
PART 1 TITLE: Dans la maison du président, chacun protège un secret, mais une lettre ancienne menace de donner un nom au disparu
À dix heures du soir, l’hôtel Tournays aurait dû être silencieux. Les domestiques avaient retiré les derniers verres du salon, les feux baissaient derrière les grilles de cuivre, et la pluie frappait les hautes fenêtres avec une régularité presque apaisante. Pourtant, dans le couloir du premier étage, Huguette Tournays restait immobile devant la porte de sa fille. Elle venait d’entendre une voix d’homme.
Elle ne frappa pas. Elle posa deux doigts sur la poignée et attendit.
À l’intérieur, Paule parlait bas. Un murmure lui répondait depuis le balcon. Impossible de distinguer les mots, mais Huguette n’avait pas besoin de les entendre pour connaître le visiteur. La seule manière dont sa fille prononçait certaines syllabes suffisait. Elle connaissait cette douceur étouffée, cette impatience qui transformait une jeune femme prudente en conspiratrice.
Julien de Villerain était revenu.
Huguette recula d’un pas. Sous la lumière jaune de l’applique, son visage perdit sa couleur. Elle aurait pu ouvrir la porte, appeler les domestiques, prévenir son mari. Elle ne fit rien de tout cela. Elle serra seulement le mouchoir qu’elle tenait jusqu’à ce que ses bagues s’enfoncent dans sa paume.
Une minute plus tard, une ombre glissa le long du balcon extérieur. Huguette aperçut Julien traverser la pluie, agrippé à la balustrade de pierre. Il sauta dans le jardin avec l’assurance d’un homme qui connaissait déjà le chemin. Lorsqu’il releva la tête, leurs regards se rencontrèrent.
Même à cette distance, elle vit qu’il ne semblait ni surpris ni honteux.
Il lui adressa presque un salut.
Huguette ferma brusquement le rideau du corridor.
Dans le cabinet voisin, son mari n’avait rien remarqué. M. Tournays, président de chambre, était assis devant un bureau encombré de dossiers, les épaules arrondies sous une robe de chambre sombre. Depuis des années, les habitués de la maison admiraient la correction parfaite du couple. On les voyait descendre ensemble les escaliers, recevoir ensemble, sourire ensemble. Ceux qui vivaient sous leur toit savaient qu’après le départ des invités ils redevenaient deux ennemis polis.
Lorsqu’Huguette entra, il ne leva pas immédiatement les yeux.
« Vous avez encore laissé Paule recevoir seule ? » demanda-t-elle.
La plume du président continua de courir sur le papier.
« Paule n’est plus une enfant.
— C’est précisément ce qui devrait vous inquiéter. »
Cette fois, il la regarda. Son visage lourd resta impassible, mais son regard se durcit.
« Si vous avez quelque chose à me dire, Huguette, dites-le sans détour.
— Julien est revenu.
— Il était attendu demain.
— Il n’a pas attendu demain. »
Un silence s’installa. La pluie crépitait dans la cheminée.
M. Tournays posa enfin sa plume.
« Et cela vous dérange à ce point ? »
Elle eut un mouvement presque imperceptible.
« Je ne veux pas qu’on précipite ce mariage.
— Vous ne le voulez jamais. Voilà deux mois que chaque date vous paraît prématurée. »
Huguette se détourna vers le feu. Le reflet rouge soulignait la tension de sa nuque.
« Paule ignore certaines choses.
— Comme nous tous », répondit-il.
Elle se retourna si vite que le président comprit avoir touché juste. Mais avant qu’il puisse poursuivre, un domestique annonça qu’un visiteur demandait à lui parler malgré l’heure tardive.
Le nom de Lassard produisit un effet étrange. Huguette porta instinctivement une main à sa gorge.
M. Tournays le vit.
« Vous connaissez cet homme ?
— De réputation seulement. »
Le mensonge était trop rapide.
Lassard entra quelques minutes plus tard, avec un pardessus encore couvert de gouttes et une serviette de cuir sous le bras. Il n’avait rien de spectaculaire : un visage mince, une moustache discrète, des yeux qui semblaient moins regarder les gens que mesurer ce qu’ils cherchaient à dissimuler.
Il salua Huguette avec une courtoisie parfaite.
« Madame la Présidente. »
Elle soutint son regard.
« Monsieur. »
« Je pensais parler seul à M. Tournays. Mais votre présence pourrait finalement nous faire gagner beaucoup de temps. »
Huguette resta debout.
« Dans ce cas, vous vous trompez. Je n’ai aucun temps à vous donner. »
Elle passa devant lui. Lassard s’écarta pour la laisser sortir, puis observa la porte refermée comme s’il venait de recevoir une réponse à une question qu’il n’avait pas posée.
M. Tournays attendit.
« Eh bien ?
— J’ai retrouvé Dupuy. »
Le président ne bougea plus.
Lassard ouvrit sa serviette et en sortit plusieurs feuilles tachées d’humidité.
« Ou plutôt, j’ai retrouvé ce qu’il a laissé derrière lui. Le vieil homme est mort, mais il parlait trop dans les dernières années de sa vie. À Poitiers, deux personnes se souviennent encore de ses confidences. Une troisième affirme qu’il avait confié un nourrisson à une femme de campagne avant de quitter la région. »
M. Tournays rapprocha sa chaise.
« Vous m’aviez dit que l’enfant était mort.
— Je vous avais dit qu’on avait déclaré sa mort. Ce n’est pas la même chose. »
Dans le couloir, Huguette n’était pas partie.
Elle s’appuyait au mur, une main devant la bouche.
Lassard poursuivit :
« Le registre paroissial que j’ai consulté ne contient aucune sépulture correspondant à l’âge, au nom supposé ou à la période. En revanche, quelques semaines plus tard, un couple sans enfant a présenté un garçon qu’il prétendait avoir eu loin du village. »
« Quel couple ? »
Lassard hésita juste assez longtemps pour donner du poids à sa réponse.
« Les Mathieu. »
À l’autre bout de Paris, Guillaume Mathieu venait justement de rentrer à sa caserne. Il ôta ses gants encore humides, secoua son manteau et trouva sur son lit une lettre de sa mère. Françoise écrivait avec une grosse écriture irrégulière. Elle lui parlait du jardin, d’une génisse malade, de Jean qui refusait toujours de ménager son dos. Rien qui expliquât pourquoi, en bas de la page, trois lignes avaient été rayées si vigoureusement que le papier s’était presque déchiré.
Guillaume approcha la feuille de la lampe.
Il ne parvint à lire que deux mots sous l’encre : « naissance » et « pardonne ».
Il replia la lettre.
Depuis son enfance, il n’avait jamais douté de Jean et Françoise Mathieu. Leurs mains étaient les premières dont il se souvenait. Leur petite maison de Lèves était l’endroit auquel il pensait chaque fois que Paris l’étouffait. Jean lui avait appris à tenir un outil, puis un fusil. Françoise avait économisé pièce après pièce pour qu’il puisse étudier davantage que les garçons du voisinage.
Une lettre maladroite n’aurait pas dû l’inquiéter.
Pourtant, il la glissa dans la poche intérieure de son uniforme plutôt que dans le tiroir où il rangeait d’habitude le courrier familial.
Le lendemain matin, il devait se rendre chez les Tournays.
Cette visite, au moins, avait une raison claire. Le général de Villerain l’avait recommandé au président après avoir remarqué sa conduite pendant une affaire qui avait failli coûter plusieurs vies. Depuis, Guillaume avait été reçu à quelques reprises dans cette maison où l’on parlait doucement de choses importantes.
Il y avait aussi Paule.
Il s’interdisait généralement d’associer son nom à ses pensées. Cela ne servait à rien. Elle était la fille d’un président de chambre ; lui restait, malgré son uniforme et son avancement, le fils d’un modeste ménage de province. Et surtout, tout Paris considérait déjà Paule comme presque promise à Julien de Villerain.
Marceline, la femme de chambre de Paule, le vit arriver avant tout le monde.
Elle descendit deux marches à la fois pour le rejoindre dans le vestibule.
« Monsieur Guillaume ! Vous arrivez enfin. »
Son sourire franc lui fit aussitôt regretter la froideur involontaire avec laquelle il répondit.
« Enfin ? On m’attendait donc ?
— Moi, peut-être. Les autres, je n’en sais rien. »
Elle baissa les yeux après cette audace, puis lui prit son manteau. Guillaume remarqua qu’elle avait les joues rouges.
« Mademoiselle Paule est au jardin d’hiver », ajouta-t-elle. « Monsieur Julien aussi. »
Elle observa son visage.
Guillaume ne lui donna rien à lire.
Dans le jardin d’hiver, les feuilles humides des grands philodendrons renvoyaient une lumière verte. Paule était debout près d’une vasque de marbre. Julien lui parlait avec une animation contenue. Dès qu’ils aperçurent Guillaume, ils s’écartèrent légèrement l’un de l’autre.
Paule sourit.
« Monsieur Mathieu. Vous tombez bien. Julien soutient qu’un homme courageux ne doute jamais. Dites-lui qu’il raconte des sottises. »
Guillaume regarda Julien.
« Celui qui ne doute jamais ne comprend généralement pas le danger. »
Paule eut un petit rire.
Julien, lui, sourit moins franchement.
« Voilà une réponse de soldat.
— Non. Une réponse d’homme qui a vu les hommes trop sûrs d’eux. »
Pendant quelques secondes, les deux jeunes gens se mesurèrent sans hostilité ouverte. Paule ne sembla pas le remarquer. Huguette, qui venait d’entrer derrière eux, le remarqua parfaitement.
Son regard passa de Guillaume à Julien.
Puis elle fixa Guillaume avec une intensité qui le troubla.
« Votre famille habite toujours près de Chartres, monsieur Mathieu ? »
« À Lèves, madame.
— Depuis longtemps ?
— Toute ma vie, à ma connaissance. »
Elle pâlit légèrement.
« À votre connaissance », répéta-t-elle.
Paule leva les yeux vers sa mère.
« Quelle drôle de question. »
Huguette se détourna.
« Il n’y avait rien de drôle. »
Quelques instants plus tard, elle quitta la pièce.
Guillaume la suivit du regard. Lorsqu’il se retourna, Marceline se tenait à la porte avec un plateau vide. Elle aussi semblait avoir remarqué quelque chose.
Plus tard, M. Tournays reçut Guillaume dans son cabinet. La conversation devait porter sur une recommandation militaire. Elle dura à peine cinq minutes avant qu’on frappe.
Lassard entra sans attendre.
En voyant Guillaume, il s’arrêta net.
Ce silence fut plus dérangeant qu’une exclamation.
« Nous nous connaissons ? » demanda Guillaume.
« Non, monsieur. Pas encore. »
Lassard posa lentement sa serviette sur une chaise.
M. Tournays se leva.
« Mathieu, je crois que cette conversation devra être remise. »
Guillaume salua, mais Lassard l’interrompit.
« Votre père s’appelle Jean Mathieu ? »
Guillaume se retourna.
« Oui.
— Et votre mère Françoise ?
— Oui. »
Lassard ouvrit sa serviette.
« Vous êtes né au printemps, il y a vingt-six ans ?
— Quel intérêt cela peut-il avoir ? »
Cette fois, ce fut M. Tournays qui fixa Lassard.
« Vous êtes sûr ? »
Lassard ne répondit pas immédiatement. Il sortit une petite feuille jaunie, couverte d’une écriture tremblante.
« Rien n’est sûr. Pas encore. Mais le garçon que nous cherchons aurait aujourd’hui exactement l’âge de M. Mathieu. Et la dernière trace certaine de cet enfant mène à quelques kilomètres de Lèves. »
Guillaume sentit la pièce se resserrer autour de lui.
« Quel enfant ? »
Personne ne répondit.
Derrière la porte mal fermée, un léger choc se fit entendre.
Guillaume l’ouvrit brusquement.
Le corridor était vide.
Sur le tapis, pourtant, gisait un petit flacon de sels qui appartenait à Huguette Tournays.
Lorsqu’il releva les yeux, Lassard tenait toujours le papier jauni.
« Monsieur Mathieu », dit-il calmement, « je crois qu’avant de parler de votre avenir, nous devons découvrir qui vous étiez avant qu’on vous donne ce nom. »
END PART 1
PART 2 TITLE: Guillaume découvre une fissure dans son propre passé, pendant que Paule prépare en silence une décision impossible à reprendre
Guillaume quitta l’hôtel Tournays avec la sensation désagréable d’avoir oublié quelque chose derrière lui, alors qu’il savait parfaitement que c’était l’inverse : on venait de lui remettre un doute qu’il ne pourrait plus déposer nulle part. Il marcha longtemps sous une pluie fine avant de s’apercevoir qu’il avait dépassé deux fois la rue conduisant à sa caserne.
La question de Lassard revenait sans cesse. Avant qu’on vous donne ce nom.
À minuit, il alluma une bougie et relut la lettre de Françoise. Les trois lignes rayées devinrent presque une obsession. Il humecta légèrement le papier, changea l’angle de la flamme, tenta de distinguer les caractères sous l’encre noire. Quelques fragments apparurent : « nous avions juré », « ta naissance », puis ce même mot, « pardonne ».
Il ne dormit presque pas.
Au matin, il demanda un congé de vingt-quatre heures et prit le premier train vers Chartres. Le paysage défila derrière une vitre grise. Champs détrempés, haies nues, maisons basses. Chaque détail familier lui semblait désormais suspect, comme si le pays de son enfance avait conspiré pendant vingt-six ans pour lui raconter la même histoire.
Françoise Mathieu ouvrit la porte avant qu’il ait frappé une seconde fois.
Sa joie disparut dès qu’elle vit son visage.
« Guillaume ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je voudrais parler à papa et à toi. »
Elle porta instinctivement une main à son tablier.
Ce geste suffit.
Jean était derrière la maison, occupé à redresser une clôture. Guillaume alla le chercher. Le vieil homme planta sa bêche dans la terre et suivit son fils sans poser de question. Tous trois s’assirent autour de la table où Guillaume avait fait ses devoirs enfant.
Il posa la lettre devant eux.
« Qu’avez-vous rayé ? »
Françoise se mit à pleurer sans bruit.
Jean ferma les yeux.
Guillaume sentit une colère sèche monter en lui.
« J’ai rencontré un homme à Paris. Il affirme que vous n’êtes peut-être pas mes parents. J’attends que vous me disiez qu’il ment. »
Françoise fit un mouvement vers lui.
Jean l’arrêta doucement.
« Il ne ment pas sur tout. »
Aucun coup reçu au combat ne l’aurait préparé à cette phrase.
Jean expliqua sans détour. Vingt-six ans plus tôt, un homme qu’il connaissait à peine était venu au village. Il cherchait un ménage discret. Françoise avait perdu deux nourrissons et ne pouvait probablement plus avoir d’enfant. On leur avait confié un bébé de quelques semaines, enveloppé dans une couverture trop fine pour la saison.
« Qui était l’homme ? »
Jean secoua la tête.
« Il s’appelait Dupuy. Ou il disait s’appeler comme ça. »
Guillaume regarda sa mère.
Françoise avait le visage enfoui dans ses mains.
« Pourquoi m’avoir inscrit comme votre fils ?
— Parce qu’on nous l’a demandé », souffla-t-elle. « Et parce que je t’ai pris dans mes bras. Après ça… après ça, je n’aurais laissé personne te reprendre. »
« Vous saviez qui étaient mes vrais parents ? »
« Non. Je te le jure. »
Jean se leva, ouvrit un vieux buffet et en sortit une boîte de fer que Guillaume connaissait depuis l’enfance. Elle contenait autrefois des actes, quelques pièces, des rubans de baptême. Sous le double fond, Jean retira une enveloppe brunie.
« On nous a dit de brûler ça. Je n’ai jamais pu. »
À l’intérieur se trouvait un morceau de tissu brodé, un reçu de nourrice incomplet et la moitié d’une lettre. Aucun nom de mère. Un seul patronyme apparaissait nettement à deux reprises : Dauviller.
Guillaume demeura longtemps devant la table.
Françoise finit par toucher sa manche.
« Est-ce que tu vas encore m’appeler maman ? »
Il tourna la tête.
La peur sur son visage effaça d’un coup une partie de sa colère.
Il se pencha et l’embrassa sur le front.
« Personne ne peut reprendre vingt-six ans, maman. Mais je dois savoir ce qu’on m’a caché. »
Lorsqu’il repartit, Jean l’accompagna jusqu’au chemin.
« Méfie-toi de l’homme qui te donnera une vérité trop vite », dit-il. « Celui qui nous a apporté le petit que tu étais avait peur. Les gens qui ont peur laissent rarement une histoire simple derrière eux. »
Pendant ce temps, à Paris, une autre décision mûrissait.
