{"id":431,"date":"2026-10-25T12:53:18","date_gmt":"2026-10-25T12:53:18","guid":{"rendered":"https:\/\/lasteststory.com\/?p=431"},"modified":"2026-10-25T12:53:18","modified_gmt":"2026-10-25T12:53:18","slug":"il-a-offert-50-dollars-pour-epouser-la-femme-que-tout-le-monde-appelait-un-monstre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lasteststory.com\/?p=431","title":{"rendered":"IL A OFFERT 50 DOLLARS POUR \u00c9POUSER LA FEMME QUE TOUT LE MONDE APPELAIT UN MONSTRE"},"content":{"rendered":"<p>PART 1 TITLE: Quand un montagnard solitaire proposa cinquante dollars pour une inconnue humili\u00e9e, personne ne comprit pourquoi il refusait de regarder son visage<\/p>\n<p>Le premier morceau de boue frappa Josephine \u00e0 l&#8217;\u00e9paule alors qu&#8217;elle essayait encore de d\u00e9faire la corde serr\u00e9e autour de son cou. Elle ne pouvait presque plus respirer sous le sac de toile qu&#8217;on lui avait enfonc\u00e9 sur la t\u00eate. \u00c0 travers deux ouvertures grossi\u00e8rement d\u00e9coup\u00e9es, elle distinguait les bottes des hommes rassembl\u00e9s devant elle, les roues d&#8217;un chariot et la neige sale qui recouvrait la place d&#8217;Orofino. Quelqu&#8217;un r\u00e9clama qu&#8217;on lui retire son masque pour montrer son visage. Un autre r\u00e9pondit qu&#8217;il pr\u00e9f\u00e9rait conserver son d\u00e9jeuner dans l&#8217;estomac. Les rires couvrirent sa voix lorsqu&#8217;elle demanda simplement qu&#8217;on la laisse partir.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-433\" src=\"https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Snowbound-Frontier-Showdown-300x169.png\" alt=\"\" width=\"1236\" height=\"696\" srcset=\"https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Snowbound-Frontier-Showdown-300x169.png 300w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Snowbound-Frontier-Showdown-1024x576.png 1024w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Snowbound-Frontier-Showdown-768x432.png 768w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Snowbound-Frontier-Showdown-1536x864.png 1536w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Snowbound-Frontier-Showdown.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 1236px) 100vw, 1236px\" \/><\/p>\n<p>En ce mois de novembre 1884, les habitants de cette petite ville du territoire de l&#8217;Idaho avaient l&#8217;habitude des spectacles improvis\u00e9s. Des disputes \u00e9clataient devant les saloons, des chevaux changeaient de propri\u00e9taire au milieu de la rue, et les chercheurs d&#8217;or racontaient leurs exploits contre quelques verres de whisky. Pourtant, personne n&#8217;avait encore assist\u00e9 \u00e0 une sc\u00e8ne pareille. Une jeune femme en robe de mari\u00e9e, abandonn\u00e9e par son futur \u00e9poux, se retrouvait pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 la foule comme une marchandise dont personne ne voulait. Pr\u00e8s du chariot, l&#8217;homme charg\u00e9 de son transport agitait des papiers en r\u00e9clamant de l&#8217;argent. Josephine aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 affronter seule la montagne plut\u00f4t que de rester une minute de plus devant ces visages r\u00e9jouis.<\/p>\n<p>Thaddeus Cooper, l&#8217;interm\u00e9diaire qui avait organis\u00e9 son voyage, se tenait sur les planches du chariot. Son manteau de bonne qualit\u00e9 contrastait avec les v\u00eatements poussi\u00e9reux des hommes qui l&#8217;entouraient. Il brandissait un document couvert de signatures et de cachets. \u00ab Cette demoiselle devait devenir une \u00e9pouse respectable, messieurs. Seulement, son pr\u00e9tendant a chang\u00e9 d&#8217;avis. J&#8217;ai pay\u00e9 son trajet, son h\u00e9bergement et bien d&#8217;autres frais. Quelqu&#8217;un doit maintenant me rembourser. \u00bb Il accompagna ses paroles d&#8217;un sourire entendu. \u00ab Elle sait coudre, faire la cuisine et travailler sans se plaindre. Pour le reste, vous comprendrez pourquoi je pr\u00e9f\u00e8re laisser le sac en place. \u00bb<\/p>\n<p>Josephine connaissait par c\u0153ur les \u00e9v\u00e9nements qui l&#8217;avaient conduite jusqu&#8217;\u00e0 cette place. \u00c0 Saint-Louis, elle avait r\u00e9pondu aux lettres d&#8217;un homme install\u00e9 dans l&#8217;Ouest, convaincue qu&#8217;une existence nouvelle l&#8217;attendait loin des regards qui la poursuivaient depuis l&#8217;accident. Jeremiah Higgins, propri\u00e9taire d&#8217;une exploitation agricole pr\u00e8s d&#8217;Orofino, lui avait promis un foyer et une place aupr\u00e8s de lui. Ses lettres parlaient de terres fertiles, de journ\u00e9es longues mais paisibles, d&#8217;une maison o\u00f9 une femme s\u00e9rieuse serait appr\u00e9ci\u00e9e pour son travail plut\u00f4t que pour sa beaut\u00e9. Josephine avait relu ces phrases jusqu&#8217;\u00e0 les conna\u00eetre presque mot pour mot. Elles \u00e9taient devenues la seule perspective agr\u00e9able dans une vie faite de silences embarrass\u00e9s.<\/p>\n<p>Le voyage avait \u00e9t\u00e9 p\u00e9nible. Pendant plusieurs semaines, elle avait support\u00e9 les cahots des v\u00e9hicules, les nuits froides et les regards curieux des voyageurs. Dans sa petite malle se trouvaient quelques robes, du linge soigneusement pli\u00e9 et les affaires qu&#8217;elle avait pu conserver apr\u00e8s son d\u00e9part. Elle avait \u00e9galement emport\u00e9 des lettres familiales et une vieille photographie, prot\u00e9g\u00e9es entre deux morceaux de carton. Le jour de son arriv\u00e9e, malgr\u00e9 la fatigue, elle s&#8217;\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e devant Jeremiah avec l&#8217;espoir fragile de rencontrer enfin quelqu&#8217;un qui accepterait de la conna\u00eetre. Elle avait pr\u00e9par\u00e9 ce moment pendant des centaines de kilom\u00e8tres. Il lui avait fallu quelques secondes pour comprendre qu&#8217;aucune de ces pr\u00e9parations ne servirait.<\/p>\n<p>Jeremiah avait commenc\u00e9 par lui sourire. Il lui avait demand\u00e9 si elle avait bien voyag\u00e9, puis l&#8217;avait conduite \u00e0 l&#8217;\u00e9cart pour soulever le voile qui dissimulait partiellement son visage. D\u00e8s qu&#8217;il avait aper\u00e7u les cicatrices qui traversaient sa joue et descendaient vers son cou, son expression s&#8217;\u00e9tait durcie. Il avait recul\u00e9 en heurtant une chaise. Josephine avait tent\u00e9 de parler de l&#8217;incendie auquel elle avait surv\u00e9cu, mais il l&#8217;avait interrompue avant la fin de sa premi\u00e8re phrase. Il ne voulait pas conna\u00eetre les circonstances de l&#8217;accident. Ce qui le pr\u00e9occupait, disait-il, c&#8217;\u00e9tait ce que ses voisins penseraient d&#8217;une \u00e9pouse portant de pareilles marques.<\/p>\n<p>Elle n&#8217;avait pas protest\u00e9 lorsqu&#8217;il avait d\u00e9clar\u00e9 que le mariage n&#8217;aurait pas lieu. Ce refus la blessait, mais elle savait qu&#8217;aucune discussion ne transformerait sa d\u00e9cision. Elle avait seulement demand\u00e9 qu&#8217;on l&#8217;aide \u00e0 trouver du travail afin de payer un billet de retour. Cooper s&#8217;\u00e9tait alors pr\u00e9sent\u00e9 avec le contrat de transport. Il pr\u00e9tendait qu&#8217;elle devait encore une somme importante et qu&#8217;en attendant son remboursement, elle ne pouvait disposer librement de ses affaires. Lorsque Josephine avait contest\u00e9 ce calcul, il lui avait arrach\u00e9 sa malle. Le lendemain, devant plusieurs t\u00e9moins complaisants, il avait commenc\u00e9 \u00e0 pr\u00e9senter sa dette comme une obligation qu&#8217;un autre homme pourrait reprendre.<\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent, Jeremiah Higgins observait la sc\u00e8ne pr\u00e8s de l&#8217;entr\u00e9e du saloon. Il n&#8217;avait pas l&#8217;air embarrass\u00e9. Il plaisantait avec deux connaissances, les mains enfonc\u00e9es dans les poches de son manteau. Josephine l&#8217;entendit demander combien un homme raisonnable accepterait de payer pour une femme dont personne ne voulait regarder le visage. Cooper annon\u00e7a un prix d\u00e9risoire. Personne ne r\u00e9pondit s\u00e9rieusement. Un vieillard proposa une vieille selle. Plusieurs hommes applaudirent. Josephine baissa la t\u00eate, sentant la corde lui entamer davantage la peau. Elle avait encore la force de courir, peut-\u00eatre, mais elle ne savait pas dans quelle direction. Sans argent, sans bagages et sans connaissance de la r\u00e9gion, elle risquait de mourir de froid avant d&#8217;atteindre la prochaine localit\u00e9.