visible à ses sentiments. Des cadeaux somptueux, des cérémonies coûteuses, des gestes suffisamment importants pour être remarqués. Elle ne voulait pas que la mémoire de Grace devienne à son tour un lieu où il tenterait de prouver publiquement l’étendue de ses regrets.

— Il n’y a pas de tombe, Alexander.

Il releva les yeux, déconcerté.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Émilie regarda brièvement le ciel assombri entre les immeubles. La neige tombait avec régularité, et un courant d’air fit bouger son écharpe. Elle avait pris cette décision seule. Elle n’en éprouvait aucune satisfaction dirigée contre Alexander. Elle avait simplement voulu donner à Grace un dernier adieu qui ne serait pas organisé autour des apparences, des invités, des photographies et des attentes d’une famille fortunée.

— Hier matin, j’ai loué une petite embarcation et je suis sortie sur le lac Huron. Il y avait beaucoup de vent. J’ai emporté l’urne avec moi. J’ai attendu d’être loin de la rive, puis j’ai dispersé les cendres de Grace sur l’eau.

Alexander resta immobile. Pendant quelques secondes, il ne sembla pas comprendre les mots qu’elle venait de prononcer. L’urne n’avait donc pas simplement été déplacée dans une autre maison. Elle ne reposait pas sur une nouvelle étagère, derrière une porte dont il pourrait un jour obtenir l’accès. Émilie avait emporté les cendres jusqu’au lac et les avait confiées au vent et aux vagues. Ce qu’il imaginait encore pouvoir retrouver sous une forme matérielle n’existait plus. Il sentit ses jambes faiblir et recula d’un pas.

— Tu as fait ça ? demanda-t-il d’une voix presque inaudible. Sans me prévenir ?

Émilie soutint son regard. Elle ne chercha pas à dissimuler sa décision ni à lui en atténuer la portée. Elle savait qu’il pouvait y voir un nouveau refus, une manière de l’exclure définitivement. Mais elle n’avait pas voulu organiser ce moment pour le punir. Elle avait pensé à Grace, à ses petites mains, à son lapin usé et à tout ce qu’une enfant de quatre ans n’aurait jamais l’occasion de découvrir. Elle avait voulu qu’un dernier geste soit consacré uniquement à sa fille, sans devoir prendre en compte les exigences de ceux qui avaient trop souvent négligé ses besoins.

— Je ne voulais pas qu’elle reste enfermée dans cette maison, répondit-elle. J’avais besoin de lui dire au revoir loin de tout ce qui me rappelait les jours où elle attendait que tu rentres. Maintenant, lorsque je penserai à elle, je pourrai regarder l’eau ou écouter le vent. Je n’aurai pas besoin de revenir dans une pièce où chaque objet me rappelle ce que nous avons perdu.

Alexander porta une main à son visage. Il imaginait Émilie seule sur cette petite embarcation, tenant l’urne de porcelaine au-dessus de l’eau. Il essaya de visualiser la surface du lac, les vagues soulevées par le vent, les cendres disparaissant peu à peu. Il aurait voulu être présent. Cette pensée lui traversa l’esprit avec une force douloureuse. Puis il se rappela toutes les fois où Grace avait souhaité sa présence lorsqu’elle était encore capable de sourire, de courir et de lui tendre les bras. Il comprit que ce dernier adieu ne pouvait pas remplacer les moments qu’il avait refusé de partager.

— Je voulais seulement pouvoir lui apporter quelque chose, murmura-t-il. Je voulais qu’elle sache que je pense à elle.

— Elle n’a plus besoin de cadeaux, Alexander.

La réponse ne fut pas accompagnée d’un reproche supplémentaire. Émilie savait qu’il regretterait longtemps ce qu’il avait fait. Elle ne cherchait pas à empêcher ce regret d’exister. Mais elle refusait que son ancien mari transforme la mémoire de leur fille en un nouvel espace où son argent, ses relations ou son influence lui permettraient de reprendre le contrôle. Aucun monument, aucune cérémonie et aucune couronne de fleurs ne lui donneraient le pouvoir de modifier les derniers jours de Grace.