Paule attendit que sa mère sorte pour rejoindre Julien dans une petite pièce donnant sur le jardin d’hiver. Depuis des semaines, chaque conversation sur leur mariage se terminait de la même manière : un report, une objection, un silence d’Huguette que personne ne savait expliquer.
Julien referma la porte.
« J’ai parlé à ton père.
— Et ?
— Il ne s’oppose pas à nous.
— Il ne nous aide pas non plus. »
« Il dit que maman doit être convaincue. »
Julien eut un rire bref.
« Ta mère ne sera jamais convaincue. »
Paule le regarda attentivement.
« Pourquoi dis-tu cela comme si tu le savais mieux que moi ? »
Pendant une seconde, quelque chose passa dans les yeux de Julien. De la gêne, peut-être. Ou de la peur.
« Parce que j’ai essayé de lui parler. »
« Quand ? »
« Plusieurs fois. »
Paule s’approcha.
« Sans me le dire ? »
Julien prit sa main.
« J’essayais de nous épargner une scène. Huguette… ta mère a des raisons qui ne concernent qu’elle. »
Paule retira lentement sa main.
« Ma mère n’a aucune raison qui puisse décider de toute ma vie à ma place. »
Sur le seuil, Marceline avait entendu cette dernière phrase.
Elle fit mine d’apporter du linge, mais Paule la retint après le départ de Julien.
« Marceline, tu peux garder un secret ? »
La jeune femme sourit avec inquiétude.
« Ceux de mademoiselle me causent déjà assez de nuits blanches. »
« J’en ai un autre. »
Paule ouvrit un petit coffret et en retira une clef.
« Julien pense que nous devons partir quelques jours. »
Le sourire de Marceline disparut.
« Partir où ?
— Peu importe. Là où personne ne pourra empêcher que notre engagement devienne irrévocable. »
Marceline recula.
« Votre père…
— Mon père hésite. Ma mère refuse. Et chaque jour où nous attendons, quelque chose devient plus étrange dans cette maison. »
Elle baissa la voix.
« Tu l’as vue quand Guillaume était là. Elle a eu peur de lui. Pourquoi ? »
Marceline n’avait aucune réponse.
Mais elle avait vu autre chose : Huguette observait Julien comme aucune belle-mère ne devrait observer le futur mari de sa fille.
Elle ne le dit pas.
Guillaume revint à Paris le soir même et alla directement trouver Lassard. Il posa la demi-lettre sur son bureau.
« Dauviller. Vous connaissez ce nom. »
Lassard examina le papier sans montrer de surprise.
« Maurice Dauviller. Oui. »
« Qui est-il ? »
« Un homme qui a passé une grande partie de sa vie à fuir ce qu’il croyait perdu. »
« Est-ce mon père ? »
Lassard se renversa légèrement dans son fauteuil.
« C’est possible. »
Guillaume frappa la table du plat de la main.
« Je n’ai pas traversé la moitié de l’Île-de-France pour entendre “possible”. »
« Alors vous préférez un mensonge certain ? »
Guillaume se tut.
Lassard ouvrit un dossier.
« Dauviller était lié à plusieurs personnes qui apparaissent autour de cette naissance. Dupuy en faisait partie. Une nourrice de Poitiers également. Une grande dame dont je n’ai pas encore le nom a reçu un enfant avant qu’il disparaisse des registres. Les dates concordent avec les vôtres. »
« Et Madame Tournays ? »
Pour la première fois, Lassard leva brusquement les yeux.
Guillaume comprit qu’il avait frappé au bon endroit.
« Pourquoi a-t-elle laissé tomber son flacon quand vous avez parlé de cet enfant ? »
Lassard referma le dossier.
« Posez cette question à Madame Tournays. »
Le même soir, Huguette retrouva Julien près d’une sortie latérale de l’hôtel. Elle ne l’avait pas convoqué. Elle semblait l’attendre depuis longtemps.
« Paule veut partir avec vous. »
Julien ne nia pas.
« Si vous continuez à empêcher notre mariage, oui. »
Huguette s’approcha si près de lui que sa voix ne fut plus qu’un souffle.
« Il y a des mariages qui ne doivent pas avoir lieu, même quand deux êtres les désirent. »
« Alors donnez-moi une raison. Une seule. »
Elle ne répondit pas.
Julien serra les mâchoires.
« Voilà. Toujours le même silence. Vous exigez que je renonce à elle, mais vous refusez de dire pourquoi. »
Huguette posa une main sur son bras. Ce geste aurait pu paraître maternel à quelqu’un qui les aurait vus de loin. Julien, lui, se raidit.
« Attendez encore quelques jours. »
« Non. »
« Julien… »
« Non. Vous n’aurez plus de délai. »
Il dégagea son bras.
Huguette resta seule dans le corridor.
Quelques minutes plus tard, elle entra dans sa chambre, ouvrit un petit secrétaire et en retira une lettre ancienne. Elle la relut devant la cheminée. On distinguait le nom de Dupuy, celui de Poitiers et une phrase à moitié effacée concernant un enfant qu’on lui avait assuré mort.
Elle approcha le papier de la flamme.
Puis s’arrêta.
Dans la cour, une voiture venait de déposer quelqu’un. Huguette s’approcha de la fenêtre.
Guillaume Mathieu descendait du fiacre.
Elle regarda son visage comme si elle cherchait des traits appartenant à un mort.
Le lendemain, Guillaume trouva Paule seule au jardin d’hiver. Elle semblait agitée, mais son sourire fut sincère.
« Vous avez l’air d’avoir vieilli depuis hier », dit-elle.
« J’ai appris que vingt-six années peuvent changer de sens en une heure. »
Elle ne plaisanta pas.
« Quelque chose de grave ? »
Il hésita, puis répondit :
« Je ne sais plus qui est mon père. »
Paule demeura silencieuse. Au lieu d’offrir une consolation banale, elle s’assit près de lui.
« Vous savez qui vous a élevé. »
Guillaume la regarda.
C’étaient presque les mêmes mots qu’il s’était répétés depuis Lèves, mais dans sa bouche ils lui firent un effet inattendu.
« Oui. Cela, personne ne peut me l’enlever. »
Paule baissa les yeux.
« J’aimerais être aussi certaine de ce que personne ne peut m’enlever. »
Il comprit qu’elle parlait de Julien.
Il aurait dû se taire.
« Vous l’aimez donc au point de tout risquer ? »
« Oui. »
Le mot lui fit mal sans qu’elle le sache.
Elle ajouta :
« Demain soir, je partirai avec lui. »
Guillaume se redressa.
« Mademoiselle… »
« Ne m’en empêchez pas. Je vous le demande. »
Elle posa une main brève sur la sienne.
« Dans cette maison, tout le monde me cache quelque chose. Julien est le seul avenir que j’ai choisi moi-même. »
Guillaume regarda leurs mains. Puis il retira doucement la sienne.
Il savait déjà qu’il ne pourrait pas la dénoncer.
Il savait aussi, avec la même certitude, qu’il ne pourrait pas la laisser courir vers un danger qu’elle ne voyait pas.
Et lorsqu’il quitta la pièce, il aperçut Huguette au bout du corridor.
Elle avait tout entendu.
END PART 2
PART 3 TITLE: Une promesse murmurée dans l’ombre pousse quatre cœurs vers la même porte, où les attendent des témoins qu’ils n’avaient pas prévus
Huguette ne parla pas à Paule de ce qu’elle avait entendu. Ce fut précisément ce silence qui alarma Guillaume. Il s’attendait à une scène, à une porte verrouillée, à un ordre donné aux domestiques. Au lieu de cela, Madame Tournays descendit dîner vêtue de gris perle, parla du temps et demanda à son mari s’il assisterait à une audience le lendemain.
Paule évitait de la regarder.
Julien, invité à table, semblait presque détendu.
Seul Guillaume observait les trois visages avec l’impression qu’une mèche brûlait sous la nappe.
Après le repas, il trouva Marceline près de l’escalier de service. Elle tenait un manteau de voyage plié sur les bras.
« Vous savez », dit-il.
Elle sursauta.
« Je ne sais rien.
— Vous êtes incapable de mentir.
— C’est un défaut qui me coûtera ma place. »
Il regarda le manteau.
« À quelle heure ? »
Marceline resta silencieuse.
« Si je voulais les dénoncer, j’irais voir le président au lieu de vous parler. »
Elle baissa la tête.
« Une heure après minuit. Par la petite porte du jardin. Une voiture attendra dans la rue de derrière. »
« Et vous les aidez ? »
« Mademoiselle Paule m’a toujours traitée comme une personne, pas comme un meuble. »
Elle releva les yeux vers lui.
« Vous l’aideriez aussi. »
Guillaume ne répondit pas.
Marceline comprit davantage dans ce silence qu’elle ne l’aurait souhaité. Son visage changea.
« C’est elle. »
Guillaume fronça les sourcils.
« Quoi ? »
« Celle que vous aimez. »
Il fit un mouvement d’impatience.
« Marceline…
— J’avais pensé… »
Elle s’interrompit, les joues brusquement blanches.
Pendant des années, leurs familles s’étaient fréquentées. Jean Mathieu plaisantait parfois sur la jolie Marceline. Françoise l’aimait beaucoup. Guillaume, avant l’armée, avait dansé avec elle aux fêtes de village et lui avait écrit deux lettres après son départ. Pour Marceline, ces souvenirs étaient devenus une promesse que lui n’avait jamais formulée.
Elle serra le manteau contre elle.
« J’avais pensé qu’un jour, peut-être, vous reviendriez pour moi. »
Guillaume sentit une honte plus pénible qu’un reproche.
« Je n’aurais jamais dû vous laisser le croire. »
« Vous ne l’avez pas fait exprès. »
Elle sourit, mais ses yeux brillaient.
« C’est presque pire. »
Il voulut parler. Elle l’arrêta d’un geste.
« Ne dites rien de gentil. Pas ce soir. »
Elle reprit sa route.
Guillaume resta quelques secondes dans l’escalier avant de gagner la cour. Il avait déjà assez de secrets pour plusieurs vies : sa naissance, Dauviller, Huguette, l’enfant disparu. Maintenant s’ajoutaient le projet de Paule et la douleur qu’il venait de provoquer chez Marceline.
Il prit une décision.
Il n’empêcherait pas Paule de sortir.
Mais il suivrait la voiture.
À onze heures, pourtant, un événement inattendu changea les dispositions de la maison. La comtesse de Villerain et le général arrivèrent sans avoir été annoncés. La comtesse, mère de Julien, avait le visage tiré. Elle demanda Huguette immédiatement.
Guillaume, qui attendait dans un salon voisin sous prétexte de transmettre une lettre au président, entendit seulement quelques fragments.
« …ce nom ne devait plus reparaître… »
Puis Huguette :
« Lassard fouille partout. »
La comtesse répondit d’une voix plus basse encore :
« S’il retrouve la nourrice, nous ne pourrons plus soutenir la même version. »
Guillaume se rapprocha malgré lui.
Une lame du parquet craqua sous son pied.
Les voix cessèrent.
La porte s’ouvrit brusquement. Le général de Villerain apparut.
« Mathieu ? Que faites-vous ici ? »
« J’attendais M. Tournays, mon général. »
Le général le regarda longuement, puis son expression se radoucit.
« Alors attendez ailleurs. »
Guillaume salua.
Avant que la porte ne se referme, il vit la comtesse le dévisager avec exactement la même stupeur qu’Huguette la veille.
À minuit quarante-cinq, les lumières s’éteignirent une à une.
La pluie avait cessé. Une humidité froide montait des pavés. Guillaume se plaça dans l’ombre d’un porche situé face à la sortie latérale du jardin.
À une heure cinq, la petite porte s’ouvrit.
Marceline sortit la première. Elle regarda à droite, puis à gauche. Derrière elle apparut Paule, enveloppée dans une cape sombre, un sac à la main.
Julien attendait à quelques mètres avec une voiture.
Tout aurait pu se passer sans bruit.
Mais au moment où Marceline refermait la porte, une lanterne s’alluma dans la cour.
« Arrêtez-les ! »
La voix de Huguette fendit la nuit.
Deux domestiques surgirent de l’escalier de service. Un troisième saisit Marceline par le bras.
Paule se retourna.
« Lâchez-la ! »
Julien franchit la grille et repoussa un valet.
« Paule, viens ! »
Tout se déroula alors trop vite.
Les chevaux de la voiture, effrayés par les cris et par la lanterne qu’un domestique laissa tomber, se cabrèrent. Le cocher tira violemment sur les rênes. Une roue heurta la bordure de pierre. Le timon pivota.
Paule, qui courait vers Julien, se trouva directement devant l’attelage.
Guillaume sortit de l’ombre.
Il attrapa la bride du premier cheval avec les deux mains. L’animal le souleva presque du sol. Son épaule heurta le montant de la voiture. Il tint bon, tira la tête du cheval de côté et cria au cocher de serrer l’autre rêne.
Le second cheval glissa.
La voiture s’inclina.
Julien bondit vers Paule, mais Guillaume fut plus proche. Il la saisit à la taille et la projeta avec lui contre le mur du jardin au moment où la roue passa à l’endroit où elle se trouvait.
Pendant une seconde, personne ne bougea.
Paule avait perdu connaissance.
Guillaume sentit du sang couler le long de sa propre main, ouverte par le mors métallique, mais il ne lâcha pas la jeune femme.
Julien se précipita.
« Paule ! »
Huguette arriva presque en même temps.
Son regard tomba sur sa fille, puis sur Julien.
Quelque chose de terrible traversa son visage.
« Ne le laissez pas la toucher ! »
Tous l’entendirent.
Même les domestiques cessèrent de bouger.
Julien se redressa lentement.
« Qu’avez-vous dit ? »
Huguette sembla reprendre conscience de l’endroit où elle se trouvait.
« Elle est blessée. Qu’on appelle un médecin. »
« Vous avez dit de ne pas me laisser la toucher. »
« Parce que vous êtes responsable de cette folie. »
Julien allait répondre, mais Paule gémit faiblement.
Guillaume la souleva.
M. Tournays venait d’apparaître sur les marches, en robe de chambre sous son manteau. Il contempla la scène : les chevaux tremblants, Marceline retenue par un valet, sa fille inanimée dans les bras de Guillaume, Julien couvert de boue, Huguette aussi pâle qu’une morte.
« Dans la maison », ordonna-t-il.
Personne ne discuta.
Le médecin arriva vingt minutes plus tard. Paule n’avait rien de cassé, mais le choc avait été violent. Il ordonna qu’on la laisse au calme.
Julien attendit dans le salon jusqu’à ce qu’on lui donne des nouvelles.
Lorsqu’il aperçut Guillaume, il se leva.
La manche de l’uniforme était déchirée et sa main bandée.
Julien s’approcha de lui.
« Sans vous… »
Il s’arrêta, incapable de terminer.
Puis il tendit la main.
« Vous avez sauvé celle qui doit devenir ma femme. Je ne l’oublierai pas. »
Guillaume regarda la main offerte avant de la prendre.
« Elle n’a besoin de la permission de personne pour vivre. »
Julien eut un bref sourire.
« Non. Mais elle a eu besoin de vous ce soir. »
M. Tournays entra.
Il s’avança directement vers Guillaume.
« Je vous dois plus que des remerciements. »
« Vous ne me devez rien, monsieur. »
« Ma fille respire parce que vous avez été là. Ne me dites pas que cela ne vaut rien. »
Huguette apparut derrière son mari.
Elle ne remercia pas Guillaume.
Elle le fixa longuement.
Puis elle regarda Julien.
« Cette fuite met fin à toute discussion sur le mariage. »
Paule, depuis le haut de l’escalier, répondit :
« Non. »
Tous levèrent les yeux.
Elle se tenait entre Marceline et une servante, très pâle, une couverture sur les épaules.
« Elle ne met fin à rien. »
M. Tournays monta une marche.
« Paule, retourne te coucher. »
« Je veux seulement que vous entendiez ceci. Je ne partirai plus en cachette. Mais je n’accepterai plus qu’on reporte mon mariage sans me dire pourquoi. »
Elle regarda sa mère.
« Demain, vous me donnerez une raison. Ou vous cesserez de vous opposer à nous. »
Huguette ne répondit pas.
Paule remonta lentement.
Julien suivit chacun de ses pas des yeux.
La comtesse de Villerain, restée jusqu’alors près de la cheminée, porta la main à son front.
Guillaume la vit.
Il vit aussi Lassard entrer sans avoir été annoncé.
Le détective promena son regard sur les personnes réunies et comprit immédiatement qu’il arrivait après une catastrophe.
