{"id":65,"date":"2026-10-06T09:10:09","date_gmt":"2026-10-06T09:10:09","guid":{"rendered":"https:\/\/lasteststory.com\/?p=65"},"modified":"2026-10-06T09:10:09","modified_gmt":"2026-10-06T09:10:09","slug":"trois-noms-taches-de-sang","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lasteststory.com\/?p=65","title":{"rendered":"Trois noms, taches de sang"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-66\" src=\"https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Terrified-Witness-Moonlit-Escape-300x169.png\" alt=\"\" width=\"1250\" height=\"704\" srcset=\"https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Terrified-Witness-Moonlit-Escape-300x169.png 300w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Terrified-Witness-Moonlit-Escape-1024x576.png 1024w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Terrified-Witness-Moonlit-Escape-768x432.png 768w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Terrified-Witness-Moonlit-Escape-1536x864.png 1536w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Terrified-Witness-Moonlit-Escape.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 1250px) 100vw, 1250px\" \/><\/p>\n<p>PART 1 TITLE: Dans la chambre encore chaude, un coup de fusil d\u00e9truit une nuit ordinaire et laisse Edwige avec une version impossible \u00e0 prouver<\/p>\n<p>Le sang \u00e9tait encore ti\u00e8de lorsqu\u2019Edwige comprit que Richard ne bougerait plus. Quelques secondes auparavant, elle dormait contre lui dans leur chambre du mas de la Gasqui. \u00c0 pr\u00e9sent, elle \u00e9tait plaqu\u00e9e contre le matelas, incapable de savoir si l\u2019homme dont elle avait entendu la voix se trouvait toujours \u00e0 deux m\u00e8tres d\u2019elle. L\u2019odeur \u00e2cre de la poudre emplissait la pi\u00e8ce. Quelque chose de chaud coulait le long de son dos.<\/p>\n<p>Elle ne cria pas tout de suite. Son corps avait r\u00e9agi avant sa pens\u00e9e. Ses jambes s\u2019\u00e9taient repli\u00e9es, ses \u00e9paules contract\u00e9es, et son souffle ne franchissait presque plus ses l\u00e8vres. Dans l\u2019obscurit\u00e9, elle distingua la masse immobile de son mari. Le tir avait \u00e9t\u00e9 si proche que son oreille droite semblait bouch\u00e9e. Pourtant, au milieu du sifflement qui lui traversait le cr\u00e2ne, elle avait per\u00e7u une voix masculine pr\u00e9cipit\u00e9e, puis des pas.<\/p>\n<p>La voix n\u2019avait pas ressembl\u00e9 \u00e0 celle de Richard.<\/p>\n<p>Edwige se laissa glisser au pied du lit. Elle \u00e9tait nue. Ses genoux heurt\u00e8rent le sol, mais elle ne sentit presque pas la douleur. Sa premi\u00e8re impulsion fut de se cacher. La seconde fut de chercher un t\u00e9l\u00e9phone. Elle avan\u00e7a \u00e0 t\u00e2tons en retenant son souffle, persuad\u00e9e qu\u2019une silhouette pouvait surgir de la porte ou du couloir.<\/p>\n<p>Quelques heures plus t\u00f4t, rien ne semblait annoncer cette sc\u00e8ne. Richard Alessandri avait quarante-deux ans et dirigeait avec Edwige l\u2019Intermarch\u00e9 de Pernes-les-Fontaines. Le magasin exigeait leurs journ\u00e9es, leurs soir\u00e9es et souvent leurs week-ends. Cette semaine-l\u00e0 avait \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement bonne. La f\u00eate organis\u00e9e autour du melon avait attir\u00e9 du monde, les caisses avaient tourn\u00e9 sans interruption et Richard parlait d\u00e9j\u00e0 des prochains investissements.<\/p>\n<p>Il aimait les projets qui donnaient l\u2019impression que tout allait toujours grandir : le magasin, les chiffres, la propri\u00e9t\u00e9, la r\u00e9putation. Il poss\u00e9dait un temp\u00e9rament autoritaire, parfois brusque, mais il pouvait aussi passer une heure \u00e0 expliquer un probl\u00e8me \u00e0 un employ\u00e9 ou rentrer chez lui satisfait simplement parce qu\u2019une journ\u00e9e difficile s\u2019\u00e9tait bien termin\u00e9e.<\/p>\n<p>Edwige connaissait toutes ses variations d\u2019humeur. Leur couple n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 silencieux. Ils pouvaient s\u2019opposer avec une violence verbale impressionnante, puis reprendre une discussion presque normalement une heure plus tard. Leur entourage en avait parfois \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin. Eux consid\u00e9raient ces disputes comme une fa\u00e7on d\u00e9sordonn\u00e9e de vivre ensemble depuis des ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce dimanche 16 juillet 2000, le mas avait retrouv\u00e9 son calme apr\u00e8s un week-end anim\u00e9. Brice, leur plus jeune fils, avait pass\u00e9 une partie de la journ\u00e9e avec son p\u00e8re. Yohann, le fils qu\u2019Edwige avait eu avant sa vie avec Richard, devait rentrer en soir\u00e9e d\u2019un week-end pass\u00e9 avec des amis.<\/p>\n<p>Son retour avait provoqu\u00e9 des remarques. Richard lui reprochait certaines habitudes, son manque de discipline, ses sorties. Yohann, dix-sept ans et demi, n\u2019acceptait plus aussi facilement les le\u00e7ons de son beau-p\u00e8re. Les voix \u00e9taient mont\u00e9es. Rien que la famille n\u2019e\u00fbt d\u00e9j\u00e0 entendu auparavant, mais suffisamment pour que chacun se replie ensuite de son c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>Plus tard, la maison s\u2019\u00e9tait assombrie. La chaleur de juillet restait emprisonn\u00e9e dans les murs. Richard et Edwige avaient regard\u00e9 la t\u00e9l\u00e9vision avant de monter se coucher. Ils avaient verrouill\u00e9, selon elle, les acc\u00e8s qu\u2019ils verrouillaient habituellement. Une fen\u00eatre coulissante du coin cuisine fermait mal, d\u00e9tail connu de tous ceux qui vivaient l\u00e0, mais Edwige ne lui accordait alors aucune importance particuli\u00e8re.<\/p>\n<p>Elle et Richard avaient rejoint leur chambre vers la fin de la soir\u00e9e. Leur dispute avec Yohann n\u2019avait pas d\u00e9truit leur humeur. Ils avaient parl\u00e9 \u00e0 voix basse, s\u2019\u00e9taient rapproch\u00e9s et avaient eu une relation sexuelle avant de s\u2019endormir. Richard s\u2019\u00e9tait install\u00e9 contre sa femme.<\/p>\n<p>Puis \u00e9tait venu le fracas.<\/p>\n<p>Edwige ne sut jamais d\u00e9terminer exactement ce qui l\u2019avait r\u00e9veill\u00e9e en premier : un bruit dans la chambre, un mouvement brutal ou la d\u00e9tonation elle-m\u00eame. Son souvenir resterait toujours compos\u00e9 d\u2019images s\u00e9par\u00e9es. L\u2019\u00e9clair. La poudre. Le poids de Richard. Une voix paniqu\u00e9e qui semblait annoncer qu\u2019une catastrophe venait de se produire. Des gens qui s\u2019enfuyaient.<\/p>\n<p>Dans la salle de bains, elle tenta d\u2019appeler les secours. Ses doigts glissaient. Elle avait du sang sur la peau, dans les cheveux, sur les bras. Elle parlait trop vite, pleurait, r\u00e9p\u00e9tait que des personnes \u00e9taient entr\u00e9es dans la maison et que son mari venait d\u2019\u00eatre atteint. L\u2019op\u00e9rateur devait lui faire reprendre l\u2019adresse.<\/p>\n<p>Yohann apparut dans le couloir, le visage d\u00e9compos\u00e9. Lui aussi avait entendu le coup de feu. Il comprit rapidement que sa m\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas en \u00e9tat de donner des indications pr\u00e9cises et prit le relais pour expliquer o\u00f9 se trouvait le mas. Edwige voulait retourner dans la chambre, puis refusait d\u2019en approcher. Elle r\u00e9p\u00e9tait que Richard \u00e9tait l\u00e0, qu\u2019il fallait venir.<\/p>\n<p>Brice surgit \u00e0 son tour. L\u2019enfant paraissait perdu, encore englu\u00e9 dans le sommeil. Les adultes auraient plus tard discut\u00e9 pendant des heures de ce qu\u2019il avait entendu ou n\u2019avait pas entendu, de l\u2019endroit exact o\u00f9 il se trouvait, de la fa\u00e7on dont il \u00e9tait sorti de sa chambre. \u00c0 cet instant, personne ne songeait \u00e0 transformer ses mouvements en preuve.<\/p>\n<p>Les premiers secours arriv\u00e8rent rapidement. Le mas se dressait dans la campagne sombre, entour\u00e9 d\u2019un jardin et d\u2019une piscine. Les phares balay\u00e8rent les murs tandis que des hommes entraient en appelant les occupants. Yohann leur indiqua l\u2019\u00e9tage.<\/p>\n<p>Un secouriste trouva Edwige dans la salle de bains, \u00e0 moiti\u00e9 nue, couverte du sang de Richard et incapable de rester immobile. On tenta de la calmer. On lui proposa de se rincer et de s\u2019habiller. Elle demandait ce qui se passait dans la chambre, tout en semblant d\u00e9j\u00e0 conna\u00eetre la r\u00e9ponse qu\u2019elle refusait d\u2019entendre.<\/p>\n<p>Le m\u00e9decin n\u2019eut besoin que de quelques instants. Richard avait re\u00e7u une d\u00e9charge de fusil de chasse \u00e0 tr\u00e8s courte distance. Une partie des projectiles avait frapp\u00e9 son \u00e9paule et son visage. Les l\u00e9sions ne laissaient aucune possibilit\u00e9 de survie. Il \u00e9tait probablement mort imm\u00e9diatement.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019on annon\u00e7a le d\u00e9c\u00e8s, Edwige se plia comme si on venait de lui retirer les jambes. Ses cris travers\u00e8rent l\u2019\u00e9tage. Elle demanda Brice. Elle demanda Yohann. Puis elle demanda encore Richard, dans une phrase incoh\u00e9rente, avant de se remettre \u00e0 pleurer.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, la maison se remplissait. Pompiers, m\u00e9decin, premiers gendarmes, proches appel\u00e9s dans la confusion : les mouvements se multipliaient autour d\u2019une sc\u00e8ne qui aurait d\u00fb rester presque intacte. Des chaussures entraient, montaient l\u2019escalier, repartaient. Des portes \u00e9taient ouvertes. Des objets \u00e9taient touch\u00e9s sans que personne mesure encore les cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>Les techniciens charg\u00e9s des constatations n\u2019arriv\u00e8rent que plus tard. Ils d\u00e9couvrirent une maison \u00e9tonnamment ordonn\u00e9e. Aucun meuble renvers\u00e9. Aucun tiroir vid\u00e9. Rien qui ressembl\u00e2t \u00e0 une fouille pr\u00e9cipit\u00e9e. Les objets de valeur \u00e9taient toujours l\u00e0.<\/p>\n<p>Cette absence ne d\u00e9truisait pas l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une intrusion. Un braquage pouvait avoir \u00e9t\u00e9 interrompu avant m\u00eame de commencer. Richard dirigeait un supermarch\u00e9 florissant. Des individus pouvaient \u00eatre venus pour de l\u2019argent, pour la recette du magasin, pour obtenir une cl\u00e9 ou forcer le couple \u00e0 les accompagner.<\/p>\n<p>Une autre d\u00e9couverte paraissait d\u2019ailleurs aller dans ce sens. Dans le jardin, pr\u00e8s d\u2019une haie bordant la piscine, les techniciens remarqu\u00e8rent des empreintes de semelles qui ne correspondaient pas imm\u00e9diatement aux chaussures connues de la famille.<\/p>\n<p>Et \u00e0 proximit\u00e9, sur le sol, se trouvaient deux m\u00e9gots de cigarettes.<\/p>\n<p>Edwige ne fumait pas ces cigarettes. Richard non plus.<\/p>\n<p>Dans la chambre, le sang avait \u00e9clabouss\u00e9 les draps, le mur et certaines surfaces en hauteur. Dans la salle de bains, d\u2019autres traces rouges marquaient des serviettes et le sol. Un fusil avait \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 \u00e0 quelques centim\u00e8tres de Richard, mais aucune arme correspondant au tir ne se trouvait dans la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Le tireur \u00e9tait donc reparti avec elle.<\/p>\n<p>Pour Edwige, cela confirmait l\u2019\u00e9vidence : quelqu\u2019un \u00e9tait entr\u00e9, avait tir\u00e9 accidentellement ou dans la panique, puis s\u2019\u00e9tait enfui.<\/p>\n<p>Pour les enqu\u00eateurs, ce n\u2019\u00e9tait encore qu\u2019une possibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Au rez-de-chauss\u00e9e, l\u2019un d\u2019eux s\u2019arr\u00eata devant la fen\u00eatre coulissante de la cuisine. Elle pouvait constituer un passage. \u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur, des jardini\u00e8res qui auraient normalement g\u00ean\u00e9 l\u2019acc\u00e8s avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9es.<\/p>\n<p>L\u2019homme dirigea sa lampe vers le plan de travail.<\/p>\n<p>Puis vers le sol.<\/p>\n<p>Puis vers l\u2019escalier.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019il voyait ne racontait pas une histoire simple.<\/p>\n<p>END PART 1<\/p>\n<p>PART 2 TITLE: Une fen\u00eatre ouverte, des feuilles sur l\u2019escalier et deux m\u00e9gots oubli\u00e9s transforment la maison familiale en pi\u00e8ge pour toutes les versions<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019aube, le mas ne ressemblait plus \u00e0 une maison. Chaque d\u00e9tail y devenait une question. Une tasse pos\u00e9e pr\u00e8s de l\u2019\u00e9vier cessait d\u2019\u00eatre une tasse. Une poign\u00e9e tomb\u00e9e au sol devenait une trajectoire possible. Une fen\u00eatre mal ferm\u00e9e devenait une porte d\u2019entr\u00e9e pour des tueurs ou l\u2019accessoire d\u2019une mise en sc\u00e8ne. M\u00eame une feuille coll\u00e9e \u00e0 une marche pouvait d\u00e9placer le poids du soup\u00e7on.<\/p>\n<p>Les techniciens commenc\u00e8rent par l\u2019ext\u00e9rieur. La pelouse avait \u00e9t\u00e9 tondue le jour m\u00eame du drame et une partie du jardin avait \u00e9t\u00e9 arros\u00e9e jusque dans la soir\u00e9e. Cela compliquait la lecture des traces. Certaines empreintes de chaussures \u00e9taient visibles pr\u00e8s de la haie, mais elles ne formaient pas un chemin continu jusqu\u2019\u00e0 la maison.<\/p>\n<p>Les deux m\u00e9gots furent ramass\u00e9s avec davantage d\u2019attention. Ils paraissaient r\u00e9cents. Leur pr\u00e9sence pouvait \u00eatre banale : un visiteur, un employ\u00e9, un ami. Pourtant, si personne dans la famille ne reconnaissait leur origine, ils pouvaient aussi signifier qu\u2019un homme s\u2019\u00e9tait tenu l\u00e0, cach\u00e9 derri\u00e8re la v\u00e9g\u00e9tation, avant le meurtre.<\/p>\n<p>Les enqu\u00eateurs pass\u00e8rent ensuite \u00e0 la fen\u00eatre de la cuisine. L\u2019un des panneaux coulissants fermait imparfaitement. Il \u00e9tait possible de l\u2019ouvrir sans provoquer les d\u00e9g\u00e2ts que laisserait une effraction classique. Les jardini\u00e8res habituellement install\u00e9es devant avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9es plus loin.<\/p>\n<p>Edwige affirma que les pots \u00e9taient encore \u00e0 leur place avant la nuit.<\/p>\n<p>Cette pr\u00e9cision int\u00e9ressa imm\u00e9diatement les gendarmes. Si elle disait vrai, quelqu\u2019un les avait d\u00e9plac\u00e9s pour faciliter son passage. Mais un intrus entrant par l\u00e0 aurait d\u00fb prendre appui sur le plan de travail int\u00e9rieur. Les premi\u00e8res constatations ne montr\u00e8rent pas les marques franches auxquelles certains enqu\u00eateurs s\u2019attendaient.<\/p>\n<p>Ils trouv\u00e8rent surtout des traces li\u00e9es \u00e0 la vie quotidienne de la maison, dont celles du chat.<\/p>\n<p>Cette absence apparente devint rapidement un probl\u00e8me. Comment plusieurs hommes auraient-ils travers\u00e9 une fen\u00eatre, saut\u00e9 sur un plan de travail, march\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019escalier, mont\u00e9 au premier \u00e9tage, p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans la chambre, puis fui apr\u00e8s un coup de feu sans laisser un parcours beaucoup plus \u00e9vident ?<\/p>\n<p>L\u2019escalier compliquait encore le tableau. Sur plusieurs marches, les techniciens observ\u00e8rent de la terre, de petits d\u00e9bris v\u00e9g\u00e9taux, une feuille et un fragment de fleur. Des \u00e9l\u00e9ments compatibles avec des chaussures venant du jardin.<\/p>\n<p>Mais ils \u00e9taient \u00e9trangement concentr\u00e9s.<\/p>\n<p>Si des inconnus avaient march\u00e9 depuis l\u2019ext\u00e9rieur, pourquoi le sol situ\u00e9 entre leur point d\u2019entr\u00e9e suppos\u00e9 et l\u2019escalier ne racontait-il pas plus clairement le m\u00eame passage ?<\/p>\n<p>Une r\u00e9ponse existait : trop de personnes avaient d\u00e9j\u00e0 circul\u00e9 dans la maison. Les secours et les premiers intervenants avaient contamin\u00e9 certaines zones. Il devenait impossible de savoir avec certitude ce qui appartenait aux agresseurs, \u00e0 la famille ou \u00e0 ceux qui \u00e9taient venus apr\u00e8s le drame.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 cette limite, un soup\u00e7on naquit. Les traces v\u00e9g\u00e9tales pouvaient-elles avoir \u00e9t\u00e9 plac\u00e9es l\u00e0 volontairement ?<\/p>\n<p>La question \u00e9tait dangereuse. D\u00e8s qu\u2019elle \u00e9tait pos\u00e9e, presque tout pouvait \u00eatre relu. Les jardini\u00e8res d\u00e9plac\u00e9es. La fen\u00eatre ouverte. Les traces dans l\u2019escalier. Une sc\u00e8ne construite pour faire croire \u00e0 une intrusion n\u2019exigeait que quelques minutes et beaucoup de sang-froid.<\/p>\n<p>Mais qui aurait eu ce sang-froid apr\u00e8s avoir tu\u00e9 Richard ?<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9tage, les constatations continuaient. La poign\u00e9e d\u2019une porte se trouvait anormalement loin de son emplacement. Des serviettes \u00e9taient tach\u00e9es. Le corps avait peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9plac\u00e9, bien que les diff\u00e9rentes interventions avant l\u2019arriv\u00e9e des sp\u00e9cialistes rendaient l\u00e0 encore les conclusions fragiles.<\/p>\n<p>Sur le lit, la violence du tir ne faisait aucun doute. L\u2019arme \u00e9tait un fusil de chasse de calibre 12, tir\u00e9 \u00e0 tr\u00e8s courte distance. Richard avait \u00e9t\u00e9 surpris dans une position o\u00f9 il ne semblait pas s\u2019\u00eatre d\u00e9fendu.<\/p>\n<p>Cela pouvait correspondre au r\u00e9cit d\u2019Edwige : des hommes avaient p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans la chambre pendant leur sommeil.<\/p>\n<p>Cela pouvait tout autant correspondre \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se inverse : Richard connaissait son tireur et n\u2019avait eu aucune raison de r\u00e9agir avant que l\u2019arme soit lev\u00e9e.<\/p>\n<p>Les gendarmes examin\u00e8rent les armes que poss\u00e9dait officiellement Richard. Aucune ne correspondait de mani\u00e8re satisfaisante \u00e0 celle recherch\u00e9e. Il avait bien des armes \u00e0 feu, mais le fusil responsable du meurtre n\u2019\u00e9tait pas retrouv\u00e9.