Une berline noire s’approcha lentement du trottoir. Le chauffeur descendit, contourna le véhicule et ouvrit la portière arrière. Émilie reconnut sa voiture. Elle regarda une dernière fois Alexander, dont les épaules s’étaient affaissées. Il avait toujours semblé occuper plus d’espace que les autres, par son assurance, ses décisions et la manière dont son entourage se déplaçait autour de lui. À présent, il se tenait devant elle sans savoir quoi faire de ses mains. Émilie éprouva une tristesse profonde en constatant cette transformation. Mais elle ne confondit pas cette tristesse avec le désir de revenir.

— Il faut que je parte, dit-elle.

Alexander fit un mouvement involontaire vers elle.

— Attends. Je t’en supplie. Ne termine pas tout comme ça.

Elle s’arrêta près de la portière. Il lui restait une chose à dire. Non pour prolonger la souffrance d’Alexander, mais parce qu’elle voulait qu’il comprenne enfin ce qu’aucune décision financière ne pourrait effacer. Elle se tourna vers lui, les mains immobiles le long de son manteau. Autour d’eux, les passants continuaient de se hâter vers les stations de métro et les immeubles éclairés.

— Pendant longtemps, tu as cru que les pires conséquences d’une erreur étaient les scandales, les procès ou la perte de ton argent, dit-elle. Tu pensais toujours pouvoir trouver un moyen de réparer les choses. Mais il y a des absences qu’on ne rattrape pas. Des moments qui ne reviennent pas, même lorsqu’on est prêt à tout donner.

Alexander la regardait, les yeux rougis. Émilie pensa à la petite voix de Grace, à cette manière qu’elle avait de poser des questions avec sérieux lorsqu’elle voulait savoir si elle pouvait compter sur quelqu’un. Il y avait une question en particulier qui lui était restée en mémoire depuis le jour de l’accident. Elle ne l’avait jamais oubliée. Alexander devait maintenant l’entendre, sans détour possible.

— Tu peux retourner à Chicago, gagner encore beaucoup d’argent et continuer à vivre dans cette immense maison. Les gens continueront de connaître ton nom. Mais lorsque tu seras seul, il restera une question que Grace m’a posée avant de t’attendre : « Papa va vraiment venir ? »

Alexander ouvrit légèrement la bouche. Aucun son n’en sortit. Ces quelques mots firent surgir devant lui le visage de sa fille, son dessin dans la main et la confiance avec laquelle elle avait cru qu’il viendrait. Il connaissait désormais la réponse. Il avait choisi de ne pas être là. Et cette décision, dont il n’avait pas mesuré les conséquences au moment de la prendre, continuerait de lui appartenir.

— Tu devras vivre avec cette réponse, Alexander, dit Émilie. Moi, je vais essayer de continuer à vivre avec le souvenir de ma fille. C’est tout ce que je peux faire maintenant.

Elle entra dans la voiture. Avant que le chauffeur ne referme la portière, elle regarda une dernière fois l’homme qui avait été son mari. Elle ne ressentait aucune victoire. Elle avait perdu Grace, et cette perte accompagnerait chacune des années qu’il lui resterait à vivre. Mais elle avait également retrouvé le droit de choisir son propre avenir. Elle n’était plus tenue d’attendre, d’excuser ou de consoler Alexander. Son départ n’effaçait pas le passé. Il empêchait simplement que ce passé décide encore de toute son existence.

— Adieu, Alexander.

La portière se referma. Le chauffeur regagna sa place, mit le clignotant et rejoignit progressivement la circulation de Bay Street. Alexander suivit la berline des yeux. Il chercha à distinguer la silhouette d’Émilie derrière la vitre sombre, mais les reflets des enseignes et des phares l’en empêchaient. Quelques secondes plus tard, le véhicule disparut parmi les autres voitures. Il ne restait devant lui que la rue enneigée, le bruit des moteurs et les portes de l’immeuble où Émilie travaillait.