« Je tombe mal ? »
M. Tournays eut un rire sans joie.
« Vous ne pourriez pas tomber mieux. »
Lassard sortit un télégramme de sa poche.
« Alors voici ce que j’ai appris. J’ai retrouvé la femme qui servait d’intermédiaire à Dupuy. Elle confirme qu’il y avait deux nourrissons dans cette histoire, pas un seul. L’un fut confié à un ménage modeste. L’autre passa par une maison où le nom de Villerain apparaît. »
La comtesse se leva si brusquement que son fauteuil recula.
Julien la regarda.
« Mère ? »
Lassard s’arrêta.
Le silence qui suivit fut celui d’une maison entière découvrant que le secret qu’elle croyait unique avait peut-être été divisé entre plusieurs familles.
END PART 3
PART 4 TITLE: Après l’échec de la fuite, un visage venu du passé oblige chacun à regarder enfin la question qu’il redoutait
Au matin, personne ne parla de l’accident comme d’un simple accident. Les domestiques chuchotaient dans les couloirs. La petite porte du jardin avait été verrouillée. Le cocher interrogé trois fois. Marceline, à qui M. Tournays avait ordonné de rester dans sa chambre jusqu’à nouvelle décision, attendait de savoir si elle serait renvoyée.
Paule refusa de rester au lit.
Elle descendit vers onze heures, encore meurtrie, une fine égratignure près de la tempe. Son père voulut protester. Elle l’arrêta d’un regard.
« Je ne demande pas à sortir. Je demande des réponses. »
Huguette était absente.
« Où est maman ? »
« Dans ses appartements. »
« Faites-la venir. »
M. Tournays observa sa fille avec une expression où l’irritation cédait peu à peu devant une forme de respect.
« Tu me donnes des ordres maintenant ?
— Quelqu’un doit bien commencer à parler clairement dans cette maison. »
Le président détourna les yeux pour cacher un sourire qui disparut presque aussitôt.
Huguette finit par entrer. Elle ne s’approcha pas de Paule.
Julien et ses parents arrivèrent peu après. La comtesse de Villerain semblait avoir vieilli depuis la veille. Le général parlait peu, mais il gardait près d’elle une présence protectrice.
Guillaume fut le dernier à prendre place.
Il n’aurait pas dû être là. Sa naissance ne concernait, pensait-il, que lui et les Mathieu. Pourtant, depuis que Lassard avait évoqué deux nourrissons et le nom de Villerain, son histoire s’était accrochée à celle de cette famille.
Lassard posa son dossier sur la table.
« J’ai commis une erreur », annonça-t-il.
Guillaume croisa les bras.
« Voilà qui commence bien. »
« J’ai suivi une piste trop propre. Les dates correspondaient. Le nom de Dauviller apparaissait. Dupuy avait bien joué un rôle. Les Mathieu avaient bien reçu un enfant. J’ai donc supposé que toutes ces lignes conduisaient au même point. »
« Et elles n’y conduisent pas ? »
« Je ne le sais plus. »
Paule regardait alternativement Guillaume et sa mère.
« De quel enfant parlez-vous ? »
Huguette ferma les yeux.
M. Tournays répondit avant elle.
« D’un enfant né il y a vingt-six ans et dont on a annoncé la mort. »
« À qui appartenait-il ? »
Cette fois, personne ne parla.
Paule comprit.
Elle fixa Huguette.
« À vous ? »
La question sembla traverser la pièce.
Huguette se redressa.
« Certaines choses sont antérieures à ton existence. »
« Cela n’est pas une réponse. »
« C’est la seule que tu auras aujourd’hui. »
Julien fit un pas en avant.
« Et quel rapport cela a-t-il avec mon mariage ? »
Huguette tourna brusquement la tête vers lui.
« Tout n’a pas à tourner autour de votre mariage. »
« Depuis deux mois, tout ce que vous faites consiste à l’empêcher. »
La comtesse de Villerain murmura :
« Julien, assez. »
Il se retourna vers elle.
« Vous aussi ? »
La comtesse baissa les yeux.
Lassard rompit le silence.
« J’ai demandé à quelqu’un de venir. »
Huguette pâlit.
« Qui ? »
Un domestique ouvrit la porte.
L’homme qui entra avait dû être élégant autrefois. Il le restait par les vêtements, la manière de se tenir, la précision du geste avec lequel il retira ses gants. Mais son visage portait les traces d’une ancienne catastrophe. Une cicatrice déformait une joue et tirait le coin de sa bouche.
Maurice Dauviller.
Guillaume le reconnut immédiatement, bien qu’il ne l’eût encore jamais rencontré.
Ce fut pourtant la réaction des autres qui l’intéressa.
M. Tournays se leva comme s’il avait vu un mort.
Huguette recula jusqu’à heurter une console.
La comtesse de Villerain porta les deux mains devant son visage.
Le général murmura :
« Dauviller… »
Julien resta immobile.
Paule, elle, regardait sa mère.
Dauviller salua lentement.
« Voilà un accueil que je n’espérais plus. »
Huguette retrouva la première sa voix.
« Vous étiez parti. »
« On m’avait donné d’excellentes raisons de disparaître. »
« Pourquoi revenez-vous ? »
Dauviller tourna les yeux vers Guillaume.
« Parce qu’un homme m’a écrit qu’il avait peut-être retrouvé mon fils. »
Françoise Mathieu avait eu raison, pensa Guillaume. Les vérités trop rapides étaient dangereuses.
Dauviller s’approcha.
« Vous êtes Guillaume ? »
« Oui. »
L’homme le contempla avec une avidité contenue, cherchant probablement dans son visage un détail connu.
« On m’a dit que vous aviez été confié à un couple de Lèves.
— C’est exact.
— Par Dupuy.
— Probablement.
— Et vous avez sur vous quelque chose qui porte mon nom. »
Guillaume sortit le morceau de lettre trouvé dans la boîte de ses parents.
Dauviller reconnut l’écriture avant même de le toucher.
« C’est la mienne. »
Un frisson parcourut Guillaume.
Pourtant, Dauviller ajouta :
« Mais cette lettre n’accompagnait pas mon fils. »
Lassard se pencha.
« Vous en êtes certain ? »
« Absolument. Je l’avais écrite à Dupuy au sujet d’un autre enfant. »
Tous les regards convergèrent vers lui.
Dauviller observa alors Huguette.
« Vous le saviez. »
Elle ne répondit pas.
« Vous saviez que cette lettre ne suffisait pas à établir sa filiation. »
M. Tournays se tourna vers sa femme.
« Depuis quand ? »
« Je ne sais rien de plus que vous. »
Dauviller eut un rire sans joie.
« Vous mentez toujours avec la même dignité, Huguette. »
Paule sursauta en entendant son prénom prononcé ainsi.
Huguette marcha vers Dauviller.
« Vous n’avez aucun droit de venir ici après toutes ces années et de parler devant ma fille comme si… »
« Comme si quoi ? Comme si le passé avait survécu ? »
Elle s’arrêta.
La violence de leur échange ne laissait plus aucun doute : ces deux personnes partageaient une histoire que personne n’avait racontée complètement.
Le président fit signe à Paule de sortir.
Elle refusa.
« Non. Si ce passé décide de mon mariage, il me concerne. »
« Paule… »
« Non, papa. Plus de portes fermées. »
Julien approuva d’un mouvement de tête.
Huguette le vit et une douleur étrange contracta son visage.
Lassard ouvrit un second dossier.
« J’ai justement une autre information. La femme interrogée à Poitiers se souvenait d’une grande dame qui avait pris temporairement en charge un nourrisson. Je pensais d’abord que cette femme avait un rapport avec Guillaume. »
Il se tourna vers la comtesse de Villerain.
« Cette grande dame, c’était vous. »
La comtesse chancela.
Le général la soutint.
Julien devint livide.
« Mère ? »
« Ce n’est pas ce que vous croyez. »
« Je ne crois encore rien. Je vous demande seulement de répondre. »
Elle regarda Huguette.
Cette fois, un accord muet passa entre les deux femmes : non pas de l’affection, mais la reconnaissance de deux prisonnières du même secret.
« Il y avait un enfant », dit enfin la comtesse. « On me l’a confié pendant quelques semaines. On m’avait ordonné de ne poser aucune question. »
« Qu’est-il devenu ? » demanda Lassard.
« On l’a repris. »
« Qui ? »
La comtesse ferma les yeux.
« Dupuy. »
Lassard se mit à marcher lentement.
« Alors nous avons un enfant confié aux Mathieu. Un autre passage par la maison de Villerain. Des déclarations contradictoires. Une mort qui n’apparaît dans aucun registre. Et Dauviller, dont une lettre a été déplacée d’un dossier à l’autre. »
Guillaume l’interrompit.
« Vous oubliez le principal. »
« Quoi donc ? »
« Quelqu’un a volontairement mélangé les pistes. »
Lassard s’immobilisa.
Guillaume sortit de sa poche le reçu de nourrice trouvé chez ses parents.
« Ma mère adoptive m’a donné ceci. Regardez la date. »
Lassard prit le papier.
Dauviller s’approcha également.
Guillaume continua :
« D’après vous, l’enfant que M. Dauviller cherchait aurait été confié à Dupuy à la fin du mois de mai. Ce reçu prouve que j’étais déjà chez les Mathieu avant cette date. »
Dauviller releva la tête.
Le silence se fit.
« De combien ? » demanda-t-il.
« Trois semaines. »
Lassard examina les deux documents.
« Cela peut être une erreur de transcription. »
« Ou votre conclusion est fausse. »
« Guillaume… »
« Non. Depuis deux jours, tout le monde décide qui je suis à partir de papiers que personne n’a pris la peine de comparer. »
Il se tourna vers Dauviller.
L’homme avait dans les yeux une tristesse si nue que Guillaume aurait préféré découvrir un imposteur.
« Je suis désolé », dit-il. « Mais je ne crois pas être votre fils. »
Dauviller resta immobile.
« Vous en êtes sûr ? »
« Non. Et c’est justement pour cela que je refuse de faire semblant de l’être. »
Une expression presque reconnaissante passa sur le visage défiguré.
« Vous avez peut-être davantage de bon sens que nous tous. »
M. Tournays demanda à Lassard :
« Que faut-il pour savoir ? »
« Retourner au commencement. Pas aux lettres déplacées, pas aux déclarations faites vingt ans plus tard. À Dupuy. À la nourrice. Aux registres. »
« Faites-le. »
Huguette s’avança.
« Non. »
Tout le monde se tourna vers elle.
Le président la contempla avec froideur.
« Vous n’avez plus voix au chapitre. »
« Vous ignorez ce que vous allez trouver. »
« Justement. »
Il s’approcha de Lassard.
« Je paierai ce qu’il faudra. Retrouvez l’enfant d’Huguette. S’il est vivant, je veux son nom. S’il est mort, je veux voir l’acte qui le prouve. »
Huguette se mit à trembler.
Paule le remarqua.
Ce n’était pas la réaction d’une femme craignant seulement un ancien scandale. C’était celle d’une personne qui connaissait déjà une partie de la réponse.
Plus tard, lorsque les autres eurent quitté le salon, Guillaume trouva Marceline dans l’escalier de service. On lui avait finalement permis de rester auprès de Paule.
« Vous allez retourner à Lèves ? » demanda-t-elle.
« Pas encore. Lassard part pour Poitiers. J’irai avec lui si je le peux. »
Elle hocha la tête.
« Faites attention à lui. »
« Tout le monde me dit cela. »
« Alors peut-être que tout le monde n’a pas tort. »
Elle allait partir lorsqu’il la retint.
« Marceline. Pour hier… »
Elle secoua la tête.
« Pas maintenant. »
Puis elle ajouta plus doucement :
« Trouvez d’abord qui vous êtes. Ensuite vous pourrez décider ce que votre cœur vous permet de faire. »
En bas, la porte d’entrée claqua.
Guillaume aperçut Dauviller traverser le vestibule. Julien se trouvait près de lui. Les deux hommes échangèrent quelques mots que Guillaume n’entendit pas.
Dauviller posa soudain une main sur l’épaule de Julien.
Il la retira presque aussitôt.
Mais son visage avait changé.
Ce n’était pas la curiosité avec laquelle il avait regardé Guillaume.
C’était de la reconnaissance.
À l’étage, Huguette avait vu la même scène.
Elle s’agrippa à la rampe.
Et pour la première fois depuis que Lassard avait rouvert cette histoire, Guillaume comprit que la question la plus dangereuse n’était peut-être pas de savoir qui était son père.
C’était de découvrir quel enfant on avait réellement voulu faire disparaître.
END PART 4

PART 5 TITLE: Le regard de Dauviller sur Julien réveille un souvenir enfoui, tandis qu’à Lèves une seconde histoire d’enfant refait brusquement surface
Guillaume ne quitta pas immédiatement la rampe. En bas, Dauviller venait de retirer sa main de l’épaule de Julien, mais quelque chose s’était produit pendant ce contact trop bref. Le jeune vicomte avait froncé les sourcils, surpris par la familiarité de cet inconnu. Dauviller, lui, semblait avoir oublié tous ceux qui l’entouraient. Son visage ravagé s’était figé dans une expression que Guillaume connaissait déjà : celle d’un homme qui cherche dans les traits d’un autre une preuve que personne ne pourrait contester.
« Monsieur, nous sommes-nous déjà rencontrés ? » demanda Julien.
Dauviller ouvrit la bouche, puis regarda Huguette à l’étage. La peur qu’il découvrit sur son visage l’arrêta plus sûrement qu’une menace.
« Non, monsieur le vicomte. Pardonnez-moi. Une ressemblance, voilà tout. »
Julien inclina légèrement la tête, sans paraître convaincu. Il rejoignit ses parents. Huguette, elle, resta quelques secondes agrippée à la rampe avant de regagner ses appartements. Guillaume remarqua que Lassard avait suivi toute la scène depuis l’embrasure du salon, les paupières presque closes derrière ses lunettes. L’homme d’affaires n’avait pas perdu un geste.
Dauviller demanda sa voiture, mais Huguette le fit prévenir avant son départ qu’elle désirait lui parler. Ils se retrouvèrent dans l’ancien petit salon de musique, pièce rarement utilisée où des draps protégeaient le piano et les fauteuils. Elle ferma elle-même la porte.
« Pourquoi l’avez-vous touché ? »
Dauviller la contempla.
« Vous me demandez cela avec une peur étrange. »
« Répondez. »
« Parce qu’il m’a rappelé quelqu’un. »
« Qui ? »
Dauviller avança vers la fenêtre. Dans la vitre noire se reflétait la silhouette d’Huguette, droite derrière lui.
« Le jeune homme que j’étais avant que votre famille me transforme en fantôme. »
Elle pâlit.
« Vous voulez dire qu’il vous ressemble ? »
« Je veux dire que certains gestes me sont familiers. La manière de tourner la tête. La fossette au coin de la bouche quand il est irrité. Mais vingt-six années de douleur peuvent fabriquer des ressemblances là où il n’y en a pas. Je ne suis pas assez fou pour en faire une preuve. »
Huguette s’approcha.
« Vous êtes venu pour Guillaume. Restez-en là. »
Il se retourna avec une lenteur menaçante.
« Vous parlez comme si vous souhaitiez absolument que Guillaume soit mon fils. »
Elle détourna les yeux.
Dauviller eut un sourire dur.
« Voilà qui est intéressant. Une mère qui ignore ce qu’est devenu son enfant devrait vouloir la vérité, quelle qu’elle soit. Vous, vous avez déjà choisi la vérité qui vous arrange. »
« Sortez. »
« Je sortirai. Mais cette fois, Huguette, personne ne m’empêchera de savoir ce qu’on a fait du garçon. Ni votre peur, ni le nom de votre mari, ni les mensonges d’un mort. »
Lorsqu’il partit enfin, Lassard l’attendait dans la cour. Il proposa de l’accompagner sur quelques rues. À peine la voiture eut-elle quitté l’hôtel que Dauviller l’interrogea sur Guillaume.
Lassard choisit soigneusement ses mots.
« Les indices qui le concernent restent sérieux. Les Mathieu ont reçu un enfant par l’intermédiaire de Dupuy. Les dates sont proches. Un document portant votre nom a été retrouvé chez eux. »
« Mais pas la bonne date. »
« Trois semaines d’écart ne suffisent pas à ruiner une piste vieille de vingt-six ans. Les nourrices mentaient, les registres étaient corrigés, les déclarations faites en retard. »
Dauviller se pencha vers lui.
« Et Julien de Villerain ? »
Lassard ne répondit pas tout de suite.