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9tail constituait une difficult\u00e9 majeure pour ceux qui commen\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 regarder Edwige autrement. Si elle avait tir\u00e9 au cours d\u2019une dispute impr\u00e9vue, il fallait que l\u2019arme se soit trouv\u00e9e sur place. Or personne ne pouvait simplement la montrer.<\/p>\n<p>La propri\u00e9t\u00e9 fut fouill\u00e9e. Les d\u00e9pendances, les haies, les endroits o\u00f9 l\u2019on pouvait cacher rapidement un objet encombrant attir\u00e8rent l\u2019attention. Plus tard, les recherches s\u2019\u00e9tendraient encore, jusqu\u2019aux zones les moins accueillantes de la maison.<\/p>\n<p>Rien.<\/p>\n<p>Edwige fut entendue une premi\u00e8re fois alors qu\u2019elle \u00e9tait encore sous le choc. Elle raconta une soir\u00e9e familiale ordinaire malgr\u00e9 quelques tensions. Elle parla du coucher, du bruit qui l\u2019avait r\u00e9veill\u00e9e, de la d\u00e9tonation, d\u2019une voix d\u2019homme pressant d\u2019autres personnes de partir.<\/p>\n<p>Le pluriel comptait.<\/p>\n<p>Si elle avait bien entendu un homme s\u2019adresser \u00e0 plusieurs complices, il ne fallait pas chercher un intrus isol\u00e9 mais un groupe.<\/p>\n<p>Les enqu\u00eateurs lui firent r\u00e9p\u00e9ter la sc\u00e8ne. Avait-elle vu un visage ? Non. Une silhouette ? Pas clairement. Combien de voix ? Elle n\u2019en \u00e9tait certaine que pour une. Comment savait-elle qu\u2019ils \u00e9taient plusieurs ? Parce que l\u2019homme semblait parler \u00e0 d\u2019autres personnes.<\/p>\n<p>Pourquoi n\u2019avait-on rien vol\u00e9 ?<\/p>\n<p>Elle r\u00e9pondit qu\u2019ils avaient fui apr\u00e8s le tir.<\/p>\n<p>Pourquoi Richard aurait-il \u00e9t\u00e9 vis\u00e9 ?<\/p>\n<p>Elle ne croyait pas qu\u2019il l\u2019avait \u00e9t\u00e9. Pour elle, le coup \u00e9tait parti alors que les intrus tentaient probablement de prendre le contr\u00f4le de la chambre.<\/p>\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se avait une logique. Le magasin manipulait de l\u2019argent. Richard pouvait constituer une cible pour des hommes cherchant une recette, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un coffre ou un moyen de pression. Les affaires de vol avec s\u00e9questration n\u2019\u00e9taient pas inimaginables dans la r\u00e9gion.<\/p>\n<p>Pourtant, au fil des heures, certains gendarmes regardaient moins le jardin et davantage la famille.<\/p>\n<p>Les pr\u00e9l\u00e8vements effectu\u00e9s sur les mains d\u2019Edwige et des gar\u00e7ons ne fournirent pas la preuve nette que beaucoup esp\u00e9raient. Des particules et contaminations pouvaient recevoir plusieurs explications. Rien ne permettait de poser le fusil dans une main pr\u00e9cise.<\/p>\n<p>Le comportement de Brice fut lui aussi examin\u00e9. Pourquoi le plus jeune disait-il avoir si peu entendu ? Un coup de calibre 12 tir\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une maison n\u2019avait rien de discret. Mais le sommeil d\u2019un enfant, la disposition des pi\u00e8ces et l\u2019\u00e9tat de panique g\u00e9n\u00e9ral rendaient toute conclusion incertaine.<\/p>\n<p>Yohann semblait plus pr\u00e9occupant aux yeux des enqu\u00eateurs. Il reconnaissait qu\u2019une dispute avait eu lieu plus t\u00f4t entre lui et Richard. Son beau-p\u00e8re lui faisait r\u00e9guli\u00e8rement des reproches. Selon certaines versions, les voix avaient encore \u00e9t\u00e9 fortes ce soir-l\u00e0.<\/p>\n<p>La vie conjugale de Richard et Edwige passa \u00e0 son tour sous microscope. Des proches racont\u00e8rent les tensions, les disputes, les caract\u00e8res explosifs. Certains d\u00e9crivaient Richard comme dur et dominateur. D\u2019autres insistaient sur la force du lien entre les \u00e9poux.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me \u00e9tait que les deux tableaux pouvaient \u00eatre vrais en m\u00eame temps.<\/p>\n<p>Edwige ne niait pas les disputes. Elle refusait seulement qu\u2019on transforme chaque cri ancien en pr\u00e9paration d\u2019un homicide. Elle expliquait qu\u2019ils pouvaient se quereller violemment sans remettre leur couple en cause.<\/p>\n<p>Les gendarmes v\u00e9rifi\u00e8rent aussi la situation financi\u00e8re. Une mort au sein d\u2019un couple propri\u00e9taire d\u2019un commerce prosp\u00e8re faisait naturellement na\u00eetre des questions d\u2019h\u00e9ritage, d\u2019assurances et de participation dans l\u2019entreprise.<\/p>\n<p>Mais aucune r\u00e9ponse simple n\u2019apparut.<\/p>\n<p>Ils cherch\u00e8rent un amant. Ils cherch\u00e8rent une dette cach\u00e9e. Ils cherch\u00e8rent un projet de s\u00e9paration. Ils cherch\u00e8rent un conflit assez puissant pour expliquer qu\u2019une femme prenne un fusil, le place contre son mari endormi et tire.<\/p>\n<p>La piste restait vide.<\/p>\n<p>En revanche, la sc\u00e8ne mat\u00e9rielle continuait de les obs\u00e9der.<\/p>\n<p>Un officier redescendit dans la cuisine et reproduisit le parcours suppos\u00e9 des intrus. Fen\u00eatre. Plan de travail. Sol. Escalier. Chambre.<\/p>\n<p>Il recommen\u00e7a plus lentement.<\/p>\n<p>Puis il imagina le parcours inverse, apr\u00e8s la d\u00e9tonation.<\/p>\n<p>Quelque chose refusait de s\u2019embo\u00eeter.<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, il formula \u00e0 haute voix l\u2019id\u00e9e que plusieurs de ses coll\u00e8gues avaient d\u00e9j\u00e0 envisag\u00e9e sans vouloir la fixer dans un proc\u00e8s-verbal : quelqu\u2019un avait peut-\u00eatre voulu fabriquer les traces d\u2019un cambriolage.<\/p>\n<p>Dans cette hypoth\u00e8se, la feuille sur l\u2019escalier ne prouvait plus que des \u00e9trangers \u00e9taient entr\u00e9s.<\/p>\n<p>Elle pouvait prouver exactement le contraire.<\/p>\n<p>Mais dans le jardin, les deux m\u00e9gots demeuraient.<\/p>\n<p>Et personne n\u2019arrivait encore \u00e0 expliquer \u00e0 qui ils appartenaient.<\/p>\n<p>END PART 2<\/p>\n<p>PART 3 TITLE: \u00c0 mesure que les gendarmes cherchent un mobile chez Edwige, les indices mat\u00e9riels refusent pourtant de d\u00e9signer clairement un seul coupable<\/p>\n<p>Les jours suivant la mort de Richard furent remplis de d\u00e9marches dont Edwige ne conservait ensuite qu\u2019une succession de pi\u00e8ces ferm\u00e9es, de questions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et de regards trop attentifs. On l\u2019interrogeait sur son mari comme s\u2019il fallait d\u00e9sormais reconstruire vingt ann\u00e9es de vie \u00e0 partir de la derni\u00e8re nuit.<\/p>\n<p>Elle devait expliquer leur mani\u00e8re de se disputer. La fr\u00e9quence. Les sujets. Le ton. Les objets qu\u2019ils avaient pu jeter ou non. Les mots qu\u2019ils utilisaient lorsque la col\u00e8re montait. Plus Edwige r\u00e9pondait, plus elle avait l\u2019impression de fournir elle-m\u00eame les mat\u00e9riaux dont on se servirait contre elle.<\/p>\n<p>Elle ne voulait pourtant pas mentir. Richard pouvait \u00eatre difficile. Il avait l\u2019habitude de d\u00e9cider rapidement et supportait mal qu\u2019on lui r\u00e9siste. Le travail occupait une place immense dans son existence. Yohann et lui s\u2019opposaient r\u00e9guli\u00e8rement. Edwige intervenait souvent entre les deux.<\/p>\n<p>Mais elle insistait sur une distinction que les enqu\u00eateurs semblaient trouver trop subtile : une vie conjugale bruyante n\u2019\u00e9tait pas une vie homicidaire.<\/p>\n<p>Les proches furent interrog\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment. Les t\u00e9moignages dessinaient un couple passionn\u00e9, parfois \u00e9puisant pour ceux qui l\u2019entouraient. Certains se souvenaient de disputes impressionnantes. D\u2019autres racontaient les voyages, les projets communs, l\u2019\u00e9nergie d\u00e9pens\u00e9e ensemble dans le magasin.<\/p>\n<p>Aucun t\u00e9moin ne pouvait annoncer ce que les gendarmes cherchaient vraiment \u00e0 entendre : qu\u2019Edwige avait parl\u00e9 de tuer Richard, qu\u2019elle pr\u00e9parait son d\u00e9part ou qu\u2019elle entretenait une relation secr\u00e8te.<\/p>\n<p>Une enqu\u00eate sur un \u00e9ventuel amant ne donna rien de convaincant. Un rendez-vous qui parut suspect trouva une explication professionnelle. Les v\u00e9rifications financi\u00e8res ne produisirent pas davantage de mobile \u00e9vident.<\/p>\n<p>Richard avait de l\u2019argent et sa mort modifiait n\u00e9cessairement la situation patrimoniale de la famille. Pourtant, les enqu\u00eateurs eux-m\u00eames peinaient \u00e0 construire un sc\u00e9nario de meurtre pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9 coh\u00e9rent.<\/p>\n<p>Ils commenc\u00e8rent alors \u00e0 privil\u00e9gier une autre id\u00e9e.<\/p>\n<p>Le tir n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9.<\/p>\n<p>Une dispute aurait \u00e9clat\u00e9 ou repris dans la chambre. Une arme disponible aurait \u00e9t\u00e9 saisie. Un geste de col\u00e8re ou de menace aurait mal tourn\u00e9. Richard aurait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 accidentellement ou dans un instant de violence incontr\u00f4l\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette th\u00e9orie permettait de se passer d\u2019un mobile \u00e9labor\u00e9.<\/p>\n<p>Elle cr\u00e9ait cependant un autre probl\u00e8me : l\u2019arme.<\/p>\n<p>Si le tir avait \u00e9t\u00e9 improvis\u00e9, le fusil devait se trouver dans la maison avant le meurtre. Or les armes connues de Richard ne correspondaient pas correctement aux caract\u00e9ristiques \u00e9tablies par les experts.<\/p>\n<p>Les gendarmes interrog\u00e8rent donc amis, employ\u00e9s, fournisseurs et relations de chasse. Richard poss\u00e9dait-il un autre fusil ? Quelqu\u2019un se souvenait-il de canons juxtapos\u00e9s ? Avait-il achet\u00e9 ou emprunt\u00e9 une arme non d\u00e9clar\u00e9e ?<\/p>\n<p>Les r\u00e9ponses \u00e9taient floues.<\/p>\n<p>Un t\u00e9moin croyait se souvenir d\u2019un fusil ressemblant \u00e0 celui recherch\u00e9, sans \u00eatre certain de la disposition des canons. D\u2019autres r\u00e9p\u00e9taient que Richard poss\u00e9dait les armes d\u00e9j\u00e0 saisies et rien de plus.<\/p>\n<p>Une nuance technique commen\u00e7a ainsi \u00e0 prendre un poids \u00e9norme. Si un troisi\u00e8me fusil avait exist\u00e9, Edwige pouvait y avoir acc\u00e8s. S\u2019il n\u2019avait jamais exist\u00e9, l\u2019hypoth\u00e8se familiale perdait l\u2019un de ses \u00e9l\u00e9ments essentiels.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, deux morceaux de filtre attendaient dans les scell\u00e9s.<\/p>\n<p>L\u2019ADN extrait des m\u00e9gots appartenait \u00e0 un homme qui n\u2019\u00e9tait ni Richard, ni Yohann, ni un proche imm\u00e9diatement identifi\u00e9. Aucun nom ne sortit des fichiers disponibles \u00e0 ce moment-l\u00e0.<\/p>\n<p>Pour la d\u00e9fense future d\u2019Edwige, ce d\u00e9tail deviendrait immense.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque, il ne renversa pas l\u2019enqu\u00eate.<\/p>\n<p>Les gendarmes consid\u00e9raient qu\u2019une cigarette pouvait avoir \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e avant la nuit du meurtre. Un livreur, un visiteur ou un inconnu de passage pouvait l\u2019avoir jet\u00e9e pr\u00e8s de la haie. Sans correspondance g\u00e9n\u00e9tique et sans t\u00e9moin, il \u00e9tait impossible de relier formellement le fumeur au coup de feu.<\/p>\n<p>Les empreintes de semelles trouv\u00e9es dans le jardin subirent le m\u00eame sort. Elles existaient, mais elles ne permettaient pas de reconstruire un d\u00e9placement complet. Elles ne correspondaient pas clairement aux chaussures examin\u00e9es dans l\u2019entourage imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Ni preuve d\u2019intrusion incontestable.<\/p>\n<p>Ni preuve de mise en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Le 26 juillet, la famille revint au mas pour une reconstitution des mouvements de cette nuit-l\u00e0. Pour Edwige, rentrer dans la chambre o\u00f9 Richard \u00e9tait mort fut presque physiquement impossible. Les lieux avaient \u00e9t\u00e9 nettoy\u00e9s, mais elle ne voyait que ce qui s\u2019y \u00e9tait pass\u00e9.<\/p>\n<p>Les enqu\u00eateurs lui demand\u00e8rent de reprendre sa position dans le lit. O\u00f9 avait-elle la t\u00eate ? De quel c\u00f4t\u00e9 dormait-elle ? \u00c0 quel moment s\u2019\u00e9tait-elle r\u00e9veill\u00e9e ? Quand avait-elle entendu la voix ?<\/p>\n<p>Ils reproduisirent aussi la puissance sonore du tir par des essais et des estimations.<\/p>\n<p>Certains se demand\u00e8rent si une personne situ\u00e9e si pr\u00e8s d\u2019un coup de fusil pouvait entendre imm\u00e9diatement une phrase prononc\u00e9e quelques secondes apr\u00e8s. La d\u00e9tonation aurait pu provoquer un \u00e9tourdissement temporaire, voire masquer les sons suivants.<\/p>\n<p>Edwige r\u00e9pondit qu\u2019elle ne connaissait pas la physique du bruit. Elle savait seulement ce dont elle gardait le souvenir.<\/p>\n<p>Un gendarme affirma l\u2019avoir entendue murmurer une phrase qu\u2019il interpr\u00e9ta comme le signe qu\u2019elle redoutait de perdre le contr\u00f4le.<\/p>\n<p>Elle contesta le sens qu\u2019on lui pr\u00eatait. Elle \u00e9tait revenue dans la pi\u00e8ce o\u00f9 son mari avait \u00e9t\u00e9 massacr\u00e9. Qu\u2019attendait-on d\u2019elle ? Une d\u00e9monstration calme ?<\/p>\n<p>Chaque r\u00e9action devenait d\u00e9sormais ambigu\u00eb.<\/p>\n<p>Ses larmes prouvaient-elles son deuil ou son anxi\u00e9t\u00e9 ?<\/p>\n<p>Son refus de certaines questions traduisait-il l\u2019\u00e9puisement ou la volont\u00e9 de cacher quelque chose ?<\/p>\n<p>Son insistance sur les cambrioleurs \u00e9tait-elle la conviction d\u2019une victime ou la r\u00e9p\u00e9tition d\u2019un mensonge pr\u00e9par\u00e9 ?<\/p>\n<p>Edwige commen\u00e7a \u00e0 comprendre que l\u2019enqu\u00eate ne cherchait plus seulement \u00e0 tester son r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Elle construisait une version concurrente.<\/p>\n<p>Les t\u00e9l\u00e9phones de la famille furent surveill\u00e9s. Les conversations int\u00e9ress\u00e8rent les gendarmes. On esp\u00e9rait surprendre une erreur, une phrase entre Edwige et ses fils, un rappel de ce qu\u2019ils \u00e9taient cens\u00e9s dire.<\/p>\n<p>Rien ne ressemblait \u00e0 l\u2019aveu attendu.<\/p>\n<p>La relation entre Yohann et Richard fut n\u00e9anmoins examin\u00e9e plus durement. Le jeune homme avait reconnu leur dispute du dimanche soir. Il savait que cette querelle pouvait devenir le centre du dossier.<\/p>\n<p>Il expliquait qu\u2019apr\u00e8s \u00eatre rentr\u00e9 de son week-end, il avait re\u00e7u des reproches, puis s\u2019\u00e9tait \u00e9loign\u00e9. Le couple avait continu\u00e9 \u00e0 parler. Plus tard, le coup de feu l\u2019avait fait r\u00e9agir.<\/p>\n<p>Les enqu\u00eateurs avaient devant eux un adolescent pris entre son beau-p\u00e8re mort et sa m\u00e8re soup\u00e7onn\u00e9e.<\/p>\n<p>Ils se demand\u00e8rent combien de temps il tiendrait si on le confrontait aux incoh\u00e9rences du dossier.<\/p>\n<p>Brice, plus jeune, restait attach\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019inconnus dans la maison. Sa m\u00e9moire \u00e9tait moins d\u00e9taill\u00e9e et parfois difficile \u00e0 faire co\u00efncider avec celle de son fr\u00e8re.<\/p>\n<p>Au fil de l\u2019automne, une conviction s\u2019installa dans une partie de l\u2019\u00e9quipe charg\u00e9e du dossier : la v\u00e9rit\u00e9 se trouvait derri\u00e8re les murs du mas, pas derri\u00e8re la haie.<\/p>\n<p>Selon ce sc\u00e9nario, Edwige avait tir\u00e9. Yohann avait d\u00e9couvert ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. Brice avait ensuite \u00e9t\u00e9 m\u00eal\u00e9 aux \u00e9v\u00e9nements. La famille avait modifi\u00e9 certains \u00e9l\u00e9ments de la maison afin de cr\u00e9er la trace d\u2019une intrusion.<\/p>\n<p>Restait \u00e0 le prouver.<\/p>\n<p>Les enqu\u00eateurs d\u00e9cid\u00e8rent de s\u00e9parer les trois.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019aube du 28 novembre 2000, plusieurs voitures quitt\u00e8rent la gendarmerie en direction du nouveau domicile des Alessandri.<\/p>\n<p>Le capitaine charg\u00e9 de l\u2019op\u00e9ration avait attendu quatre mois.<\/p>\n<p>Cette fois, il ne venait pas poser quelques questions.<\/p>\n<p>Il venait chercher un aveu.<\/p>\n<p>END PART 3<\/p>\n<p>PART 4 TITLE: S\u00e9par\u00e9 de sa m\u00e8re pendant une nuit d\u2019interrogatoire, Yohann change soudain de r\u00e9cit tandis qu\u2019un indice silencieux reste sans propri\u00e9taire<\/p>\n<p>Lorsque les coups frapp\u00e8rent \u00e0 la porte, il faisait encore nuit. Edwige se leva sans comprendre pourquoi autant de gendarmes se trouvaient devant la maison \u00e0 cette heure. Pendant une fraction de seconde, elle crut que quatre mois d\u2019attente venaient enfin de s\u2019achever.<\/p>\n<p>Elle demanda s\u2019ils avaient retrouv\u00e9 ceux qui avaient tu\u00e9 Richard.<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse fut brutale.<\/p>\n<p>Pour eux, la personne qu\u2019ils venaient chercher se trouvait devant eux.<\/p>\n<p>Edwige fut emmen\u00e9e s\u00e9par\u00e9ment de ses fils. Yohann, qui avait d\u00e9sormais dix-huit ans, fut plac\u00e9 en garde \u00e0 vue. Brice, trop jeune pour le m\u00eame r\u00e9gime juridique, fut conduit dans un appartement utilis\u00e9 pour son audition.<\/p>\n<p>La strat\u00e9gie \u00e9tait simple : les emp\u00eacher de se parler.<\/p>\n<p>Depuis quatre mois, les enqu\u00eateurs soup\u00e7onnaient une histoire familiale concert\u00e9e. En s\u00e9parant les trois occupants du mas, ils esp\u00e9raient qu\u2019une version finirait par c\u00e9der.<\/p>\n<p>Edwige continua de r\u00e9p\u00e9ter la m\u00eame chose. Elle dormait pr\u00e8s de Richard. Des inconnus \u00e9taient entr\u00e9s. Un coup \u00e9tait parti. Elle avait entendu un homme appeler ses complices \u00e0 fuir. L\u2019arme ne lui appartenait pas. Elle n\u2019avait pas d\u00e9plac\u00e9 les jardini\u00e8res. Elle n\u2019avait tu\u00e9 personne.<\/p>\n<p>Les questions revinrent sous d\u2019autres formes.<\/p>\n<p>Pourquoi les traces d\u2019intrusion \u00e9taient-elles si incoh\u00e9rentes ?<\/p>\n<p>Pourquoi aucune somme n\u2019avait-elle \u00e9t\u00e9 vol\u00e9e ?<\/p>\n<p>Pourquoi le syst\u00e8me d\u2019alarme n\u2019avait-il pas r\u00e9agi ?<\/p>\n<p>Comment expliquer la terre sur certaines marches et presque nulle part ailleurs ?<\/p>\n<p>Qui avait d\u00e9plac\u00e9 les pots ?<\/p>\n<p>O\u00f9 se trouvait l\u2019arme ?