<\/p>\n<p>Cyrus Creed arrivait justement de la route du nord avec sa mule charg\u00e9e de provisions. Il descendait rarement des montagnes et connaissait assez bien Orofino pour \u00e9viter la rue principale lorsqu&#8217;un attroupement s&#8217;y formait. Cette fois, les cris l&#8217;arr\u00eat\u00e8rent. Il posa pr\u00e8s d&#8217;une devanture le sac de farine qu&#8217;il venait d&#8217;acheter et regarda par-dessus les \u00e9paules des hommes. Il aper\u00e7ut d&#8217;abord Cooper, puis la jeune femme debout dans la neige. Ce fut le mouvement de ses mains qui retint son attention. Elles cherchaient maladroitement la corde du sac, sans r\u00e9ussir \u00e0 la desserrer. Personne autour d&#8217;elle ne semblait remarquer qu&#8217;elle manquait d&#8217;air.<\/p>\n<p>Cyrus connaissait les hivers des montagnes Bitterroot mieux que la plupart des hommes de la r\u00e9gion. Il avait surv\u00e9cu \u00e0 des temp\u00eates qui avaient enseveli des chasseurs exp\u00e9riment\u00e9s et travers\u00e9 des passages o\u00f9 un seul faux mouvement suffisait \u00e0 provoquer une chute mortelle. Grand, solidement b\u00e2ti, il portait une barbe sombre et plusieurs cicatrices anciennes. La plus visible traversait son visage, du c\u00f4t\u00e9 gauche. Les habitants avaient invent\u00e9 quantit\u00e9 d&#8217;histoires \u00e0 son sujet, certaines le pr\u00e9sentant comme un ancien hors-la-loi, d&#8217;autres comme un homme responsable de plusieurs morts. Il ne prenait jamais la peine de les corriger. Depuis des ann\u00e9es, il vivait dans une cabane isol\u00e9e o\u00f9 personne ne lui demandait d&#8217;expliquer son pass\u00e9.<\/p>\n<p>Il avait pourtant reconnu quelque chose dans la mani\u00e8re dont les spectateurs regardaient Josephine. Ce n&#8217;\u00e9tait pas seulement la cruaut\u00e9 d&#8217;un groupe qui s&#8217;amusait aux d\u00e9pens d&#8217;une personne sans d\u00e9fense. C&#8217;\u00e9tait cette satisfaction particuli\u00e8re que certains hommes \u00e9prouvaient lorsqu&#8217;ils d\u00e9couvraient une victime incapable de leur r\u00e9pondre. Cyrus avait d\u00e9j\u00e0 vu ces expressions. Il connaissait le bruit d&#8217;une foule qui pr\u00e9f\u00e8re une accusation commode \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. En regardant Josephine se redresser apr\u00e8s un nouveau projectile, il sentit revenir un souvenir qu&#8217;il avait pass\u00e9 des ann\u00e9es \u00e0 tenir \u00e0 distance : une maison d\u00e9truite, des visages accusateurs et une tombe devant laquelle il s&#8217;\u00e9tait retrouv\u00e9 seul.<\/p>\n<p>Un homme ramassa une autre poign\u00e9e de terre gel\u00e9e. Cyrus posa sa main sur son poignet avant qu&#8217;il puisse la lancer. L&#8217;homme se retourna, pr\u00eat \u00e0 protester, puis reconnut celui qui venait de l&#8217;arr\u00eater. Ses doigts s&#8217;ouvrirent imm\u00e9diatement. Cyrus le l\u00e2cha sans prononcer un mot et avan\u00e7a jusqu&#8217;au chariot. Les conversations s&#8217;\u00e9teignirent progressivement. Cooper se raidit en le voyant approcher. \u00ab Tiens donc, Creed. Je ne savais pas que les affaires matrimoniales t&#8217;int\u00e9ressaient. \u00bb Cyrus regarda le document qu&#8217;il brandissait. \u00ab Combien demandez-vous pour mettre fin \u00e0 cette histoire ? \u00bb Cooper h\u00e9sita. Il comprenait que son interlocuteur n&#8217;\u00e9tait pas venu plaisanter.<\/p>\n<p>Josephine avait entendu une voix grave, calme, diff\u00e9rente de celles qui l&#8217;insultaient depuis le matin. Elle releva l\u00e9g\u00e8rement la t\u00eate. Par les ouvertures du sac, elle aper\u00e7ut une silhouette immense v\u00eatue d&#8217;un manteau sombre. Le visage de l&#8217;inconnu lui \u00e9chappait presque enti\u00e8rement, mais elle remarqua ses mains. Elles \u00e9taient couvertes de petites cicatrices et tenaient fermement les gants qu&#8217;il venait de retirer. Cooper r\u00e9pondit qu&#8217;il cherchait simplement \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer ses frais. Cyrus lui demanda de montrer le contrat. L&#8217;interm\u00e9diaire tenta d&#8217;abord de refuser, puis c\u00e9da lorsqu&#8217;il comprit que l&#8217;homme ne s&#8217;\u00e9loignerait pas sans avoir obtenu une r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>Le papier mentionnait des d\u00e9penses de transport, des p\u00e9nalit\u00e9s et plusieurs obligations r\u00e9dig\u00e9es dans une langue juridique obscure. Cyrus en parcourut chaque ligne. Certaines formulations lui parurent \u00e9tranges, notamment celles qui permettaient au d\u00e9tenteur du document de transf\u00e9rer ses droits \u00e0 un tiers. Il avait autrefois appris \u00e0 lire des actes autrement plus compliqu\u00e9s que celui-l\u00e0. Cependant, Josephine tremblait de plus en plus et il n&#8217;\u00e9tait pas question de prolonger son humiliation pour discuter devant la foule. Il releva les yeux. \u00ab Cinquante dollars. Vous me remettez le papier, ses bagages et tout ce qui lui appartient. Ensuite, vous la laissez tranquille. \u00bb<\/p>\n<p>Le silence qui suivit fut presque complet. Cinquante dollars repr\u00e9sentaient une somme consid\u00e9rable pour beaucoup de ceux qui se trouvaient sur la place. Jeremiah \u00e9clata le premier d&#8217;un rire incr\u00e9dule. \u00ab Cinquante dollars pour elle ? Tu comptes vraiment l&#8217;\u00e9pouser, Creed ? \u00bb Cyrus ne tourna m\u00eame pas la t\u00eate. Cooper, lui, avait d\u00e9j\u00e0 les yeux fix\u00e9s sur la petite bourse que le montagnard venait de sortir de son manteau. Il r\u00e9clama la somme imm\u00e9diatement. Cyrus la posa sur le chariot, mais retint le document lorsque l&#8217;autre essaya de le lui reprendre. \u00ab Ses affaires d&#8217;abord. \u00bb Cooper appela un employ\u00e9 qui rapporta la malle de Josephine depuis l&#8217;entrep\u00f4t voisin.<\/p>\n<p>Une fois le transfert sign\u00e9, Cooper lan\u00e7a le contrat \u00e0 Cyrus avec un sourire satisfait. \u00ab Elle est \u00e0 toi maintenant. Fais-en ce que tu voudras. \u00bb Cyrus replia soigneusement le papier. \u00ab Vous avez re\u00e7u de l&#8217;argent pour ce document. Cela ne vous donne aucun droit de parler d&#8217;elle comme d&#8217;un animal. \u00bb Cooper voulut r\u00e9pliquer, mais la mani\u00e8re dont Cyrus le regardait l&#8217;en dissuada. Il descendit du chariot en marmonnant. Jeremiah Higgins s&#8217;\u00e9carta \u00e9galement. Il avait cess\u00e9 de rire et observait la sc\u00e8ne avec une attention nouvelle, comme si un \u00e9l\u00e9ment impr\u00e9vu venait de d\u00e9ranger ses projets.<\/p>\n<p>Cyrus se tourna enfin vers Josephine. Il remarqua que ses \u00e9paules s&#8217;\u00e9taient affaiss\u00e9es sous le poids de la fatigue. Il tendit une main, sans essayer de la toucher. \u00ab Pouvez-vous descendre ? \u00bb Elle h\u00e9sita, cherchant \u00e0 comprendre s&#8217;il attendait d&#8217;elle une marque de reconnaissance. \u00ab Je peux essayer, monsieur. \u00bb Sa voix \u00e9tait si faible qu&#8217;il dut se pencher l\u00e9g\u00e8rement pour l&#8217;entendre. \u00ab Prenez votre temps. \u00bb Elle posa le pied sur une planche humide, perdit l&#8217;\u00e9quilibre et se rattrapa \u00e0 son avant-bras. Cyrus la soutint sans la serrer. Lorsqu&#8217;elle fut au sol, il reprit sa malle et l&#8217;invita \u00e0 le suivre.<\/p>\n<p>La foule s&#8217;ouvrit sur leur passage. Quelques hommes \u00e9chang\u00e8rent des plaisanteries \u00e0 voix basse, mais aucun ne s&#8217;adressa directement \u00e0 Cyrus. Josephine avan\u00e7ait difficilement, incapable de voir les pierres et les orni\u00e8res devant ses pieds. Au bout de quelques pas, elle s&#8217;arr\u00eata. \u00ab Monsieur, vous n&#8217;\u00eates pas oblig\u00e9 de me garder. Je peux travailler pour rembourser ce que vous avez pay\u00e9. \u00bb Cyrus se retourna. Il distingua seulement ses yeux derri\u00e8re les trous du sac. \u00ab Nous parlerons de cela quand vous aurez mang\u00e9 et retrouv\u00e9 un peu de chaleur. \u00bb Elle voulut insister. Il ajouta, sans duret\u00e9 : \u00ab Pour le moment, il faut quitter cette place. \u00bb<\/p>\n<p>Ils atteignirent les \u00e9curies au moment o\u00f9 le ciel commen\u00e7ait \u00e0 s&#8217;assombrir. Cyrus fit pr\u00e9parer la mule et v\u00e9rifia les sangles d&#8217;un petit cheval qu&#8217;il utilisait pour transporter ses provisions. Il donna \u00e0 Josephine une couverture \u00e9paisse, puis une seconde. Elle les prit sans oser demander pourquoi il ne lui enlevait pas imm\u00e9diatement le sac. En r\u00e9alit\u00e9, elle en \u00e9tait soulag\u00e9e. Apr\u00e8s ce qui s&#8217;\u00e9tait pass\u00e9 avec Jeremiah, la perspective de montrer encore son visage \u00e0 un inconnu lui paraissait insupportable. Elle craignait de voir la m\u00eame expression appara\u00eetre et de devoir affronter un second rejet, cette fois au milieu des montagnes.