« La comtesse a reconnu avoir reçu autrefois un nourrisson. Il faut maintenant découvrir d’où venait cet enfant. »
« Vous avez pensé la même chose que moi quand je l’ai vu. »
« Je pense surtout qu’un homme désespéré peut reconnaître son fils dans la moitié des jeunes gens de Paris. »
Dauviller serra sa canne.
« Je vous paierai pour que vous éliminiez le hasard. »
Cette phrase confirma à Lassard ce qu’il espérait. Dauviller avait de l’argent. Tournays aussi. Deux hommes riches réclamaient la même vérité, chacun pour des raisons différentes, et la vérité elle-même avait la courtoisie de rester encore assez confuse pour être facturée plusieurs fois.
Le lendemain, Guillaume reçut un mot de Jean Mathieu. Trois lignes seulement : Viens dès que tu peux. Il y a encore quelque chose que nous ne t’avons pas dit. Françoise ne dort plus. Guillaume partit pour Lèves sans prévenir l’hôtel Tournays. Il passa le trajet debout près de la fenêtre du wagon, trop agité pour supporter le siège.
Jean l’attendait au chemin.
« Ta mère m’en veut », dit-il en guise de salut.
« Pourquoi ? »
« Parce que je t’ai écrit. Elle croit qu’on t’a déjà assez fait de mal. »
Dans la maison, Françoise avait préparé du café qu’aucun d’eux ne but. Guillaume posa son képi sur la table et attendit. Ses parents adoptifs échangèrent ce regard silencieux qu’il connaissait depuis l’enfance, celui qu’ils utilisaient lorsqu’une mauvaise nouvelle devait être répartie entre eux.
« Quand tu es arrivé chez nous », commença Jean, « il n’y avait pas que toi. »
Guillaume crut mal entendre.
Françoise se tordit les mains.
« Pas le même jour. Quelques semaines plus tard, Dupuy nous a apporté un autre bébé. Très faible. Il toussait, il respirait mal. Il disait qu’il fallait une femme qui puisse le nourrir. J’avais encore du lait. »
« Vous avez élevé deux enfants ? »
« Le second n’est resté que quelques mois. »
Guillaume se leva.
« Pourquoi ne m’avoir rien dit avant ? »
Jean répondit avec lassitude :
« Parce que tu nous demandais d’où tu venais, toi. Pas l’histoire de tous les nourrissons passés par cette maison. Et parce qu’à l’époque je n’avais aucune raison d’imaginer que les deux affaires étaient liées. »
« Elles l’étaient ? »
Françoise se leva à son tour. Elle ouvrit l’armoire où Jean avait trouvé le premier paquet et retira, derrière une pile de draps, une petite bourse de toile.
« Quand on est venu reprendre le second enfant, une dame est arrivée avec Dupuy. Une dame comme je n’en avais jamais vu. Belle voiture, domestique, gants clairs. Elle a pleuré en le prenant. »
« Son nom ? »
« Je ne le savais pas. »
Jean ajouta :
« Moi, je l’ai appris plus tard. »
Guillaume se tourna vers lui.
Jean prit une longue inspiration.
« De Villerain. La comtesse de Villerain. »
Le nom sembla résonner jusque dans la petite cuisine.
Guillaume pensa aussitôt à l’aveu de la comtesse, à son visage bouleversé, à Julien. Il s’efforça pourtant de rester méthodique.
« Comment pouvez-vous en être certain ? »
« Des années après, je l’ai reconnue dans un journal illustré. Puis encore à Chartres, lors d’une cérémonie. J’aurais pu me tromper une fois. Pas deux. »
Françoise ouvrit la bourse. À l’intérieur se trouvait une minuscule médaille religieuse ternie et un ruban jadis bleu.
« Le bébé portait ça autour du cou. La dame l’a oublié lorsqu’elle l’a emporté. J’ai voulu courir après la voiture. Jean m’en a empêchée. »
Guillaume prit la médaille. Au revers, deux lettres avaient été maladroitement gravées : R. D.
« Vous connaissiez son prénom ? »
Françoise hésita.
« Dupuy l’appelait René. Une seule fois. Après, il nous a interdit d’employer ce nom. »
Le sang quitta le visage de Guillaume.
René.
Il ne connaissait pas ce prénom. Pourtant, lorsqu’il revint à Paris et prononça seulement ces deux syllabes devant Dauviller, le vieil homme blessé dut s’appuyer au dossier d’une chaise.
« Qui vous a dit ce nom ? »
Guillaume posa la médaille devant lui.
Dauviller la reconnut.
Il ne la toucha pas.
« Je l’avais achetée », murmura-t-il. « Bien avant sa naissance. »
Guillaume sentit la pièce basculer.
« Pour votre fils ? »
Dauviller hocha lentement la tête.
Lassard, assis un peu plus loin, se pencha aussitôt.
« Cela ne prouve toujours pas que l’enfant emporté par la comtesse soit devenu Julien. »
Dauviller fixa la médaille.
« Non. Mais cela prouve que mon fils est passé chez les Mathieu. »
Guillaume pensa à ses propres papiers, à la lettre portant le nom Dauviller, aux dates qui ne correspondaient pas tout à fait. Deux enfants. Deux passages dans la même maison. Des documents mélangés.
« Alors la lettre retrouvée chez mes parents pouvait concerner l’autre enfant. »
Lassard pinça les lèvres.
« C’est possible. »
« Et moi, je pourrais n’avoir aucun lien avec M. Dauviller. »
« C’est possible aussi. »
Dauviller releva brusquement la tête.
« Et Julien pourrait être René. »
Cette fois, Lassard ne trouva pas de formule prudente.
Dans le silence, Guillaume se souvint de la main de Dauviller posée sur l’épaule du vicomte et de l’expression d’Huguette lorsqu’elle avait vu ce geste.
Quelqu’un frappa.
Un domestique entra avec une lettre remise pour Guillaume. Elle venait de l’hôtel Tournays. Marceline avait écrit seulement : Venez. Madame est enfermée avec M. Julien. Ils se disputent. Mademoiselle Paule cherche sa mère. J’ai peur de ce qu’elle pourrait entendre.
Guillaume replia le papier.
Dauviller aperçut le changement de son visage.
« Qu’y a-t-il ? »
Guillaume prit son képi.
« Je crois que le passé que nous cherchons n’est plus dans les registres. Il est chez les Tournays, en train de parler. »
END PART 5
PART 6 TITLE: Huguette croit reconnaître son fils dans le mauvais homme, tandis que l’aveu de la comtesse bouleverse définitivement la maison de Villerain
Lorsque Guillaume arriva boulevard Saint-Germain, Marceline l’attendait derrière la porte de service. Elle avait les yeux rougis, non de larmes mais de cette fatigue nerveuse qui donne au regard une netteté presque douloureuse.
« M. Julien est parti », souffla-t-elle. « Mademoiselle Paule n’a rien entendu. Je l’ai retenue dans sa chambre sous prétexte d’essayer une robe. »
« Et Madame Tournays ? »
« Toujours enfermée. Elle a cassé quelque chose. Un vase, je crois. »
Guillaume monta. Devant la chambre d’Huguette, le tapis était parsemé de petits fragments de porcelaine blanche. Il frappa. Pas de réponse. Il allait repartir lorsqu’elle ouvrit.
Son visage était bouleversé.
« Vous ? »
« Marceline m’a fait appeler. »
« Marceline se mêle de ce qui ne la regarde pas. »
Elle voulut refermer. Guillaume posa la main contre le battant.
« J’ai appris autre chose à Lèves. »
Le nom du village suffit. Huguette recula.
Guillaume entra sans attendre d’invitation. Sur une table, une photographie de Paule avait été renversée. À côté, une rose fanée reposait dans une petite boîte de cristal. Huguette vit son regard et referma brusquement le couvercle.
« Qu’avez-vous découvert ? »
Il posa la médaille sur la table.
Elle se figea.
« Vous la reconnaissez ? »
Ses doigts se mirent à trembler.
« Où l’avez-vous trouvée ? »
« Chez mes parents. Elle appartenait à un second nourrisson confié à ma mère adoptive quelques semaines après mon arrivée. Dupuy l’appelait René. »
Huguette s’assit.
Guillaume comprit avant même qu’elle ne parle.
« René était le nom de votre enfant. »
Elle ferma les yeux.
Toutes les protections qu’elle avait élevées autour d’elle depuis vingt-six ans semblèrent tomber ensemble. Lorsqu’elle reprit la parole, sa voix avait changé.
« Oui. »
Un mot. Rien de plus. Pourtant Guillaume sentit qu’une porte venait de s’ouvrir sur une histoire infiniment plus sombre que celle racontée jusqu’alors.
Huguette expliqua qu’elle avait été très jeune, isolée, dominée par une passion qu’elle-même ne parvenait plus à regarder sans honte. L’enfant était né dans le secret. Son grand-père, Dupuys, avait pris toutes les dispositions. Après l’accouchement, on lui avait dit que le petit garçon était placé en sûreté, puis qu’il était mort. Elle avait voulu croire cette seconde version parce qu’elle était trop faible pour lutter contre ceux qui décidaient à sa place.
« Maurice affirme qu’on lui avait également annoncé sa mort », dit Guillaume.
Elle eut un mouvement douloureux.
« Maurice n’avait aucun droit de revenir. »
« Il en avait un si c’était son fils. »
Elle leva les yeux vers lui.
« Ne jugez pas une histoire dont vous ne connaissez pas le commencement. »
« Je ne juge personne. Je veux empêcher qu’un mensonge vieux de vingt-six ans fasse encore du mal aujourd’hui. »
Huguette contempla longuement son visage.
Puis, chose plus troublante encore que ses aveux, elle tendit la main vers lui.
« Approchez. »
Guillaume resta où il était.
« Pourquoi ? »
« Parce que lorsque je vous regarde… »
Elle ne termina pas.
Il sentit son cœur accélérer.
« Vous croyez que je suis René ? »
Huguette se leva. Elle s’approcha de lui jusqu’à pouvoir examiner ses yeux, son front, la ligne de sa mâchoire. Ce regard n’avait rien de celui d’une femme élégante observant un jeune officier. Il était avide, terrifié, presque maternel.
« On m’a dit que mon enfant avait été confié à des gens modestes. Vous avez l’âge. Dupuy vous a amené chez les Mathieu. Une lettre concernant Maurice s’est trouvée dans leurs papiers. Pourquoi faudrait-il chercher plus loin ? »
Guillaume pensa à l’autre bébé, à la médaille, à la comtesse de Villerain.
« Parce qu’il y avait deux enfants. »
« Et rien ne prouve que celui emporté par la comtesse était le mien. »
C’était exactement l’argument de Lassard.
Guillaume la regarda avec méfiance.
« Vous voulez que ce soit moi. »
Huguette baissa la tête.
« Je voudrais que ce ne soit pas quelqu’un d’autre. »
La phrase le glaça.
Il allait lui demander ce qu’elle signifiait lorsque Paule appela sa mère dans le corridor. Huguette saisit le bras de Guillaume.
« Elle ne doit rien savoir. »
« Si vous êtes réellement ma mère, elle serait ma sœur. »
À ces mots, Huguette se troubla encore davantage.
« Oui. »
Guillaume sentit une douleur sourde lui traverser la poitrine. Il connaissait déjà l’impossibilité de son amour pour Paule. La différence sociale, son engagement envers Julien, sa propre loyauté suffisaient. Mais l’idée d’un lien de sang transformait cet amour secret en quelque chose qu’il devait arracher jusqu’à sa racine.
Paule entra avant qu’ils ne puissent s’éloigner.
« Guillaume ? Je ne savais pas que vous étiez revenu. »
Elle sourit. Ce simple sourire lui fit comprendre combien il serait difficile, si l’hypothèse était vraie, de la regarder désormais comme une sœur.
« Maman, Julien est parti sans me voir. Qu’est-il arrivé ? »
Huguette répondit trop vite :
« Rien. »
Paule observa le visage de sa mère, puis celui de Guillaume.
« Dans cette maison, rien produit décidément beaucoup de catastrophes. »
Guillaume eut presque envie de lui dire toute la vérité. Il se rappela la demande d’Huguette, l’incertitude des preuves et la violence qu’une accusation prématurée pourrait provoquer.
« Nous parlions de mon enfance », dit-il.
Paule s’adoucit.
« Vous avez appris quelque chose ? »
Il soutint son regard.
« Peut-être que j’ai une famille dont j’ignorais l’existence. »
Elle posa doucement une main sur son bras.
« J’espère qu’elle sera digne de vous. »
Huguette détourna la tête.
Le même après-midi, une autre vérité fut arrachée ailleurs. Le général de Villerain avait exigé une explication de sa femme. La comtesse résista jusqu’à ce que Lassard arrive avec la déclaration d’un ancien domestique et le témoignage des Mathieu. Alors seulement elle céda.
Julien n’était pas né d’elle.
Elle avait perdu un enfant peu après l’accouchement. Son état physique et mental avait été si grave que sa famille craignait pour sa raison. Quelques mois plus tard, par l’intermédiaire de Dupuy, on lui avait proposé de recueillir secrètement un nourrisson dont personne ne viendrait réclamer la filiation. Le général, souvent absent à cette époque, avait cru l’enfant sauvé après une longue maladie et confié temporairement à une nourrice.
Le général écouta jusqu’au bout sans l’interrompre.
Puis il regarda Julien.
Le jeune homme était devenu livide.
« Donc je ne suis pas votre fils. »
La comtesse tendit les mains vers lui.
« Tu es mon fils depuis le premier jour où je t’ai pris contre moi. »
« Ce n’est pas ce que j’ai demandé. »
« Julien… »
Il recula.
Le général, qui avait toutes les raisons de se sentir trompé, se tourna d’abord contre sa femme.
« Vingt-trois ans. Vous m’avez laissé vivre vingt-trois ans dans ce mensonge. »
Elle se mit à pleurer.
« Je croyais te perdre si je te disais la vérité. Et lui aussi. »
Julien fit un pas vers la porte.
Le général l’arrêta.
« Toi, reste. »
« Pourquoi ? »
« Parce que si quelqu’un doit quitter cette maison aujourd’hui, ce ne sera pas toi. »
Julien releva lentement les yeux.
Le général avait la gorge serrée.
« Je ne sais pas quel sang coule dans tes veines. Je sais qui je t’ai appris à être. Cela devra suffire jusqu’à ce que le reste soit établi. »
La comtesse éclata en sanglots. Julien résista quelques secondes, puis la serra contre lui. Le général posa une main sur l’épaule de sa femme, l’autre sur celle de son fils adoptif. Pour la première fois depuis le début de l’affaire, un mensonge révélé ne détruisait pas immédiatement ceux qui l’avaient porté.
Lassard observa la scène sans émotion apparente.
Il attendit que Julien sorte avant de glisser au général :
« Il reste une question plus délicate. D’où venait l’enfant ? »
Le général lui lança un regard glacé.
« Trouvez la réponse. Pas des suppositions. »
Le soir, Dauviller demanda à revoir Guillaume. Il avait appris par Lassard qu’Huguette reconnaissait la possibilité que le jeune officier fût son fils.
Dauviller était assis dans la pénombre, la médaille devant lui.
« Elle vous l’a dit ? »
« Elle n’a rien reconnu comme certain. »
« Mais elle vous a regardé comme une mère. »
Guillaume serra les mâchoires.
« Une mère qui hésite entre deux enfants n’est pas une preuve. »
Dauviller se leva avec difficulté.
« Je vous ai cherché sans connaître votre visage. J’ai rêvé vingt-six ans que vous étiez vivant quelque part. Ne me demandez pas d’être raisonnable maintenant que vous êtes peut-être devant moi. »
Il posa les deux mains sur les épaules de Guillaume.
« Laissez-moi au moins croire que vous êtes mon fils jusqu’à ce qu’on me prouve le contraire. »
Guillaume ne répondit pas.
Il ne pouvait rendre cette espérance à un homme détruit. Il ne pouvait non plus accepter une paternité fondée sur le désespoir.
Avant de partir, Dauviller lui demanda :
« Si Huguette est votre mère, savez-vous ce que Paule devient pour vous ? »
Guillaume ferma les yeux un instant.
« Oui. »
Dauviller comprit.
« Vous l’aimez. »
Guillaume se retourna brutalement.
« Ne prononcez pas son nom. »
Ce fut toute la confession qu’il accorda.
Lorsqu’il rentra à sa caserne, une lettre de Paule l’attendait. Elle l’invitait à venir le lendemain. Julien et elle avaient obtenu du président qu’une date de mariage soit enfin discutée. Après tant d’incertitude, écrivait-elle, elle voulait que Guillaume, leur ami, partage cette bonne nouvelle.