Alexander demeura immobile longtemps après son départ. La neige recouvrait ses épaules et fondait dans ses cheveux. Il n’avait plus rien à demander aux enquêteurs, aucune négociation à préparer et aucun argument nouveau à présenter. Il avait retrouvé Émilie. Il avait entendu sa décision. Il savait désormais ce qu’elle avait fait des cendres de Grace. Les réponses qu’il était venu chercher ne lui apportaient pourtant aucun soulagement. Elles lui ôtaient les dernières illusions auxquelles il s’était accroché depuis Chicago.

Il pensa à la maison du lac Michigan, à ses salons immenses et aux chambres qui ne seraient plus occupées. Il pensa aux comptes bancaires, aux hôtels, aux casinos et aux navires dont les revenus continueraient de s’accumuler. Tout ce qu’il possédait existait toujours. Aucune banque ne lui annonçait une faillite. Aucun associé ne lui réclamait des comptes. Mais il comprit avec une netteté terrible que sa réussite ne contenait aucun moyen de retrouver ce qui comptait désormais le plus à ses yeux.

Ses jambes finirent par céder. Alexander s’agenouilla au bord du trottoir, dans la neige mêlée d’eau et de poussière. Plusieurs passants ralentirent, surpris de voir cet homme élégamment vêtu s’effondrer au milieu de la rue. Il n’essaya pas de se relever immédiatement. Ses mains tremblaient. Il pleura sans chercher à retenir ses sanglots, indifférent au froid qui traversait son pantalon et aux regards qui se posaient sur lui. Il n’avait plus besoin de préserver l’image d’un homme invincible. Cette image avait déjà coûté trop cher.

Un peu plus loin, les vitrines des magasins annonçaient l’approche des fêtes de Noël. Des lumières décoraient les façades, des enfants marchaient en tenant la main de leurs parents et les restaurants commençaient à se remplir. Alexander aperçut une petite fille emmitouflée dans un manteau clair. Elle sautait par-dessus une flaque pendant que son père l’attendait. L’homme lui tendit la main pour l’aider à franchir le bord du trottoir. Alexander détourna les yeux. Ce geste ordinaire venait de lui rappeler une chose qu’il ne pourrait plus jamais faire.

Il resta ainsi jusqu’à ce que le froid commence à engourdir ses doigts. Personne ne pouvait lui rendre les années passées, ni lui permettre de revivre le jeudi où Grace l’avait attendu. Il ne pouvait pas forcer Émilie à revenir et n’avait aucun droit de transformer ses regrets en une nouvelle obligation pour elle. Il comprit enfin que son chagrin devait lui appartenir, sans devenir une raison supplémentaire d’envahir la vie de celle qu’il avait perdue. C’était une responsabilité qu’il aurait voulu repousser, mais dont il ne pouvait plus s’échapper.

Quelque part au nord, les eaux du lac Huron continuaient de se soulever sous le vent de novembre. Alexander ne saurait jamais à quel endroit précis Émilie s’était arrêtée pour disperser les cendres de Grace. Il ne verrait pas le mouvement de ses mains ni les dernières traces de porcelaine blanche lorsqu’elle avait refermé l’urne vide. Il ne pouvait qu’imaginer ce moment, accepter qu’il ait eu lieu sans lui et conserver le souvenir d’une petite fille qui avait attendu son père avec un dessin de soleil jaune.

La neige continuait de tomber sur Toronto. Alexander possédait encore toutes les richesses qui avaient autrefois donné un sens à sa vie. Pourtant, lorsqu’il releva enfin la tête, aucune d’elles ne lui sembla capable de répondre à la seule question qui demeurait. Il entendait la voix de Grace aussi clairement que si elle se tenait près de lui : « Papa va vraiment venir ? » Cette fois, il ne chercha ni excuse ni promesse à formuler. Il resta seul avec la réponse qu’il avait donnée par son absence, et qu’il devrait porter jusqu’à la fin de ses jours.

FIN DE LA PARTIE 4

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