<\/p>\n<p>Avant leur d\u00e9part, Cooper reparut sous le porche de l&#8217;entrep\u00f4t. Il observait le cheval et les couvertures, les mains crois\u00e9es derri\u00e8re le dos. \u00ab Vous devriez garder les papiers en lieu s\u00fbr, Creed \u00bb, lan\u00e7a-t-il. \u00ab Cette fille vient de loin, et certaines personnes pourraient encore s&#8217;int\u00e9resser \u00e0 elle. \u00bb Cyrus s&#8217;immobilisa. \u00ab Quelles personnes ? \u00bb Cooper eut un sourire \u00e9vasif. \u00ab Les familles ont parfois des affaires compliqu\u00e9es. Je vous pr\u00e9viens seulement. \u00bb Il rentra avant que Cyrus puisse lui poser une autre question. Josephine avait entendu cet \u00e9change. Son estomac se serra. Cooper connaissait-il quelque chose qu&#8217;il ne lui avait jamais dit ?<\/p>\n<p>La mont\u00e9e vers les Bitterroot commen\u00e7a dans le froid humide du cr\u00e9puscule. Cyrus marchait devant le cheval, une main sur la bride, tandis que Josephine restait envelopp\u00e9e dans les couvertures. Les premiers sapins apparurent apr\u00e8s les derni\u00e8res maisons. Bient\u00f4t, les bruits de la ville furent remplac\u00e9s par le craquement de la neige sous les sabots et le souffle r\u00e9gulier des animaux. Josephine sentait ses doigts s&#8217;engourdir malgr\u00e9 les gants que Cyrus lui avait pr\u00eat\u00e9s. \u00c0 plusieurs reprises, il s&#8217;arr\u00eata pour v\u00e9rifier qu&#8217;elle tenait toujours en selle. Elle s&#8217;excusait presque chaque fois. Il r\u00e9pondait qu&#8217;ils n&#8217;\u00e9taient pas press\u00e9s et qu&#8217;il connaissait le chemin.<\/p>\n<p>\u00c0 mesure qu&#8217;ils prenaient de l&#8217;altitude, la neige devenait plus \u00e9paisse. Le sentier longeait par endroits des pentes couvertes de pins, puis traversait de petits ruisseaux pris dans la glace. Josephine ne voyait qu&#8217;une partie du paysage et devait se fier enti\u00e8rement \u00e0 l&#8217;homme qui la guidait. Cette d\u00e9pendance l&#8217;effrayait. Pourtant, Cyrus ne lui adressait aucune question indiscr\u00e8te et ne cherchait jamais \u00e0 la forcer \u00e0 parler. Lorsqu&#8217;elle frissonnait, il arrangeait les couvertures autour de ses \u00e9paules. Quand le cheval h\u00e9sitait, il lui parlait doucement. Peu \u00e0 peu, ces gestes pr\u00e9cis et ordinaires commenc\u00e8rent \u00e0 la rassurer davantage que n&#8217;auraient pu le faire de longues promesses.<\/p>\n<p>Une heure apr\u00e8s la tomb\u00e9e de la nuit, Josephine aper\u00e7ut enfin une faible lumi\u00e8re entre les arbres. La cabane de Cyrus se dressait sur un terrain l\u00e9g\u00e8rement sur\u00e9lev\u00e9, prot\u00e9g\u00e9e du vent par une rang\u00e9e de grands conif\u00e8res. Il y avait une \u00e9curie, une r\u00e9serve de bois et une petite cl\u00f4ture presque enti\u00e8rement recouverte de neige. L&#8217;ensemble paraissait entretenu avec soin. Cyrus aida Josephine \u00e0 descendre, conduisit les animaux \u00e0 l&#8217;abri, puis ouvrit la porte de la maison. Une odeur de cendres froides et de bois sec s&#8217;en \u00e9chappa. Il alluma une lampe et entreprit de ranimer les braises du foyer avant de lui demander d&#8217;entrer.<\/p>\n<p>Josephine resta longtemps sur le seuil. Elle d\u00e9couvrait une pi\u00e8ce propre, garnie d&#8217;une table robuste, de deux chaises et d&#8217;\u00e9tag\u00e8res contenant des bocaux, quelques livres et des outils soigneusement rang\u00e9s. Un rideau s\u00e9parait le coin o\u00f9 se trouvait un lit. Rien ne ressemblait au repaire inqui\u00e9tant qu&#8217;elle avait imagin\u00e9 en \u00e9coutant les rumeurs sur les hommes vivant seuls dans la montagne. Cyrus posa sa malle pr\u00e8s de la porte et lui montra une chaise. \u00ab Vous pouvez vous installer. Je vais r\u00e9chauffer quelque chose. \u00bb Elle fit un pas, puis s&#8217;arr\u00eata. \u00ab Monsieur Creed, pourquoi avez-vous pay\u00e9 autant ? Vous ne me connaissez m\u00eame pas. \u00bb<\/p>\n<p>Il demeura un moment silencieux devant la marmite. Le feu commen\u00e7ait \u00e0 \u00e9clairer les marques de son visage. \u00ab Je savais ce qui se passait sur cette place \u00bb, r\u00e9pondit-il finalement. \u00ab Cela me suffisait pour intervenir. \u00bb Josephine baissa les yeux. \u00ab Les hommes ne d\u00e9pensent pas une telle somme sans rien attendre en retour. \u00bb Cyrus posa la cuill\u00e8re et se tourna vers elle. \u00ab La plupart des hommes que vous avez connus, peut-\u00eatre. \u00bb Il laissa passer quelques secondes. \u00ab Vous ne me devez ni travail, ni affection, ni mariage. Vous avez besoin d&#8217;un endroit o\u00f9 dormir. J&#8217;en ai un. Pour ce soir, c&#8217;est toute l&#8217;histoire. \u00bb<\/p>\n<p>Ces paroles la troubl\u00e8rent plus qu&#8217;elle ne voulut l&#8217;admettre. Elle avait grandi dans un monde o\u00f9 chaque faveur entra\u00eenait une dette et o\u00f9 sa reconnaissance devait souvent se manifester par l&#8217;ob\u00e9issance. Depuis son accident, les rares personnes qui lui avaient montr\u00e9 de la gentillesse avaient presque toujours exig\u00e9 qu&#8217;elle ne parle pas de ses cicatrices, qu&#8217;elle reste \u00e0 l&#8217;\u00e9cart des visiteurs ou qu&#8217;elle se fasse discr\u00e8te. Cyrus, au contraire, ne paraissait m\u00eame pas press\u00e9 de savoir ce que dissimulait le sac. Il disposa un bol sur la table et lui servit un rago\u00fbt chaud, puis recula de quelques pas pour lui laisser de l&#8217;espace.<\/p>\n<p>Josephine essaya de porter une cuill\u00e8re \u00e0 sa bouche, mais le tissu l&#8217;en emp\u00eacha. Une vague de honte la traversa. Elle posa l&#8217;ustensile et fixa ses mains. Cyrus comprit imm\u00e9diatement. \u00ab Vous pr\u00e9f\u00e9rez que je sorte pendant que vous l&#8217;enlevez ? \u00bb Elle secoua la t\u00eate. \u00ab Ce n&#8217;est pas cela. Le n\u0153ud est trop serr\u00e9. \u00bb Il se rapprocha d&#8217;un pas, puis attendit. \u00ab Je peux essayer de le d\u00e9faire, si vous \u00eates d&#8217;accord. \u00bb Elle sentit ses yeux se remplir de larmes. Jamais, depuis qu&#8217;on lui avait impos\u00e9 cette toile, personne ne lui avait demand\u00e9 la permission de la toucher.<\/p>\n<p>Elle accepta d&#8217;un mouvement presque imperceptible. Cyrus passa derri\u00e8re sa chaise. Il examina la corde, dont les fibres avaient irrit\u00e9 la peau de son cou, et chercha patiemment l&#8217;extr\u00e9mit\u00e9 du n\u0153ud. Ses doigts \u00e9taient \u00e9pais, mais il travaillait avec une pr\u00e9cision inattendue. Josephine entendait le bois craquer dans la chemin\u00e9e. Son c\u0153ur battait si fort qu&#8217;elle avait du mal \u00e0 suivre sa respiration. Lorsque la corde c\u00e9da enfin, Cyrus lui rendit la libert\u00e9 de soulever elle-m\u00eame le tissu. Il retourna s&#8217;asseoir devant le feu, comme pour lui laisser le choix du moment.<\/p>\n<p>Elle garda les mains pos\u00e9es sur le bord du sac pendant plusieurs secondes. Elle savait qu&#8217;une fois son visage d\u00e9couvert, rien ne pourrait lui faire oublier la premi\u00e8re r\u00e9action de Cyrus. Elle voulait croire qu&#8217;il \u00e9tait diff\u00e9rent, mais l&#8217;espoir lui avait d\u00e9j\u00e0 co\u00fbt\u00e9 suffisamment cher. \u00ab Si vous d\u00e9cidez que je dois partir, dites-le-moi tout de suite \u00bb, murmura-t-elle. Cyrus releva les yeux. \u00ab Vous n&#8217;irez nulle part cette nuit. Il neige trop fort. \u00bb Il marqua une pause. \u00ab Et demain, je ne d\u00e9ciderai pas \u00e0 votre place. \u00bb Josephine tira lentement le sac vers le haut. L&#8217;air frais effleura d&#8217;abord son cou, puis sa joue bless\u00e9e.<\/p>\n<p>Le tissu tomba sur ses genoux. Cyrus regarda son visage. Les cicatrices avaient d\u00e9form\u00e9 une partie de la peau pr\u00e8s de sa tempe et de son oreille. Une ancienne br\u00fblure descendait vers sa m\u00e2choire et disparaissait sous le col de sa robe. Josephine attendit qu&#8217;il d\u00e9tourne les yeux. Pourtant, ce ne fut pas la br\u00fblure qui retint son attention. Cyrus s&#8217;\u00e9tait fig\u00e9 devant une petite marque en forme de croissant, visible pr\u00e8s de son \u0153il. Sa main se crispa sur le bras du fauteuil. Il sembla vouloir parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche.<\/p>\n<p>Josephine sentit la panique revenir. Elle tendit la main vers le sac, pr\u00eate \u00e0 le remettre. Cyrus l&#8217;arr\u00eata d&#8217;un geste, sans la toucher. Son visage avait perdu toute couleur. Il observait cette petite marque comme si elle venait de bouleverser quelque chose de profond\u00e9ment enfoui en lui. Lorsqu&#8217;il pronon\u00e7a enfin une phrase, sa voix n&#8217;avait plus la m\u00eame assurance. \u00ab Josephine\u2026 qui vous a donn\u00e9 ce nom ? \u00bb Elle fron\u00e7a les sourcils, surprise par la question. \u00ab Mes parents, naturellement. \u00bb Cyrus regarda vers un coffre ancien plac\u00e9 pr\u00e8s de la chemin\u00e9e. Apr\u00e8s un long silence, il demanda : \u00ab Vos parents vous ont-ils d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 de l&#8217;endroit o\u00f9 vous \u00eates n\u00e9e ? \u00bb<\/p>\n<p>END PART 1<\/p>\n<p>PART 2 TITLE: Derri\u00e8re les cicatrices de Josephine, Cyrus reconnut un d\u00e9tail appartenant \u00e0 son pass\u00e9 et comprit que leur rencontre pouvait cacher davantage<\/p>\n<p>Josephine demeura immobile devant la chemin\u00e9e, les mains crisp\u00e9es sur le sac de toile. La question de Cyrus lui paraissait inexplicable. Depuis son arriv\u00e9e, cet homme ne lui avait demand\u00e9 ni son \u00e2ge, ni les raisons de son accident, ni m\u00eame pourquoi sa famille l&#8217;avait laiss\u00e9e entreprendre seule un voyage aussi dangereux. Pourtant, \u00e0 peine avait-il d\u00e9couvert son visage qu&#8217;il voulait conna\u00eetre les circonstances de sa naissance. Elle sentit son regard revenir vers la petite marque pr\u00e8s de son \u0153il. \u00ab Je suis n\u00e9e \u00e0 Saint-Louis, monsieur Creed. Du moins, c&#8217;est ce qu&#8217;on m&#8217;a toujours dit. \u00bb Il d\u00e9tourna lentement la t\u00eate, comme si cette r\u00e9ponse exigeait un effort particulier pour \u00eatre comprise.<\/p>\n<p>Le bois se fendit dans le foyer avec un bruit sec. Cyrus se leva, remua les braises et ajouta une b\u00fbche, prenant plus de temps que n\u00e9cessaire. Josephine l&#8217;observait en silence. Les hommes qu&#8217;elle avait rencontr\u00e9s jusque-l\u00e0 ne s&#8217;\u00e9taient jamais montr\u00e9s aussi troubl\u00e9s devant une simple marque de naissance. Leur r\u00e9action habituelle consistait \u00e0 fixer ses br\u00fblures, puis \u00e0 \u00e9viter son regard. Cyrus, lui, avait sembl\u00e9 oublier ses cicatrices. Lorsqu&#8217;il revint s&#8217;asseoir, elle osa demander ce que cette tache avait de particulier. Il frotta ses mains sur son pantalon. \u00ab J&#8217;ai connu quelqu&#8217;un qui en portait une semblable. \u00bb Elle attendit la suite. \u00ab C&#8217;\u00e9tait il y a longtemps. \u00bb<\/p>\n<p>Josephine baissa les yeux vers le rago\u00fbt. Il avait commenc\u00e9 \u00e0 refroidir, mais elle avait trop faim pour s&#8217;en soucier. Elle prit une premi\u00e8re cuiller\u00e9e et sentit la chaleur lui descendre dans la poitrine. Cyrus la laissa manger sans lui poser d&#8217;autres questions. Lorsqu&#8217;elle eut termin\u00e9, il lui versa du caf\u00e9 dans une tasse \u00e9br\u00e9ch\u00e9e et pla\u00e7a une seconde b\u00fbche pr\u00e8s du feu. La maison \u00e9tait silencieuse, hormis le vent qui faisait vibrer les volets. Elle remarqua alors un d\u00e9tail auquel elle n&#8217;avait pas pr\u00eat\u00e9 attention en entrant : les objets ne semblaient pas dispos\u00e9s au hasard. Il y avait deux tasses semblables, un vieux panier \u00e0 couture pr\u00e8s d&#8217;une fen\u00eatre et, sur une \u00e9tag\u00e8re, une petite figurine de cheval taill\u00e9e dans le bois.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez v\u00e9cu ici avec votre famille ? \u00bb demanda-t-elle. Cyrus suivit son regard et aper\u00e7ut le cheval. Une ombre passa sur son visage. \u00ab Pas dans cette maison. \u00bb Il prit la figurine et la tourna entre ses doigts. Le bois avait \u00e9t\u00e9 poli par des ann\u00e9es de manipulation. \u00ab J&#8217;ai habit\u00e9 ailleurs, autrefois. \u00bb Josephine comprit qu&#8217;elle venait de toucher \u00e0 quelque chose de douloureux. Elle s&#8217;excusa aussit\u00f4t. Il secoua la t\u00eate. \u00ab Vous n&#8217;avez rien fait de mal. \u00bb Puis il remit l&#8217;objet \u00e0 sa place, en prenant soin de le tourner vers la pi\u00e8ce. Ce simple geste lui donna l&#8217;impression qu&#8217;il venait de reconna\u00eetre une pr\u00e9sence invisible.<\/p>\n<p>Cyrus lui indiqua qu&#8217;elle dormirait derri\u00e8re le rideau, dans le seul v\u00e9ritable lit de la maison. Il disposa pour lui-m\u00eame une couverture pr\u00e8s du foyer. Josephine protesta, g\u00ean\u00e9e de chasser son h\u00f4te de sa propre couche, mais il ne lui laissa pas le temps de discuter. \u00ab J&#8217;ai pass\u00e9 des nuits moins confortables que celle-ci. \u00bb Il lui montra la serrure int\u00e9rieure de la porte et posa sur une petite table une lampe qu&#8217;elle pourrait garder allum\u00e9e. Avant de s&#8217;\u00e9loigner, il lui demanda si elle avait besoin de quoi que ce soit. Elle aurait voulu r\u00e9pondre que tout allait bien. Pourtant, les marques autour de son cou la br\u00fblaient et ses doigts \u00e9taient encore engourdis.<\/p>\n<p>Il alla chercher un baquet, de l&#8217;eau ti\u00e8de et un morceau de savon. Il pla\u00e7a \u00e9galement une petite bo\u00eete contenant des linges propres sur la table. \u00ab Il y a de quoi laver les irritations \u00bb, expliqua-t-il. \u00ab Vous pourrez fermer le rideau. \u00bb Josephine attendit qu&#8217;il retourne vers la chemin\u00e9e pour retirer sa robe humide. Elle nettoya lentement les traces laiss\u00e9es par la corde, puis examina son visage dans un petit miroir accroch\u00e9 au mur. La lumi\u00e8re de la lampe accentuait le relief de ses cicatrices. Elle passa un doigt sur la peau contract\u00e9e de sa joue. Pendant un instant, elle retrouva le souvenir de la chaleur, de la fum\u00e9e et des voix qui criaient son nom au milieu de l&#8217;incendie de Saint-Louis.<\/p>\n<p>L&#8217;accident remontait \u00e0 moins de deux ans. Elle travaillait alors dans un atelier de couture install\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 d&#8217;un entrep\u00f4t. Un soir, le feu s&#8217;\u00e9tait d\u00e9clar\u00e9 dans la partie arri\u00e8re du b\u00e2timent. Josephine avait entendu quelqu&#8217;un appeler \u00e0 l&#8217;aide et s&#8217;\u00e9tait pr\u00e9cipit\u00e9e dans le couloir enfum\u00e9 avant que les autres ouvri\u00e8res puissent la retenir. Elle avait r\u00e9ussi \u00e0 rejoindre la sortie, mais une poutre enflamm\u00e9e s&#8217;\u00e9tait effondr\u00e9e pr\u00e8s d&#8217;elle. Les br\u00fblures avaient n\u00e9cessit\u00e9 de longs mois de soins. Les premi\u00e8res semaines, elle avait souffert au point de ne presque plus dormir. Plus tard, lorsqu&#8217;elle avait commenc\u00e9 \u00e0 gu\u00e9rir, les regards des visiteurs s&#8217;\u00e9taient r\u00e9v\u00e9l\u00e9s plus difficiles \u00e0 supporter que certaines douleurs physiques.<\/p>\n<p>Son p\u00e8re, Abel Hart, avait pay\u00e9 les m\u00e9decins et veill\u00e9 \u00e0 ce qu&#8217;elle ne manque de rien pendant sa convalescence. Mais l&#8217;homme qui lui tenait autrefois la main lorsqu&#8217;elle \u00e9tait malade avait chang\u00e9 depuis la disparition de son \u00e9pouse. Il parlait moins, quittait souvent la maison et recevait des visiteurs qu&#8217;il lui demandait d&#8217;\u00e9viter. Lorsqu&#8217;elle \u00e9voquait son avenir, il r\u00e9pondait qu&#8217;il fallait \u00eatre patiente. Josephine avait parfois surpris des discussions derri\u00e8re les portes closes. Il y \u00e9tait question de dettes, d&#8217;anciens engagements et de documents qu&#8217;il ne fallait surtout pas laisser circuler. Elle n&#8217;avait jamais compris pourquoi ces conversations s&#8217;interrompaient d\u00e8s qu&#8217;elle entrait dans la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Un soir, Abel lui avait annonc\u00e9 qu&#8217;un propri\u00e9taire de l&#8217;Idaho recherchait une \u00e9pouse. Il lui avait pr\u00e9sent\u00e9 plusieurs lettres envoy\u00e9es par Jeremiah Higgins et lui avait expliqu\u00e9 qu&#8217;une existence loin de Saint-Louis pourrait lui permettre de recommencer. Josephine avait d&#8217;abord cru que son p\u00e8re cherchait \u00e0 l&#8217;\u00e9loigner parce qu&#8217;il ne supportait plus ses cicatrices. Elle s&#8217;\u00e9tait ensuite convaincue qu&#8217;il voulait sinc\u00e8rement la voir heureuse. Avant son d\u00e9part, il lui avait remis une petite somme et l&#8217;avait embrass\u00e9e sur le front. Ce geste l&#8217;avait surprise, tant il \u00e9tait devenu rare entre eux. Elle se souvenait encore de son expression lorsqu&#8217;il lui avait dit de ne faire confiance \u00e0 personne trop rapidement.