<\/p>\n<p>Edwige r\u00e9pondait qu\u2019elle ne pouvait pas fournir les gestes d\u2019hommes qu\u2019elle n\u2019avait pas vus.<\/p>\n<p>Les gendarmes lui oppos\u00e8rent alors la dispute familiale. Ils connaissaient les tensions avec Yohann. Ils connaissaient les querelles conjugales. Ils avaient interrog\u00e9 des proches. Ils lui pr\u00e9sent\u00e8rent l\u2019id\u00e9e d\u2019un accident.<\/p>\n<p>Elle rejeta le sc\u00e9nario.<\/p>\n<p>On lui sugg\u00e9ra qu\u2019un aveu d\u2019accident serait diff\u00e9rent d\u2019un meurtre pr\u00e9par\u00e9.<\/p>\n<p>Elle refusa encore.<\/p>\n<p>Dans un autre bureau, Yohann r\u00e9sistait lui aussi. Il reprenait l\u2019histoire qu\u2019il racontait depuis juillet. Il avait entendu le coup. Il avait trouv\u00e9 sa m\u00e8re paniqu\u00e9e. Il n\u2019avait pas vu le tireur.<\/p>\n<p>Les heures s\u2019allong\u00e8rent.<\/p>\n<p>Les interrogatoires \u00e9taient interrompus puis reprenaient. On revenait sur les m\u00eames minutes, parfois sur quelques secondes. \u00c0 quelle heure \u00e9tait-il arriv\u00e9 ? O\u00f9 avait-il pos\u00e9 ses affaires ? Avait-il vu Richard ? O\u00f9 se trouvait Brice ? Combien de temps entre le coup de feu et son arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9tage ?<\/p>\n<p>Yohann commen\u00e7a \u00e0 reconna\u00eetre plus nettement la dispute du d\u00e9but de soir\u00e9e.<\/p>\n<p>Oui, Richard lui avait reproch\u00e9 son week-end.<\/p>\n<p>Oui, le ton \u00e9tait mont\u00e9.<\/p>\n<p>Oui, les rapports avec son beau-p\u00e8re \u00e9taient parfois difficiles.<\/p>\n<p>Mais cela ne signifiait pas que sa m\u00e8re avait tu\u00e9 Richard.<\/p>\n<p>Les enqu\u00eateurs continuaient.<\/p>\n<p>\u00c0 mesure que la nuit avan\u00e7ait, Yohann \u00e9tait \u00e9puis\u00e9. Il avait d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9 une longue journ\u00e9e dans les locaux de la gendarmerie et savait sa m\u00e8re retenue non loin de lui. Il ignorait exactement ce que Brice avait racont\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 un moment, il refusa de descendre se reposer pr\u00e8s de la cellule o\u00f9 se trouvait Edwige. On l\u2019autorisa \u00e0 rester ailleurs. Les \u00e9changes devinrent moins formels par instants, mais le dossier n\u2019avait jamais quitt\u00e9 la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Avant l\u2019aube, quelque chose changea.<\/p>\n<p>Yohann annon\u00e7a qu\u2019il allait donner une autre version.<\/p>\n<p>Cette fois, Richard et Edwige ne s\u2019\u00e9taient pas simplement disput\u00e9s plus t\u00f4t. Leur conflit s\u2019\u00e9tait prolong\u00e9. Apr\u00e8s la d\u00e9tonation, Yohann serait mont\u00e9 et aurait d\u00e9couvert une sc\u00e8ne radicalement diff\u00e9rente de celle d\u00e9crite jusque-l\u00e0.<\/p>\n<p>Sa m\u00e8re se serait trouv\u00e9e dans la chambre.<\/p>\n<p>Un fusil aurait \u00e9t\u00e9 l\u00e0.<\/p>\n<p>Richard \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mort.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de ce point, les enqu\u00eateurs l\u2019\u00e9cout\u00e8rent sans l\u2019interrompre inutilement. Ils avaient attendu quatre mois qu\u2019un membre de la famille franchisse cette ligne.<\/p>\n<p>Dans le nouveau r\u00e9cit de Yohann, la mort de Richard n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9e. Quelque chose se serait produit entre les \u00e9poux. Le coup serait parti au terme d\u2019une dispute. Puis la panique aurait remplac\u00e9 la col\u00e8re.<\/p>\n<p>Edwige aurait demand\u00e9 \u00e0 ses fils de rester soud\u00e9s.<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne aurait ensuite \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9e pour faire croire \u00e0 une intrusion.<\/p>\n<p>Yohann parla des jardini\u00e8res, du passage suppos\u00e9 par la fen\u00eatre et des \u00e9l\u00e9ments destin\u00e9s \u00e0 orienter les gendarmes vers l\u2019ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Il raconta \u00e9galement le sort de l\u2019arme.<\/p>\n<p>Selon cette d\u00e9claration, il aurait pris le fusil et l\u2019aurait dissimul\u00e9 dans la v\u00e9g\u00e9tation avant qu\u2019il ne disparaisse ensuite de mani\u00e8re d\u00e9finitive.<\/p>\n<p>Cette pi\u00e8ce du r\u00e9cit semblait r\u00e9soudre plusieurs \u00e9nigmes \u00e0 la fois.<\/p>\n<p>La fen\u00eatre.<\/p>\n<p>Les pots.<\/p>\n<p>Les traces v\u00e9g\u00e9tales.<\/p>\n<p>Le fusil absent.<\/p>\n<p>Pour les enqu\u00eateurs, la construction enti\u00e8re venait soudain d\u2019acqu\u00e9rir une charpente.<\/p>\n<p>Ils firent pr\u00e9ciser les d\u00e9tails.<\/p>\n<p>Yohann r\u00e9pondit.<\/p>\n<p>Chaque phrase rapprochait Edwige d\u2019une mise en examen.<\/p>\n<p>Dans l\u2019appartement o\u00f9 Brice \u00e9tait retenu, les adultes tentaient \u00e9galement de faire \u00e9voluer son r\u00e9cit. L\u2019enfant restait dans une position confuse. Il voulait r\u00e9pondre correctement sans toujours comprendre ce que les questions impliquaient. Il savait seulement que son p\u00e8re \u00e9tait mort, que sa m\u00e8re \u00e9tait ailleurs et que son fr\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9 de lui.<\/p>\n<p>Les enqu\u00eateurs confront\u00e8rent certains \u00e9l\u00e9ments de ses d\u00e9clarations \u00e0 ceux qu\u2019ils poss\u00e9daient d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>Le gar\u00e7on ne produisit pourtant pas la r\u00e9v\u00e9lation nette qu\u2019ils obtenaient de Yohann.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de la nuit, le dossier avait chang\u00e9 de nature.<\/p>\n<p>Jusque-l\u00e0, les soup\u00e7ons contre Edwige reposaient principalement sur des contradictions mat\u00e9rielles et une hypoth\u00e8se.<\/p>\n<p>D\u00e9sormais, son propre fils l\u2019accusait.<\/p>\n<p>Lorsque les enqu\u00eateurs lui annonc\u00e8rent l\u2019\u00e9volution de Yohann, elle refusa d\u2019abord de les croire. Puis elle s\u2019effondra. Elle r\u00e9p\u00e9tait qu\u2019il avait forc\u00e9ment \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9 \u00e0 dire cela, qu\u2019il \u00e9tait fatigu\u00e9, qu\u2019on lui avait fait croire qu\u2019il prot\u00e9geait quelqu\u2019un.<\/p>\n<p>Elle exigea qu\u2019on retrouve l\u2019arme.<\/p>\n<p>On ne la retrouva pas.<\/p>\n<p>Elle exigea qu\u2019on explique les traces de chaussures.<\/p>\n<p>Elles ne furent pas identifi\u00e9es.<\/p>\n<p>Elle demanda ce qu\u2019\u00e9taient devenus les hommes qu\u2019elle affirmait avoir entendus.<\/p>\n<p>Pour les gendarmes, ces hommes n\u2019avaient probablement jamais exist\u00e9.<\/p>\n<p>Mais Edwige revint surtout aux deux cigarettes pr\u00e8s de la haie.<\/p>\n<p>Qui avait fum\u00e9 l\u00e0 ?<\/p>\n<p>La question paraissait secondaire face \u00e0 l\u2019accusation de Yohann. Un m\u00e9got n\u2019\u00e9tait pas un tireur. Un inconnu pouvait \u00eatre pass\u00e9 dans le jardin avant les faits.<\/p>\n<p>La garde \u00e0 vue d\u00e9boucha sur l\u2019ouverture d\u2019une nouvelle p\u00e9riode judiciaire. Edwige allait d\u00e9sormais devoir d\u00e9fendre son innocence non seulement contre une interpr\u00e9tation de la sc\u00e8ne de crime, mais contre les paroles de son fils.<\/p>\n<p>Puis, quelques jours plus tard, Yohann revint sur ce qu\u2019il avait dit.<\/p>\n<p>Il \u00e9crivit que cette version n\u2019\u00e9tait pas la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Il expliqua que l\u2019\u00e9puisement et la pression avaient fini par le faire c\u00e9der. Il maintenait maintenant que sa m\u00e8re n\u2019avait pas tu\u00e9 Richard.<\/p>\n<p>Pour l\u2019accusation, cette r\u00e9tractation arriva trop tard.<\/p>\n<p>Le premier r\u00e9cit d\u00e9taill\u00e9 existait dans la proc\u00e9dure.<\/p>\n<p>Et d\u00e8s qu\u2019une histoire coh\u00e9rente avait \u00e9t\u00e9 construite autour d\u2019Edwige, chaque \u00e9l\u00e9ment semblait pouvoir \u00eatre rang\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Presque chaque \u00e9l\u00e9ment.<\/p>\n<p>Dans un dossier de scell\u00e9s, les deux m\u00e9gots attendaient toujours.<\/p>\n<p>Le profil g\u00e9n\u00e9tique pr\u00e9lev\u00e9 dessus n\u2019\u00e9tait celui d\u2019aucun membre de la famille.<\/p>\n<p>L\u2019homme qui les avait fum\u00e9s n\u2019avait pas de nom.<\/p>\n<p>Pas encore.<\/p>\n<p>END PART 4<\/p>\n<p>PART 5 TITLE: Derri\u00e8re les murs de la prison, Edwige confie son dossier \u00e0 un ancien gendarme qui commence par douter de l\u2019enqu\u00eate elle-m\u00eame<\/p>\n<p>Le 30 novembre 2000, lorsque la porte de la cellule se referma derri\u00e8re Edwige, le bruit du verrou lui parut plus irr\u00e9el que tout ce qu\u2019elle venait de vivre. Quatre mois auparavant, elle s\u2019\u00e9tait couch\u00e9e aupr\u00e8s de Richard dans leur chambre. Maintenant, son mari \u00e9tait enterr\u00e9, son fils avait \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019accuser avant de se r\u00e9tracter, et la justice consid\u00e9rait qu\u2019elle avait peut-\u00eatre invent\u00e9 jusqu\u2019aux hommes dont elle avait entendu la fuite.<\/p>\n<p>Elle resta longtemps assise sur le bord du lit \u00e9troit sans retirer son manteau. Elle ne pensait pas encore \u00e0 la dur\u00e9e d\u2019une d\u00e9tention provisoire, au proc\u00e8s ou \u00e0 une \u00e9ventuelle peine. Une seule question tournait dans sa t\u00eate : comment prouver quelque chose qu\u2019elle n\u2019avait presque pas vu ? Elle poss\u00e9dait le souvenir d\u2019une d\u00e9tonation, d\u2019une voix et d\u2019une peur absolue. L\u2019accusation, elle, disposait d\u2019un sc\u00e9nario.<\/p>\n<p>Les premiers jours furent les plus brutaux. On lui retirait son autonomie pour chaque geste. Les portes s\u2019ouvraient quand d\u2019autres le d\u00e9cidaient. Les heures de promenade, les repas, les appels, tout \u00e9tait fix\u00e9. Elle qui avait dirig\u00e9 un supermarch\u00e9 en contr\u00f4lant les commandes, les plannings et les urgences ne d\u00e9cidait m\u00eame plus du moment o\u00f9 elle pouvait marcher quelques minutes dehors.<\/p>\n<p>Elle recevait des nouvelles de Yohann avec un m\u00e9lange de soulagement et de culpabilit\u00e9. Il r\u00e9p\u00e9tait d\u00e9sormais que sa d\u00e9claration pendant la garde \u00e0 vue \u00e9tait fausse. Il expliquait qu\u2019il avait fini par raconter ce que les enqu\u00eateurs semblaient attendre apr\u00e8s des heures d\u2019\u00e9puisement et de pression. Pour Edwige, sa r\u00e9tractation aurait d\u00fb tout changer.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9couvrit rapidement qu\u2019il n\u2019en \u00e9tait rien.<\/p>\n<p>Dans le dossier judiciaire, les premi\u00e8res d\u00e9clarations de Yohann existaient toujours. Elles \u00e9taient d\u00e9taill\u00e9es. Elles donnaient une arme au drame, une chronologie, une mise en sc\u00e8ne et une participation familiale. Qu\u2019il les ait ensuite qualifi\u00e9es d\u2019invention ne les effa\u00e7ait pas. Au contraire, les enqu\u00eateurs pouvaient d\u00e9sormais pr\u00e9senter la r\u00e9tractation comme la cons\u00e9quence de pressions familiales.<\/p>\n<p>Edwige se retrouvait donc enferm\u00e9e au centre d\u2019un m\u00e9canisme circulaire. Si Yohann l\u2019accusait, il disait la v\u00e9rit\u00e9. S\u2019il la disculpait, il prot\u00e9geait sa m\u00e8re. Si elle pleurait, elle pouvait \u00eatre coupable et effondr\u00e9e. Si elle se ma\u00eetrisait, on pouvait la trouver froide. M\u00eame son insistance \u00e0 r\u00e9clamer la recherche des intrus semblait confirmer, aux yeux de certains, qu\u2019elle s\u2019accrochait trop soigneusement \u00e0 une histoire pr\u00e9par\u00e9e.<\/p>\n<p>Michel Roubaud, son avocat, cherchait des moyens de fissurer cette logique. Les incoh\u00e9rences de la sc\u00e8ne lui paraissaient justement interdire les certitudes. L\u2019arme manquait. Le mobile manquait. Les empreintes de chaussures du jardin ne correspondaient \u00e0 aucune chaussure familiale identifi\u00e9e. Et surtout, les deux m\u00e9gots portaient l\u2019ADN d\u2019un homme inconnu.<\/p>\n<p>Il fallait pourtant plus qu\u2019une liste de questions pour convaincre un juge d\u00e9j\u00e0 orient\u00e9 vers une hypoth\u00e8se familiale.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce contexte qu\u2019apparut le nom de Jean-Fran\u00e7ois Abgrall.<\/p>\n<p>Ancien gendarme, devenu enqu\u00eateur priv\u00e9, Abgrall n\u2019\u00e9tait pas du genre \u00e0 accepter une version simplement parce qu\u2019elle convenait \u00e0 son client. Il avait pass\u00e9 des ann\u00e9es \u00e0 travailler sur des dossiers criminels o\u00f9 les apparences, les mensonges et les erreurs humaines s\u2019entrem\u00ealaient. Lorsqu\u2019on lui parla du meurtre de Richard Alessandri, sa premi\u00e8re r\u00e9action ne fut pas de d\u00e9clarer Edwige innocente.<\/p>\n<p>Il demanda le dossier.<\/p>\n<p>Il voulait commencer par les pi\u00e8ces mat\u00e9rielles, pas par les \u00e9motions. Les photographies de la maison. Les proc\u00e8s-verbaux de constatation. Les auditions. Les expertises balistiques. Les plans. La position du corps. Les traces de sang. La fen\u00eatre de la cuisine. Les v\u00e9g\u00e9taux trouv\u00e9s dans l\u2019escalier. Les m\u00e9gots.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s vite, quelque chose le g\u00eana.<\/p>\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se des enqu\u00eateurs paraissait s\u2019\u00eatre construite non pas apr\u00e8s avoir \u00e9limin\u00e9 les autres possibilit\u00e9s, mais au fur et \u00e0 mesure qu\u2019ils interpr\u00e9taient chaque \u00e9l\u00e9ment dans la m\u00eame direction. Une trace ambigu\u00eb devenait la preuve d\u2019une mise en sc\u00e8ne. Une absence de trace devenait \u00e9galement la preuve d\u2019une mise en sc\u00e8ne. Un comportement \u00e9tonnant \u00e9tait retenu ; un comportement compatible avec l\u2019innocence devenait secondaire.<\/p>\n<p>Abgrall ne conclut pas pour autant que des cambrioleurs avaient n\u00e9cessairement tu\u00e9 Richard. Il posa une question plus simple : avait-on r\u00e9ellement enqu\u00eat\u00e9 avec la m\u00eame \u00e9nergie sur cette piste ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse lui semblait de moins en moins \u00e9vidente.<\/p>\n<p>Il se rendit au mas de la Gasqui. Les pi\u00e8ces vides avaient perdu la chaleur de cette nuit de juillet, mais leur configuration restait essentielle. Il mesura les distances, observa les ouvertures et suivit physiquement les trajets d\u00e9crits dans les proc\u00e8s-verbaux.<\/p>\n<p>La fen\u00eatre de la cuisine attira particuli\u00e8rement son attention. L\u2019accusation insistait sur l\u2019absence de traces suffisamment nettes pour confirmer une entr\u00e9e par l\u00e0. Mais la maison avait \u00e9t\u00e9 envahie par les secours et les premiers intervenants avant qu\u2019une v\u00e9ritable protection de la sc\u00e8ne soit mise en place. Abgrall trouvait dangereux de transformer une sc\u00e8ne pollu\u00e9e en environnement parfaitement lisible.<\/p>\n<p>Il monta ensuite l\u2019escalier.<\/p>\n<p>La feuille, le p\u00e9tale et les d\u00e9bris v\u00e9g\u00e9taux avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9crits comme tellement intacts qu\u2019ils auraient pu avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9s volontairement. Pour les enqu\u00eateurs, cette apparence soutenait l\u2019id\u00e9e qu\u2019Edwige ou ses fils les avaient plac\u00e9s l\u00e0.<\/p>\n<p>Abgrall observa les lieux et imagina une autre possibilit\u00e9. Un v\u00e9g\u00e9tal pouvait tomber d\u2019une chaussure sans n\u00e9cessairement \u00eatre \u00e9cras\u00e9. Une trace ne devenait pas fausse parce qu\u2019elle paraissait trop propre. Il fallait d\u00e9montrer la mise en sc\u00e8ne, pas simplement la trouver vraisemblable.<\/p>\n<p>Dans la chambre, une autre question le troubla : comment Edwige aurait-elle pu tirer \u00e0 bout portant sur Richard, recevoir sur elle une partie consid\u00e9rable des projections, puis organiser calmement un faux cambriolage avec ses enfants sans laisser quelque chose de plus direct contre elle ?<\/p>\n<p>Il ne pr\u00e9tendait pas que c\u2019\u00e9tait impossible.<\/p>\n<p>Mais la justice, pensait-il, devait \u00e9tablir davantage que la possibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Il \u00e9tudia la trajectoire des plombs et les positions probables du corps. Il relut les constatations concernant les v\u00eatements, le sang, les draps et les d\u00e9placements suppos\u00e9s. Certaines affirmations lui paraissaient beaucoup plus cat\u00e9goriques dans les synth\u00e8ses que dans les expertises initiales.<\/p>\n<p>Cette diff\u00e9rence l\u2019inqui\u00e9ta.<\/p>\n<p>Dans une pi\u00e8ce technique, une conclusion pouvait \u00eatre prudente : compatible avec, possible, ne permettant pas d\u2019exclure. Quelques dizaines de pages plus loin, dans une synth\u00e8se, la m\u00eame r\u00e9serve disparaissait parfois. Le possible devenait probable. Le probable se transformait ensuite en certitude narrative.<\/p>\n<p>Abgrall entreprit \u00e9galement de comparer la d\u00e9claration de Yohann en garde \u00e0 vue avec les \u00e9l\u00e9ments mat\u00e9riels. Plus il avan\u00e7ait, plus le r\u00e9cit lui semblait \u00e9trange. Le jeune homme avait fourni un sc\u00e9nario spectaculaire, mais certaines parties paraissaient r\u00e9pondre directement aux questions pos\u00e9es par les enqu\u00eateurs plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 des souvenirs surgissant spontan\u00e9ment.<\/p>\n<p>Surtout, Yohann s\u2019\u00e9tait d\u2019abord accus\u00e9 lui-m\u00eame avant d\u2019accuser sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Ce passage int\u00e9ressa profond\u00e9ment l\u2019ancien gendarme. Un jeune homme qui cherche \u00e0 avouer une v\u00e9rit\u00e9 cach\u00e9e ne commence pas n\u00e9cessairement par se d\u00e9clarer coupable d\u2019un homicide qu\u2019il attribue ensuite \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre. En revanche, une personne \u00e9puis\u00e9e peut tester diff\u00e9rentes r\u00e9ponses dans l\u2019espoir que l\u2019interrogatoire s\u2019arr\u00eate enfin.<\/p>\n<p>Abgrall rencontra Yohann.<\/p>\n<p>Le jeune homme avait encore du mal \u00e0 \u00e9voquer cette nuit de garde \u00e0 vue. Il r\u00e9p\u00e9tait que ses souvenirs s\u2019\u00e9taient brouill\u00e9s, que les questions semblaient ne jamais devoir finir et qu\u2019il avait fini par perdre confiance dans sa propre perception.