Il lut la lettre deux fois.
Puis il la posa près de la flamme de la bougie.
Il ne la brûla pas.
Il resta longtemps à la regarder, avec la certitude terrible que, si Huguette avait raison, la femme qu’il aimait venait de lui annoncer qu’elle allait épouser un homme dont personne ne connaissait encore le vrai nom.
END PART 6
PART 7 TITLE: Alors que le mariage se rapproche, Guillaume accepte une sœur qu’il ne peut aimer ainsi, et Huguette menace enfin Julien de tout révéler
Trois jours plus tard, l’hôtel Tournays avait retrouvé en apparence sa discipline ordinaire. Les domestiques marchaient à nouveau sans chuchoter lorsqu’un membre de la famille approchait. Paule descendait chaque matin avec des listes de couturières, de fleurs et d’invitations. M. Tournays avait décidé que le moyen le plus efficace d’étouffer les rumeurs était d’avancer au lieu de reculer. Le mariage aurait lieu rapidement.
Huguette n’avait donné son accord à rien.
Elle avait simplement cessé de s’opposer publiquement.
Ce changement surprit Paule davantage qu’une nouvelle querelle.
« Elle me fait peur quand elle ne dit rien », confia-t-elle à Marceline.
La jeune femme de chambre ajustait l’ourlet d’une robe claire.
« Peut-être qu’elle a compris qu’elle ne pouvait plus vous retenir. »
« Maman ne comprend jamais qu’elle ne peut pas obtenir quelque chose. Elle attend seulement une autre manière de l’obtenir. »
Marceline se piqua le doigt.
Une goutte de sang apparut.
Paule prit sa main.
« Tu es ailleurs depuis plusieurs jours. »
« Je suis fatiguée. »
« Non. »
Marceline détourna le regard. Paule pensa immédiatement à Guillaume. Elle connaissait l’affection ancienne de sa femme de chambre pour le jeune officier, bien qu’elle n’en eût jamais mesuré la profondeur.
« Il ne t’a rien promis, n’est-ce pas ? »
« Non, mademoiselle. »
« Mais tu l’espérais. »
Marceline sourit tristement.
« Espérer ne demande la permission de personne. C’est ce qui rend la chose si dangereuse. »
Paule resta silencieuse. Elle ignorait que Guillaume, à quelques rues de là, essayait précisément de tuer en lui la même espérance.
Depuis l’entretien avec Huguette, il s’obligeait à penser à Paule autrement. Il répétait le mot sœur jusqu’à ce qu’il perde son sens. Il imaginait une enfance commune qui n’avait jamais existé : Paule courant dans la cour des Mathieu, Paule assise à côté de lui devant l’école, Paule partageant le pain que Françoise leur aurait coupé. Ces inventions ne changeaient rien. Son cœur refusait la parenté que sa raison lui imposait.
Lorsque Paule le fit venir, il hésita avant d’accepter.
Elle le reçut seule dans le jardin d’hiver.
« Vous m’évitez. »
« J’ai beaucoup à faire. »
« Vous mentez très mal, vous aussi. Cette maison est décidément pleine de mauvais menteurs. »
Il esquissa un sourire.
Elle lui montra une enveloppe.
« La mairie a accepté la date. Dans huit jours. »
Guillaume sentit quelque chose céder en lui, mais son visage resta calme.
« Toutes mes félicitations. »
Paule le regarda avec attention.
« C’est ainsi que vous félicitez vos amis ? On dirait que je viens de vous annoncer un décès. »
« Je suis heureux si vous l’êtes. »
« Je le serai quand tout cela sera terminé. »
Elle baissa la voix.
« Julien a appris qu’il avait été adopté. Vous le savez ? »
« Oui. »
« Il prétend que cela ne change rien. Mais je vois bien qu’il souffre. Son père continue de l’appeler son fils, heureusement. Sa mère ne cesse de pleurer. Et maman… maman le regarde d’une façon que je ne comprends plus. »
Guillaume sentit le danger de la conversation.
« Peut-être que votre mère associe M. de Villerain à des souvenirs qui n’ont rien à voir avec vous. »
« Quels souvenirs ? »
« Je ne peux pas répondre. »
Paule s’irrita.
« Vous aussi, maintenant ? »
Il fit quelques pas parmi les grandes plantes.
« Imaginez qu’un homme découvre un jour, par hasard, qu’il possède une sœur naturelle qu’il n’a jamais connue. Une jeune femme qui ignore elle-même leur lien. Que devrait-il faire ? »
Paule oublia son irritation.
« Cela vous concerne ? »
« Non. Je vous demande seulement d’imaginer. »
« Il devrait le lui dire. »
« Même si la révélation lui faisait du mal ? »
« Une vérité ne cesse pas d’exister parce qu’on la tait. »
Cette réponse atteignit Guillaume de plein fouet.
Paule ajouta, avec un sourire :
« Et puis une sœur inconnue, ce n’est pas forcément un malheur. Elle pourrait être heureuse de le trouver. »
Il la regarda longtemps.
« Peut-être. »
Elle ne sut jamais à quel point il avait été près, à cet instant, de prendre ses mains et de lui dire : Alors appelle-moi ton frère.
Huguette les observa quitter le jardin d’hiver séparément. Une partie d’elle éprouva un soulagement cruel. Si Guillaume était réellement René, l’amour qu’elle devinait en lui pour Paule était condamné avant même d’avoir été formulé. Elle aurait dû souffrir de cette nouvelle injustice. Au contraire, elle ne pensait qu’à Julien.
Elle le fit appeler le soir.
Il arriva irrité.
« Encore un entretien secret ? »
« Tu pourrais au moins fermer la porte. »
Il resta immobile.
« Non. »
Le tutoiement d’Huguette avait suffi à transformer l’atmosphère. C’était la langue de leur ancienne intimité, celle qu’ils avaient employée avant que Julien ne lui avoue son amour pour Paule et ne rompe la liaison qui les avait enchaînés l’un à l’autre.
« Ne me parle pas comme autrefois », dit-il.
Elle blêmit.
« Autrefois ? Voilà donc ce que je suis devenue ? Une faute classée dans ton passé ? »
« Vous êtes la mère de Paule. C’est la seule chose qui compte maintenant. »
Huguette eut un rire étouffé.
« La mère de Paule. Oui. C’est justement pour cela que je ne peux pas vous regarder l’épouser. »
Julien s’approcha.
« Vous m’avez promis de ne jamais lui parler de nous. »
« Je ne t’ai rien promis. »
« Vous saviez que je l’aimais avant même qu’elle sache que je l’aimais. Vous m’avez attiré dans cette relation alors que j’étais assez naïf pour croire à votre affection. Puis, quand j’ai voulu partir, vous avez transformé chaque séparation en menace. »
Huguette chancela comme s’il l’avait frappée.
« Je t’aimais. »
« Peut-être. Mais votre amour ne vous donnait aucun droit sur moi. »
Elle serra les poings.
« Et Paule en a un ? »
« Je lui donne ce droit librement. »
Ces mots firent tomber le dernier reste de maîtrise d’Huguette.
« Alors je lui dirai tout. »
Julien devint très pâle.
« Vous n’oserez pas. »
« Pourquoi ? Parce que je serai humiliée ? Parce qu’elle saura que sa mère a été ta maîtresse ? Je préfère son mépris à votre mariage. »
« Vous la détruiriez pour me punir. »
« Je la sauverais. »
« De quoi ? »
Huguette resta muette.
Julien remarqua cette hésitation.
« Vous savez quelque chose. Depuis le retour de Dauviller, vous avez peur d’une chose qui dépasse notre ancienne liaison. De quoi s’agit-il ? »
Elle se détourna.
« Rien. »
« Encore ce mot. »
Il saisit son poignet.
« Regardez-moi. Pourquoi Dauviller m’a-t-il observé de cette manière ? Pourquoi la médaille trouvée chez les Mathieu vous a-t-elle bouleversée ? Pourquoi avez-vous accepté soudain que Guillaume puisse être votre fils ? »
Huguette dégagea son bras.
« Parce qu’il peut l’être. »
« Et si ce n’est pas lui ? »
Elle ne répondit pas.
Pour la première fois, Julien comprit que la question le concernait directement.
Il recula.
« Non. »
Huguette ferma les yeux.
« Je n’ai aucune preuve. »
« Mais vous y avez pensé. »
« Oui. »
Julien porta une main à son front.
« L’enfant que vous avez abandonné… pourrait être moi ? »
« Je ne sais pas ! »
Le cri traversa la porte. Dans le corridor, Marceline s’arrêta net.
Huguette poursuivit d’une voix brisée :
« Je ne sais plus rien. On m’avait dit qu’il était mort. Puis Lassard a parlé de Guillaume. Ensuite cette médaille, la comtesse, toi… Je suis en train de devenir folle. »
Julien la regardait avec horreur.
« Et vous me laissez préparer mon mariage avec Paule ? »
« Que veux-tu que je fasse sans certitude ? »
« Tout arrêter. »
« Et dire quoi ? Que j’ai été ta maîtresse ? Que tu pourrais être mon fils ? Que tu pourrais être son frère ? »
Chaque mot sembla les éloigner davantage l’un de l’autre.
Julien ouvrit la porte.
Marceline eut juste le temps de disparaître dans l’escalier.
« Le mariage n’aura pas lieu tant que cette question ne sera pas résolue », dit-il.
Huguette eut un mouvement de panique.
« Non ! »
Il se retourna.
« Vous vouliez l’empêcher. »
« Pas ainsi. »
Julien comprit alors l’abîme de contradiction dans lequel elle était enfermée. Elle avait peur de leur mariage, mais plus peur encore de la vérité qui pourrait l’interdire.
Pendant ce temps, Lassard dînait avec sa femme dans leur appartement de la Chaussée-d’Antin. Entre deux plats, il posa sur la table une liste de noms et de sommes.
« Tournays paiera pour éviter le scandale. Dauviller paiera pour retrouver son fils. La comtesse paiera pour que le général ignore certains détails. »
Mme Lassard leva les sourcils.
« Et si toutes ces vérités se contredisent ? »
« Alors chacun paiera plus longtemps. »
Elle rit.
Lassard, pourtant, ne riait pas. Un renseignement reçu le matin même l’inquiétait. Un ancien employé de Dupuy, disparu depuis des années, venait d’être localisé près de Chartres. Cet homme avait participé au transport d’un nourrisson vers Lèves.
S’il parlait, les hypothèses deviendraient des faits.
Lassard avait prévu de le rencontrer seul.
Il n’en eut pas le temps.
Le lendemain matin, Jean Mathieu reçut un visiteur dans sa cour. Un vieil homme voûté, marchant avec une canne, demanda Françoise par son prénom et prononça ensuite une phrase qui fit tomber la pelle des mains de Jean :
« Je viens vous parler du petit René que je vous ai apporté il y a vingt-six ans. »
Jean courut immédiatement chercher du papier.
Le télégramme envoyé à Guillaume ne contenait que six mots :
L’HOMME DE DUPUY EST ICI. VIENS.
END PART 7
PART 8 TITLE: Pendant que Paule s’avance vers son mariage, Guillaume apprend enfin lequel des deux nourrissons portait réellement le nom de René
Guillaume reçut le télégramme à l’aube. Il avait dormi tout habillé sur son lit de caserne, après une nuit passée à réfléchir aux paroles de Paule sur les vérités qu’on ne supprime pas en les taisant. Il lut les six mots, se leva aussitôt et consulta l’horloge.
Le mariage devait avoir lieu deux jours plus tard.
Il pensa prévenir les Tournays, puis renonça. S’il revenait encore avec une supposition, Huguette nierait, Lassard compliquerait les faits et Julien pourrait prendre une décision irréparable sur une peur sans preuve. Guillaume voulait cette fois un nom, une date, un témoin capable de dire quel enfant était lequel.
Il prit le premier train.
À Lèves, Jean l’attendait non loin de la gare avec la vieille carriole. Son visage suffisait à annoncer que la rencontre n’avait rien d’ordinaire.
« Il est toujours là ? »
« Oui. Ta mère ne le quitte pas des yeux. Elle a peur qu’il meure avant d’avoir fini son histoire. »
Le visiteur se nommait Baptiste Géraud. Il avait plus de soixante-dix ans, peut-être davantage. Une ancienne blessure lui avait courbé le dos. Ses doigts jaunis tremblaient autour d’une tasse de lait.
Lorsqu’il vit Guillaume entrer, il le dévisagea.
« C’est lui ? »
Jean répondit :
« C’est notre Guillaume. »
Géraud sourit faiblement.
« Alors je me suis trompé dès la porte. Ce n’est pas celui que je cherche. »
Guillaume resta debout.
« Expliquez-vous. »
Le vieil homme posa sa tasse.
« J’ai travaillé pour M. Dupuy. Pas comme domestique officiel. Je faisais les commissions qu’on ne voulait pas confier aux gens de maison. Déposer une lettre. Louer une voiture sous un faux nom. Conduire quelqu’un sans poser de questions. À l’époque, ça me paraissait plus mystérieux que malhonnête. Avec l’âge, on comprend qu’on a souvent été complice simplement parce qu’on était payé pour ne pas comprendre. »
Françoise s’assit près de Guillaume.
Géraud commença par l’enfant arrivé le premier.
Il se souvenait de cette nuit-là. Dupuy avait récupéré un nourrisson dont l’origine ne devait pas être connue. Le bébé n’avait aucun bijou, aucun linge marqué. On avait demandé aux Mathieu de le prendre comme le leur et de modifier son état civil. Géraud ignorait qui étaient les parents.
« Celui-là, c’était vous », dit-il à Guillaume. « Je vous reconnais à rien, naturellement. Mais je reconnais l’histoire. »
« Et le second enfant ? »
Géraud leva les yeux.
« Le second, je savais davantage de choses. Parce que M. Dupuy avait peur. »
Le bébé était né d’une jeune femme de bonne famille. Le scandale aurait détruit plusieurs existences. Le père vivait encore. Il réclamait l’enfant. La famille de la mère voulait au contraire le faire disparaître. Dupuy avait cherché une solution intermédiaire : placer le garçon chez une nourrice, loin de Paris, le temps de décider ce qu’on en ferait.
« Il s’appelait René ? »
« Oui. »
Françoise se mit à pleurer silencieusement.
Géraud poursuivit.
Le petit René avait été amené chez les Mathieu plusieurs semaines après Guillaume. Françoise l’avait nourri avec le même dévouement. Pendant quelques mois, les deux enfants avaient grandi sous le même toit. Puis une femme riche, désespérée par la mort de son propre nourrisson, s’était montrée prête à recueillir un enfant sans poser trop de questions.
La comtesse de Villerain.
Guillaume sentit ses mains devenir froides.
« Vous êtes certain que l’enfant qu’elle a emporté était René ? »
Le vieil homme le regarda presque avec irritation.
« C’est moi qui l’ai mis dans la voiture. »
Jean s’approcha de la cheminée comme s’il avait besoin d’un appui.
Guillaume continua :
« Et cet enfant est devenu Julien de Villerain ? »
« À moins qu’elle en ait changé ensuite, oui. Mais pourquoi l’aurait-elle fait ? J’ai revu la comtesse quelques années plus tard. Le garçon qu’elle appelait Julien portait au cou la petite chaîne de René. »
Françoise étouffa un sanglot.
Guillaume posa la médaille sur la table.
Géraud la prit.
« C’est elle. »
Il retourna l’objet et passa l’ongle sur les initiales.
« Le R était pour René. Le D… »
Sa voix s’interrompit.
« Pour Dauviller ? » demanda Guillaume.
Le vieil homme acquiesça.
Le silence devint presque matériel.
Guillaume pensa à Dauviller, à Huguette, à Julien, à Paule. Les pièces qu’ils avaient déplacées pendant des semaines se fixaient soudain avec une précision insupportable.
Julien était René.
Julien était le fils d’Huguette.
Et il allait épouser Paule.
Guillaume se leva si brutalement que sa chaise tomba.
« Pourquoi n’avez-vous jamais parlé ? »
Géraud baissa les yeux.
« Parce que Dupuy me payait. Ensuite parce qu’il m’a fait peur. Puis parce que les années ont passé et que je me suis raconté que l’enfant avait probablement une bonne vie. On trouve toujours une excuse quand le courage arrive trop tard. »
« Qui était le père de René ? »
Géraud regarda la porte.
« Maurice Dauviller. »
Guillaume ferma les yeux.
Il n’y avait plus de place pour le doute.