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re le rideau, Josephine s&#8217;allongea sans \u00e9teindre la lampe. La fatigue pesait sur chacun de ses muscles, mais elle ne parvenait pas \u00e0 fermer les yeux. Elle entendait Cyrus d\u00e9placer une chaise, v\u00e9rifier la porte, puis s&#8217;installer pr\u00e8s du feu. Apr\u00e8s un long moment, elle lui demanda s&#8217;il dormait. \u00ab Pas encore. \u00bb Elle h\u00e9sita avant de poser la question qui la pr\u00e9occupait. \u00ab Est-ce que vous regrettez ce que vous avez fait aujourd&#8217;hui ? \u00bb Un l\u00e9ger froissement lui apprit qu&#8217;il s&#8217;\u00e9tait tourn\u00e9 vers elle. \u00ab Non. \u00bb Elle attendit une explication. Il ajouta simplement : \u00ab Ce sont les autres qui devraient avoir des regrets. \u00bb<\/p>\n<p>Ces mots rest\u00e8rent longtemps dans son esprit. \u00c0 Saint-Louis, on lui avait conseill\u00e9 d&#8217;ignorer les insultes, de pardonner les maladresses et de comprendre que certaines personnes ne savaient pas comment r\u00e9agir \u00e0 son apparence. Elle s&#8217;\u00e9tait efforc\u00e9e d&#8217;ob\u00e9ir, jusqu&#8217;\u00e0 ne plus distinguer la patience de la r\u00e9signation. Cyrus ne lui demandait ni de sourire, ni de faire preuve de compr\u00e9hension envers ceux qui l&#8217;avaient bless\u00e9e. Pour la premi\u00e8re fois depuis des mois, elle sentit qu&#8217;elle pouvait \u00eatre en col\u00e8re sans devoir imm\u00e9diatement s&#8217;en excuser. Elle finit par s&#8217;endormir en \u00e9coutant le vent heurter les branches contre le toit.<\/p>\n<p>Cyrus resta \u00e9veill\u00e9 bien apr\u00e8s elle. La petite marque en forme de croissant s&#8217;imposait \u00e0 sa m\u00e9moire avec une nettet\u00e9 douloureuse. Il avait vu cette marque sur le visage d&#8217;un enfant, autrefois, dans une maison qui n&#8217;existait plus. Il revoyait une femme aux cheveux sombres pench\u00e9e sur un berceau, un rayon de soleil traversant les rideaux et une petite main qui se refermait autour de son doigt. Pendant des ann\u00e9es, ces souvenirs avaient perdu leurs couleurs. Ce soir, ils revenaient avec une pr\u00e9cision presque insoutenable. Il fixa la porte derri\u00e8re laquelle Josephine dormait et se demanda combien de co\u00efncidences un homme pouvait rencontrer avant de devoir les prendre au s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>Au matin, Josephine fut r\u00e9veill\u00e9e par une odeur de caf\u00e9 et par le bruit d&#8217;une hache dans la cour. Elle s&#8217;habilla avec ses v\u00eatements secs, remit le miroir contre le mur et sortit de derri\u00e8re le rideau. Cyrus avait laiss\u00e9 du pain, du beurre et une tasse sur la table. \u00c0 travers la fen\u00eatre, elle le voyait fendre du bois pr\u00e8s de la remise. Le soleil n&#8217;avait pas encore d\u00e9pass\u00e9 les montagnes. Elle remarqua qu&#8217;une partie du sentier avait disparu sous la neige tomb\u00e9e pendant la nuit. Impossible de rejoindre la ville dans ces conditions. Cette constatation aurait d\u00fb l&#8217;inqui\u00e9ter. Pourtant, elle \u00e9prouva surtout le soulagement de ne pas devoir revoir imm\u00e9diatement Cooper ou Jeremiah.<\/p>\n<p>Elle ouvrit la porte pour remercier Cyrus. Le froid lui saisit le visage et lui coupa presque la respiration. Il releva la t\u00eate, une b\u00fbche \u00e0 la main. \u00ab Rentrez, vous allez geler. \u00bb Elle r\u00e9pondit qu&#8217;elle souhaitait l&#8217;aider. Cyrus examina ses chaussures, puis lui expliqua qu&#8217;elle pourrait commencer par mettre de l&#8217;eau \u00e0 chauffer. Il n&#8217;avait pas l&#8217;habitude de donner des ordres et semblait presque g\u00ean\u00e9 de devoir lui demander quelque chose. Josephine ob\u00e9it avec plaisir. Dans la cuisine, elle trouva sans difficult\u00e9 les casseroles, le sel et les r\u00e9serves de farine. Avant midi, elle avait pr\u00e9par\u00e9 une p\u00e2te \u00e0 pain et nettoy\u00e9 les ustensiles abandonn\u00e9s apr\u00e8s le d\u00eener.<\/p>\n<p>Lorsqu&#8217;il revint, Cyrus s&#8217;arr\u00eata devant la table couverte de farine. \u00ab Vous avez trouv\u00e9 de quoi travailler, \u00e0 ce que je vois. \u00bb Josephine releva les manches de sa robe. \u00ab Votre cuisine a besoin d&#8217;un peu d&#8217;organisation. \u00bb Il observa les bocaux soigneusement align\u00e9s. \u00ab Elle fonctionnait tr\u00e8s bien jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent. \u00bb Elle d\u00e9signa une bo\u00eete de caf\u00e9 plac\u00e9e pr\u00e8s de l&#8217;huile pour les lampes. \u00ab Alors vous vous \u00eates habitu\u00e9 \u00e0 boire quelque chose d&#8217;affreux. \u00bb Un sourire apparut au coin de ses l\u00e8vres. Cyrus resta surpris, puis un rire bref lui \u00e9chappa. Josephine sentit aussit\u00f4t sa propre bouche se d\u00e9tendre. Cela faisait longtemps qu&#8217;elle n&#8217;avait pas provoqu\u00e9 un rire sans en \u00eatre la cible.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le repas, Cyrus entreprit de r\u00e9parer une charni\u00e8re pr\u00e8s de la fen\u00eatre. Josephine s&#8217;assit avec une chemise dont la manche s&#8217;\u00e9tait d\u00e9chir\u00e9e. Elle avait retrouv\u00e9 dans sa malle une petite trousse contenant des aiguilles et du fil. Le travail occupait ses mains et lui permettait de r\u00e9fl\u00e9chir. Au bout d&#8217;un moment, elle demanda si les autorit\u00e9s d&#8217;Orofino pouvaient r\u00e9ellement consid\u00e9rer le contrat de Cooper comme valable. Cyrus posa son outil. \u00ab Pas dans la forme o\u00f9 cet homme vous l&#8217;a pr\u00e9sent\u00e9. \u00bb Il sortit le document de sa poche et le d\u00e9plia sur la table. \u00ab Une personne ne devient pas une propri\u00e9t\u00e9 parce qu&#8217;un interm\u00e9diaire lui r\u00e9clame de l&#8217;argent. Mais ce papier contient autre chose que des frais de transport. \u00bb<\/p>\n<p>Josephine se pencha pour lire. Certaines lignes avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9es en petits caract\u00e8res, dans un langage qu&#8217;elle comprenait mal. Cyrus lui montra une clause concernant la cession de droits et l&#8217;administration de biens futurs. Elle fron\u00e7a les sourcils. \u00ab Je n&#8217;ai pas de biens. \u00bb Il la regarda attentivement. \u00ab Vous en \u00eates certaine ? \u00bb Elle r\u00e9pondit que son p\u00e8re poss\u00e9dait une maison et quelques investissements, mais qu&#8217;elle n&#8217;avait jamais re\u00e7u le moindre h\u00e9ritage. Cyrus ne semblait pas satisfait. Il lui demanda si elle avait sign\u00e9 personnellement le contrat. Josephine se souvenait avoir appos\u00e9 son nom sur un document avant son d\u00e9part, tandis que Cooper lui expliquait qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une simple garantie pour le voyage.<\/p>\n<p>Cyrus compara les signatures. Celle de Josephine \u00e9tait nette, mais plusieurs ajouts avaient \u00e9t\u00e9 faits avec une encre diff\u00e9rente. Une date paraissait \u00e9galement modifi\u00e9e. Il passa le doigt sur une ligne presque effac\u00e9e et resta silencieux. Elle lui demanda ce qu&#8217;il avait trouv\u00e9. \u00ab Je ne sais pas encore. \u00bb Il replia le papier avec pr\u00e9caution. \u00ab Ce document n&#8217;a probablement pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 uniquement pour vous conduire jusqu&#8217;ici. \u00bb Josephine sentit revenir l&#8217;inqui\u00e9tude qui l&#8217;avait accompagn\u00e9e depuis Saint-Louis. \u00ab Pourquoi quelqu&#8217;un aurait-il besoin de me faire signer autre chose ? \u00bb Cyrus regarda vers la fen\u00eatre. \u00ab C&#8217;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que nous devons comprendre. \u00bb<\/p>\n<p>Dans l&#8217;apr\u00e8s-midi, la temp\u00eate reprit. Josephine aida \u00e0 rentrer du bois, puis passa une heure \u00e0 trier ses affaires. Cooper avait rendu sa malle, mais plusieurs objets avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9s. Elle remarqua qu&#8217;une petite enveloppe contenant des lettres avait disparu. Elle vida ses v\u00eatements sur le lit, v\u00e9rifia les doublures et chercha jusque sous le fond du coffre. Rien. L&#8217;enveloppe renfermait des messages de sa m\u00e8re, quelques souvenirs de son enfance et une photographie de famille. Josephine n&#8217;avait jamais eu beaucoup de possessions personnelles ; cette perte lui causa une peine inattendue. Elle alla trouver Cyrus et lui expliqua ce qui manquait.<\/p>\n<p>Il l&#8217;\u00e9couta sans l&#8217;interrompre. \u00ab Qui savait que vous aviez ces lettres ? \u00bb Elle r\u00e9fl\u00e9chit. Son p\u00e8re, bien s\u00fbr. Cooper avait \u00e9galement ouvert ses bagages \u00e0 plusieurs reprises pendant le voyage. Jeremiah avait inspect\u00e9 la malle apr\u00e8s leur premi\u00e8re rencontre, pr\u00e9tendant chercher la liste des objets qu&#8217;elle apportait. Cyrus lui demanda si les lettres contenaient quelque chose de particulier. Josephine haussa les \u00e9paules. \u00ab Des souvenirs. Ma m\u00e8re me parlait de sa jeunesse. Elle \u00e9crivait beaucoup lorsqu&#8217;elle voyageait. \u00bb Un d\u00e9tail lui revint alors. \u00ab Elle avait aussi conserv\u00e9 une feuille pli\u00e9e dans une Bible. Mon p\u00e8re disait qu&#8217;elle ne pr\u00e9sentait aucun int\u00e9r\u00eat. \u00bb Cyrus cessa de bouger.