<\/p>\n<p>\u2014 Ils savaient d\u00e9j\u00e0 ce qu\u2019ils voulaient, dit-il. Moi, \u00e0 la fin, je voulais seulement sortir de l\u00e0.<\/p>\n<p>Abgrall ne le rassura pas artificiellement.<\/p>\n<p>\u2014 Alors il va falloir reprendre chaque chose, lui r\u00e9pondit-il. Pas ce que vous croyez qu\u2019on attend de vous. Ce que vous savez.<\/p>\n<p>Yohann raconta encore une fois son retour au mas, les disputes ordinaires, son coucher, le coup de feu et la panique. Il nia avoir vu un fusil sur le lit apr\u00e8s le meurtre. Il nia avoir cach\u00e9 l\u2019arme. Il nia que Brice et lui aient d\u00e9plac\u00e9 les pots pour fabriquer une fausse intrusion.<\/p>\n<p>Abgrall nota tout.<\/p>\n<p>Puis il revint aux m\u00e9gots.<\/p>\n<p>Deux cigarettes avaient \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9es dehors, non loin de la zone o\u00f9 des traces de chaussures \u00e9trang\u00e8res avaient \u00e9galement \u00e9t\u00e9 observ\u00e9es. L\u2019ADN appartenait \u00e0 un homme non identifi\u00e9. Si Edwige avait r\u00e9ellement invent\u00e9 une intrusion, il fallait expliquer une co\u00efncidence remarquable : un inconnu avait fum\u00e9 exactement dans la zone qui allait ensuite devenir importante dans une affaire de cambriolage suppos\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un passage ancien restait possible.<\/p>\n<p>Mais pourquoi ne pas chercher davantage ?<\/p>\n<p>Abgrall commen\u00e7a \u00e0 demander des v\u00e9rifications, des recherches de profils, des auditions compl\u00e9mentaires et des comparaisons. Certaines demandes passaient par l\u2019avocat. D\u2019autres devenaient des pistes de travail priv\u00e9es.<\/p>\n<p>Plus il avan\u00e7ait, plus il se persuadait qu\u2019une enqu\u00eate concurrente devait \u00eatre men\u00e9e : non pas pour prouver \u00e0 tout prix qu\u2019Edwige disait vrai, mais pour voir ce qui apparaissait si l\u2019on cessait de consid\u00e9rer son mensonge comme acquis.<\/p>\n<p>En prison, Edwige re\u00e7ut progressivement les r\u00e9sultats de ce travail.<\/p>\n<p>Elle avait imagin\u00e9 qu\u2019un enqu\u00eateur exp\u00e9riment\u00e9 trouverait rapidement le d\u00e9tail d\u00e9cisif, l\u2019homme, l\u2019arme, l\u2019empreinte capable d\u2019ouvrir sa cellule. La r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait plus lente. Chaque anomalie d\u00e9couverte menait \u00e0 une demande. Chaque demande pouvait \u00eatre rejet\u00e9e, report\u00e9e ou interpr\u00e9t\u00e9e autrement.<\/p>\n<p>Les mois pass\u00e8rent.<\/p>\n<p>Son absence devenait une nouvelle organisation familiale. Yohann avan\u00e7ait dans une vie o\u00f9 il portait le poids d\u2019avoir sign\u00e9 une accusation qu\u2019il disait fausse. Brice grandissait entre le souvenir de son p\u00e8re mort et celui de sa m\u00e8re incarc\u00e9r\u00e9e. Edwige suivait leurs changements \u00e0 distance, avec la sensation d\u2019\u00eatre remplac\u00e9e par les proc\u00e9dures.<\/p>\n<p>Abgrall, lui, refusait de l\u00e2cher la maison.<\/p>\n<p>Il reconstruisait les sc\u00e8nes possibles, questionnait les acc\u00e8s et examinait les habitudes de cambriolage dans la r\u00e9gion. Il s\u2019int\u00e9ressait au statut de Richard, commer\u00e7ant connu manipulant des recettes importantes. Pour des voleurs cherchant de l\u2019argent, la cible n\u2019\u00e9tait pas absurde.<\/p>\n<p>Une id\u00e9e revenait : et si le but n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 de voler dans le mas ?<\/p>\n<p>Et si des hommes \u00e9taient entr\u00e9s pour contraindre Richard \u00e0 leur donner acc\u00e8s \u00e0 de l\u2019argent ailleurs, notamment au magasin ?<\/p>\n<p>Dans ce cas, l\u2019absence de vol dans la maison perdait une grande partie de sa valeur.<\/p>\n<p>La d\u00e9tonation pouvait avoir tout interrompu.<\/p>\n<p>Cette hypoth\u00e8se ne prouvait toujours rien, mais elle rendait le r\u00e9cit d\u2019Edwige moins incoh\u00e9rent qu\u2019on ne le disait.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s vingt et un mois de d\u00e9tention provisoire, la justice accepta finalement sa remise en libert\u00e9 sous contr\u00f4le judiciaire.<\/p>\n<p>Le 22 ao\u00fbt 2002, Edwige franchit une porte de prison sans savoir si elle devait sourire ou pleurer. On lui rendit des affaires personnelles, quelques papiers et cette impression \u00e9trange qu\u2019une personne pouvait sortir sans que l\u2019accusation disparaisse.<\/p>\n<p>Dehors, ses fils l\u2019attendaient.<\/p>\n<p>Elle serra Brice longtemps, puis Yohann.<\/p>\n<p>Personne ne parla de Richard pendant les premi\u00e8res minutes.<\/p>\n<p>Ils avaient obtenu une libert\u00e9.<\/p>\n<p>Ils n\u2019avaient pas obtenu la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Et quelques mois plus tard, lorsque le juge d\u2019instruction acheva de construire son dossier, Edwige apprit qu\u2019en d\u00e9pit des m\u00e9gots, de l\u2019arme introuvable, de l\u2019absence de mobile et de la r\u00e9tractation de Yohann, elle serait probablement jug\u00e9e pour meurtre.<\/p>\n<p>END PART 5<\/p>\n<p>PART 6 TITLE: La contre-enqu\u00eate retourne chaque trace contre l\u2019accusation, mais une ordonnance transforme les incertitudes du dossier en certitudes judiciaires<\/p>\n<p>La libert\u00e9 sous contr\u00f4le judiciaire avait une texture \u00e9trange. Edwige pouvait ouvrir elle-m\u00eame une porte, marcher dehors sans demander d\u2019autorisation et pr\u00e9parer un repas \u00e0 ses enfants, mais chaque courrier provenant d\u2019un cabinet d\u2019avocat suffisait \u00e0 lui rappeler qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas revenue \u00e0 une vie normale. Le proc\u00e8s restait quelque part devant elle, invisible mais d\u00e9j\u00e0 en construction.<\/p>\n<p>Jean-Fran\u00e7ois Abgrall poursuivait son travail avec une obstination presque m\u00e9thodique. Il ne cherchait pas seulement ce que les gendarmes avaient trouv\u00e9. Il cherchait ce qu\u2019ils avaient cess\u00e9 de chercher.<\/p>\n<p>Le temps \u00e9coul\u00e9 rendait pourtant les choses plus difficiles. Les souvenirs changeaient. Des t\u00e9moins m\u00e9langeaient d\u00e9sormais ce qu\u2019ils avaient vu avec ce qu\u2019ils avaient lu dans la presse ou entendu autour d\u2019eux. La maison elle-m\u00eame n\u2019\u00e9tait plus fig\u00e9e dans l\u2019\u00e9tat de juillet 2000.<\/p>\n<p>Abgrall \u00e9tablit donc une r\u00e8gle : revenir autant que possible aux documents les plus proches des faits.<\/p>\n<p>Le premier appel au SAMU l\u2019int\u00e9ressa particuli\u00e8rement. D\u00e8s les premi\u00e8res minutes du dossier, un malentendu avait pu contaminer le regard des intervenants. Le message transmis aux secours avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9sum\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re laissant croire qu\u2019une femme avait tu\u00e9 son mari.<\/p>\n<p>Or Edwige n\u2019avait pas appel\u00e9 pour avouer.<\/p>\n<p>Elle avait appel\u00e9 pour demander de l\u2019aide.<\/p>\n<p>Cette nuance semblait minuscule une fois le dossier devenu \u00e9norme. Abgrall la consid\u00e9rait au contraire comme r\u00e9v\u00e9latrice. Les premiers pompiers et gendarmes pouvaient \u00eatre arriv\u00e9s au mas avec une id\u00e9e d\u00e9j\u00e0 install\u00e9e dans leur esprit : une \u00e9pouse venait peut-\u00eatre de tirer sur son mari.<\/p>\n<p>Ensuite, chaque d\u00e9tail \u00e9trange risquait d\u2019\u00eatre lu \u00e0 travers cette premi\u00e8re impression.<\/p>\n<p>Abgrall reprit aussi l\u2019examen des d\u00e9placements dans la maison. L\u2019accusation reprochait \u00e0 Edwige d\u2019avoir signal\u00e9 elle-m\u00eame les d\u00e9bris v\u00e9g\u00e9taux dans l\u2019escalier. Pourquoi une femme paniqu\u00e9e remarquerait-elle de la terre ou de l\u2019herbe ?<\/p>\n<p>Pour les enqu\u00eateurs, cela pouvait signifier qu\u2019elle voulait attirer leur attention sur une fausse preuve pr\u00e9par\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour Abgrall, une autre interpr\u00e9tation \u00e9tait tout aussi plausible : une femme persuad\u00e9e que des inconnus venaient d\u2019entrer chez elle cherchait instinctivement ce qui pouvait confirmer leur passage.<\/p>\n<p>L\u2019enqu\u00eate officielle retenait souvent la premi\u00e8re lecture.<\/p>\n<p>La d\u00e9fense voyait syst\u00e9matiquement la seconde.<\/p>\n<p>Entre les deux se trouvait un probl\u00e8me plus profond : il existait peu d\u2019\u00e9l\u00e9ments capables de trancher.<\/p>\n<p>L\u2019arme demeurait absente. Les recherches n\u2019avaient jamais permis de retrouver le fusil de calibre 12 qui avait tu\u00e9 Richard. Cela obligeait l\u2019accusation \u00e0 supposer qu\u2019une arme suppl\u00e9mentaire avait exist\u00e9 dans la maison et qu\u2019elle avait ensuite \u00e9t\u00e9 cach\u00e9e ou d\u00e9truite.<\/p>\n<p>Quelques t\u00e9moins avaient des souvenirs d\u2019armes aper\u00e7ues chez Richard.<\/p>\n<p>Leurs descriptions variaient.<\/p>\n<p>Certains n\u2019\u00e9taient pas capables de dire avec certitude combien de fusils ils avaient vus ni s\u2019ils avaient confondu plusieurs armes au fil des ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Pour Abgrall, construire un crime improvis\u00e9 autour d\u2019une arme dont l\u2019existence elle-m\u00eame n\u2019\u00e9tait pas fermement \u00e9tablie posait un probl\u00e8me majeur.<\/p>\n<p>Il souleva \u00e9galement la question de la violence conjugale suppos\u00e9e. Richard et Edwige se disputaient, personne ne le niait. Mais lorsqu\u2019on cherchait des menaces de mort, une s\u00e9paration imminente, une assurance exceptionnelle ou une relation cach\u00e9e susceptible de fournir un mobile, rien de solide n\u2019apparaissait.<\/p>\n<p>Les enqu\u00eateurs finirent par faire du caract\u00e8re m\u00eame du couple une explication.<\/p>\n<p>Ils se disputaient souvent.<\/p>\n<p>Donc une dispute pouvait avoir d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>La logique \u00e9tait possible, mais Abgrall la trouvait dangereuse. Beaucoup de couples se disputaient sans qu\u2019une arme apparaisse dans leur chambre au milieu de la nuit.<\/p>\n<p>Il interrogea \u00e9galement des personnes connaissant Richard professionnellement. Le commer\u00e7ant manipulait des sommes importantes et certaines habitudes li\u00e9es au magasin \u00e9taient pr\u00e9visibles. Il arrivait qu\u2019un responsable soit cibl\u00e9 non parce qu\u2019il gardait de l\u2019argent chez lui, mais parce qu\u2019on voulait le forcer \u00e0 ouvrir un coffre ou fournir un acc\u00e8s.<\/p>\n<p>Abgrall commen\u00e7a ainsi \u00e0 dresser un profil th\u00e9orique des intrus.<\/p>\n<p>Ils auraient pu surveiller la propri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Ils auraient pu attendre l\u2019endormissement de la famille.<\/p>\n<p>Ils auraient pu p\u00e9n\u00e9trer par une ouverture connue comme vuln\u00e9rable.<\/p>\n<p>Une fois dans la chambre, quelque chose aurait mal tourn\u00e9.<\/p>\n<p>Le tir aurait provoqu\u00e9 leur fuite imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Une telle s\u00e9quence expliquait pourquoi rien n\u2019avait \u00e9t\u00e9 vol\u00e9.<\/p>\n<p>Mais elle supposait plusieurs hommes capables de dispara\u00eetre sans \u00eatre identifi\u00e9s.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que les deux m\u00e9gots reprenaient toute leur importance.<\/p>\n<p>Un ADN masculin existait.<\/p>\n<p>Il n\u2019appartenait ni \u00e0 Richard ni \u00e0 Yohann.<\/p>\n<p>Abgrall insistait : il ne demandait pas qu\u2019on d\u00e9clare cet inconnu coupable. Il demandait qu\u2019on d\u00e9couvre qui il \u00e9tait.<\/p>\n<p>Sans identit\u00e9, on ne pouvait d\u00e9terminer s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un jardinier pass\u00e9 plusieurs semaines auparavant ou d\u2019un homme venu faire un rep\u00e9rage le soir du crime.<\/p>\n<p>Pourtant, cette identification ne devint pas la priorit\u00e9 de la proc\u00e9dure.<\/p>\n<p>\u00c0 la place, le juge d\u2019instruction poursuivit son analyse des comportements familiaux.<\/p>\n<p>Yohann fut entendu de nouveau.<\/p>\n<p>Il continua de d\u00e9savouer sa d\u00e9claration accusatrice.<\/p>\n<p>Il expliqua qu\u2019il s\u2019\u00e9tait trouv\u00e9 dans un \u00e9tat psychologique catastrophique pendant la garde \u00e0 vue, qu\u2019il avait racont\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments faux et qu\u2019il ne pouvait pas confirmer la sc\u00e8ne d\u00e9crite ce jour-l\u00e0.<\/p>\n<p>Chaque r\u00e9tractation avait cependant un effet paradoxal : elle renfor\u00e7ait pour certains magistrats l\u2019id\u00e9e d\u2019un pacte familial.<\/p>\n<p>Si les enfants prot\u00e9geaient leur m\u00e8re, ils devaient nier.<\/p>\n<p>Le raisonnement devenait presque impossible \u00e0 renverser.<\/p>\n<p>Brice grandissait au milieu de cette bataille d\u2019adultes. Son p\u00e8re \u00e9tait devenu une photographie, un nom sur des dossiers et un sujet que chacun abordait avec pr\u00e9caution. Lorsqu\u2019on lui demandait de raconter encore la nuit du 16 au 17 juillet, il ressentait de plus en plus vivement l\u2019\u00e9cart entre l\u2019enfant qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 et l\u2019adolescent qu\u2019il devenait.<\/p>\n<p>Certains souvenirs demeuraient nets.<\/p>\n<p>D\u2019autres non.<\/p>\n<p>Cette incertitude naturelle \u00e9tait souvent trait\u00e9e comme une contradiction.<\/p>\n<p>Edwige, pendant ce temps, tentait de reprendre une activit\u00e9 et une existence quotidienne. Mais son nom avait quitt\u00e9 le cercle des proches pour devenir celui d\u2019une affaire criminelle. Dans les commerces, elle surprenait parfois un regard qui s\u2019attardait. Certaines personnes venaient lui parler avec chaleur. D\u2019autres changeaient de trottoir.<\/p>\n<p>Elle apprit \u00e0 ne plus deviner ce qu\u2019on pensait.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9t\u00e9 2003 approchait lorsque Michel Roubaud la convoqua.<\/p>\n<p>Dans son bureau, les dossiers formaient des piles \u00e9paisses. Il ne lui proposa pas imm\u00e9diatement de s\u2019asseoir. Son visage suffisait \u00e0 annoncer que la nouvelle n\u2019\u00e9tait pas bonne.<\/p>\n<p>\u2014 Ils vous renvoient devant les assises.<\/p>\n<p>Edwige resta debout.<\/p>\n<p>Elle avait v\u00e9cu presque trois ans avec cette possibilit\u00e9. Elle avait pourtant continu\u00e9 \u00e0 croire qu\u2019\u00e0 force d\u2019anomalies, de demandes d\u2019actes et de questions sans r\u00e9ponse, un magistrat finirait par reconna\u00eetre qu\u2019un proc\u00e8s pour meurtre exigeait davantage.<\/p>\n<p>\u2014 Avec quoi ? demanda-t-elle.<\/p>\n<p>Roubaud posa une main sur le dossier.<\/p>\n<p>\u2014 Avec tout ce qu\u2019ils ont d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>Le 30 juillet 2003, la mise en accusation fut formalis\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour le juge, les \u00e9l\u00e9ments formaient un ensemble coh\u00e9rent. La version de l\u2019intrusion \u00e9tait incompatible avec plusieurs constatations. Les traces v\u00e9g\u00e9tales pouvaient avoir \u00e9t\u00e9 dispos\u00e9es artificiellement. Les jardini\u00e8res avaient pu \u00eatre d\u00e9plac\u00e9es par la famille. L\u2019absence de vol rendait le cambriolage suspect. Le comportement de certains membres de la famille posait question.<\/p>\n<p>Et il y avait la d\u00e9claration de Yohann.<\/p>\n<p>Toujours elle.<\/p>\n<p>M\u00eame r\u00e9tract\u00e9e, elle constituait la seule narration interne du crime suppos\u00e9. Elle offrait ce que les indices mat\u00e9riels ne parvenaient pas \u00e0 fournir : une sc\u00e8ne compl\u00e8te.<\/p>\n<p>Une dispute.<\/p>\n<p>Un coup de feu.<\/p>\n<p>Une m\u00e8re paniqu\u00e9e.<\/p>\n<p>Des enfants appel\u00e9s \u00e0 aider.<\/p>\n<p>Une maison modifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Une arme cach\u00e9e.<\/p>\n<p>Edwige lut des passages de l\u2019ordonnance avec une col\u00e8re froide. Des nuances qu\u2019elle connaissait avaient disparu. Les h\u00e9sitations \u00e9taient devenues des affirmations. Certaines incertitudes des experts \u00e9taient absorb\u00e9es dans une d\u00e9monstration g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>Elle appela Abgrall.<\/p>\n<p>\u2014 Ils vont me juger avec \u00e7a.<\/p>\n<p>Un silence passa.<\/p>\n<p>\u2014 Alors il faudra d\u00e9monter \u00e7a devant les jur\u00e9s, r\u00e9pondit-il.<\/p>\n<p>\u2014 Ils n\u2019ont pas l\u2019arme.<\/p>\n<p>\u2014 Non.<\/p>\n<p>\u2014 Ils n\u2019ont pas de mobile.<\/p>\n<p>\u2014 Non.<\/p>\n<p>\u2014 Ils ont l\u2019ADN d\u2019un inconnu dans mon jardin.<\/p>\n<p>\u2014 Oui.<\/p>\n<p>\u2014 Et c\u2019est moi qu\u2019on envoie aux assises.<\/p>\n<p>Abgrall ne chercha pas de phrase consolante.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019il faut pr\u00e9parer le proc\u00e8s comme si chaque d\u00e9tail comptait. Parce que chaque d\u00e9tail va compter.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es suivantes furent occup\u00e9es par cette attente. Un proc\u00e8s d\u2019assises n\u2019arrive pas imm\u00e9diatement apr\u00e8s une mise en accusation. Les recours, les calendriers judiciaires et les pr\u00e9parations \u00e9tir\u00e8rent le temps.<\/p>\n<p>Edwige put ainsi conna\u00eetre une forme de libert\u00e9 sous menace permanente.<\/p>\n<p>Parfois, durant quelques heures, elle oubliait presque le dossier.<\/p>\n<p>Puis un article paraissait.<\/p>\n<p>Un courrier arrivait.<\/p>\n<p>Un journaliste appelait.<\/p>\n<p>Ou quelqu\u2019un pronon\u00e7ait le nom de Richard.<\/p>\n<p>Alors la chambre du mas revenait imm\u00e9diatement.<\/p>\n<p>En pr\u00e9parant l\u2019audience, Abgrall voulut \u00eatre capable de montrer concr\u00e8tement les fragilit\u00e9s de l\u2019accusation. Il travaillait sur les plans, les horaires, les trajectoires et les pi\u00e8ces techniques. Il croyait possible qu\u2019un jury, confront\u00e9 \u00e0 la totalit\u00e9 des incoh\u00e9rences, refuse de condamner.<\/p>\n<p>Michel Roubaud semblait partager cette confiance tout en restant prudent.<\/p>\n<p>Un proc\u00e8s d\u2019assises ne se limite jamais \u00e0 la physique d\u2019une sc\u00e8ne de crime.<\/p>\n<p>On y juge \u00e9galement des paroles, des attitudes et une personnalit\u00e9.<\/p>\n<p>Et Edwige allait d\u00e9couvrir combien ce second terrain pouvait \u00eatre dangereux.