Dauviller avait cherché son fils pendant vingt-six ans. Il avait cru le reconnaître en Guillaume parce que Lassard avait suivi les mauvais papiers. Huguette avait accepté cette erreur parce qu’elle la protégeait d’une possibilité plus monstrueuse. La comtesse avait élevé l’enfant sous le nom de Julien. Et Paule aimait sans le savoir son propre frère par leur mère.
Mais une autre pensée, plus atroce encore, revint à Guillaume.
Il se rappela la dispute entendue par Marceline. Les paroles d’Huguette à Julien. Leur ancienne intimité. La rose conservée dans la boîte de cristal. Tout ce qu’il n’avait pas voulu comprendre.
« Monsieur Géraud, êtes-vous capable de répéter cela devant témoins à Paris ? »
Le vieil homme hésita.
« Aujourd’hui ? »
« Maintenant. »
Jean intervint.
« Guillaume, l’homme est épuisé. »
« Dans deux jours, il sera trop tard. »
Géraud observa le jeune officier.
« Quelqu’un va épouser quelqu’un qu’il ne devrait pas ? »
Guillaume prit son manteau.
« Oui. »
Le vieil homme se leva péniblement.
« Alors donnez-moi dix minutes. J’ai attendu vingt-six ans. Je peux au moins finir debout. »
Ils préparèrent le départ. Françoise, bouleversée, insistait pour accompagner Guillaume. Jean refusa d’abord, puis céda lorsqu’elle lui rappela qu’elle avait nourri René, connu les deux enfants ensemble et reçu la comtesse. Son témoignage pouvait compter.
À Paris, pendant ce temps, Lassard apprenait que Géraud avait disparu de l’adresse où il devait le rencontrer.
Il comprit immédiatement.
Sa femme le trouva devant la fenêtre, furieux.
« Qu’y a-t-il ? »
« Les Mathieu l’ont eu avant moi. »
« Est-ce grave ? »
Il se retourna.
« Cela dépend de ce qu’il sait. »
« Et s’il sait tout ? »
Lassard prit son chapeau.
« Alors il faut arriver avant la vérité. »
À l’hôtel Tournays, la situation s’était encore accélérée. Julien avait voulu retarder le mariage après sa conversation avec Huguette. Paule, qui ignorait la raison véritable, avait cru à une nouvelle hésitation née du scandale de son adoption.
Elle l’avait confronté.
« Si vous ne voulez plus m’épouser, dites-le. »
« Ce n’est pas cela. »
« Alors quoi ? »
Julien ne pouvait pas lui avouer que sa propre mère avait été sa maîtresse. Il ne pouvait pas davantage lui dire qu’il craignait d’être son frère sur la base d’une médaille et d’une supposition.
« J’ai besoin de quelques jours. »
Paule devint très calme.
« Cela fait des mois que tout le monde me demande quelques jours. »
« Paule… »
« Non. Je ne veux plus vivre selon les secrets des autres. Nous avons une date. Soit vous venez, soit je saurai enfin ce que je dois penser. »
Julien céda.
Huguette apprit sa décision le soir même.
Elle passa la nuit assise devant sa cheminée, incapable d’écrire la moindre lettre, incapable également d’aller trouver Paule. Elle pouvait empêcher le mariage en révélant sa liaison avec Julien. Cette vérité seule suffirait. Mais elle imaginait le regard de sa fille et restait paralysée.
Plus terrible encore : elle continuait à espérer que Guillaume fût René.
Lassard lui rendit visite le lendemain matin.
« Il existe un témoin », lui dit-il.
Elle devint blanche.
« Quel témoin ? »
« Un ancien homme de Dupuy. Il aurait personnellement transporté les enfants. »
« Où est-il ? »
« Disparu. Probablement chez les Mathieu. »
Huguette s’accrocha au dossier d’un fauteuil.
« Retrouvez-le. »
Lassard retira ses lunettes et les essuya lentement.
« Ce genre de recherche devient coûteux. »
Elle comprit.
« Combien ? »
Il nomma une somme.
Huguette ne discuta pas.
À la caserne, Guillaume n’était toujours pas revenu. Son congé avait été prolongé grâce à un message du général de Villerain. Celui-ci ignorait la découverte de Lèves, mais il savait que le jeune officier suivait une piste concernant l’origine de Julien.
Le matin du mariage arriva.
Paris s’éveilla sous un ciel clair, presque indécent après tant de jours sombres. Devant l’hôtel Tournays, les voitures commencèrent à se ranger. Des bouquets blancs furent chargés dans la première. Paule descendit l’escalier vêtue simplement pour la cérémonie civile, Marceline à ses côtés.
Huguette la regarda.
Sa fille était belle.
Cette évidence lui fit mal.
Paule l’embrassa.
« Maman, je sais que vous n’avez jamais voulu ce mariage. Mais j’espère qu’un jour vous me pardonnerez de l’avoir choisi. »
Huguette ouvrit les bras.
Pendant une seconde, elle faillit tout dire.
Puis les invités approchèrent.
Elle embrassa sa fille sans parler.
Julien les attendait à la mairie. Il était très pâle, mais lorsqu’il vit Paule, son visage s’éclaira. Toute la terreur des jours précédents sembla s’effacer devant la jeune femme qu’il aimait.
La cérémonie commença.
À plusieurs dizaines de kilomètres de là, le train de Guillaume fut immobilisé en pleine voie.
Il sortit dans le corridor.
« Pourquoi sommes-nous arrêtés ? »
Un employé répondit qu’un problème de signalisation bloquait la ligne.
Guillaume consulta sa montre.
À côté de lui, Dauviller se tenait silencieux.
Guillaume l’avait fait prévenir avant de quitter Chartres. Il lui avait raconté l’essentiel dans la voiture qui les avait conduits à la gare. Depuis, l’homme défiguré n’avait presque pas parlé.
« Julien », murmura-t-il enfin. « J’avais mon fils devant moi. »
Guillaume posa une main sur son bras.
« Nous devons d’abord empêcher le mariage. Le reste viendra après. »
Dauviller se tourna vers lui.
« Et Huguette ? »
Guillaume ne répondit pas.
À la mairie, l’adjoint chargé de célébrer l’union lisait les articles légaux. Paule écoutait à peine. Elle sentait la main de Julien trembler près de la sienne.
« Vous avez peur ? » murmura-t-elle.
« Oui. »
Elle lui sourit.
« Moi aussi. »
Le fonctionnaire arriva à la question décisive.
Dans le train immobilisé, Guillaume ouvrit brusquement la portière du compartiment.
« Qu’est-ce que vous faites ? » demanda Jean.
« Il y a une route derrière le talus. »
« Vous ne pensez tout de même pas… »
Guillaume sauta sur le ballast.
Dauviller le suivit.
Une voiture de livraison apparut au loin.
Guillaume courut vers elle.
Il n’avait plus ni temps pour les convenances, ni patience pour les secrets.
Quelque part à Paris, Paule allait prononcer le mot qui unirait sa vie à celle de son propre frère.
Et Guillaume savait désormais qu’il ne lui suffisait plus de découvrir la vérité.
Il devait arriver avant elle.
END PART 8
PART 9 TITLE: Guillaume atteint la mairie au dernier instant, mais la vérité qu’il apporte brise bien davantage qu’un mariage presque prononcé
La voiture de livraison avançait moins vite que Guillaume ne l’aurait voulu. Elle cahotait sur la route, chargée de paniers de légumes, tandis que le conducteur lançait à son cheval des encouragements inutiles. Guillaume, debout sur le marchepied, consultait sa montre toutes les deux minutes. Derrière lui, Dauviller soutenait Géraud afin que le vieil homme ne soit pas projeté contre les caisses. Jean et Françoise s’étaient serrés au fond du véhicule. Aucun d’eux ne parlait plus. Ils avaient dépassé le moment où des mots pouvaient accélérer quoi que ce soit.
Lorsqu’ils atteignirent enfin une station où une voiture pouvait être louée, Guillaume jeta presque tout l’argent qu’il avait au cocher. « La mairie. Et si vous ménagez les chevaux aujourd’hui, je vous jure que je descends et que je cours moi-même. » Le conducteur regarda son uniforme, puis les visages bouleversés de ses compagnons. Il n’essaya même pas de plaisanter. La voiture partit avec un claquement de fouet.
À la mairie, Paule se tenait devant l’adjoint, la main droite légèrement crispée contre sa robe. Julien avait répondu à la première question d’une voix basse mais distincte. Lorsqu’on se tourna vers elle, un silence attentif descendit sur la salle. Huguette, assise au premier rang, fixait le sol. Elle s’était dit qu’elle interviendrait avant ce moment. Puis qu’elle interviendrait à la porte. Puis avant la lecture des articles. Maintenant il ne restait presque plus de temps.
« Mademoiselle Paule Tournays, consentez-vous à prendre pour époux… »
La porte s’ouvrit avec violence.
Le bruit fit se retourner toute l’assemblée.
Guillaume apparut sur le seuil, essoufflé, couvert de poussière, une déchirure au genou de son pantalon et les cheveux défaits par la course. Derrière lui se tenait Dauviller. Plus loin, Géraud, soutenu par Jean Mathieu, essayait encore de retrouver son souffle.
« Arrêtez », dit Guillaume.
Le fonctionnaire fronça les sourcils.
« Monsieur, je vous prie de respecter… »
« Ce mariage ne peut pas être célébré. »
Un murmure parcourut les invités. Le président Tournays se leva. Son visage, d’abord durci par l’irruption, changea lorsqu’il reconnut Dauviller et Françoise Mathieu.
Paule regarda Guillaume.
« Qu’avez-vous trouvé ? »
Il aurait voulu lui parler ailleurs. Dans un lieu où cent regards ne seraient pas tournés vers elle. Dans un endroit où elle pourrait s’asseoir avant que sa vie ne bascule. Il n’avait plus ce choix.
Julien fit un pas.
« Dites-le. »
Guillaume regarda Huguette.
Elle avait compris.
« Non », souffla-t-elle.
Dauviller l’entendit.
« Il le faut. »
Huguette se leva brutalement.
« Maurice, je vous en supplie. »
Le prénom, prononcé ainsi devant toute la salle, acheva de détruire les apparences. Paule se retourna vers sa mère. La comtesse de Villerain porta une main à sa poitrine. Le général demeura immobile, les mâchoires serrées.
Guillaume s’adressa au fonctionnaire.
« Le témoin que j’amène travaillait autrefois pour Dupuy. Il a personnellement conduit l’enfant dont nous recherchons l’identité. Il affirme pouvoir établir que M. Julien de Villerain est né sous le prénom de René et qu’il est le fils naturel de Madame Tournays. »
Personne ne bougea.
Le bouquet de Paule glissa de ses doigts.
Quelques roses roulèrent sur le parquet.
Julien ne regarda pas Guillaume. Il regarda Huguette.
« Dites que c’est faux. »
Huguette semblait incapable de respirer.
« Je ne savais pas », murmura-t-elle.
« Ce n’est pas ce que je vous demande. Dites que je ne suis pas votre fils. »
Elle ouvrit la bouche.
Aucun mot ne vint.
Géraud avança avec difficulté. L’homme qui avait passé une vie entière à éviter les conséquences de son silence paraissait soudain plus solide que tous les notables réunis devant lui.
« Monsieur, je vous ai porté dans mes bras lorsque vous n’aviez que quelques mois. Je vous ai conduit chez les Mathieu. Ensuite j’étais là lorsque Mme de Villerain est venue vous chercher. Vous portiez cette médaille. »
Guillaume la sortit de sa poche.
Dauviller détourna le regard, comme si le petit objet lui faisait plus mal que la cicatrice de son visage.
Géraud poursuivit :
« Votre prénom était René. Votre père était M. Maurice Dauviller. Votre mère était une jeune femme qu’on appelait Huguette. Je n’ai jamais connu son nom de famille à cette époque. Mais je la reconnais aujourd’hui. »
Un cri étouffé échappa à la comtesse.
Paule recula d’un pas.
Julien resta d’une immobilité effrayante.
« Donc Paule… »
Il ne termina pas.
Guillaume répondit malgré lui :
« Elle est votre sœur par votre mère. »
Paule porta une main à sa bouche.
Julien recula comme si quelqu’un venait de le frapper en plein visage.
Le général de Villerain s’avança aussitôt vers lui.
« Julien. »
« Ne me touchez pas. »
Ce refus n’était pas dirigé contre son père adoptif. Il semblait adressé au monde entier. Julien arracha presque les gants qu’il portait et les jeta sur une chaise. Il regardait maintenant Huguette avec une terreur beaucoup plus profonde que celle née de la parenté avec Paule.
Elle comprit avant les autres ce qu’il pensait.
« Julien… »
« Ne prononcez pas mon nom. »
La violence de sa voix fit sursauter Paule.
Elle regarda alternativement sa mère et l’homme qu’elle avait failli épouser.
Quelque chose d’ancien, d’inavoué, passait entre eux.
« Pourquoi lui parlez-vous ainsi ? » demanda-t-elle.
Personne ne répondit.
Paule se tourna vers Julien.
« Qu’est-ce que je ne sais pas encore ? »
Huguette fit un pas vers elle.
« Pas ici. »
« Ici ou ailleurs, maman, ce sera toujours vrai. »
Le président Tournays regarda sa femme. Il venait lui aussi de percevoir la seconde catastrophe cachée derrière la première. Le souvenir de certaines absences, d’une familiarité autrefois trop grande entre Huguette et Julien, de conversations interrompues lorsqu’il entrait dans une pièce, se réorganisait brutalement.
« Huguette », dit-il.
Elle ferma les yeux.
Dauviller fixait Julien avec une douleur confuse.
« Qu’y a-t-il ? »
Julien se mit à rire. Un rire court, sans joie, presque malade.
« Vous voulez savoir ? Demandez-lui. Demandez à ma mère ce que nous étions l’un pour l’autre avant qu’elle sache qu’elle était ma mère. »
Paule devint blanche.
M. Tournays ne comprit pas immédiatement.
Puis son visage changea.
Huguette chancela.
Julien poursuivit malgré lui, comme si le fait d’avoir commencé l’obligeait à aller jusqu’au bout.
« Nous avons eu une liaison. »
La salle sembla disparaître autour d’eux.
La comtesse de Villerain s’assit brusquement.
Le général baissa la tête.
Dauviller ferma les poings.
Paule resta immobile quelques secondes, puis recula jusqu’à heurter la table de cérémonie.
« Maman ? »
Huguette s’effondra avant de pouvoir répondre.
Guillaume fut le premier à la rattraper. Paule ne bougea pas pour aider sa mère. Elle regardait Julien, et dans ses yeux il n’y avait ni colère contre lui ni tendresse, seulement l’effort désespéré d’une jeune femme essayant de comprendre comment les mêmes personnes qu’elle aimait depuis toujours pouvaient soudain porter des noms différents.
Le médecin présent parmi les invités fut appelé. Huguette respirait. Elle avait simplement perdu connaissance. Le fonctionnaire, pâle et embarrassé, fit évacuer la salle avec une autorité qui arriva plusieurs minutes trop tard.
Les invités sortirent par petits groupes. Les murmures commencèrent avant même qu’ils aient atteint l’escalier. M. Tournays ne tenta pas de les arrêter. Pour la première fois de sa vie, l’opinion du monde lui importait moins que ce qui restait de sa famille.
Paule ramassa elle-même son bouquet tombé à terre.
Elle retira ensuite de ses cheveux la petite épingle de fleurs prévue pour la cérémonie et la posa près du registre qui n’avait pas été signé.
Julien la regarda.
« Paule… »
Elle leva la main.
« Pas maintenant. »
Il obéit.
Guillaume aurait voulu la suivre lorsqu’elle se dirigea vers la sortie. Il resta pourtant à sa place. Il savait qu’un homme qui l’aimait ne devait pas profiter de l’instant où l’autre venait de perdre presque tout ce qu’elle croyait vrai.
Dauviller s’approcha de Julien.
Le jeune homme le regarda venir sans bouger.
« Je ne vous demanderai rien aujourd’hui », dit Dauviller. « Pas même de me croire. »
Julien observa le visage cicatrisé de celui qui était son père.
« Vous m’avez cherché ? »
« Toute ma vie. »
« Alors vous avez eu de la chance. Moi, je viens seulement de me perdre. »
Il quitta la salle.
Le général de Villerain partit derrière lui.
Dauviller resta seul au milieu des chaises déplacées.
Françoise Mathieu s’approcha et posa la médaille dans sa main.
« Il faudra du temps », dit-elle.
Dauviller referma les doigts autour du petit morceau de métal.
« J’en ai déjà perdu vingt-six ans. »
Jean répondit doucement :
« Justement. N’en gâchez pas davantage en lui demandant de les réparer en une journée. »
Au fond de la salle, Lassard venait d’apparaître.