<\/p>\n<p>\u00ab Quelle Bible ? \u00bb demanda-t-il. Josephine lui expliqua qu&#8217;elle avait appartenu \u00e0 sa m\u00e8re et qu&#8217;elle se trouvait normalement dans la malle. Ils retourn\u00e8rent ensemble dans la chambre. Le livre \u00e9tait toujours l\u00e0, envelopp\u00e9 dans une housse us\u00e9e. Sa reliure avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9par\u00e9e plusieurs fois. Josephine l&#8217;ouvrit d\u00e9licatement et parcourut les pages qu&#8217;elle connaissait depuis l&#8217;enfance. La feuille qu&#8217;elle cherchait avait disparu. \u00c0 sa place subsistait seulement une l\u00e9g\u00e8re marque rectangulaire sur le papier jauni. \u00ab Je l&#8217;avais encore avant de quitter Saint-Louis \u00bb, affirma-t-elle. Cyrus examina la reliure et remarqua que certains fils avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment coup\u00e9s.<\/p>\n<p>Il lui demanda ce qu&#8217;elle savait de sa m\u00e8re. Josephine r\u00e9pondit qu&#8217;elle s&#8217;appelait Margaret Hart et qu&#8217;elle \u00e9tait morte plusieurs ann\u00e9es auparavant. Elle avait \u00e9t\u00e9 une femme douce, instruite, passionn\u00e9e de lecture, mais rarement dispos\u00e9e \u00e0 parler de son pass\u00e9. Lorsque Josephine l&#8217;interrogeait sur sa naissance, Margaret r\u00e9pondait toujours qu&#8217;elle avait \u00e9t\u00e9 un b\u00e9b\u00e9 particuli\u00e8rement agit\u00e9 et qu&#8217;elle avait commenc\u00e9 \u00e0 marcher tr\u00e8s t\u00f4t. Ses anecdotes \u00e9vitaient curieusement la grossesse et les premiers mois de sa vie. Josephine n&#8217;y avait jamais pr\u00eat\u00e9 attention. \u00c0 pr\u00e9sent, elle se souvenait aussi que les portraits de famille les plus anciens dataient de plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s sa naissance suppos\u00e9e.<\/p>\n<p>Cyrus s&#8217;assit lentement. \u00ab Votre m\u00e8re vous a-t-elle d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9 votre acte de naissance ? \u00bb Josephine secoua la t\u00eate. \u00ab Mon p\u00e8re conservait tous les papiers importants dans son bureau. \u00bb Elle fron\u00e7a les sourcils, troubl\u00e9e par l&#8217;insistance de ses questions. \u00ab Pourquoi cela vous int\u00e9resse-t-il autant ? \u00bb Cyrus ouvrit la bouche, puis la referma. Il ne pouvait pas lui raconter seulement une partie de son histoire sans expliquer ce qu&#8217;il avait perdu. Pourtant, il ignorait encore si ses soup\u00e7ons reposaient sur autre chose qu&#8217;un souvenir. Il lui r\u00e9pondit qu&#8217;il avait connu une famille frapp\u00e9e par une trag\u00e9die et que certains d\u00e9tails lui rappelaient cette p\u00e9riode. Josephine comprit qu&#8217;il dissimulait une souffrance ancienne, mais elle n&#8217;insista pas.<\/p>\n<p>Le soir, elle pr\u00e9para une soupe pendant que Cyrus r\u00e9parait une vieille paire de raquettes. Ils mang\u00e8rent en silence, chacun pr\u00e9occup\u00e9 par les d\u00e9couvertes de la journ\u00e9e. Josephine avait d\u00e9cid\u00e9 de ne plus aborder son apparence comme une faute qu&#8217;elle devait excuser. Elle laissa donc ses cheveux attach\u00e9s derri\u00e8re la t\u00eate, d\u00e9couvrant compl\u00e8tement la joue br\u00fbl\u00e9e. Cyrus ne fit aucun commentaire. Lorsqu&#8217;il lui demanda de lui passer le pain, il regarda naturellement son visage. Cette simplicit\u00e9 lui donna une confiance qu&#8217;aucune parole rassurante n&#8217;aurait pu lui procurer. Elle se surprit \u00e0 envisager de rester quelques jours suppl\u00e9mentaires, m\u00eame apr\u00e8s la fin de la temp\u00eate.<\/p>\n<p>Plus tard, Cyrus se leva pour chercher une couverture dans le coffre pr\u00e8s du foyer. Le couvercle grin\u00e7a lorsqu&#8217;il l&#8217;ouvrit. Josephine aper\u00e7ut \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur plusieurs v\u00eatements anciens, une petite bo\u00eete en m\u00e9tal et des photographies prot\u00e9g\u00e9es dans un linge. Cyrus resta pench\u00e9 sur ces objets plus longtemps qu&#8217;il ne l&#8217;aurait voulu. Elle entendit un froissement de papier. Lorsqu&#8217;il se redressa, il tenait une photographie jaunie. Son expression \u00e9tait si douloureuse qu&#8217;elle d\u00e9tourna aussit\u00f4t les yeux. \u00ab Pardonnez-moi \u00bb, murmura-t-elle. \u00ab Je ne voulais pas regarder. \u00bb Cyrus resta silencieux, puis s&#8217;approcha de la table et posa la photographie devant elle.<\/p>\n<p>On y distinguait une jeune femme assise pr\u00e8s d&#8217;une fen\u00eatre, avec un b\u00e9b\u00e9 sur les genoux. La photographie \u00e9tait ancienne, l\u00e9g\u00e8rement ab\u00eem\u00e9e sur un bord, mais le visage de la femme restait reconnaissable. Josephine sentit son souffle se bloquer. Ce n&#8217;\u00e9tait pas son propre visage, pourtant certains traits lui paraissaient \u00e9trangement familiers : la forme du menton, les yeux sombres et cette fa\u00e7on particuli\u00e8re de tenir la t\u00eate. Cyrus observait sa r\u00e9action. \u00ab Elle s&#8217;appelait Ellen \u00bb, dit-il. Josephine leva les yeux vers lui. \u00ab Qui \u00e9tait-elle ? \u00bb Il serra les l\u00e8vres. \u00ab Ma femme. \u00bb Puis, avec une difficult\u00e9 visible, il ajouta : \u00ab Et l&#8217;enfant qu&#8217;elle porte sur ses genoux \u00e9tait notre fille. \u00bb<\/p>\n<p>Josephine regarda de nouveau la photographie. Le b\u00e9b\u00e9 avait une main referm\u00e9e sur le col de sa m\u00e8re. Pr\u00e8s de l&#8217;\u0153il, malgr\u00e9 le grain de l&#8217;image, apparaissait une petite zone plus sombre. Josephine porta instinctivement les doigts \u00e0 sa propre tempe. Cyrus remarqua ce mouvement. \u00ab Elle avait une marque semblable \u00e0 la v\u00f4tre \u00bb, expliqua-t-il. Un silence pesant s&#8217;installa. Josephine demanda o\u00f9 se trouvaient aujourd&#8217;hui sa femme et sa fille. Cyrus fixa longtemps la photographie avant de r\u00e9pondre. \u00ab Elles sont mortes dans un incendie. \u00bb Il tourna la t\u00eate vers les flammes. \u00ab Il y a dix-sept ans. \u00bb<\/p>\n<p>END PART 2<\/p>\n<p>PART 3 TITLE: Une photographie oubli\u00e9e, un acte de naissance introuvable et un incendie vieux de dix-sept ans rapprochent deux existences bris\u00e9es<\/p>\n<p>Josephine ne trouva rien \u00e0 r\u00e9pondre. Elle regardait la photographie pos\u00e9e entre eux, tandis que Cyrus demeurait debout pr\u00e8s de la table. Dix-sept ans. Elle r\u00e9p\u00e9ta silencieusement cette dur\u00e9e, essayant de comprendre pourquoi elle lui paraissait si importante. Les flammes \u00e9clairaient le visage de la jeune femme photographi\u00e9e, mais la petite fille restait partiellement dans l&#8217;ombre. Josephine avait envie de poser plusieurs questions. Elle savait pourtant que chaque r\u00e9ponse risquait de r\u00e9veiller des souvenirs que Cyrus avait pass\u00e9s des ann\u00e9es \u00e0 enfouir. \u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9e \u00bb, murmura-t-elle finalement. Il secoua la t\u00eate sans la regarder. \u00ab Vous ne pouviez pas savoir. \u00bb<\/p>\n<p>Il replia le linge autour de la photographie, puis s&#8217;arr\u00eata avant de la remettre dans le coffre. \u00ab Ma fille s&#8217;appelait Clara. \u00bb Sa voix s&#8217;\u00e9tait faite plus grave. \u00ab Elle \u00e9tait encore toute petite lorsque la maison a br\u00fbl\u00e9. \u00bb Josephine sentit ses doigts se crisper sur le bord de la table. Cyrus lui expliqua qu&#8217;il avait quitt\u00e9 son foyer pour un d\u00e9placement de plusieurs jours. Lorsqu&#8217;il \u00e9tait revenu, il avait d\u00e9couvert les ruines de sa maison et appris que sa femme et son enfant avaient p\u00e9ri. Des voisins lui avaient racont\u00e9 l&#8217;incendie, des hommes avaient fouill\u00e9 les d\u00e9combres, et une c\u00e9r\u00e9monie avait \u00e9t\u00e9 organis\u00e9e. Il avait assist\u00e9 aux fun\u00e9railles sans parvenir \u00e0 comprendre comment tout ce qu&#8217;il aimait avait pu dispara\u00eetre pendant son absence.<\/p>\n<p>Josephine observa ses mains marqu\u00e9es de cicatrices. \u00ab Et vous \u00eates venu vivre ici ? \u00bb Il acquies\u00e7a. \u00ab Pas imm\u00e9diatement. J&#8217;ai pass\u00e9 plusieurs ann\u00e9es \u00e0 chercher du travail ailleurs. \u00bb Il avait transport\u00e9 du bois, r\u00e9par\u00e9 des b\u00e2timents, accompagn\u00e9 des convois \u00e0 travers les montagnes. Lorsqu&#8217;il avait finalement achet\u00e9 sa cabane, il avait choisi un endroit suffisamment \u00e9loign\u00e9 pour que personne ne vienne lui demander pourquoi il vivait seul. Il ne cherchait pas \u00e0 se faire oublier, affirmait-il. Il voulait seulement pouvoir travailler sans entendre les m\u00eames questions. Josephine comprit que son silence n&#8217;\u00e9tait pas une simple habitude. C&#8217;\u00e9tait devenu une mani\u00e8re de supporter des journ\u00e9es dont il n&#8217;attendait plus grand-chose.