<\/p>\n<p>En janvier 2006, lorsque les portes de la cour d\u2019assises du Vaucluse s\u2019ouvrirent pour son premier proc\u00e8s, elle entra libre dans le palais de justice.<\/p>\n<p>Elle ignorait encore qu\u2019elle en ressortirait menott\u00e9e.<\/p>\n<p>END PART 6<\/p>\n<p>PART 7 TITLE: Au premier proc\u00e8s, l\u2019absence d\u2019arme et de mobile p\u00e8se moins lourd qu\u2019un r\u00e9cit r\u00e9tract\u00e9 et qu\u2019un portrait devenu accusation<\/p>\n<p>Le premier matin du proc\u00e8s, Edwige choisit ses v\u00eatements avec une attention qui lui sembla presque obsc\u00e8ne. Richard \u00e9tait mort depuis cinq ans et demi, et elle devait d\u00e9sormais r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019impression que donneraient une veste, une paire de chaussures ou un bijou \u00e0 des personnes charg\u00e9es de d\u00e9cider si elle avait tir\u00e9 sur lui.<\/p>\n<p>Elle porta autour du cou un collier que Richard lui avait offert.<\/p>\n<p>Pour elle, c\u2019\u00e9tait une mani\u00e8re de le garder pr\u00e8s d\u2019elle.<\/p>\n<p>Pour d\u2019autres, ce geste pouvait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 autrement.<\/p>\n<p>Dans une cour d\u2019assises, Edwige le d\u00e9couvrit tr\u00e8s vite, presque rien ne reste neutre.<\/p>\n<p>Les premi\u00e8res audiences revinrent sur sa rencontre avec Richard, leur travail, leur r\u00e9ussite professionnelle, leur maison, leur mani\u00e8re de d\u00e9penser de l\u2019argent. On parla de leur couple longtemps avant de parler des projectiles.<\/p>\n<p>Edwige regardait les jur\u00e9s.<\/p>\n<p>Elle tentait de deviner ce qu\u2019ils retenaient.<\/p>\n<p>Une femme qui avait travaill\u00e9 dur ?<\/p>\n<p>Une veuve ?<\/p>\n<p>Une commer\u00e7ante prosp\u00e8re ?<\/p>\n<p>Ou quelqu\u2019un dont le confort mat\u00e9riel rendait la personnalit\u00e9 suspecte ?<\/p>\n<p>Les t\u00e9moignages sur les disputes occup\u00e8rent une place importante. Des proches reconnaissaient que Richard et Edwige pouvaient crier fort. Ils avaient des caract\u00e8res puissants. Ils s\u2019opposaient sur les enfants, le travail et des d\u00e9tails de la vie quotidienne.<\/p>\n<p>Pour l\u2019accusation, cette conflictualit\u00e9 cr\u00e9ait le contexte d\u2019un drame.<\/p>\n<p>Pour la d\u00e9fense, elle d\u00e9montrait seulement que le couple n\u2019avait jamais cach\u00e9 ses tensions.<\/p>\n<p>Edwige r\u00e9p\u00e9tait :<\/p>\n<p>\u2014 Oui, on se disputait. Non, je ne voulais pas sa mort.<\/p>\n<p>L\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral revenait toujours \u00e0 la m\u00eame question : que s\u2019\u00e9tait-il pass\u00e9 cette nuit-l\u00e0 pour que Richard re\u00e7oive une d\u00e9charge de fusil dans son lit ?<\/p>\n<p>Edwige r\u00e9pondait exactement ce qu\u2019elle disait depuis juillet 2000.<\/p>\n<p>Des hommes \u00e9taient entr\u00e9s.<\/p>\n<p>Un coup avait \u00e9t\u00e9 tir\u00e9.<\/p>\n<p>Ils avaient fui.<\/p>\n<p>Elle n\u2019avait pas vu suffisamment pour identifier qui que ce soit.<\/p>\n<p>Cette absence de pr\u00e9cision l\u2019enfermait. Une version d\u00e9taill\u00e9e pouvait \u00eatre test\u00e9e. La sienne reposait sur des fragments sensoriels : une d\u00e9tonation, une pr\u00e9sence, une voix, des mouvements. L\u2019accusation pouvait pr\u00e9senter ces fragments comme les \u00e9l\u00e9ments vagues d\u2019une histoire invent\u00e9e.<\/p>\n<p>Puis Yohann fut appel\u00e9.<\/p>\n<p>La tension dans la salle changea.<\/p>\n<p>Il n\u2019\u00e9tait plus l\u2019adolescent de dix-sept ans et demi qui avait \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9 dans la nuit de novembre 2000. Pourtant, son ancienne d\u00e9claration semblait l\u2019attendre dans chaque question.<\/p>\n<p>On lui rappela ce qu\u2019il avait sign\u00e9.<\/p>\n<p>Il reconnut sa signature.<\/p>\n<p>On lui demanda s\u2019il avait accus\u00e9 sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Oui.<\/p>\n<p>Avait-il d\u00e9crit un fusil sur le lit ?<\/p>\n<p>Oui, dans cette d\u00e9claration.<\/p>\n<p>Avait-il parl\u00e9 d\u2019une mise en sc\u00e8ne ?<\/p>\n<p>Oui.<\/p>\n<p>Alors pourquoi fallait-il croire aujourd\u2019hui que tout cela \u00e9tait faux ?<\/p>\n<p>Yohann inspira avant de r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>Parce qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0, dit-il, il n\u2019\u00e9tait plus lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Il expliqua les heures d\u2019interrogatoire, la fatigue, la pression et la confusion. Il raconta comment il avait fini par chercher une histoire susceptible de satisfaire les enqu\u00eateurs. Il rappela qu\u2019avant d\u2019accuser Edwige, il s\u2019\u00e9tait lui-m\u00eame pr\u00e9sent\u00e9 comme responsable.<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019ai dit n\u2019importe quoi.<\/p>\n<p>Cette phrase r\u00e9sonna dans la salle.<\/p>\n<p>Pour la d\u00e9fense, elle r\u00e9sumait la fragilit\u00e9 du t\u00e9moignage.<\/p>\n<p>Pour l\u2019accusation, elle pouvait \u00eatre entendue comme la nouvelle version d\u2019un fils prot\u00e9geant sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Les jur\u00e9s devaient choisir.<\/p>\n<p>Brice vint \u00e9galement parler.<\/p>\n<p>Il soutenait Edwige.<\/p>\n<p>Il ne confirmait pas la mise en sc\u00e8ne familiale.<\/p>\n<p>Les deux fils du mort se retrouvaient ainsi dans une position douloureuse : parties civiles au nom de leur p\u00e8re, ils demandaient pourtant qu\u2019on ne condamne pas leur m\u00e8re.<\/p>\n<p>Cette contradiction humaine \u00e9tait difficile \u00e0 faire entrer dans le cadre simple d\u2019un proc\u00e8s.<\/p>\n<p>Jean-Fran\u00e7ois Abgrall attendait de pouvoir exposer longuement le r\u00e9sultat de sa contre-enqu\u00eate. Il avait pr\u00e9par\u00e9 des points pr\u00e9cis. La sc\u00e8ne contamin\u00e9e. Les faiblesses de certaines d\u00e9ductions. Les m\u00e9gots. Les empreintes \u00e9trang\u00e8res. L\u2019inexistence d\u2019une arme correspondant clairement chez Richard. L\u2019absence de mobile.<\/p>\n<p>Mais le proc\u00e8s ne se d\u00e9roula pas exactement comme il l\u2019esp\u00e9rait.<\/p>\n<p>Certaines questions qu\u2019il voulait d\u00e9velopper furent abord\u00e9es rapidement.<\/p>\n<p>D\u2019autres ne le furent pas avec la profondeur qu\u2019il jugeait n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Il observa depuis la salle une proc\u00e9dure qui avan\u00e7ait selon sa propre logique.<\/p>\n<p>La fen\u00eatre de cuisine fut examin\u00e9e.<\/p>\n<p>Les enqu\u00eateurs expliqu\u00e8rent pourquoi ils ne croyaient pas \u00e0 une intrusion par cet acc\u00e8s. Les traces, selon eux, ne correspondaient pas au passage d\u2019un groupe de cambrioleurs.<\/p>\n<p>La d\u00e9fense rappela que les lieux avaient \u00e9t\u00e9 mal prot\u00e9g\u00e9s et pi\u00e9tin\u00e9s.<\/p>\n<p>On revint aux v\u00e9g\u00e9taux dans l\u2019escalier.<\/p>\n<p>Ils semblaient trop intacts, disait l\u2019accusation.<\/p>\n<p>Mais aucune expertise ne pouvait \u00e9tablir qu\u2019une main les avait volontairement d\u00e9pos\u00e9s.<\/p>\n<p>On parla de la poign\u00e9e tomb\u00e9e.<\/p>\n<p>Du corps.<\/p>\n<p>Des traces de sang.<\/p>\n<p>Du syst\u00e8me d\u2019alarme.<\/p>\n<p>\u00c0 chaque fois, la d\u00e9fense pouvait proposer une explication.<\/p>\n<p>\u00c0 chaque fois, l\u2019accusation pouvait r\u00e9pondre qu\u2019une accumulation d\u2019anomalies cessait d\u2019\u00eatre une co\u00efncidence.<\/p>\n<p>Puis vint la question de l\u2019arme.<\/p>\n<p>Le fusil de calibre 12 ayant tu\u00e9 Richard n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9.<\/p>\n<p>Edwige n\u2019avait pas pu le produire.<\/p>\n<p>La justice non plus.<\/p>\n<p>L\u2019accusation devait donc expliquer comment elle aurait pu disposer d\u2019une arme suffisamment proche pour tirer \u00e0 bout portant, puis la faire dispara\u00eetre.<\/p>\n<p>Des souvenirs de t\u00e9moins concernant les armes de Richard furent \u00e9voqu\u00e9s.<\/p>\n<p>Ils n\u2019\u00e9taient pas parfaitement concordants.<\/p>\n<p>La d\u00e9fense appuya sur cette faiblesse.<\/p>\n<p>\u2014 O\u00f9 est le fusil ?<\/p>\n<p>La question resta suspendue.<\/p>\n<p>Puis :<\/p>\n<p>\u2014 Quel est le mobile ?<\/p>\n<p>L\u00e0 encore, aucune r\u00e9ponse claire.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e d\u2019un meurtre pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9 \u00e9tait difficile \u00e0 soutenir. L\u2019hypoth\u00e8se privil\u00e9gi\u00e9e restait celle d\u2019une dispute devenue incontr\u00f4lable, suivie d\u2019un tir.<\/p>\n<p>Mais cette th\u00e9orie obligeait \u00e0 imaginer un fusil disponible exactement au moment de la querelle.<\/p>\n<p>La d\u00e9fense estimait que ce vide devait cr\u00e9er un doute raisonnable.<\/p>\n<p>L\u2019accusation estimait que l\u2019absence de l\u2019arme \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment le r\u00e9sultat de la dissimulation familiale.<\/p>\n<p>Chaque manque devenait ainsi utilisable par les deux camps.<\/p>\n<p>Les deux m\u00e9gots auraient d\u00fb, selon Abgrall, constituer un moment central.<\/p>\n<p>Un profil ADN masculin inconnu avait \u00e9t\u00e9 extrait d\u2019objets retrouv\u00e9s pr\u00e8s de la haie, l\u00e0 o\u00f9 des traces de chaussures inexpliqu\u00e9es avaient \u00e9t\u00e9 constat\u00e9es.<\/p>\n<p>Qui \u00e9tait cet homme ?<\/p>\n<p>Personne ne le savait.<\/p>\n<p>La d\u00e9fense souhaitait que son empreinte g\u00e9n\u00e9tique soit compar\u00e9e le plus largement possible aux fichiers disponibles.<\/p>\n<p>La d\u00e9marche n\u2019aboutit pas comme elle l\u2019esp\u00e9rait pendant ce premier proc\u00e8s.<\/p>\n<p>Pour les magistrats convaincus de la culpabilit\u00e9 d\u2019Edwige, un fumeur inconnu dans un jardin n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessairement un cambrioleur.<\/p>\n<p>Pour Abgrall, refuser d\u2019identifier cet homme revenait \u00e0 d\u00e9cider par avance qu\u2019il \u00e9tait sans importance.<\/p>\n<p>Le proc\u00e8s se d\u00e9pla\u00e7a progressivement vers la personnalit\u00e9 d\u2019Edwige.<\/p>\n<p>On parla de sa relation \u00e0 l\u2019argent, de ses v\u00eatements et de son mode de vie. Des expressions dures furent utilis\u00e9es \u00e0 son sujet.<\/p>\n<p>Elle eut parfois l\u2019impression qu\u2019on jugeait moins ce qu\u2019elle avait fait dans la chambre que la femme qu\u2019on croyait reconna\u00eetre dans sa r\u00e9ussite sociale.<\/p>\n<p>Elle pleura beaucoup.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9testa cela.<\/p>\n<p>Chaque matin, elle se promettait de rester droite.<\/p>\n<p>Chaque apr\u00e8s-midi, un d\u00e9tail sur Richard ou ses enfants faisait sauter cette r\u00e9solution.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin des d\u00e9bats, l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral demanda une lourde peine.<\/p>\n<p>La d\u00e9fense rappela une derni\u00e8re fois ce qui manquait : pas d\u2019arme, pas de mobile d\u00e9montr\u00e9, pas de preuve scientifique reliant Edwige au tir, un t\u00e9moin principal r\u00e9tract\u00e9 et l\u2019ADN inexpliqu\u00e9 d\u2019un inconnu.<\/p>\n<p>Puis les jur\u00e9s partirent d\u00e9lib\u00e9rer.<\/p>\n<p>Les heures sembl\u00e8rent interminables.<\/p>\n<p>Edwige observait le sol.<\/p>\n<p>Elle pensa \u00e0 la prison en essayant de ne pas y penser.<\/p>\n<p>Lorsque la cour revint, elle se leva.<\/p>\n<p>Le verdict tomba.<\/p>\n<p>Coupable.<\/p>\n<p>Douze ann\u00e9es de r\u00e9clusion criminelle.<\/p>\n<p>Pendant une seconde, elle ne comprit pas le chiffre.<\/p>\n<p>Puis ses jambes c\u00e9d\u00e8rent.<\/p>\n<p>On la soutint.<\/p>\n<p>Autour d\u2019elle, la salle s\u2019agita, mais les sons devinrent lointains.<\/p>\n<p>Yohann ne bougeait plus.<\/p>\n<p>Brice avait le visage ferm\u00e9.<\/p>\n<p>Jean-Fran\u00e7ois Abgrall resta assis quelques secondes avec la sensation d\u2019avoir assist\u00e9 non pas \u00e0 la r\u00e9solution des contradictions du dossier, mais \u00e0 leur absorption dans une conviction g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>Edwige fut imm\u00e9diatement incarc\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans le v\u00e9hicule qui l\u2019emmenait, elle regarda ses mains.<\/p>\n<p>Elle se souvenait du sang de Richard dessus six ans plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>Elle se souvenait avoir pens\u00e9 que les gendarmes retrouveraient ceux qui \u00e9taient entr\u00e9s.<\/p>\n<p>Elle n\u2019avait jamais imagin\u00e9 devoir un jour prouver que ce sang ne faisait pas d\u2019elle la personne qui avait tir\u00e9.<\/p>\n<p>Ses avocats annonc\u00e8rent l\u2019appel.<\/p>\n<p>Le m\u00e9canisme judiciaire allait donc recommencer.<\/p>\n<p>Mais cette fois, Edwige n\u2019\u00e9tait plus seulement mise en examen.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait une femme reconnue coupable de meurtre.<\/p>\n<p>Et dans les scell\u00e9s du dossier, les deux m\u00e9gots restaient toujours associ\u00e9s \u00e0 un homme que personne n\u2019avait encore pris la peine de nommer.<\/p>\n<p>END PART 7<\/p>\n<p>PART 8 TITLE: Deux autres jurys condamnent encore Edwige, puis un profil ADN ignor\u00e9 pendant des ann\u00e9es re\u00e7oit enfin un nom inattendu<\/p>\n<p>L\u2019appel permit \u00e0 Edwige de retrouver provisoirement la libert\u00e9 quelques mois apr\u00e8s sa premi\u00e8re condamnation. Sortir une seconde fois de prison aurait d\u00fb ressembler \u00e0 une victoire. Elle y vit surtout une suspension. Le verdict d\u2019Avignon existait toujours et un autre jury allait bient\u00f4t r\u00e9examiner les m\u00eames pi\u00e8ces.<\/p>\n<p>Elle changea une partie de sa strat\u00e9gie de d\u00e9fense.<\/p>\n<p>Thierry L\u00e9vy entra dans le dossier avec une approche plus offensive. Il d\u00e9couvrit une proc\u00e9dure \u00e9norme, encombr\u00e9e de contradictions, de constatations discut\u00e9es et de d\u00e9cisions anciennes qu\u2019on ne pouvait plus r\u00e9parer simplement.<\/p>\n<p>\u00c0 ses yeux, le danger \u00e9tait clair.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019une affaire a d\u00e9j\u00e0 produit une condamnation, le second proc\u00e8s ne repart jamais r\u00e9ellement de z\u00e9ro, m\u00eame si la loi demande aux nouveaux jur\u00e9s de juger les faits eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>La culpabilit\u00e9 a d\u00e9sormais une histoire.<\/p>\n<p>Edwige continua pourtant de croire qu\u2019un nouveau proc\u00e8s pouvait enfin faire entendre les faiblesses du dossier.<\/p>\n<p>En d\u00e9cembre 2006, elle se pr\u00e9senta devant la cour d\u2019assises du Gard \u00e0 N\u00eemes.<\/p>\n<p>Le d\u00e9cor avait chang\u00e9.<\/p>\n<p>Les questions, presque pas.<\/p>\n<p>On revint encore \u00e0 la dispute.<\/p>\n<p>\u00c0 la voix entendue apr\u00e8s la d\u00e9tonation.<\/p>\n<p>Aux v\u00e9g\u00e9taux.<\/p>\n<p>\u00c0 la fen\u00eatre.<\/p>\n<p>Aux pots d\u00e9plac\u00e9s.<\/p>\n<p>Aux traces de sang.<\/p>\n<p>\u00c0 Yohann.<\/p>\n<p>Toujours Yohann.<\/p>\n<p>Il r\u00e9affirma que son accusation de garde \u00e0 vue \u00e9tait fausse.<\/p>\n<p>La d\u00e9fense insista sur le fait qu\u2019une d\u00e9claration obtenue dans des conditions de fatigue extr\u00eame ne pouvait devenir la colonne vert\u00e9brale d\u2019un dossier malgr\u00e9 une r\u00e9tractation imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>L\u2019accusation rappela au contraire la pr\u00e9cision de certains d\u00e9tails fournis \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>La cour entendit de nouveau les experts.<\/p>\n<p>L\u2019arme restait introuvable.<\/p>\n<p>Le mobile restait incertain.<\/p>\n<p>Les m\u00e9gots restaient anonymes.<\/p>\n<p>Edwige \u00e9prouva une sensation de d\u00e9j\u00e0-vu si forte qu\u2019elle en devenait presque physique. Elle aurait pu anticiper certaines questions mot pour mot. Elle savait quand on allait lui demander pourquoi rien n\u2019avait \u00e9t\u00e9 vol\u00e9. Elle savait \u00e0 quel moment on parlerait de son caract\u00e8re.<\/p>\n<p>Elle savait aussi que r\u00e9pondre calmement pouvait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme de la froideur, tandis que perdre son calme pouvait \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 comme une incapacit\u00e9 \u00e0 supporter la contradiction.<\/p>\n<p>Thierry L\u00e9vy multiplia les contestations proc\u00e9durales. L\u00e0 o\u00f9 les faits semblaient enferm\u00e9s dans une narration d\u00e9j\u00e0 install\u00e9e, il cherchait aussi les failles juridiques susceptibles d\u2019emp\u00eacher une d\u00e9cision irr\u00e9guli\u00e8re de devenir d\u00e9finitive.<\/p>\n<p>Edwige comprenait imparfaitement certains d\u00e9bats techniques.<\/p>\n<p>Elle retenait seulement une chose : on pouvait \u00eatre innocent et perdre sur les faits ; il fallait donc parfois combattre aussi sur la proc\u00e9dure.<\/p>\n<p>Le verdict tomba malgr\u00e9 tout.<\/p>\n<p>Coupable.<\/p>\n<p>Douze ans.<\/p>\n<p>Une seconde fois.<\/p>\n<p>Edwige s\u2019effondra encore.<\/p>\n<p>La prison reprit sa place.<\/p>\n<p>Cette fois, pourtant, Thierry L\u00e9vy n\u2019abandonna pas le terrain proc\u00e9dural. Un pourvoi fut form\u00e9 devant la Cour de cassation.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agissait pas pour la haute juridiction de d\u00e9cider si Edwige avait tu\u00e9 Richard. Elle devait v\u00e9rifier si le proc\u00e8s avait respect\u00e9 correctement les r\u00e8gles.<\/p>\n<p>Des mois pass\u00e8rent.<\/p>\n<p>Puis la condamnation fut cass\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour Edwige, le mot eut un go\u00fbt \u00e9trange. Cass\u00e9e ne signifiait pas innocente. Cass\u00e9e signifiait que le proc\u00e8s devait recommencer.<\/p>\n<p>Elle fut lib\u00e9r\u00e9e apr\u00e8s environ onze mois de cette nouvelle incarc\u00e9ration.<\/p>\n<p>Trois audiences criminelles pour un seul homicide.<\/p>\n<p>Cette perspective aurait \u00e9puis\u00e9 n\u2019importe qui.<\/p>\n<p>Edwige, elle, s\u2019accrochait \u00e0 une id\u00e9e : un troisi\u00e8me tribunal pouvait enfin regarder l\u2019affaire autrement.<\/p>\n<p>Le proc\u00e8s suivant fut d\u00e9plac\u00e9 \u00e0 Lyon.<\/p>\n<p>En f\u00e9vrier 2009, presque neuf ans apr\u00e8s la mort de Richard, elle entra dans une troisi\u00e8me cour d\u2019assises.