Personne ne l’avait vu entrer.
Il regarda Huguette inconsciente, la porte par laquelle Julien était parti, puis Géraud.
Son visage ne révéla qu’une contrariété minuscule.
Guillaume la vit.
Et pour la première fois depuis le début de l’affaire, il comprit que Lassard n’était peut-être pas seulement l’homme qui avait échoué à trouver la vérité.
Il pouvait être celui qui avait eu intérêt à ce qu’elle arrive toujours un peu trop tard.
END PART 9
PART 10 TITLE: Après l’effondrement du mariage, chacun réclame sa part de vérité, mais Lassard détient encore un secret capable de tout déplacer
L’hôtel Tournays n’avait jamais été aussi calme. Les voitures déposèrent les membres de la famille à quelques minutes d’intervalle, mais aucun domestique n’osa demander ce qu’il fallait faire des fleurs commandées pour la réception. Elles furent entassées dans l’office, blanches, fraîches, presque obscènes dans une maison où personne n’avait plus envie de célébrer quoi que ce soit.
Huguette fut conduite dans sa chambre. Lorsqu’elle reprit connaissance, le président était assis près de la fenêtre. Il n’avait pas retiré son habit de cérémonie. Il semblait seulement plus vieux.
« Paule ? »
« Dans sa chambre. »
« Julien ? »
« Parti avec le général. »
Elle ferma les yeux.
« Maurice ? »
Tournays eut un rire bref.
« Admirable. Vous vous réveillez au milieu des ruines et vous faites l’appel de vos fantômes. »
Huguette se redressa difficilement.
« Vous avez le droit de me haïr. »
« Je n’en sais rien encore. La haine exige une simplicité que vous m’avez refusée pendant vingt-six ans. »
Elle baissa la tête.
Le président poursuivit sans hausser la voix.
« Je savais qu’il y avait eu quelqu’un avant moi. Je n’étais pas assez naïf pour croire épouser une femme sans passé. Mais un enfant ? Puis une liaison avec cet enfant devenu homme sans que vous sachiez qui il était ? Et ensuite votre silence tandis qu’il demandait notre fille en mariage ? »
Huguette se couvrit le visage.
« J’ai compris trop tard. »
« Quand ? »
Elle ne répondit pas.
Tournays se leva.
« Voilà la seule question qui m’importe aujourd’hui. Quand avez-vous commencé à soupçonner que Julien pouvait être René ? »
« Après le retour de Dauviller. »
« Avant ou après avoir accepté de laisser le mariage avancer ? »
Ses lèvres tremblèrent.
« Avant. »
Il la regarda longtemps.
« Alors ce n’est plus votre honte passée que je juge. C’est votre lâcheté présente. »
Il quitta la pièce.
Huguette ne tenta pas de le retenir.
Paule, de son côté, avait demandé qu’on la laisse seule. Marceline avait retiré la robe prévue pour la cérémonie, puis s’était assise à côté du lit sans parler. Paule était restée près de la fenêtre, enveloppée dans une robe de chambre, les cheveux encore coiffés pour un mariage qui n’existait plus.
« Tu savais pour maman et Julien ? » demanda-t-elle soudain.
Marceline hésita.
« J’avais entendu une partie de leur dispute. »
Paule se retourna.
« Depuis combien de temps ? »
« Deux jours. »
« Et tu ne m’as rien dit. »
La douleur dans sa voix était plus forte que la colère.
Marceline baissa les yeux.
« J’allais vous le dire. Puis M. Guillaume est parti chercher le témoin. J’ai pensé que s’il revenait avec une preuve, tout serait différent. Si je vous avais raconté ce que j’avais entendu sans comprendre le reste, je vous aurais seulement blessée plus tôt. »
Paule s’assit.
« Tout le monde choisit pour moi le moment où j’ai le droit de souffrir. »
Marceline encaissa la phrase.
« Oui. Et c’était mal. »
Paule releva les yeux. Elle s’attendait peut-être à une justification. La simplicité de l’aveu désarma une partie de sa colère.
« Je l’aimais », murmura-t-elle.
« Je sais. »
« Il est mon frère. »
Marceline s’approcha.
Paule se mit enfin à pleurer.
Chez les Villerain, Julien refusa de monter dans sa chambre. Il resta dans le cabinet du général, debout devant la cheminée, comme un invité incapable de décider s’il devait partir.
« Je ne peux plus porter votre nom », dit-il.
Le général posa son verre.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il n’est pas le mien. »
« C’est celui que je vous ai donné. »
« Sur un mensonge. »
« Le mensonge était celui de votre mère. Mon affection ne l’était pas. »
Julien se retourna.
« Vous ne comprenez pas. Je ne sais même plus quel homme vous avez élevé. Celui qui voulait épouser sa sœur ? Celui qui avait partagé le lit de sa propre mère sans le savoir ? »
Le général traversa la pièce et lui saisit les épaules.
« Vous étiez un homme ignorant de la vérité. Il y a une différence entre commettre une faute et subir un piège. Ne portez pas la culpabilité de ceux qui ont organisé ce silence avant même votre naissance. »
Julien eut un sourire amer.
« Facile à dire lorsque votre propre peau ne vous dégoûte pas. »
« Alors empruntez un peu de la mienne jusqu’à ce que la vôtre vous appartienne de nouveau. »
Julien leva les yeux.
Le général avait les larmes aux paupières.
Ce fut la première fois depuis la mairie qu’il accepta d’être touché.
Dauviller attendit plusieurs heures avant de venir. Le général aurait pu le faire refuser. Il le reçut.
Les deux hommes se retrouvèrent face à face dans le même cabinet : l’un avait donné son sang à Julien, l’autre son nom, son enfance, sa discipline et sa tendresse.
« Je ne viens pas le reprendre », dit Dauviller.
Le général resta froid.
« Heureusement. Ce n’est pas un meuble. »
« Je veux seulement le connaître. »
« Alors laissez-le décider quand. »
Dauviller baissa la tête.
« Je vous dois quelque chose que je ne saurai jamais payer. »
« Vous ne me devez rien. C’est à lui que nous devons tous des excuses. »
Cette phrase établit entre eux une trêve.
Pendant ce temps, Guillaume retrouva Lassard dans son bureau. Le détective ne semblait pas surpris de le voir.
« Vous allez m’accuser d’avoir manqué Géraud de peu ? »
Guillaume ferma la porte.
« Non. Je vais vous demander depuis quand vous saviez qu’il existait. »
Lassard sourit.
« Depuis plusieurs semaines. »
« Et pourquoi ne pas l’avoir dit ? »
« Parce qu’un témoin âgé, alcoolisé par périodes et disparu depuis vingt ans n’est pas une preuve. »
« Vous aviez son adresse. »
« J’avais une adresse possible. »
Guillaume posa sur le bureau une lettre qu’il avait trouvée dans les affaires de Géraud. Elle portait l’écriture de Lassard et une date antérieure à sa première visite chez les Tournays.
« Vous lui aviez déjà écrit. »
Le sourire disparut.
« Vous fouillez beaucoup pour un militaire. »
« J’apprends auprès de vous. »
Lassard retira ses lunettes.
« Très bien. Oui, j’avais retrouvé sa trace. Il refusait de parler. Ensuite Dauviller est revenu, Tournays m’a engagé, la comtesse a commencé à payer certains frais. Je travaillais. »
« Vous entreteniez plusieurs versions parce que chacune avait un client. »
« Les gens riches paient pour des certitudes. Les certitudes sont rares. »
« Et les mensonges ? »
« Beaucoup plus rentables. »
La franchise était presque insultante.
Guillaume se pencha vers lui.
« Il reste mon origine. »
Lassard tapota un dossier.
« Justement. »
Guillaume ne bougea plus.
« Que savez-vous ? »
« Davantage que je ne savais sur Julien. Votre cas est moins romanesque. Peut-être trouverez-vous cela décevant. »
Il ouvrit le dossier.
Le premier enfant confié aux Mathieu venait d’une jeune ouvrière nommée Louise Delmas. Elle était morte quelques jours après l’accouchement. Le père n’avait jamais été reconnu légalement. Une lettre indiquait toutefois qu’il s’agissait probablement d’un sous-officier mort quelques mois plus tard en Afrique.
Guillaume fixa les papiers.
« Depuis quand avez-vous cela ? »
« Une semaine. »
« Et vous me laissiez croire que Dauviller pouvait être mon père. »
Lassard haussa les épaules.
« L’hypothèse restait possible tant que le dossier Delmas n’était pas complet. »
« Il l’était hier ? »
« Presque. »
Guillaume ressentit une colère froide.
« Vous avez regardé Dauviller croire qu’il m’avait retrouvé. Vous avez laissé Huguette s’accrocher à la même erreur. »
« Et aujourd’hui nous savons mieux. C’est ainsi que fonctionne une enquête. »
Guillaume referma le dossier.
« Non. Une enquête cherche la vérité. Vous, vous vendiez le délai. »
Il prit les documents.
Lassard posa une main dessus.
« Ils m’appartiennent. »
« Ils me concernent. »
« Vous n’avez pas payé. »
Une voix retentit derrière eux.
« Moi, j’ai payé. »
M. Tournays se tenait sur le seuil.
Il entra, accompagné d’un huissier de justice que Guillaume connaissait de vue.
Le président regarda Lassard avec un mépris parfaitement calme.
« Et je vais maintenant découvrir pour quoi. »
Lassard se leva.
« Monsieur le Président, je vous conseille de ne pas transformer une contrariété familiale en accusation professionnelle. »
« Ce n’est plus une affaire familiale. J’ai ici des reçus correspondant à trois paiements différents pour des investigations sur la même piste, facturées séparément à moi-même, à Dauviller et à Mme de Villerain. »
Pour la première fois, Lassard perdit sa maîtrise.
Le président prit le dossier des mains de Guillaume.
« Vous avez joué avec les filiations comme un croupier avec des cartes. Je ne sais pas encore si cela relève seulement de l’escroquerie ou de quelque chose de plus grave. Mais je vous promets que des gens compétents vont s’y intéresser. »
Lassard regarda Guillaume.
« Et vous croyez que cela changera votre naissance ? »
Guillaume répondit :
« Non. C’est justement ce que je viens de comprendre. »
Il prit la copie de l’acte concernant Louise Delmas.
« Je n’ai pas besoin d’un père prestigieux pour savoir qui m’a élevé. »
Le soir, il se rendit chez les Mathieu, logés provisoirement chez un parent à Paris. Françoise lut le nom de Louise Delmas et pleura pour cette jeune femme morte qu’elle n’avait jamais connue.
Guillaume s’agenouilla devant elle.
« Vous aviez peur que je cesse de vous appeler maman. »
Elle essuya ses joues.
« J’étais idiote. »
« Oui. »
Elle lui donna une petite tape sur la joue.
Il sourit pour la première fois depuis plusieurs jours.
Pourtant, lorsqu’il rentra, une autre vérité l’attendait.
Paule se tenait devant sa caserne.
Seule.
Elle avait le visage pâle mais calme.
« Je voudrais marcher », dit-elle. « Avec quelqu’un qui ne décidera pas à ma place de ce que je dois savoir. »
Guillaume prit son manteau.
Il la suivit.
Et, pour la première fois depuis qu’il avait cru pouvoir être son frère, il s’autorisa à regarder Paule sans détourner immédiatement les yeux.
END PART 10
PART 11 TITLE: Paule affronte enfin sa mère, Julien choisit entre deux pères, et Guillaume refuse de transformer une liberté nouvelle en victoire personnelle
Ils marchèrent longtemps avant que Paule ne parle. Paris était humide, traversé par le bruit des roues et des vendeurs du soir. Guillaume choisissait les rues les moins fréquentées afin de lui épargner les regards. Elle remarqua cette attention mais ne le remercia pas. Depuis la mairie, la gratitude lui semblait presque une dette supplémentaire.
« Vous saviez que je pouvais être votre sœur », dit-elle.
« Oui. »
« Et vous ne m’avez rien dit. »
Guillaume accepta le reproche.
« Je n’en étais pas certain. »
« Toujours la même raison. »
« Non. La même erreur. »
Elle ralentit.
Il poursuivit :
« Je pensais vous protéger jusqu’à ce que j’aie une preuve. En réalité, je protégeais aussi ma peur. Si Huguette était ma mère, je devais renoncer à certains sentiments sans jamais les avoir prononcés. Tant que je ne vous disais rien, je pouvais faire semblant que cela ne vous concernait pas. »
Paule s’arrêta sous un arbre dépouillé.
« Quels sentiments ? »
Guillaume regarda la rue devant lui.
Il aurait pu mentir. Après toutes les conséquences du silence, cela lui parut impossible.
« Je vous aime. »
Elle ferma les yeux.
Il ajouta immédiatement :
« Je ne vous demande rien. Pas aujourd’hui. Pas demain. Vous venez de perdre l’avenir que vous aviez choisi. Mon amour n’est pas un prix de consolation. »
Paule releva la tête.
« Depuis combien de temps ? »
« Assez pour avoir appris à me taire. »
« Et Marceline ? »
« Je lui ai laissé espérer quelque chose sans le vouloir. J’en ai honte. »
Paule recommença à marcher.
« Tout le monde aime quelqu’un qu’il ne devrait pas. C’est donc cela, notre famille. »
« Je ne suis pas votre famille. »
Elle le regarda.
« Plus maintenant, apparemment. »
Malgré elle, un sourire fragile passa sur son visage. Guillaume ne chercha pas à le prolonger. Il la raccompagna jusqu’au portail et repartit sans lui toucher la main.
Cette retenue compta davantage pour elle qu’une déclaration plus ardente.
Le lendemain, Paule demanda à voir sa mère.
Huguette était encore alitée, mais elle se redressa lorsque sa fille entra. Elle avait préparé plusieurs phrases. Elles disparurent toutes devant le visage de Paule.
« Je ne suis pas venue pour vous pardonner », dit la jeune femme. « Pas encore. »
Huguette acquiesça.
« Je comprends. »
« Je ne crois pas. »
Paule s’assit en face d’elle.
« Je veux tout savoir. Pas la version qui vous rend moins coupable. Pas celle qui protège papa. Tout. »
Huguette parla.
Elle raconta Dauviller, leur jeunesse, la grossesse cachée, l’enfant emporté presque aussitôt après sa naissance. Elle raconta comment on lui avait annoncé sa mort, comment elle avait épousé Tournays quelques années plus tard en ensevelissant cette partie de sa vie. Puis elle arriva à Julien.
Elle ne chercha pas d’excuse.
Julien était devenu proche de la maison. Huguette, malheureuse dans un mariage plus respectueux qu’heureux, avait cédé à une affection qu’elle avait d’abord considérée comme une vanité tardive. Julien lui-même, très jeune encore, s’était laissé entraîner avant de comprendre que cette relation n’avait pas d’avenir. Lorsqu’il était tombé amoureux de Paule, il avait rompu définitivement.
Paule écouta sans interrompre.
« Et vous avez voulu empêcher notre mariage parce que vous étiez jalouse ? »
Huguette baissa les yeux.
« Au début, oui. »
Ce mot fit plus de mal que si elle avait essayé de nier.
« Ensuite ? »
« Ensuite Dauviller est revenu. Lassard a parlé de l’enfant. J’ai pensé que Guillaume était René. Cela me rassurait. Puis j’ai vu Maurice regarder Julien. La comtesse a reconnu l’adoption. J’ai compris que quelque chose était possible. »
« Et vous ne m’avez toujours rien dit. »
« J’avais peur. »
Paule se leva.
« Vous aviez toujours peur. Quand vous étiez jeune, d’accord. Quand on vous a pris votre enfant, d’accord. Mais vingt-six ans plus tard, lorsque ma vie dépendait de votre courage, vous aviez encore peur. »
Huguette pleurait maintenant.
« Oui. »
Paule ouvrit la porte.
« Voilà au moins une réponse vraie. »
Elle s’arrêta avant de sortir.
« Je ne sais pas si je pourrai vous pardonner. Mais je ne veux plus que vous mentiez pour obtenir mon pardon. »
Huguette hocha la tête.
Cette conversation fut le commencement de sa chute réelle, parce qu’elle ne pouvait plus se réfugier derrière le rôle de victime de son propre passé.
Julien, lui, avait accepté de rencontrer Dauviller dans la maison des Villerain. Le général resta d’abord présent, puis voulut les laisser seuls.
Julien l’arrêta.
« Restez. »
Dauviller comprit immédiatement ce que signifiait cette demande. Il n’était pas encore le père auquel Julien pouvait parler sans témoin. Il l’accepta.
« Comment avez-vous rencontré ma mère ? » demanda Julien.