<\/p>\n<p>Elle lui demanda pourquoi il avait conserv\u00e9 la photographie s&#8217;il lui \u00e9tait si p\u00e9nible de la regarder. Cyrus fit glisser un doigt le long du cadre ab\u00eem\u00e9. \u00ab Parce qu&#8217;oublier leur visage aurait \u00e9t\u00e9 une seconde perte. \u00bb Il sembla regretter aussit\u00f4t cette confidence. Josephine ne r\u00e9pondit pas. Elle pensait \u00e0 Margaret Hart, \u00e0 la maladie qui l&#8217;avait emport\u00e9e et aux ann\u00e9es pendant lesquelles elle avait voulu lui poser des questions sans en avoir la possibilit\u00e9. La mort avait emport\u00e9 chez l&#8217;un une \u00e9pouse et une enfant, chez l&#8217;autre une m\u00e8re et la certitude de conna\u00eetre sa propre histoire. Ils rest\u00e8rent longtemps devant le feu, sans chercher \u00e0 combler le silence.<\/p>\n<p>Au matin, Cyrus trouva Josephine assise pr\u00e8s de la fen\u00eatre avec un cahier ouvert sur les genoux. Elle avait commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire tout ce dont elle se souvenait de son enfance. Elle avait not\u00e9 les diff\u00e9rentes maisons o\u00f9 elle avait v\u00e9cu, les personnes dont les noms lui revenaient et les dates qu&#8217;elle pouvait retrouver dans les lettres conserv\u00e9es. En haut de la premi\u00e8re page figurait le nom de son p\u00e8re, Abel Hart. Plus bas, elle avait inscrit celui de Margaret et entour\u00e9 la date approximative de son premier souvenir. Cyrus s&#8217;approcha, intrigu\u00e9. Josephine lui expliqua qu&#8217;elle voulait distinguer les choses dont elle \u00e9tait certaine de celles qu&#8217;elle avait simplement entendues raconter.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9cision lui \u00e9tait venue pendant la nuit. Elle avait longtemps accept\u00e9 les explications de son p\u00e8re sans les examiner, parce qu&#8217;elle n&#8217;avait aucune raison de croire qu&#8217;il lui cachait quoi que ce soit. Mais la disparition des lettres, les clauses incompr\u00e9hensibles du contrat et la r\u00e9action de Cyrus devant son visage rendaient d\u00e9sormais ces explications insuffisantes. Elle ne pr\u00e9tendait pas que son enfance avait \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement mensong\u00e8re. Elle se souvenait des repas pr\u00e9par\u00e9s par Margaret, des promenades avec Abel et des histoires racont\u00e9es pr\u00e8s de la chemin\u00e9e. Ces souvenirs \u00e9taient r\u00e9els. Pourtant, ils ne r\u00e9pondaient pas \u00e0 la question de savoir pourquoi aucun document officiel concernant sa naissance ne lui avait jamais \u00e9t\u00e9 montr\u00e9.<\/p>\n<p>Cyrus s&#8217;assit en face d&#8217;elle. Il lui demanda si sa famille avait toujours v\u00e9cu \u00e0 Saint-Louis. Josephine r\u00e9pondit que Margaret parlait parfois d&#8217;une r\u00e9gion situ\u00e9e plus \u00e0 l&#8217;ouest, o\u00f9 son propre p\u00e8re aurait poss\u00e9d\u00e9 des terres et entretenu des relations avec plusieurs exploitants miniers. Elle se souvenait d&#8217;une grande carte roul\u00e9e dans le bureau d&#8217;Abel et d&#8217;un nom qui revenait dans certaines discussions : Nathaniel Moore. Cyrus releva brusquement la t\u00eate. Josephine remarqua son changement d&#8217;expression. \u00ab Vous le connaissez ? \u00bb Il prit un moment avant de r\u00e9pondre. \u00ab C&#8217;\u00e9tait le p\u00e8re d&#8217;Ellen. \u00bb Elle posa son crayon. \u00ab De votre femme ? \u00bb Il acquies\u00e7a lentement.<\/p>\n<p>Nathaniel Moore avait \u00e9t\u00e9 propri\u00e9taire de plusieurs concessions et terrains, expliqua Cyrus. Il n&#8217;\u00e9tait pas un homme facile. Autoritaire, soucieux de ses affaires, il supportait mal qu&#8217;on lui r\u00e9siste. Pourtant, il aimait profond\u00e9ment sa fille Ellen et se montrait \u00e9tonnamment tendre avec sa petite-fille. Cyrus avait travaill\u00e9 pour lui \u00e0 certaines p\u00e9riodes, avant que leurs relations ne deviennent difficiles. Des d\u00e9saccords concernant des propri\u00e9t\u00e9s et plusieurs associ\u00e9s avaient d\u00e9t\u00e9rior\u00e9 la confiance entre eux. Josephine \u00e9coutait attentivement. Elle se souvenait d&#8217;avoir entendu Abel discuter d&#8217;anciens titres fonciers avec un visiteur, mais n&#8217;avait jamais imagin\u00e9 que ces affaires puissent concerner la r\u00e9gion o\u00f9 elle venait d&#8217;arriver.<\/p>\n<p>\u00ab Est-ce que votre beau-p\u00e8re a surv\u00e9cu \u00e0 l&#8217;incendie ? \u00bb demanda-t-elle. Cyrus acquies\u00e7a. Nathaniel Moore avait v\u00e9cu encore plusieurs ann\u00e9es, mais sa sant\u00e9 avait d\u00e9clin\u00e9. Apr\u00e8s sa mort, une partie de ses biens avait chang\u00e9 de propri\u00e9taire dans des circonstances qu&#8217;il connaissait mal. Cyrus ne s&#8217;\u00e9tait jamais int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 ces transactions. Il avait consid\u00e9r\u00e9 que les querelles d&#8217;argent appartenaient au monde qu&#8217;il avait perdu et refusait d&#8217;y consacrer davantage de temps. Josephine lui demanda s&#8217;il avait conserv\u00e9 des papiers concernant Ellen ou Clara. Il r\u00e9pondit qu&#8217;il poss\u00e9dait quelques souvenirs, mais presque rien de valeur administrative. La plupart des documents se trouvaient dans la maison d\u00e9truite.<\/p>\n<p>Pendant qu&#8217;ils parlaient, le vent soulevait de petits tourbillons de neige contre la fen\u00eatre. Cyrus se leva pour v\u00e9rifier les provisions, puis lui proposa de l&#8217;aider \u00e0 examiner les objets rest\u00e9s dans sa malle. Ils \u00e9tal\u00e8rent les v\u00eatements sur le lit et inspect\u00e8rent chaque poche. Josephine retrouva quelques pi\u00e8ces de monnaie, une broche sans grande valeur et un mouchoir brod\u00e9 par Margaret. Au fond de la malle se trouvait \u00e9galement un vieux livre de cantiques. Elle l&#8217;avait emport\u00e9 parce que sa m\u00e8re adoptive y avait gliss\u00e9 autrefois une petite fleur s\u00e9ch\u00e9e. Cyrus le prit pour en examiner la couverture et d\u00e9couvrit des initiales presque effac\u00e9es sous le cuir.<\/p>\n<p>Les lettres \u00e9taient difficiles \u00e0 distinguer. Il semblait lire un E suivi d&#8217;un C. Josephine se pencha davantage. \u00ab Margaret l&#8217;avait peut-\u00eatre achet\u00e9 d&#8217;occasion. \u00bb Cyrus ne r\u00e9pondit pas. Il connaissait cette mani\u00e8re de graver les initiales \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur d&#8217;une couverture. Ellen avait l&#8217;habitude de marquer ses livres ainsi, avec la pointe d&#8217;un petit outil qu&#8217;elle chauffait dans les braises. Il se souvenait m\u00eame de l&#8217;avoir taquin\u00e9e \u00e0 ce sujet, affirmant que personne ne viendrait voler ses cantiques. Elle avait r\u00e9pondu que les livres circulaient davantage que les bijoux et m\u00e9ritaient donc de porter le nom de leur propri\u00e9taire. La m\u00e9moire de cette conversation lui revint avec une pr\u00e9cision presque douloureuse.<\/p>\n<p>\u00ab Puis-je regarder les premi\u00e8res pages ? \u00bb demanda-t-il. Josephine lui remit le livre. Il l&#8217;ouvrit pr\u00e8s de la fen\u00eatre, l\u00e0 o\u00f9 la lumi\u00e8re \u00e9tait meilleure. Plusieurs feuillets portaient des marques d&#8217;humidit\u00e9. Une page avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9par\u00e9e avec un morceau de papier plus r\u00e9cent. Cyrus examina les marges, cherchant une \u00e9criture qu&#8217;il avait autrefois connue. Il trouva seulement quelques chiffres et une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un cantique. Pourtant, lorsqu&#8217;il arriva \u00e0 une page consacr\u00e9e \u00e0 la protection des enfants, il s&#8217;arr\u00eata. Dans le coin inf\u00e9rieur, une petite fleur avait \u00e9t\u00e9 dessin\u00e9e \u00e0 l&#8217;encre brune. Ellen dessinait souvent cette fleur sur ses lettres.<\/p>\n<p>Josephine remarqua son \u00e9motion et demanda ce qu&#8217;il avait d\u00e9couvert. Cyrus lui montra le dessin. \u00ab Ma femme faisait des fleurs comme celle-ci. \u00bb Elle le regarda avec \u00e9tonnement. \u00ab Margaret aussi. \u00bb Ils compar\u00e8rent les traits, les p\u00e9tales et la mani\u00e8re dont la tige se courbait vers la gauche. Josephine reconnut une forme qu&#8217;elle avait d\u00e9j\u00e0 vue sur plusieurs lettres disparues de sa malle. Cyrus ne voulait pas tirer de conclusion trop rapide. Une fleur pouvait \u00eatre dessin\u00e9e par plusieurs personnes. Des initiales pouvaient appartenir \u00e0 n&#8217;importe qui. Mais la pr\u00e9sence simultan\u00e9e de ces d\u00e9tails, ajout\u00e9e \u00e0 la marque pr\u00e8s de l&#8217;\u0153il de Josephine, devenait difficile \u00e0 ignorer.