<\/p>\n<p>Ses fils \u00e9taient devenus des hommes.<\/p>\n<p>Elle-m\u00eame approchait de la cinquantaine.<\/p>\n<p>Richard, lui, restait fig\u00e9 \u00e0 quarante-deux ans dans les photographies du dossier.<\/p>\n<p>Cette fois, Jean-Fran\u00e7ois Abgrall put exposer plus clairement certaines de ses constatations. Une maquette et des repr\u00e9sentations de la propri\u00e9t\u00e9 permettaient de visualiser les d\u00e9placements, les acc\u00e8s et les contradictions mat\u00e9rielles.<\/p>\n<p>Il expliqua pourquoi, selon lui, l\u2019hypoth\u00e8se du cambriolage n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 s\u00e9rieusement \u00e9puis\u00e9e.<\/p>\n<p>Il rappela les empreintes de semelles \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n<p>Il rappela les m\u00e9gots.<\/p>\n<p>Il rappela qu\u2019un profil ADN masculin avait \u00e9t\u00e9 isol\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019homme existait biologiquement.<\/p>\n<p>M\u00eame s\u2019il restait juridiquement sans nom.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident du tribunal accepta enfin qu\u2019une comparaison soit r\u00e9ellement recherch\u00e9e dans le Fichier national automatis\u00e9 des empreintes g\u00e9n\u00e9tiques.<\/p>\n<p>Pendant le proc\u00e8s, aucun r\u00e9sultat ne vint sauver Edwige.<\/p>\n<p>Le profil n\u2019\u00e9tait alors associ\u00e9 \u00e0 personne dans la base consult\u00e9e.<\/p>\n<p>La d\u00e9fense plaida le doute.<\/p>\n<p>Thierry L\u00e9vy fit remarquer que l\u2019accusation demandait aux jur\u00e9s de condamner une femme sans arme retrouv\u00e9e, sans mobile clair et sans preuve scientifique directe.<\/p>\n<p>L\u2019accusation r\u00e9pondit par l\u2019ensemble des indices.<\/p>\n<p>Les anomalies de la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Les contradictions.<\/p>\n<p>La d\u00e9claration de Yohann.<\/p>\n<p>La possibilit\u00e9 d\u2019une dispute violente.<\/p>\n<p>Pour la troisi\u00e8me fois, le dossier demandait \u00e0 un jury de choisir entre deux histoires dont aucune ne pouvait \u00eatre reconstitu\u00e9e enti\u00e8rement.<\/p>\n<p>Le d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 dura des heures.<\/p>\n<p>Le 20 f\u00e9vrier 2009, Edwige fut d\u00e9clar\u00e9e coupable.<\/p>\n<p>Encore.<\/p>\n<p>Cette fois, la peine fut fix\u00e9e \u00e0 dix ans de r\u00e9clusion.<\/p>\n<p>Elle fut incarc\u00e9r\u00e9e \u00e0 l\u2019issue de l\u2019audience.<\/p>\n<p>Dans sa cellule, elle ressentit quelque chose de diff\u00e9rent des fois pr\u00e9c\u00e9dentes. Elle avait \u00e9puis\u00e9 presque toutes les marches normales de la justice p\u00e9nale. Ce troisi\u00e8me verdict n\u2019\u00e9tait plus une \u00e9tape facilement contournable.<\/p>\n<p>Elle avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e trois fois.<\/p>\n<p>Dans l\u2019opinion publique, cela ressemblait \u00e0 une confirmation absolue.<\/p>\n<p>Trois jurys ne pouvaient pas tous se tromper, pensaient certains.<\/p>\n<p>Edwige se demandait plut\u00f4t combien de fois la m\u00eame enqu\u00eate pouvait produire le m\u00eame r\u00e9sultat.<\/p>\n<p>Les mois suivants furent difficiles. Elle fut transf\u00e9r\u00e9e, \u00e9loign\u00e9e de sa famille et contrainte de reconstruire encore une routine carc\u00e9rale. Les appels avec ses fils terminaient souvent sur des phrases pratiques afin d\u2019\u00e9viter les silences qui faisaient trop mal.<\/p>\n<p>Jean-Fran\u00e7ois Abgrall, lui, n\u2019avait pas cess\u00e9 de regarder du c\u00f4t\u00e9 des m\u00e9gots.<\/p>\n<p>Il savait maintenant que l\u2019empreinte g\u00e9n\u00e9tique avait \u00e9t\u00e9 inscrite dans les recherches appropri\u00e9es.<\/p>\n<p>Il fallait qu\u2019un jour, quelque part, l\u2019homme soit pr\u00e9lev\u00e9 dans une autre affaire.<\/p>\n<p>Alors seulement la machine pourrait produire un nom.<\/p>\n<p>Ce que personne dans l\u2019entourage d\u2019Edwige ne savait encore, c\u2019est qu\u2019un homme avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 pour une affaire de vol en septembre 2008.<\/p>\n<p>Son ADN avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9lev\u00e9.<\/p>\n<p>Mais son profil n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement int\u00e9gr\u00e9 de mani\u00e8re permettant la correspondance.<\/p>\n<p>Le temps passa.<\/p>\n<p>Puis, le 22 juillet 2009, presque cinq mois apr\u00e8s la troisi\u00e8me condamnation d\u2019Edwige, la comparaison informatique produisit enfin un r\u00e9sultat positif.<\/p>\n<p>Les deux m\u00e9gots retrouv\u00e9s pr\u00e8s de la haie du mas de la Gasqui neuf ans auparavant avaient \u00e9t\u00e9 fum\u00e9s par le m\u00eame homme.<\/p>\n<p>Il s\u2019appelait Guillaume C.<\/p>\n<p>Il avait vingt-neuf ans en 2009.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque du meurtre, il vivait dans la r\u00e9gion de Pernes-les-Fontaines.<\/p>\n<p>Son parcours comportait d\u00e9j\u00e0 des affaires de vol.<\/p>\n<p>Lorsque l\u2019information remonta, elle aurait pu provoquer imm\u00e9diatement une onde de choc : un homme ayant des ant\u00e9c\u00e9dents li\u00e9s aux vols avait laiss\u00e9 son ADN dans le jardin d\u2019une maison o\u00f9 une femme affirmait depuis neuf ans que des cambrioleurs \u00e9taient entr\u00e9s.<\/p>\n<p>Pourtant, le syst\u00e8me judiciaire ne bascula pas.<\/p>\n<p>Guillaume fut convoqu\u00e9 plusieurs mois plus tard \u00e0 la gendarmerie de Carpentras.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019on lui demanda s\u2019il connaissait le mas de la Gasqui, ses r\u00e9ponses furent prudentes.<\/p>\n<p>Il ne se souvenait pas y \u00eatre all\u00e9.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre \u00e9tait-il pass\u00e9 dans le secteur.<\/p>\n<p>Il connaissait les environs.<\/p>\n<p>Il lui arrivait de couper \u00e0 travers certaines propri\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p>Il \u00e9voqua aussi des vols mineurs, des passages possibles et des activit\u00e9s anciennes sans fournir une explication nette pour les cigarettes.<\/p>\n<p>Les gendarmes cherchaient \u00e0 d\u00e9terminer si sa pr\u00e9sence pouvait \u00eatre banale.<\/p>\n<p>Lui nia toute participation au meurtre.<\/p>\n<p>Il n\u2019avait pas tu\u00e9 Richard.<\/p>\n<p>Il n\u2019avait pas particip\u00e9 \u00e0 une attaque du mas.<\/p>\n<p>Les m\u00e9gots, disait-il en substance, ne prouvaient pas qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 l\u00e0 cette nuit-l\u00e0.<\/p>\n<p>Juridiquement, c\u2019\u00e9tait vrai.<\/p>\n<p>Un ADN donne une identit\u00e9.<\/p>\n<p>Il ne donne pas automatiquement une date.<\/p>\n<p>Mais pour Edwige, lorsqu\u2019elle apprit enfin qu\u2019un homme r\u00e9el se trouvait derri\u00e8re ces deux morceaux de filtre, quelque chose changea.<\/p>\n<p>Depuis 2000, on lui r\u00e9p\u00e9tait que les cigarettes pouvaient appartenir \u00e0 n\u2019importe qui.<\/p>\n<p>D\u00e9sormais, elles appartenaient \u00e0 quelqu\u2019un.<\/p>\n<p>Quelqu\u2019un qui connaissait la r\u00e9gion.<\/p>\n<p>Quelqu\u2019un d\u00e9j\u00e0 impliqu\u00e9 dans des affaires de vol.<\/p>\n<p>Elle appela son avocat depuis la prison.<\/p>\n<p>Sa voix tremblait, mais pas de tristesse.<\/p>\n<p>\u2014 Vous comprenez ce que \u00e7a veut dire ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse fut prudente.<\/p>\n<p>\u2014 \u00c7a veut dire qu\u2019il faut enqu\u00eater.<\/p>\n<p>Edwige ferma les yeux.<\/p>\n<p>Pendant neuf ans, elle avait attendu exactement cette phrase.<\/p>\n<p>Mais elle ignorait encore qu\u2019en suivant Guillaume C., les enqu\u00eateurs allaient bient\u00f4t entendre d\u2019autres noms.<\/p>\n<p>Et que plusieurs personnes, sans se conna\u00eetre entre elles, finiraient par raconter des histoires \u00e9trangement proches de celle qu\u2019elle r\u00e9p\u00e9tait depuis la nuit o\u00f9 Richard \u00e9tait mort.<\/p>\n<p>END PART 8<\/p>\n<p>PART 9 TITLE: L\u2019homme des m\u00e9gots obtient un nom, puis un autre t\u00e9moin raconte une confidence qui rapproche enfin l\u2019enqu\u00eate des intrus qu\u2019Edwige d\u00e9crivait<\/p>\n<p>Depuis la prison, Edwige s\u2019accrocha d\u2019abord \u00e0 l\u2019identit\u00e9 de Guillaume C. comme \u00e0 une poign\u00e9e enfin fix\u00e9e dans un mur lisse. Pendant neuf ans, les deux m\u00e9gots avaient \u00e9t\u00e9 trait\u00e9s comme une curiosit\u00e9 p\u00e9riph\u00e9rique. Maintenant, leur propri\u00e9taire existait. Il avait v\u00e9cu dans la r\u00e9gion de Pernes-les-Fontaines, connaissait les environs et avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9 dans des affaires de vol. Pourtant, lorsqu\u2019elle demanda ce que cette d\u00e9couverte changeait concr\u00e8tement, les r\u00e9ponses furent beaucoup moins nettes que ce qu\u2019elle avait esp\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Guillaume avait \u00e9t\u00e9 entendu le 21 octobre 2009. Il avait ni\u00e9 conna\u00eetre la famille Alessandri et affirm\u00e9 ne pas se souvenir d\u2019\u00eatre entr\u00e9 sur la propri\u00e9t\u00e9. Ses explications concernant sa possible pr\u00e9sence dans le secteur variaient : passage \u00e0 travers les champs, petits vols dans des jardins, \u00e9ventuel rep\u00e9rage. Rien ne permettait de dater pr\u00e9cis\u00e9ment les cigarettes. Pour les enqu\u00eateurs, il restait donc possible qu\u2019il les ait fum\u00e9es un autre jour.<\/p>\n<p>Jean-Fran\u00e7ois Abgrall ne partageait pas cette tranquillit\u00e9. Un homme connu pour des vols laissait son ADN \u00e0 proximit\u00e9 d\u2019une haie, dans le jardin d\u2019un commer\u00e7ant tu\u00e9 pendant une intrusion suppos\u00e9e, et personne ne parvenait \u00e0 expliquer raisonnablement ce qu\u2019il faisait l\u00e0. Cela ne constituait pas une preuve de meurtre, r\u00e9p\u00e9tait-il, mais c\u2019\u00e9tait exactement le genre d\u2019anomalie qu\u2019une enqu\u00eate devait approfondir au lieu de classer.<\/p>\n<p>Il demanda qu\u2019on reconstitue le pass\u00e9 de Guillaume. Quels \u00e9taient ses fr\u00e9quentations en 2000 ? Poss\u00e9dait-il un v\u00e9hicule ? Avec qui commettait-il ses vols ? Connaissait-il des hommes sp\u00e9cialis\u00e9s dans les cambriolages de r\u00e9sidences ? Avait-il d\u00e9j\u00e0 particip\u00e9 \u00e0 des attaques o\u00f9 l\u2019objectif r\u00e9el n\u2019\u00e9tait pas de vider une maison, mais de contraindre une victime \u00e0 remettre de l\u2019argent ?<\/p>\n<p>Les premi\u00e8res r\u00e9ponses renforc\u00e8rent ses doutes. Les ant\u00e9c\u00e9dents de Guillaume n\u2019\u00e9taient pas ceux d\u2019un simple promeneur malchanceux. En septembre 2000, moins de deux mois apr\u00e8s la mort de Richard, il avait notamment \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9 avec des complices dans une tentative de vol de v\u00e9hicule au domicile d\u2019un particulier. Plus tard, d\u2019autres affaires s\u2019ajouteraient \u00e0 son parcours.<\/p>\n<p>Edwige apprenait ces informations par fragments. Chaque fois, la m\u00eame sensation revenait : si un tel homme avait \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9 avant son troisi\u00e8me proc\u00e8s, les jur\u00e9s auraient-ils \u00e9cout\u00e9 autrement les mots qu\u2019elle r\u00e9p\u00e9tait depuis 2000 ? Les cigarettes n\u2019auraient plus \u00e9t\u00e9 les d\u00e9chets anonymes d\u2019un jardin. Elles auraient eu un visage, un \u00e2ge, un pass\u00e9.<\/p>\n<p>Mais la d\u00e9couverte \u00e9tait arriv\u00e9e quelques mois trop tard.<\/p>\n<p>Elle restait condamn\u00e9e.<\/p>\n<p>Puis, au printemps 2010, un \u00e9v\u00e9nement inattendu fit glisser l\u2019affaire sur un terrain nouveau. Un jeune homme nomm\u00e9 Mathieu R. prit contact avec un policier. Ce qu\u2019il voulait raconter ne concernait pas directement Guillaume. Cela concernait sa propre famille.<\/p>\n<p>Mathieu expliqua que sa m\u00e8re, B\u00e9atrice F., lui avait parl\u00e9 du meurtre de Richard Alessandri. Selon ce qu\u2019elle lui avait confi\u00e9, son mari de l\u2019\u00e9poque avait appris, d\u00e8s le lendemain du crime, qu\u2019un proche avait particip\u00e9 \u00e0 l\u2019attaque. Le nom \u00e9voqu\u00e9 \u00e9tait celui d\u2019Alain R., son beau-fr\u00e8re.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me nom apparaissait dans le m\u00eame r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Romain U.<\/p>\n<p>Mathieu disait que sa m\u00e8re lui avait racont\u00e9 qu\u2019Alain avait parl\u00e9 d\u2019un complice. Romain U. appartenait au m\u00eame environnement, un homme dont le surnom finirait par revenir \u00e0 plusieurs reprises dans le dossier : le Boiteux. Ainsi, ind\u00e9pendamment de l\u2019ADN des m\u00e9gots, une autre histoire commen\u00e7ait \u00e0 dessiner un groupe d\u2019hommes ext\u00e9rieurs \u00e0 la maison.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moignage n\u2019avait rien de confortable. Mathieu mettait en cause son propre oncle et savait ce que cela risquait de provoquer dans sa famille. Sa m\u00e8re, lorsqu\u2019elle fut approch\u00e9e, se montra terrifi\u00e9e. Elle disait craindre les hommes concern\u00e9s, leurs r\u00e9actions et les cons\u00e9quences pour ses enfants.<\/p>\n<p>Pour Edwige, cette peur \u00e9tait presque plus convaincante qu\u2019une d\u00e9claration parfaitement ordonn\u00e9e. Depuis dix ans, on lui reprochait une version suppos\u00e9e trop construite ou trop pratique. B\u00e9atrice, elle, ne semblait tirer aucun avantage de ce qu\u2019elle savait. Au contraire, parler pouvait lui co\u00fbter cher.<\/p>\n<p>B\u00e9atrice h\u00e9sita pourtant \u00e0 aller jusqu\u2019au bout. Elle refusait de se retrouver expos\u00e9e sans protection. Les enqu\u00eateurs recueillirent donc un nouvel \u00e9l\u00e9ment prometteur sans obtenir imm\u00e9diatement la d\u00e9claration ferme susceptible de bouleverser le dossier.<\/p>\n<p>Abgrall nota surtout les noms.<\/p>\n<p>Alain R.<\/p>\n<p>Romain U.<\/p>\n<p>Guillaume C.<\/p>\n<p>\u00c0 ce stade, personne ne d\u00e9montrait qu\u2019ils avaient agi ensemble la nuit du meurtre. Mais les co\u00efncidences commen\u00e7aient \u00e0 se multiplier. Un homme dont l\u2019ADN se trouvait dans le jardin. Deux hommes mentionn\u00e9s par une femme dont le fils acceptait de t\u00e9moigner. Et tous gravitant dans un milieu de vols ou de cambriolages.<\/p>\n<p>En septembre 2010, Guillaume C. fut de nouveau interrog\u00e9. Cette fois, les recherches avaient permis de relever davantage d\u2019incoh\u00e9rences. Certaines de ses affirmations pr\u00e9c\u00e9dentes sur son v\u00e9hicule ou son emploi du temps r\u00e9sistaient mal aux v\u00e9rifications. Il connaissait aussi Romain U., ce m\u00eame Boiteux \u00e9voqu\u00e9 dans l\u2019autre branche de l\u2019enqu\u00eate.<\/p>\n<p>Pour Abgrall, ce lien changeait la nature du hasard.<\/p>\n<p>Un inconnu peut laisser un m\u00e9got dans un jardin.<\/p>\n<p>Deux inconnus peuvent m\u00eame, par extraordinaire, \u00eatre cit\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment dans une m\u00eame affaire.<\/p>\n<p>Mais lorsque l\u2019homme dont l\u2019ADN est retrouv\u00e9 sur place conna\u00eet l\u2019homme qu\u2019un t\u00e9moin associe au groupe ayant attaqu\u00e9 la maison, l\u2019explication par une simple co\u00efncidence demande elle aussi \u00e0 \u00eatre d\u00e9montr\u00e9e.<\/p>\n<p>Edwige esp\u00e9rait une arrestation.<\/p>\n<p>Rien de tel ne se produisit.<\/p>\n<p>La justice ne revenait pas encore sur sa condamnation et aucune mise en cause d\u00e9finitive n\u2019\u00e9tait prononc\u00e9e contre les hommes \u00e9voqu\u00e9s. Guillaume niait. Romain et Alain n\u2019\u00e9taient pas traduits devant une juridiction pour la mort de Richard. Les t\u00e9moignages restaient indirects, les m\u00e9gots impossibles \u00e0 dater, et neuf ann\u00e9es avaient d\u00e9j\u00e0 effac\u00e9 une partie des traces.<\/p>\n<p>Puis, le 29 octobre 2010, Edwige quitta le centre p\u00e9nitentiaire de Rennes en libert\u00e9 conditionnelle. Elle avait pass\u00e9, au total, environ quatre ans et demi en d\u00e9tention au fil de l\u2019affaire. Sa sortie r\u00e9sultait des r\u00e8gles d\u2019ex\u00e9cution de sa peine, non d\u2019une reconnaissance d\u2019innocence.<\/p>\n<p>Devant les portes de la prison, elle retrouva l\u2019air ext\u00e9rieur avec une prudence qu\u2019elle n\u2019avait pas connue lors de sa premi\u00e8re lib\u00e9ration. Elle savait d\u00e9sormais qu\u2019une porte pouvait s\u2019ouvrir sans qu\u2019un jugement disparaisse. Administrativement, elle restait la femme qui avait tu\u00e9 Richard.<\/p>\n<p>Avec Yohann et Brice, les retrouvailles furent moins d\u00e9monstratives qu\u2019autrefois. Ils avaient travers\u00e9 trop d\u2019ann\u00e9es de tribunaux, de parloirs et de journalistes pour croire qu\u2019un moment de bonheur effa\u00e7ait quoi que ce soit. Yohann continuait de porter le souvenir de sa garde \u00e0 vue comme une br\u00fblure. Brice avait grandi presque enti\u00e8rement dans l\u2019ombre du dossier.<\/p>\n<p>Edwige reprit pourtant une vie quotidienne. Elle cuisina. Elle fit des courses. Elle conduisit sans surveillant. Elle dormit dans une chambre dont elle pouvait ouvrir elle-m\u00eame la porte. Ces gestes simples \u00e9taient parfois plus difficiles qu\u2019en prison, parce qu\u2019ils lui rappelaient la vie qu\u2019elle aurait d\u00fb conserver avec Richard.<\/p>\n<p>Surtout, elle refusait de consid\u00e9rer sa lib\u00e9ration comme la fin de son combat.<\/p>\n<p>\u2014 Je ne veux pas seulement \u00eatre dehors, dit-elle \u00e0 Abgrall. Je veux qu\u2019ils disent que je ne l\u2019ai pas tu\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019ancien gendarme connaissait la difficult\u00e9 de cette phrase. La r\u00e9vision d\u2019une condamnation criminelle d\u00e9finitive \u00e9tait exceptionnelle. Il fallait pr\u00e9senter un fait nouveau ou un \u00e9l\u00e9ment inconnu au moment du proc\u00e8s, suffisamment s\u00e9rieux pour faire na\u00eetre un doute sur la culpabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Le nom de Guillaume C. constituait pr\u00e9cis\u00e9ment un fait apparu apr\u00e8s le verdict de Lyon.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moignage de Mathieu ouvrait une deuxi\u00e8me porte.<\/p>\n<p>B\u00e9atrice F. pouvait en ouvrir une troisi\u00e8me, si elle acceptait de parler.