Dauviller répondit sans embellir leur histoire. Ils s’étaient aimés. Leur différence de condition et l’opposition de la famille d’Huguette avaient rendu le mariage presque impossible. Lorsqu’elle était tombée enceinte, Dauviller avait voulu fuir avec elle. On l’avait écarté. Plus tard, on lui avait annoncé la mort de l’enfant.
« Et vous avez cru cela pendant vingt-six ans ? »
« Non. J’ai essayé. C’est différent. »
Julien observa la cicatrice.
« Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »
« Une mauvaise décision dans un pays étranger. Plusieurs années après votre disparition. Cela n’a rien à voir avec vous. »
« Donc je n’ai pas à en porter la culpabilité non plus. »
Dauviller eut un sourire triste.
« Votre père vous a bien appris. »
Le général ne corrigea pas le mot.
Julien le remarqua.
Après un long silence, il demanda à Dauviller :
« Quel nom vouliez-vous me donner ? »
« René Maurice Dauviller. »
Julien répéta doucement « René », comme s’il essayait un vêtement appartenant à un mort.
Puis il secoua la tête.
« Je ne peux pas devenir René du jour au lendemain. »
« Je ne vous le demande pas. »
« Je suis Julien de Villerain. »
Dauviller acquiesça.
« Alors je connaîtrai Julien. »
Ce fut leur premier accord.
Quelques jours plus tard, l’affaire Lassard devint publique dans un cercle beaucoup plus restreint que le scandale du mariage, mais plus dangereux pour l’intéressé. Ses doubles facturations, plusieurs lettres retenues et la preuve qu’il avait volontairement retardé la rencontre avec Géraud furent remis à un magistrat. Lassard nia l’intention frauduleuse. Il parla de prudence professionnelle. Personne ne fut convaincu.
M. Tournays aurait pu utiliser son influence pour écraser l’homme. Il s’en abstint.
« La loi n’a pas besoin de ma vengeance », dit-il à Guillaume. « Elle a seulement besoin des faits. »
Guillaume approuva.
Le président le regarda alors plus attentivement.
« Ma fille vous estime beaucoup. »
Guillaume comprit le terrain.
« Monsieur… »
« Je ne vous demande pas vos intentions. Je vous demande de ne pas en avoir pour l’instant. »
Guillaume soutint son regard.
« Nous sommes d’accord. »
Tournays sembla surpris.
« Vous ne protestez pas ? »
« Paule n’a pas besoin d’un nouvel homme pour décider aussitôt de son avenir. »
Le président eut un léger sourire.
« Vous êtes parfois irritant de bon sens. »
Guillaume inclina la tête.
« C’est moins coûteux que l’absence de bon sens. »
Pour la première fois, Tournays rit franchement.
Marceline quitta temporairement l’hôtel quelques semaines plus tard. Paule avait tenté de la retenir.
« À cause de Guillaume ? »
« En partie. »
Marceline ne nia pas.
« J’ai passé trop d’années à attendre qu’une autre personne choisisse ma vie. Je crois que nous sommes plusieurs dans cette maison à devoir perdre cette habitude. »
Elle retourna chez une tante à Chartres, où elle envisageait d’aider à tenir un petit commerce. Paule l’embrassa longuement.
« Reviens me voir. »
« Comme amie ? »
« Comme celle que j’aurais dû traiter plus souvent comme une amie. »
Marceline sourit.
« Alors oui. »
Le départ d’Huguette fut plus silencieux.
Elle demanda à séjourner quelque temps dans une propriété familiale loin de Paris. M. Tournays ne l’en empêcha pas. Ils ne parlèrent pas de séparation définitive. Certains liens sont trop anciens pour être coupés dans la colère et trop abîmés pour être simplement renoués.
Avant de partir, Huguette demanda à voir Julien.
Il vint.
Ils restèrent face à face plusieurs minutes.
« Je ne vous demanderai pas de me pardonner », dit-elle.
« Je ne pourrais pas. »
Elle encaissa la réponse.
« Je veux seulement que vous sachiez que lorsque je vous ai connu comme Julien, je ne savais pas. Jamais. »
« Je le sais. »
« Cela ne change rien ? »
Il réfléchit.
« Cela change la culpabilité. Pas la douleur. »
Huguette pleura sans bruit.
Julien ajouta :
« Peut-être qu’un jour je pourrai vous voir comme celle qui m’a donné naissance. Pour l’instant, je ne sais pas qui vous êtes pour moi. »
« C’est juste. »
Elle le laissa partir.
Le soir de son départ, Huguette traversa le vestibule où, quelques semaines plus tôt, elle avait regardé Guillaume en espérant désespérément qu’il fût son fils.
Paule se tenait près de la porte.
Elles s’embrassèrent avec retenue.
« Écris-moi », dit Huguette.
Paule répondit après une hésitation :
« Quand j’aurai quelque chose de vrai à écrire. »
La voiture emporta Madame Tournays.
Guillaume, qui observait de loin, s’approcha seulement lorsqu’elle eut disparu.
Paule regarda la rue vide.
« Je croyais que la vérité réglerait tout. »
« Elle ne répare pas. Elle indique seulement ce qui est cassé. »
« Et après ? »
Guillaume réfléchit.
« Après, on choisit ce qui mérite d’être reconstruit. »
Paule tourna les yeux vers lui.
Cette fois, elle ne détourna pas les siens.
END PART 11
PART 12 TITLE: Quand les secrets cessent enfin de gouverner leurs vies, chacun doit choisir ce qu’il garde du passé et ce qu’il laisse mourir
L’hiver passa sans miracle. Rien ne fut soudainement pardonné. Rien ne redevint simple. C’était peut-être la première chose honnête qui arrivait à cette famille depuis longtemps. Ceux qui avaient attendu de la vérité une délivrance immédiate découvrirent qu’elle ressemblait davantage à une opération douloureuse : elle retirait ce qui empoisonnait, mais la guérison appartenait aux mois suivants.
Paule quitta Paris pendant plusieurs semaines. Elle séjourna chez des parents éloignés, puis chez Marceline à Chartres. Elle avait besoin d’endroits où personne ne connaissait chaque détail de l’affaire de la mairie. Dans les rues plus tranquilles, elle apprit peu à peu à penser à Julien sans imaginer d’abord la cérémonie interrompue.
Elle lui écrivit une seule fois.
La lettre était courte.
« Je ne regrette pas de vous avoir aimé. Je regrette seulement que tant de mensonges aient entouré quelque chose qui, pour nous, était vrai. Je ne sais pas encore comment vous appeler autrement que Julien. Peut-être est-ce suffisant. »
Il répondit deux jours plus tard.
« Julien suffira toujours. »
Ils ne cherchèrent pas à reconstruire leur amour sous une autre forme. Certaines transformations demandent trop de violence. Ils acceptèrent une distance respectueuse, presque fraternelle seulement dans le sens légal du terme, longtemps avant qu’elle devienne émotionnellement possible.
Julien continua de vivre chez les Villerain. Le général ne changea rien à son testament ni à son attitude. Lorsque des proches bien intentionnés lui suggérèrent que certaines dispositions pourraient désormais paraître « irrégulières », il les chassa presque de son cabinet.
« J’ai élevé un fils, pas rédigé une hypothèse. »
La comtesse, libérée du mensonge et écrasée par la honte de l’avoir gardé si longtemps, devint plus calme. Julien mit des mois à lui pardonner. Il finit par comprendre que l’amour qu’elle lui avait donné n’était pas faux parce que l’histoire de son arrivée l’était.
Dauviller entra progressivement dans sa vie.
Au début, ils se voyaient une heure. Puis deux. Ils parlaient rarement du passé. Dauviller apprit ce que Julien lisait, comment il montait à cheval, quelles plaisanteries le faisaient rire. Julien apprit que son père biologique détestait le céleri, chantait faux et conservait depuis vingt-six ans une minuscule paire de chaussons jamais portée.
Un jour, Julien l’appela « mon père » sans y penser.
Dauviller ne répondit pas pendant plusieurs secondes.
Puis il demanda simplement :
« Du café ? »
Julien comprit la délicatesse de cette banalité et en fut plus ému qu’il ne l’aurait été d’une étreinte.
Avec Huguette, les choses furent différentes.
Elle resta loin de Paris presque un an. Ses premières lettres à Paule étaient longues, justificatives, remplies de souvenirs qu’elle utilisait encore pour expliquer ses fautes. Paule répondit peu. Puis, peu à peu, Huguette changea de ton. Elle cessa de demander qu’on la comprenne. Elle raconta seulement ses journées, ses lectures, le jardin, les visites rares.
Une lettre destinée à Julien resta plusieurs semaines sans réponse.
Lorsqu’il répondit enfin, il écrivit :
« Je ne peux pas encore vous appeler mère. Mais je ne veux pas non plus passer ma vie à vous appeler par le nom de ce que nous avons fait sans savoir. Nous devons trouver autre chose. »
Huguette conserva cette lettre avec la médaille de René que Dauviller lui avait permis de tenir une seule fois.
M. Tournays lui rendit visite plusieurs mois après son départ.
Personne ne sut ce qu’ils se dirent.
Lorsqu’il revint à Paris, Paule lui demanda seulement :
« Est-ce que maman reviendra ? »
Le président réfléchit.
« Pas maintenant. Peut-être un jour. »
« Vous lui pardonnez ? »
« Certaines choses, oui. D’autres, pas encore. Le mariage n’est pas un tribunal qui doit rendre un verdict unique. »
Paule sourit.
« Voilà une phrase très peu présidentielle, papa. »
« J’essaie de me corriger. »
Lassard, lui, ne bénéficia pas de cette patience familiale. L’enquête établit qu’il avait retenu des correspondances, facturé plusieurs fois les mêmes recherches et entretenu des hypothèses qu’il savait devenues improbables. Il échappa aux accusations les plus graves faute de preuve sur certaines intentions, mais sa réputation professionnelle fut ruinée.
La dernière fois que Guillaume le croisa, Lassard eut encore assez d’orgueil pour sourire.
« Alors, monsieur Mathieu, vous êtes satisfait ? Vous savez enfin qui vous êtes. »
Guillaume répondit :
« Oui. »
« Fils de Louise Delmas, d’un père probablement mort sans vous connaître. Rien de très brillant. »
Guillaume le regarda calmement.
« Vous faites toujours la même erreur. »
« Laquelle ? »
« Croire que l’origine donne la valeur. »
Il le laissa là.
Guillaume était allé déposer quelques fleurs sur la tombe de Louise Delmas après l’avoir retrouvée dans un petit cimetière. Il ne ressentit pas l’émotion violente qu’il avait imaginée. Il resta simplement devant le nom de cette femme morte jeune et lui parla intérieurement comme on parle à quelqu’un auquel on doit la vie mais pas les souvenirs.
Puis il rentra à Lèves.
Françoise l’attendait avec une soupe trop chaude. Jean lui demanda de réparer une charnière avant même qu’il eût posé son sac.
Guillaume sourit.
Il avait trouvé son origine.
Sa famille, elle, n’avait jamais été perdue.
Marceline construisit également une vie qui n’attendait plus Guillaume. Le commerce de sa tante prospéra assez pour qu’elle devienne son associée. Elle revenait parfois à Paris et retrouvait Paule avec une liberté nouvelle. Leur relation n’était plus celle d’une demoiselle et de sa femme de chambre.
Un après-midi, Guillaume la rencontra chez les Tournays.
« Vous avez l’air heureuse », lui dit-il.
« J’ai découvert une chose extraordinaire : on peut l’être sans que quelqu’un vienne vous chercher. »
Il sourit.
« Je méritais cela. »
« Un peu. »
Ils se quittèrent avec une affection débarrassée de l’attente.
Paule et Guillaume, eux, mirent davantage de temps.
Il ne renouvela pas sa déclaration. Pendant presque une année, il fut présent sans insister. Il l’accompagna parfois à des concerts, parla avec son père, apporta à Françoise les nouvelles de Paris et à Paule celles de Lèves. Il ne transforma jamais sa patience en monnaie qu’elle aurait dû rembourser par de l’amour.
C’est Paule qui finit par rompre cet équilibre.
Un soir de printemps, ils marchaient dans le même jardin d’hiver où elle lui avait autrefois annoncé qu’elle voulait fuir avec Julien. Les plantes avaient été renouvelées après l’hiver. Une odeur humide de terre montait des pots.
« Vous vous souvenez de ce que vous m’avez dit après le départ de maman ? »
Guillaume réfléchit.
« Je dis beaucoup de choses raisonnables. C’est un défaut. »
Elle sourit.
« Vous avez dit qu’après la vérité, on choisissait ce qui mérite d’être reconstruit. »
« Oui. »
« J’ai choisi. »
Il cessa de marcher.
Paule le regarda avec une tranquillité qu’il ne lui avait jamais connue autrefois.
« Je ne veux pas retrouver la jeune femme que j’étais avant la mairie. Elle croyait que choisir quelqu’un signifiait s’accrocher à lui contre tout le monde. Maintenant je crois qu’un choix peut aussi être calme. »
Guillaume ne parla pas.
« Je vous aime », dit-elle.
Il inspira lentement.
« Êtes-vous sûre que ce n’est pas de la gratitude ? »
Elle leva les yeux au ciel.
« Vous trouvez toujours une manière particulièrement agaçante de recevoir une bonne nouvelle. »
Il rit.
« Je devais demander. »
« Vous avez demandé. La réponse est non. Ce n’est pas de la gratitude. Ce n’est pas non plus parce que vous m’avez sauvée de la voiture, ni parce que vous avez interrompu mon mariage, ni parce que papa vous apprécie. C’est parce que, pendant toute l’année où vous auriez pu essayer de me convaincre, vous m’avez laissée redevenir quelqu’un capable de choisir. »
Cette fois, Guillaume prit sa main.
« Alors je vais essayer de ne pas gâcher votre choix. »
« Commencez par m’embrasser avant que je change d’avis. »
Il obéit.
Leur mariage eut lieu plusieurs mois plus tard.
Paule refusa une grande réception. Elle ne voulait ni foule mondaine ni spectacle. Jean et Françoise furent placés au premier rang. Le général de Villerain vint avec la comtesse. Dauviller se tenait près de Julien. Marceline arriva de Chartres dans une robe qu’elle avait choisie elle-même et se moqua de Guillaume avant la cérémonie pour l’empêcher de devenir trop solennel.
Huguette revint également.
Elle entra discrètement au bras de M. Tournays.
Paule l’aperçut.
Pendant quelques secondes, les deux femmes restèrent immobiles.
Puis Paule alla vers elle.
Elle ne lui donna pas l’absolution d’une phrase. Huguette ne la demanda pas. Elles s’embrassèrent seulement.
Julien se trouvait à quelques pas.
Huguette le regarda.
Il hésita, puis s’approcha.
« Madame », commença-t-il.
Elle pâlit légèrement.
Julien reprit :
« Huguette. »
Ce n’était pas encore « mère ».
Mais ce n’était plus le silence.
Elle inclina la tête, les yeux pleins de larmes.
Dauviller posa une main sur l’épaule de son fils. Cette fois, Julien ne se raidit pas.
Lorsque la cérémonie commença, Guillaume regarda Paule. Il pensa à la première fois où il l’avait vue dans le jardin d’hiver, promise à un autre, inaccessible par sa position puis, pendant quelques jours terribles, peut-être par le sang lui-même.
Tout ce qui les avait séparés n’avait pas disparu.
Cela avait simplement cessé de décider pour eux.
Après la cérémonie, tandis que les invités sortaient dans la lumière claire de l’après-midi, Jean Mathieu se plaça près de Guillaume.
« Alors, mon garçon ? Tu sais enfin qui tu es ? »
Guillaume regarda Paule rire avec Françoise. Plus loin, Julien parlait à ses deux pères. Huguette et M. Tournays marchaient côte à côte sans prétendre que le passé n’existait pas. Marceline discutait vivement avec la comtesse.
Guillaume sourit.
« Oui. »
Jean attendit la suite.
« Je suis votre fils. »
Le vieil homme renifla comme si cette réponse allait de soi.
« Il t’a fallu beaucoup de monde pour découvrir ça. »
Guillaume éclata de rire.
Paule se retourna et lui tendit la main.
Il alla la rejoindre.
Derrière eux demeuraient les mensonges, les erreurs, les passions mal comprises et les secrets transmis d’une génération à l’autre. Ils ne seraient jamais effacés.
Mais ils avaient enfin cessé d’être un héritage obligatoire.
Et cette fois, lorsque Paule prononça le mot qui l’unissait à l’homme qu’elle avait choisi, personne n’eut besoin d’ouvrir une porte pour l’arrêter.
END PART 12