<\/p>\n<p>Edwige et ses d\u00e9fenseurs commenc\u00e8rent donc \u00e0 pr\u00e9parer ce qui paraissait presque impossible : demander \u00e0 l\u2019institution qui l\u2019avait condamn\u00e9e trois fois de regarder une quatri\u00e8me fois le dossier.<\/p>\n<p>Ils ne savaient pas encore qu\u2019un homme anonyme allait bient\u00f4t t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 Jean-Fran\u00e7ois Abgrall.<\/p>\n<p>Et que cet homme prononcerait, sans conna\u00eetre Mathieu, exactement plusieurs des m\u00eames noms.<\/p>\n<p>END PART 9<\/p>\n<p>PART 10 TITLE: Trois noms surgissent d\u2019appels anonymes, et une \u00e9quipe de Montpellier d\u00e9couvre qu\u2019ils appartiennent \u00e0 un m\u00eame monde de cambriolages violents<\/p>\n<p>Le t\u00e9l\u00e9phone de Jean-Fran\u00e7ois Abgrall sonna apr\u00e8s la diffusion d\u2019un reportage consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019affaire Alessandri en septembre 2012. L\u2019homme au bout du fil ne donna pas son nom. Sa voix restait prudente, presque m\u00e9fiante. Il disait avoir vu l\u2019\u00e9mission et conna\u00eetre des choses sur la mort de Richard.<\/p>\n<p>Abgrall en avait re\u00e7u, des appels de ce genre. Les grandes affaires attirent les mythomanes, les personnes en qu\u00eate d\u2019attention et ceux qui reconstruisent des souvenirs \u00e0 partir de ce qu\u2019ils viennent de voir \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Il ne manifesta donc ni excitation ni incr\u00e9dulit\u00e9.<\/p>\n<p>Il \u00e9couta.<\/p>\n<p>L\u2019homme pr\u00e9tendait conna\u00eetre les auteurs du cambriolage qui avait mal tourn\u00e9 au mas de la Gasqui. Il affirmait ne pas avoir particip\u00e9 \u00e0 l\u2019op\u00e9ration, mais fr\u00e9quenter suffisamment ce milieu pour savoir ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9.<\/p>\n<p>Abgrall lui demanda des noms.<\/p>\n<p>L\u2019homme h\u00e9sita.<\/p>\n<p>Puis l\u2019appel prit fin.<\/p>\n<p>Le d\u00e9tective activa des moyens lui permettant de d\u00e9terminer que les communications provenaient d\u2019une cabine t\u00e9l\u00e9phonique situ\u00e9e dans la r\u00e9gion de Carpentras. L\u2019informateur \u00e9tait donc au moins g\u00e9ographiquement proche de l\u2019univers qu\u2019il pr\u00e9tendait conna\u00eetre. Cela ne prouvait rien, mais Abgrall continua d\u2019attendre.<\/p>\n<p>Le 19 octobre 2012, l\u2019homme rappela.<\/p>\n<p>Cette fois, il donna trois noms.<\/p>\n<p>Le premier \u00e9tait Guillaume C.<\/p>\n<p>Abgrall sentit imm\u00e9diatement son attention se resserrer. L\u2019informateur pr\u00e9cisa m\u00eame que Guillaume \u00e9tait celui dont l\u2019ADN avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert sur les m\u00e9gots.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me nom \u00e9tait Romain U., surnomm\u00e9 le Boiteux.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me \u00e9tait Alain R.<\/p>\n<p>Un quatri\u00e8me homme, expliqua l\u2019appelant, avait \u00e9galement particip\u00e9. Lui aurait tenu l\u2019arme lorsque le coup mortel \u00e9tait parti. Mais cet homme serait d\u00e9c\u00e9d\u00e9 depuis et l\u2019informateur disait ne plus se souvenir de son identit\u00e9.<\/p>\n<p>Abgrall resta silencieux quelques secondes apr\u00e8s avoir raccroch\u00e9.<\/p>\n<p>Il connaissait d\u00e9j\u00e0 les trois noms.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui rendait l\u2019appel important.<\/p>\n<p>Mathieu R. et sa m\u00e8re avaient \u00e9voqu\u00e9 Alain et Romain. L\u2019ADN pla\u00e7ait Guillaume dans le jardin. L\u2019informateur anonyme r\u00e9unissait maintenant ces trois hommes dans une m\u00eame \u00e9quipe sans qu\u2019Abgrall ait eu besoin de les lui sugg\u00e9rer.<\/p>\n<p>La d\u00e9fense venait, presque au m\u00eame moment, d\u2019obtenir une premi\u00e8re victoire d\u00e9cisive. Le 22 octobre 2012, la commission de r\u00e9vision des condamnations p\u00e9nales ordonna un suppl\u00e9ment d\u2019information. La demande fond\u00e9e notamment sur l\u2019identification de l\u2019ADN et les nouveaux t\u00e9moignages \u00e9tait suffisamment s\u00e9rieuse pour justifier de nouvelles investigations.<\/p>\n<p>Pour Edwige, la nouvelle fut vertigineuse.<\/p>\n<p>Elle ne signifiait toujours pas que sa condamnation \u00e9tait annul\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle signifiait pourtant que, pour la premi\u00e8re fois depuis des ann\u00e9es, une juridiction nationale acceptait officiellement qu\u2019il exist\u00e2t quelque chose \u00e0 rechercher en dehors d\u2019elle.<\/p>\n<p>Le lendemain de l\u2019annonce, l\u2019informateur rappela Abgrall.<\/p>\n<p>Puis encore.<\/p>\n<p>\u00c0 mesure qu\u2019il gagnait confiance, il ajoutait des d\u00e9tails. Selon lui, les hommes travaillaient souvent par paires. Guillaume et Romain formaient l\u2019un des bin\u00f4mes. Alain \u00e9tait associ\u00e9 \u00e0 l\u2019homme aujourd\u2019hui mort, celui qui aurait tir\u00e9 sur Richard.<\/p>\n<p>L\u2019informateur affirma \u00e9galement que l\u2019op\u00e9ration avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9e avant la nuit du meurtre. Les malfaiteurs savaient qui \u00e9tait Richard, ce qu\u2019il faisait et pourquoi sa situation de commer\u00e7ant pouvait les int\u00e9resser.<\/p>\n<p>Le cambriolage n\u2019aurait donc pas eu pour objectif principal de fouiller la maison \u00e0 la recherche de bijoux.<\/p>\n<p>Il s\u2019agissait, selon cette version, de ma\u00eetriser Richard afin d\u2019obtenir de l\u2019argent ou un acc\u00e8s li\u00e9 \u00e0 son activit\u00e9.<\/p>\n<p>Le coup de feu aurait tout d\u00e9truit.<\/p>\n<p>Un geste mal contr\u00f4l\u00e9.<\/p>\n<p>Une d\u00e9tonation.<\/p>\n<p>Puis la fuite.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait, dans ses grandes lignes, exactement ce qu\u2019Edwige avait toujours d\u00e9crit sans pouvoir voir les visages.<\/p>\n<p>L\u2019informateur finit par accepter une rencontre. Il s\u2019appelait Jean-Marie M. et appartenait au monde du recel. Il connaissait des hommes vivant de cambriolages et avait entendu parler de l\u2019attaque avant m\u00eame qu\u2019elle ait lieu, affirmait-il.<\/p>\n<p>D\u00e9but janvier 2013, Abgrall se rendit au rendez-vous sous la surveillance discr\u00e8te d\u2019une \u00e9quipe du service r\u00e9gional de police judiciaire de Montpellier. Nathalie Galabert, polici\u00e8re exp\u00e9riment\u00e9e de la division criminelle, avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9e de v\u00e9rifier ce qui pouvait l\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>Jean-Marie donna une description plus pr\u00e9cise du quatri\u00e8me homme. Il aurait \u00e9t\u00e9 brun, de taille plut\u00f4t modeste, propri\u00e9taire d\u2019une voiture rouge ou bordeaux. Il avait connu Alain R. en prison. Lorsqu\u2019il avait fait un malaise grave en d\u00e9tention, Alain lui aurait port\u00e9 secours. Selon Jean-Marie, ce lien expliquait pourquoi Alain avait fait participer cet homme r\u00e9cemment sorti de prison \u00e0 l\u2019op\u00e9ration Alessandri.<\/p>\n<p>Le lendemain, Jean-Marie r\u00e9p\u00e9ta l\u2019essentiel de son r\u00e9cit \u00e0 Nathalie Galabert dans un caf\u00e9. Il refusa cependant de le signer officiellement. Il avait peur. Il parlait d\u2019hommes dangereux et savait ce que pouvait co\u00fbter une d\u00e9position.<\/p>\n<p>Un mois plus tard, Jean-Marie mourut d\u2019un arr\u00eat cardiaque.<\/p>\n<p>La disparition aurait pu condamner sa parole \u00e0 rester une rumeur.<\/p>\n<p>Nathalie Galabert d\u00e9cida au contraire de v\u00e9rifier chaque d\u00e9tail pouvant l\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>Jean-Marie avait affirm\u00e9 que le Boiteux fr\u00e9quentait un restaurant de Pernes-les-Fontaines. Or Romain U. \u00e9tait alors recherch\u00e9 pour d\u2019autres condamnations et difficile \u00e0 localiser. Galabert et Abgrall se rendirent dans l\u2019\u00e9tablissement avec des policiers en surveillance.<\/p>\n<p>Ils n\u2019avaient aucune certitude de le voir.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du repas, alors qu\u2019ils s\u2019appr\u00eataient presque \u00e0 repartir, un couple entra.<\/p>\n<p>L\u2019homme boitait.<\/p>\n<p>Ils reconnurent Romain U.<\/p>\n<p>La pr\u00e9cision de Jean-Marie venait de r\u00e9ussir son premier test.<\/p>\n<p>Galabert continua.<\/p>\n<p>L\u2019informateur avait \u00e9voqu\u00e9 une autre attaque commise, selon lui, par le m\u00eame environnement criminel. Les policiers retrouv\u00e8rent le dossier d\u2019un n\u00e9gociant en automobiles, Jacques Jollivet, agress\u00e9 \u00e0 son domicile de Monteux le 1er novembre 1999, huit mois avant la mort de Richard et \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de la Gasqui.<\/p>\n<p>Deux hommes cagoul\u00e9s et arm\u00e9s avaient p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 chez Jollivet, l\u2019avaient rou\u00e9 de coups, ligot\u00e9 et abandonn\u00e9 bless\u00e9. L\u2019agression ressemblait moins \u00e0 un simple cambriolage qu\u2019\u00e0 une op\u00e9ration destin\u00e9e \u00e0 terroriser une cible choisie.<\/p>\n<p>Pour Nathalie Galabert, ces \u00e9l\u00e9ments n\u2019\u00e9taient toujours pas une d\u00e9monstration judiciaire de la culpabilit\u00e9 des trois hommes.<\/p>\n<p>Ils dessinaient n\u00e9anmoins un milieu.<\/p>\n<p>Des voleurs.<\/p>\n<p>Des cambriolages violents.<\/p>\n<p>Des liens personnels v\u00e9rifiables.<\/p>\n<p>Un suspect dont l\u2019ADN \u00e9tait mat\u00e9riellement pr\u00e9sent chez les Alessandri.<\/p>\n<p>Et plusieurs t\u00e9moins qui, \u00e0 des moments diff\u00e9rents, pronon\u00e7aient les m\u00eames noms.<\/p>\n<p>En f\u00e9vrier 2013, la polici\u00e8re entendit \u00e9galement le journaliste Emmanuel Charlot, auteur du documentaire qui avait remis l\u2019affaire dans la lumi\u00e8re. Il lui r\u00e9v\u00e9la qu\u2019il avait lui-m\u00eame rencontr\u00e9 B\u00e9atrice F.<\/p>\n<p>B\u00e9atrice avait parl\u00e9 devant une cam\u00e9ra cach\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle avait d\u00e9sign\u00e9 le Boiteux et Alain R.<\/p>\n<p>Charlot avait choisi de ne pas diffuser les images parce qu\u2019il jugeait la femme trop expos\u00e9e et craignait pour sa s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>Les deux sources principales \u2014 B\u00e9atrice et Jean-Marie \u2014 ne se connaissaient pas.<\/p>\n<p>Pourtant leurs r\u00e9cits se recoupaient.<\/p>\n<p>Les policiers de Montpellier commenc\u00e8rent alors \u00e0 reconstituer la piste comme une enqu\u00eate criminelle ordinaire : relations entre les suspects, v\u00e9hicules, dossiers anciens, habitudes de cambriolage, alibis, liens de prison.<\/p>\n<p>L\u2019atmosph\u00e8re autour d\u2019Edwige changea.<\/p>\n<p>Elle se refusait pourtant \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer trop t\u00f4t.<\/p>\n<p>\u2014 Je connais ce dossier, dit-elle \u00e0 Abgrall. D\u00e8s que je crois qu\u2019une porte s\u2019ouvre, quelqu\u2019un la referme.<\/p>\n<p>Cette prudence allait bient\u00f4t se r\u00e9v\u00e9ler justifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Car en juin 2013, une nouvelle information judiciaire fut officiellement ouverte.<\/p>\n<p>Edwige crut d\u2019abord que Nathalie Galabert et son \u00e9quipe allaient pouvoir poursuivre jusqu\u2019au bout.<\/p>\n<p>Puis elle apprit qui allait reprendre une partie essentielle des investigations.<\/p>\n<p>La gendarmerie de Carpentras.<\/p>\n<p>La m\u00eame brigade dont les enqu\u00eateurs avaient construit, treize ans auparavant, le dossier qui l\u2019avait envoy\u00e9e devant les assises.<\/p>\n<p>END PART 10<\/p>\n<p>PART 11 TITLE: Quand l\u2019enqu\u00eate se rapproche des suspects, les t\u00e9moins effray\u00e9s sont abandonn\u00e9s et le dossier se referme une nouvelle fois sur Edwige<\/p>\n<p>Nathalie Galabert ne dissimula pas son inqui\u00e9tude lorsque la nouvelle information judiciaire de 2013 fut confi\u00e9e \u00e0 deux juges d\u2019instruction d\u2019Avignon, qui d\u00e9cid\u00e8rent de faire travailler ensemble l\u2019antenne locale de la police judiciaire et les gendarmes de Carpentras. Sur le papier, les moyens semblaient renforc\u00e9s. Dans la pratique, une partie de l\u2019affaire revenait entre les mains du service qui avait toujours d\u00e9fendu la culpabilit\u00e9 d\u2019Edwige.<\/p>\n<p>Edwige tenta de ne pas interpr\u00e9ter imm\u00e9diatement cette d\u00e9cision comme une catastrophe. Elle voulait encore croire qu\u2019une nouvelle proc\u00e9dure imposerait une nouvelle m\u00e9thode. Apr\u00e8s tout, les noms de Guillaume, Romain et Alain figuraient d\u00e9sormais dans un cadre judiciaire officiel. B\u00e9atrice existait. Mathieu existait. L\u2019ADN existait.<\/p>\n<p>Mais d\u00e8s les premiers mois, la diff\u00e9rence avec le travail de Montpellier fut perceptible.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9quipe de Galabert avait abord\u00e9 chaque piste comme une hypoth\u00e8se \u00e0 v\u00e9rifier. Elle avait retrouv\u00e9 le Boiteux en moins d\u2019une journ\u00e9e lorsqu\u2019elle avait voulu tester les informations de Jean-Marie. Elle avait recoup\u00e9 les histoires de cambriolage, identifi\u00e9 les relations et recherch\u00e9 les anciennes proc\u00e9dures.<\/p>\n<p>La nouvelle \u00e9quipe avan\u00e7ait plus lentement.<\/p>\n<p>Romain U., bien que d\u00e9j\u00e0 localis\u00e9 autrefois par Galabert, redevint difficile \u00e0 saisir. Les policiers charg\u00e9s du dossier \u00e9taient surcharg\u00e9s, et cette affaire ancienne devait cohabiter avec leurs enqu\u00eates courantes. Des demandes de d\u00e9lai furent formul\u00e9es. Des semaines devinrent des mois.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me le plus cruel concernait B\u00e9atrice.<\/p>\n<p>Depuis qu\u2019elle avait commenc\u00e9 \u00e0 parler, elle disait vivre dans la peur. Son ex-entourage savait qu\u2019elle mettait en cause Alain et Romain. Elle avait re\u00e7u ou redoutait des menaces. Ses enfants avaient subi les cons\u00e9quences de cette tension permanente.<\/p>\n<p>Le 14 avril 2014, lorsqu\u2019un policier la contacta pour obtenir une nouvelle audition, elle exprima sa lassitude. Elle avait d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9. Elle avait eu le sentiment que personne ne l\u2019avait prot\u00e9g\u00e9e. Les hommes qu\u2019elle craignait poursuivaient leur vie tandis qu\u2019elle-m\u00eame voyait la sienne se d\u00e9t\u00e9riorer.<\/p>\n<p>Elle accepta finalement une rencontre.<\/p>\n<p>Le lendemain, lorsque les policiers se pr\u00e9sent\u00e8rent chez elle, B\u00e9atrice leur tendit un t\u00e9l\u00e9phone. Emmanuel Charlot \u00e9tait en ligne. Le journaliste rappela qu\u2019elle avait peur et qu\u2019il avait lui-m\u00eame re\u00e7u des menaces apr\u00e8s son travail sur l\u2019affaire.<\/p>\n<p>B\u00e9atrice ne cherchait pas \u00e0 devenir l\u2019h\u00e9ro\u00efne du dossier.<\/p>\n<p>Elle voulait survivre \u00e0 ses cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>Ses h\u00e9sitations furent pourtant progressivement utilis\u00e9es contre elle. Refuser une audition \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 comme une absence de coop\u00e9ration. Avoir peur rendait ses propos difficiles \u00e0 exploiter. Des hommes appartenant au m\u00eame environnement la d\u00e9crivaient comme instable, alcoolis\u00e9e ou peu fiable.<\/p>\n<p>Pour Edwige et ses d\u00e9fenseurs, le proc\u00e9d\u00e9 ressemblait douloureusement \u00e0 ce qu\u2019elle avait v\u00e9cu elle-m\u00eame : lorsqu\u2019un t\u00e9moin ne correspondait pas au r\u00e9cit attendu, sa personnalit\u00e9 prenait soudain plus de place que ce qu\u2019il disait.<\/p>\n<p>Le 1er septembre 2014, les policiers re\u00e7urent l\u2019instruction de mettre fin \u00e0 certaines surveillances t\u00e9l\u00e9phoniques et de r\u00e9diger un proc\u00e8s-verbal \u00e9voquant la \u00ab carence \u00bb de B\u00e9atrice. Pour ceux qui croyaient \u00e0 la piste du cambriolage, le mot \u00e9tait presque insultant. La femme avait parl\u00e9 plusieurs fois et r\u00e9clamait surtout de ne pas \u00eatre abandonn\u00e9e face aux personnes qu\u2019elle accusait.<\/p>\n<p>Guillaume C., lui, fut de nouveau plac\u00e9 en garde \u00e0 vue en juin 2014.<\/p>\n<p>Les enqu\u00eateurs disposaient d\u00e9sormais de davantage d\u2019\u00e9l\u00e9ments concernant son parcours et ses relations. Il continuait \u00e0 minimiser ses activit\u00e9s, se pr\u00e9sentant essentiellement comme l\u2019auteur de petits vols. Il maintenait qu\u2019il n\u2019avait rien \u00e0 voir avec la mort de Richard.<\/p>\n<p>Le fait que son ADN se trouve dans le jardin ne suffisait toujours pas \u00e0 \u00e9tablir sa pr\u00e9sence la nuit du crime.<\/p>\n<p>Mais son alibi posait probl\u00e8me.<\/p>\n<p>Ses diff\u00e9rentes explications ne s\u2019embo\u00eetaient pas parfaitement, et certaines v\u00e9rifications contredisaient ses souvenirs. Selon les travaux ult\u00e9rieurs consacr\u00e9s au dossier, il s\u2019\u00e9tait notamment tromp\u00e9 de date lorsqu\u2019il avait d\u00e9crit une soir\u00e9e cens\u00e9e expliquer o\u00f9 il se trouvait.<\/p>\n<p>Romain U. fut \u00e0 son tour interrog\u00e9.<\/p>\n<p>La mani\u00e8re dont sa garde \u00e0 vue fut conduite \u00e9tonna ceux qui avaient suivi l\u2019affaire depuis longtemps. Le suspect \u00e9tait connu pour d\u2019autres infractions et avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9ment cit\u00e9 par plusieurs sources. Pourtant, l\u2019audition ne produisit pas le face-\u00e0-face m\u00e9thodique auquel Edwige s\u2019attendait apr\u00e8s ce qu\u2019elle-m\u00eame et son fils avaient subi en 2000.<\/p>\n<p>Il nia.<\/p>\n<p>Les enqu\u00eateurs n\u2019obtinrent pas d\u2019aveu.<\/p>\n<p>Aucun des hommes ne fut mis en examen pour l\u2019assassinat de Richard.<\/p>\n<p>Au fil des ann\u00e9es, la proc\u00e9dure perdit son \u00e9lan. Nathalie Galabert, qui avait cru possible de reconstruire la piste ext\u00e9rieure, n\u2019en dirigeait plus le c\u0153ur. Les investigations commenc\u00e9es avec \u00e9nergie en 2012 et 2013 se transform\u00e8rent en une masse de proc\u00e8s-verbaux dont les conclusions semblaient de nouveau \u00e9loigner la possibilit\u00e9 d\u2019un cambriolage.<\/p>\n<p>Edwige suivait cette lenteur avec une col\u00e8re contenue.<\/p>\n<p>Elle ne pouvait pas obliger un juge \u00e0 poser une question.<\/p>\n<p>Elle ne pouvait pas imposer une confrontation.<\/p>\n<p>Elle ne pouvait pas transformer un t\u00e9moignage indirect en preuve scientifique.<\/p>\n<p>Elle pouvait seulement rappeler que trois sources diff\u00e9rentes avaient maintenant converg\u00e9 vers les m\u00eames hommes.<\/p>\n<p>En 2015, la chambre de l\u2019instruction de N\u00eemes examina certains aspects de la proc\u00e9dure. Dans son r\u00e9sum\u00e9 de l\u2019affaire, plusieurs \u00e9l\u00e9ments favorables \u00e0 la piste du cambriolage furent minimis\u00e9s ou absents, tandis que les attaques contre la cr\u00e9dibilit\u00e9 de B\u00e9atrice trouvaient leur place. Pour les d\u00e9fenseurs d\u2019Edwige, la vieille narration semblait reprendre possession du dossier.<\/p>\n<p>La mort de Thierry L\u00e9vy en 2017 ajouta une perte suppl\u00e9mentaire. L\u2019avocat avait accompagn\u00e9 une partie d\u00e9cisive de son combat, notamment la cassation de sa deuxi\u00e8me condamnation et les d\u00e9marches qui avaient permis de remettre les m\u00e9gots au centre de la proc\u00e9dure.<\/p>\n<p>Edwige avait d\u00e9sormais Damien Brossier pour poursuivre le travail.<\/p>\n<p>Brossier connaissait un dossier o\u00f9 chaque pi\u00e8ce semblait comporter une histoire parall\u00e8le : celle de ce qu\u2019on en avait fait, et celle de ce qu\u2019on aurait pu en faire.<\/p>\n<p>Le 20 avril 2018, la juge d\u2019instruction rendit une ordonnance de non-lieu concernant la piste des cambrioleurs.<\/p>\n<p>Pour Edwige, la lecture de la d\u00e9cision donna l\u2019impression de perdre Richard une nouvelle fois.<\/p>\n<p>Aucun des suspects ne serait renvoy\u00e9 devant un tribunal.<\/p>\n<p>Aucune nouvelle sc\u00e8ne criminelle ne serait soumise \u00e0 des jur\u00e9s.<\/p>\n<p>Les \u00e9l\u00e9ments accumul\u00e9s \u00e9taient jug\u00e9s insuffisants.<\/p>\n<p>La d\u00e9fense fit appel.<\/p>\n<p>En juin 2019, la chambre de l\u2019instruction de N\u00eemes confirma le non-lieu.<\/p>\n<p>Il restait la proc\u00e9dure de r\u00e9vision de sa propre condamnation.<\/p>\n<p>Pendant sept ans, Edwige avait v\u00e9cu avec l\u2019id\u00e9e que la d\u00e9cision de 2012 finirait peut-\u00eatre par effacer celle de 2009. La pr\u00e9sence de Guillaume, les d\u00e9clarations de B\u00e9atrice et de Mathieu, puis celles de Jean-Marie lui semblaient former exactement le genre de faits nouveaux que la loi demandait.<\/p>\n<p>Le 19 d\u00e9cembre 2019, cet espoir fut \u00e0 son tour bris\u00e9.<\/p>\n<p>La demande fut d\u00e9clar\u00e9e irrecevable.<\/p>\n<p>Il n\u2019y aurait pas de quatri\u00e8me proc\u00e8s.<\/p>\n<p>Edwige re\u00e7ut la nouvelle dans une vie d\u00e9j\u00e0 profond\u00e9ment diminu\u00e9e par l\u2019affaire. Les frais d\u2019avocats, les proc\u00e9dures et les cons\u00e9quences \u00e9conomiques de vingt ann\u00e9es de combat avaient englouti l\u2019essentiel de ce qu\u2019elle et Richard avaient construit.<\/p>\n<p>Ses fils, eux aussi, avaient pay\u00e9.<\/p>\n<p>Yohann resterait toujours le jeune homme dont une fausse accusation, selon lui, avait particip\u00e9 \u00e0 envoyer sa m\u00e8re en prison.<\/p>\n<p>Brice resterait l\u2019enfant r\u00e9veill\u00e9 dans une maison ensanglant\u00e9e avant de passer son adolescence \u00e0 entendre des inconnus discuter de la culpabilit\u00e9 de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Edwige se retira progressivement des m\u00e9dias.<\/p>\n<p>Elle ne voulait plus participer \u00e0 des \u00e9missions o\u00f9 son chagrin devenait un spectacle et o\u00f9 l\u2019on pr\u00e9sentait son affaire comme un myst\u00e8re divertissant.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019on la reconnaissait, elle pouvait encore sentir dans certains regards la condamnation prononc\u00e9e \u00e0 Lyon.<\/p>\n<p>Elle reprit parfois son nom de jeune fille pour \u00e9viter ces situations.<\/p>\n<p>Pour la justice fran\u00e7aise, le dossier \u00e9tait pratiquement termin\u00e9.<\/p>\n<p>Richard avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9.<\/p>\n<p>Edwige avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e.<\/p>\n<p>Les suspects ext\u00e9rieurs n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 poursuivis.<\/p>\n<p>La r\u00e9vision avait \u00e9chou\u00e9.<\/p>\n<p>Mais une question restait enfouie dans des milliers de pages : si Guillaume, Romain et Alain n\u2019avaient rien \u00e0 voir avec le crime, pourquoi tant de personnes qui ne s\u2019\u00e9taient pas concert\u00e9es revenaient-elles vers eux ?<\/p>\n<p>Des ann\u00e9es plus tard, un journaliste d\u00e9ciderait de reprendre le dossier depuis la premi\u00e8re page.<\/p>\n<p>Et il d\u00e9couvrirait qu\u2019un quatri\u00e8me nom, celui du tireur mort dont Jean-Marie ne se souvenait plus, se trouvait d\u00e9j\u00e0 quelque part dans la proc\u00e9dure.<\/p>\n<p>END PART 11<\/p>\n<p>PART 12 TITLE: Vingt-six ans apr\u00e8s le tir, un journaliste retrouve le tireur pr\u00e9sum\u00e9 et remet devant la justice les pi\u00e8ces que l\u2019enqu\u00eate avait laiss\u00e9es tomber<\/p>\n<p>Lorsque Geoffrey Le Guilcher ouvrit pour la premi\u00e8re fois les milliers de pages de l\u2019affaire Alessandri, il ne re\u00e7ut pas une r\u00e9v\u00e9lation spectaculaire. Il re\u00e7ut plut\u00f4t l\u2019impression qu\u2019une histoire avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9p\u00e9t\u00e9e si longtemps qu\u2019elle avait fini par cacher les pi\u00e8ces qui la contredisaient. Damien Brossier lui avait parl\u00e9 d\u2019une femme qu\u2019il estimait condamn\u00e9e \u00e0 tort. Le journaliste d\u00e9cida de ne pas le croire sur parole.<\/p>\n<p>Il voulait v\u00e9rifier.<\/p>\n<p>Pendant des mois, puis des ann\u00e9es, il relut les auditions, expertises, proc\u00e8s-verbaux et d\u00e9cisions judiciaires. Il retourna aux premi\u00e8res heures du crime, avant que les hypoth\u00e8ses deviennent des convictions. Il examina l\u2019appel au SAMU, la sc\u00e8ne pollu\u00e9e, le fusil jamais retrouv\u00e9, les m\u00e9gots, les d\u00e9clarations de Yohann et les diff\u00e9rents r\u00e9cits de ceux qui avaient parl\u00e9 des cambrioleurs.<\/p>\n<p>Certaines anomalies anciennes lui parurent plus importantes \u00e0 la lumi\u00e8re des d\u00e9couvertes ult\u00e9rieures.<\/p>\n<p>L\u2019homme des m\u00e9gots n\u2019\u00e9tait plus inconnu.<\/p>\n<p>Le Boiteux avait \u00e9t\u00e9 cit\u00e9 par plusieurs personnes.<\/p>\n<p>Alain R. avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 ind\u00e9pendamment.<\/p>\n<p>Jean-Marie avait d\u00e9crit un quatri\u00e8me homme sans se rappeler son identit\u00e9.<\/p>\n<p>Le journaliste d\u00e9cida de chercher cet homme.<\/p>\n<p>Il reprit la description donn\u00e9e autrefois par l\u2019informateur : un homme brun, mesurant moins d\u2019un m\u00e8tre soixante-quinze environ, propri\u00e9taire d\u2019une voiture rouge ou bordeaux, pass\u00e9 par la prison et ancien cod\u00e9tenu d\u2019Alain. Durant cette d\u00e9tention, il aurait fait un grave malaise auquel Alain aurait port\u00e9 secours.<\/p>\n<p>Dans les pi\u00e8ces du dossier, un nom finit par correspondre.<\/p>\n<p>Maurice Del Papa.<\/p>\n<p>Le rapprochement \u00e9tait troublant.<\/p>\n<p>Maurice avait partag\u00e9 une cellule avec Alain.<\/p>\n<p>Il avait effectivement subi un probl\u00e8me m\u00e9dical grave en d\u00e9tention.<\/p>\n<p>Il avait eu acc\u00e8s \u00e0 une voiture correspondant aux indications fournies.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait mort depuis, comme B\u00e9atrice et Jean-Marie l\u2019avaient toujours indiqu\u00e9 au sujet du tireur.<\/p>\n<p>Ce nom n\u2019avait pourtant pas \u00e9merg\u00e9 comme une piste s\u00e9rieusement exploit\u00e9e pendant l\u2019enqu\u00eate judiciaire.<\/p>\n<p>Pour Le Guilcher, il fallait maintenant trouver ceux qui avaient connu Maurice.<\/p>\n<p>Il retrouva notamment une ancienne compagne.<\/p>\n<p>La conversation changea la dimension de son travail.<\/p>\n<p>La femme ne lui d\u00e9crivit pas seulement le caract\u00e8re de Maurice ou son pass\u00e9. Selon le journaliste, elle livra des \u00e9l\u00e9ments soutenant directement l\u2019id\u00e9e qu\u2019il avait particip\u00e9 \u00e0 l\u2019op\u00e9ration contre les Alessandri avec d\u2019autres cambrioleurs. Ce t\u00e9moignage, in\u00e9dit pour la proc\u00e9dure ayant conduit aux condamnations, deviendrait l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments nouveaux utilis\u00e9s en 2026.<\/p>\n<p>Une autre piste resurgit du dossier : Amina V., ancienne compagne du Boiteux.<\/p>\n<p>En 2015, Amina avait cherch\u00e9 \u00e0 joindre un avocat dans un contexte familial grave. Au cours de ces d\u00e9marches, elle avait affirm\u00e9 savoir quelque chose sur l\u2019affaire Alessandri. Selon elle, Romain lui avait un jour confi\u00e9 qu\u2019ils avaient particip\u00e9 \u00e0 cette affaire et que l\u2019op\u00e9ration s\u2019\u00e9tait mal pass\u00e9e.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moignage semblait avoir \u00e9t\u00e9 perdu dans les contradictions de la proc\u00e9dure.<\/p>\n<p>Le Guilcher la retrouva des ann\u00e9es plus tard.<\/p>\n<p>Amina se souvenait encore d\u2019un Romain profond\u00e9ment perturb\u00e9 lorsqu\u2019il avait parl\u00e9 de l\u2019\u00e9pisode. Elle d\u00e9crivait un homme effray\u00e9, marqu\u00e9 par ce qu\u2019il \u00e9voquait. Ses paroles rejoignaient, une fois de plus, une histoire d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9e par d\u2019autres personnes qui ne formaient pas un seul groupe de t\u00e9moins coordonn\u00e9s.<\/p>\n<p>Guillaume C.<\/p>\n<p>Romain U.<\/p>\n<p>Alain R.<\/p>\n<p>Maurice Del Papa.<\/p>\n<p>Quatre noms.<\/p>\n<p>Le m\u00eame nombre d\u2019hommes que celui \u00e9voqu\u00e9 par Jean-Marie.<\/p>\n<p>Et derri\u00e8re eux, plusieurs r\u00e9cits distincts : Mathieu, B\u00e9atrice, Jean-Marie, Amina, l\u2019ancienne compagne de Maurice, auxquels s\u2019ajoutait la trace biologique de Guillaume laiss\u00e9e \u00e0 quelques m\u00e8tres de la maison.<\/p>\n<p>Le Guilcher ne se contenta pas de rechercher les suspects.<\/p>\n<p>Il retourna \u00e9galement vers ceux qui avaient construit ou accompagn\u00e9 l\u2019accusation.<\/p>\n<p>Certains refus\u00e8rent de parler.<\/p>\n<p>D\u2019autres expliqu\u00e8rent qu\u2019apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es ils ne souhaitaient plus commenter des d\u00e9cisions judiciaires d\u00e9finitives.<\/p>\n<p>Mais au fil de ces \u00e9changes, quelques certitudes anciennes se fissur\u00e8rent. L\u2019id\u00e9e qu\u2019Edwige avait forc\u00e9ment \u00e9t\u00e9 la seule explication possible \u00e0 la mort de Richard devenait plus difficile \u00e0 d\u00e9fendre lorsque les \u00e9l\u00e9ments ignor\u00e9s ou minimis\u00e9s \u00e9taient plac\u00e9s les uns \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres.<\/p>\n<p>Le travail du journaliste aboutit \u00e0 un livre, Les Deux M\u00e9gots, publi\u00e9 le 6 f\u00e9vrier 2026.<\/p>\n<p>Sa th\u00e8se \u00e9tait sans ambigu\u00eft\u00e9 : Edwige Alessandri avait \u00e9t\u00e9 victime d\u2019une erreur judiciaire, et l\u2019ensemble des \u00e9l\u00e9ments recueillis permettait, selon son enqu\u00eate, d\u2019identifier le groupe responsable de l\u2019attaque de la Gasqui.<\/p>\n<p>Edwige d\u00e9couvrit le manuscrit avec un m\u00e9lange qu\u2019elle ne parvenait pas \u00e0 nommer.<\/p>\n<p>Une partie d\u2019elle voulait \u00e9prouver du soulagement.<\/p>\n<p>Une autre r\u00e9sistait.<\/p>\n<p>Elle avait d\u00e9j\u00e0 connu les articles annon\u00e7ant un tournant, les expertises pr\u00e9sent\u00e9es comme d\u00e9cisives et les t\u00e9moignages cens\u00e9s tout changer.<\/p>\n<p>Chaque fois, elle avait appris \u00e0 attendre la d\u00e9cision suivante.<\/p>\n<p>Pourtant, quelque chose \u00e9tait diff\u00e9rent.<\/p>\n<p>Cette fois, son histoire n\u2019\u00e9tait plus racont\u00e9e seulement \u00e0 travers le portrait de la veuve soup\u00e7onn\u00e9e.<\/p>\n<p>La chronologie enti\u00e8re \u00e9tait reconstruite \u00e0 partir des pi\u00e8ces.<\/p>\n<p>Les hommes dont elle avait dit entendre la fuite avaient maintenant des identit\u00e9s possibles.<\/p>\n<p>Et le quatri\u00e8me, le plus longtemps rest\u00e9 sans visage, portait enfin un nom.<\/p>\n<p>Elle pensa imm\u00e9diatement \u00e0 Richard.<\/p>\n<p>Pas au dossier.<\/p>\n<p>Pas aux proc\u00e8s.<\/p>\n<p>\u00c0 Richard.<\/p>\n<p>\u00c0 sa fa\u00e7on de parler du magasin, de contr\u00f4ler les commandes et de se projeter toujours vers le probl\u00e8me suivant. \u00c0 la chambre de la Gasqui avant que le coup de feu n\u2019y divise leur vie en deux.<\/p>\n<p>Pendant toutes ces ann\u00e9es, Edwige avait voulu faire reconna\u00eetre son innocence.<\/p>\n<p>Mais elle avait aussi voulu que la mort de Richard cesse d\u2019\u00eatre trait\u00e9e comme le d\u00e9cor de son propre proc\u00e8s.<\/p>\n<p>S\u2019il avait r\u00e9ellement \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par un groupe venu le contraindre, alors le reconna\u00eetre revenait enfin \u00e0 enqu\u00eater sur ce qui lui \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 lui.<\/p>\n<p>Le 5 mars 2026, Damien Brossier d\u00e9posa une nouvelle requ\u00eate aupr\u00e8s de la Cour de r\u00e9vision et de r\u00e9examen.<\/p>\n<p>Le livre de Geoffrey Le Guilcher faisait partie des \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9sent\u00e9s.<\/p>\n<p>La d\u00e9fense invoquait les nouveaux t\u00e9moignages, les informations concernant Maurice Del Papa, les liens entre les suspects, les \u00e9l\u00e9ments qui n\u2019avaient jamais \u00e9t\u00e9 correctement \u00e9tudi\u00e9s et les incoh\u00e9rences des investigations pr\u00e9c\u00e9dentes.<\/p>\n<p>Edwige avait alors soixante-sept ans.<\/p>\n<p>La prosp\u00e9rit\u00e9 de la Gasqui appartenait \u00e0 un autre \u00e2ge.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es de proc\u00e9dure lui avaient co\u00fbt\u00e9 une fortune. Elle vivait d\u00e9sormais avec des moyens modestes, dans un logement sans rapport avec la grande propri\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle avait partag\u00e9e avec Richard. Elle estimait avoir d\u00e9pens\u00e9 plus d\u2019un million d\u2019euros en avocats et frais li\u00e9s \u00e0 son combat.<\/p>\n<p>Elle ne parlait plus de r\u00e9cup\u00e9rer cette vie.<\/p>\n<p>Elle savait que personne ne rendrait \u00e0 Yohann l\u2019adolescence d\u00e9truite par sa garde \u00e0 vue.<\/p>\n<p>Personne ne rendrait \u00e0 Brice un p\u00e8re vivant.<\/p>\n<p>Personne ne lui rendrait les nuits o\u00f9 elle avait attendu l\u2019ouverture d\u2019une porte de cellule.<\/p>\n<p>Son objectif avait chang\u00e9 de forme.<\/p>\n<p>Elle voulait que la justice prononce un jour les mots qu\u2019elle attendait depuis juillet 2000.<\/p>\n<p>Pas une gr\u00e2ce.<\/p>\n<p>Pas une compassion.<\/p>\n<p>Une reconnaissance.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019automne 2026, cette reconnaissance n\u2019avait pas encore \u00e9t\u00e9 accord\u00e9e. Sa condamnation de 2009 restait juridiquement en vigueur et la nouvelle requ\u00eate de r\u00e9vision suivait toujours son chemin dans une proc\u00e9dure connue pour sa difficult\u00e9 exceptionnelle. Les informations publiques r\u00e9centes continuaient \u00e0 pr\u00e9senter la demande comme pendante.<\/p>\n<p>Edwige ne pr\u00e9tendait donc pas avoir remport\u00e9 la bataille judiciaire.<\/p>\n<p>Elle avait obtenu autre chose, encore fragile : la version qu\u2019elle r\u00e9p\u00e9tait depuis le d\u00e9but n\u2019\u00e9tait plus seulement la parole solitaire d\u2019une femme condamn\u00e9e.<\/p>\n<p>Un ADN lui r\u00e9pondait.<\/p>\n<p>Plusieurs t\u00e9moins lui r\u00e9pondaient.<\/p>\n<p>Des dossiers de cambriolage lui r\u00e9pondaient.<\/p>\n<p>Des liens entre suspects lui r\u00e9pondaient.<\/p>\n<p>Et un journaliste avait retrouv\u00e9 jusque dans les anciennes pi\u00e8ces le nom de l\u2019homme pr\u00e9sent\u00e9 par plusieurs sources comme le tireur.<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois depuis longtemps, Edwige recommen\u00e7a \u00e0 utiliser avec fiert\u00e9 le nom Alessandri.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas, pour elle, le nom d\u2019une affaire criminelle.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait celui de Richard.<\/p>\n<p>Elle voulait pouvoir le porter sans que les gens pensent d\u2019abord au verdict d\u2019une cour d\u2019assises.<\/p>\n<p>Elle voulait qu\u2019un jour ses fils puissent parler de leur p\u00e8re sans devoir expliquer pourquoi leur m\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e pour sa mort.<\/p>\n<p>Le temps avait fait de la nuit de la Gasqui une vieille affaire.<\/p>\n<p>Pour Edwige, elle ne vieillissait pas.<\/p>\n<p>Elle restait cette minute dans le noir o\u00f9 un coup de fusil l\u2019avait r\u00e9veill\u00e9e, o\u00f9 le corps de Richard s\u2019\u00e9tait affaiss\u00e9 contre elle et o\u00f9 une voix masculine avait ordonn\u00e9 la fuite.<\/p>\n<p>Pendant vingt-six ans, la justice avait jug\u00e9 que cette voix appartenait probablement \u00e0 une histoire invent\u00e9e.<\/p>\n<p>D\u00e9sormais, quatre noms se tenaient derri\u00e8re elle.<\/p>\n<p>Guillaume.<\/p>\n<p>Romain.<\/p>\n<p>Alain.<\/p>\n<p>Maurice.<\/p>\n<p>Et les deux m\u00e9gots abandonn\u00e9s pr\u00e8s de la haie, minuscules d\u00e9chets que personne n\u2019avait su faire parler \u00e0 temps, \u00e9taient devenus le fil qui avait emp\u00each\u00e9 cette autre histoire de dispara\u00eetre enti\u00e8rement.<\/p>\n<p>END PART 12<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>PART 1 TITLE: Dans la chambre encore chaude, un coup de fusil d\u00e9truit une nuit ordinaire et laisse Edwige avec une version impossible \u00e0 prouver Le sang \u00e9tait encore ti\u00e8de &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-65","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-drama-sory"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/65","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=65"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/65\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":67,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/65\/revisions\/67"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=65"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=65"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=65"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}