<\/p>\n<p>Ils pass\u00e8rent l&#8217;apr\u00e8s-midi \u00e0 examiner les souvenirs de Cyrus. Il sortit de son coffre une petite couverture d&#8217;enfant, une cuill\u00e8re en argent et plusieurs lettres conserv\u00e9es dans une bo\u00eete de fer. Josephine observa ces objets avec une \u00e9motion qu&#8217;elle ne comprenait pas. La couverture \u00e9tait brod\u00e9e de petites fleurs bleues et portait, dans un coin, une lettre C entour\u00e9e d&#8217;une guirlande. Elle la toucha d\u00e9licatement. Le tissu \u00e9tait us\u00e9, mais les points de couture restaient r\u00e9guliers. Cyrus lui expliqua qu&#8217;Ellen l&#8217;avait pr\u00e9par\u00e9e avant la naissance de Clara. \u00ab Elle disait qu&#8217;il fallait bien commencer quelque part \u00bb, murmura-t-il. Josephine sourit tristement. \u00ab Margaret disait exactement la m\u00eame chose quand elle m&#8217;apprenait \u00e0 coudre. \u00bb<\/p>\n<p>Cyrus ne fit aucun commentaire. Il savait que des expressions semblables pouvaient circuler dans une famille ou entre amies. Il se souvenait \u00e9galement qu&#8217;Ellen entretenait des relations avec plusieurs femmes de Saint-Louis, notamment des personnes li\u00e9es aux affaires de son p\u00e8re. Pourtant, Margaret Hart ne figurait pas parmi les noms dont il avait gard\u00e9 le souvenir. Il demanda \u00e0 Josephine si sa m\u00e8re avait connu une femme appel\u00e9e Ellen Creed. Elle r\u00e9pondit qu&#8217;elle ne se souvenait pas avoir entendu ce nom. Puis elle ajouta que Margaret \u00e9vitait toujours de parler de certaines ann\u00e9es de sa jeunesse. Lorsqu&#8217;on lui demandait pourquoi, elle r\u00e9pondait simplement que le pass\u00e9 ne pouvait rien changer \u00e0 la vie pr\u00e9sente.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de la journ\u00e9e, Josephine prit une d\u00e9cision qui surprit Cyrus. Elle voulait retourner \u00e0 Orofino d\u00e8s que le chemin serait praticable. Elle ne souhaitait pas y retrouver Jeremiah pour obtenir des excuses. Elle voulait r\u00e9cup\u00e9rer les lettres que Cooper lui avait prises et comprendre pourquoi le contrat contenait des clauses qu&#8217;elle n&#8217;avait jamais accept\u00e9es. Cyrus lui rappela que l&#8217;homme pouvait refuser de coop\u00e9rer. Elle r\u00e9pondit qu&#8217;elle n&#8217;avait plus l&#8217;intention de le laisser d\u00e9cider seul de son avenir. \u00ab J&#8217;ai pass\u00e9 trop de temps \u00e0 attendre que d&#8217;autres personnes me disent ce que j&#8217;avais le droit de savoir. \u00bb Cyrus reconnut dans son regard une d\u00e9termination qu&#8217;il n&#8217;avait pas remarqu\u00e9e sur la place.<\/p>\n<p>Il accepta de l&#8217;accompagner, mais lui expliqua qu&#8217;ils devraient attendre l&#8217;am\u00e9lioration du temps. La neige \u00e9tait encore profonde sur le passage nord et certains secteurs devenaient dangereux lorsque le vent effa\u00e7ait les traces. Josephine proposa de pr\u00e9parer leurs affaires afin de partir d\u00e8s que possible. Ils v\u00e9rifi\u00e8rent les couvertures, les provisions et l&#8217;\u00e9quipement n\u00e9cessaire pour le trajet. Cyrus pla\u00e7a le contrat de Cooper dans une enveloppe propre et le rangea avec les autres documents. Il lui montra \u00e9galement comment prot\u00e9ger le vieux livre de cantiques de l&#8217;humidit\u00e9. Josephine constata qu&#8217;il agissait comme un homme qui se pr\u00e9parait \u00e0 une enqu\u00eate plut\u00f4t qu&#8217;\u00e0 une simple visite en ville.<\/p>\n<p>Pendant les deux jours suivants, la temp\u00eate les retint \u00e0 la cabane. Josephine apprit \u00e0 fendre de petites b\u00fbches, \u00e0 r\u00e9parer une sangle et \u00e0 entretenir le feu sans gaspiller le bois. Cyrus lui montra comment reconna\u00eetre les changements du temps en observant les nuages au-dessus des cr\u00eates. Le soir, ils \u00e9changeaient des souvenirs. Elle lui parlait de l&#8217;atelier de couture, de ses clientes difficiles et de la satisfaction qu&#8217;elle \u00e9prouvait lorsqu&#8217;un v\u00eatement tombait parfaitement. Il racontait des anecdotes sur les animaux qu&#8217;il rencontrait dans les montagnes et sur les erreurs commises par les voyageurs trop confiants. Leur compagnie devint progressivement naturelle. Ils n&#8217;avaient plus besoin de chercher des sujets de conversation.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me matin, Cyrus d\u00e9couvrit des traces de sabots pr\u00e8s du sentier inf\u00e9rieur. Elles \u00e9taient r\u00e9centes et provenaient d&#8217;un cheval mont\u00e9 par un homme seul. Quelqu&#8217;un avait essay\u00e9 d&#8217;approcher la cabane, puis avait fait demi-tour avant d&#8217;atteindre la clairi\u00e8re. Cyrus examina les empreintes pendant plusieurs minutes. Josephine le rejoignit et remarqua son expression pr\u00e9occup\u00e9e. Il lui expliqua qu&#8217;aucun voisin ne vivait suffisamment pr\u00e8s pour passer ici par hasard et que les chasseurs empruntaient g\u00e9n\u00e9ralement une autre piste. Elle demanda s&#8217;il pensait \u00e0 Cooper. Cyrus r\u00e9pondit qu&#8217;il n&#8217;en savait rien, mais qu&#8217;il valait mieux conserver les portes ferm\u00e9es pendant la nuit.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9couverte r\u00e9veilla les inqui\u00e9tudes de Josephine. Elle repensa aux paroles de Cooper concernant des personnes susceptibles de s&#8217;int\u00e9resser encore \u00e0 elle. Pourquoi l&#8217;interm\u00e9diaire aurait-il insist\u00e9 sur ce point apr\u00e8s avoir re\u00e7u son argent ? Cyrus avait pay\u00e9 davantage que la somme r\u00e9clam\u00e9e, le contrat \u00e9tait sign\u00e9 et il n&#8217;existait aucune raison apparente de poursuivre la jeune femme dans les montagnes. Elle \u00e9voqua cette contradiction pendant le d\u00eener. Cyrus posa son couteau. \u00ab Si tout cela concernait uniquement vos frais de voyage, Cooper n&#8217;aurait aucune raison de revenir. \u00bb Elle sentit ses mains refroidir. \u00ab Alors il voulait autre chose. \u00bb Cyrus acquies\u00e7a. \u00ab C&#8217;est possible. \u00bb<\/p>\n<p>Le lendemain, un bruit de clochettes les alerta peu apr\u00e8s midi. Cyrus sortit avec son manteau et aper\u00e7ut un cavalier qui remontait p\u00e9niblement la derni\u00e8re pente. L&#8217;homme portait une sacoche de cuir et semblait \u00e9puis\u00e9. Il se pr\u00e9senta comme un employ\u00e9 charg\u00e9 du courrier entre les petites localit\u00e9s de la r\u00e9gion. \u00c0 Orofino, quelqu&#8217;un lui avait propos\u00e9 une somme suppl\u00e9mentaire pour remettre un message \u00e0 Cyrus Creed. Le montagnard v\u00e9rifia le nom de l&#8217;exp\u00e9diteur avant de prendre l&#8217;enveloppe. Elle portait une adresse de Saint-Louis et avait \u00e9t\u00e9 redirig\u00e9e depuis plusieurs bureaux de poste.<\/p>\n<p>Josephine apparut sur le seuil. En voyant l&#8217;\u00e9criture, elle descendit les marches presque en courant. \u00ab C&#8217;est le nom de mon p\u00e8re. \u00bb Cyrus lui remit l&#8217;enveloppe sans chercher \u00e0 l&#8217;ouvrir. Elle reconnut imm\u00e9diatement le nom d&#8217;Abel Hart, mais la lettre ne semblait pas provenir de sa main. Elle contenait un bref avis r\u00e9dig\u00e9 sur un formulaire. Josephine parcourut les premi\u00e8res lignes, puis s&#8217;arr\u00eata. Les mots se brouillaient devant ses yeux. Cyrus lui demanda doucement ce qui se passait. Elle relut la date, v\u00e9rifia l&#8217;adresse et secoua la t\u00eate. Le messager d\u00e9tourna le regard, visiblement mal \u00e0 l&#8217;aise.<\/p>\n<p>Le document annon\u00e7ait la mort d&#8217;Abel Hart \u00e0 Saint-Louis. Il mentionnait des circonstances impr\u00e9cises et indiquait que les affaires personnelles du d\u00e9funt avaient \u00e9t\u00e9 confi\u00e9es \u00e0 un repr\u00e9sentant l\u00e9gal. Josephine resta longtemps incapable de parler. Elle avait quitt\u00e9 son p\u00e8re en lui promettant d&#8217;\u00e9crire d\u00e8s son installation. Malgr\u00e9 leurs d\u00e9saccords et les silences qui s&#8217;\u00e9taient install\u00e9s entre eux, elle n&#8217;avait jamais imagin\u00e9 qu&#8217;elle pourrait apprendre sa disparition de cette mani\u00e8re. Cyrus lui proposa de rentrer, mais elle ne bougea pas. Elle examinait maintenant le nom inscrit au bas de l&#8217;avis. Ce n&#8217;\u00e9tait pas celui d&#8217;un m\u00e9decin ni celui d&#8217;un membre de la famille.<\/p>\n<p>\u00ab Edwin Shaw \u00bb, lut-elle \u00e0 voix haute. Elle connaissait ce nom. Abel l&#8217;avait prononc\u00e9 plusieurs fois avant son d\u00e9part, toujours pendant les conversations auxquelles il lui demandait de ne pas assister. L&#8217;homme s&#8217;\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 leur domicile \u00e0 deux reprises. Il avait parl\u00e9 de documents \u00e0 signer et avait observ\u00e9 Josephine avec une attention qui l&#8217;avait mise mal \u00e0 l&#8217;aise. Elle se souvenait d\u00e9sormais de son regard lorsqu&#8217;il avait appris qu&#8217;elle partirait pour l&#8217;Idaho. Cyrus examina le formulaire. Il remarqua que la date de r\u00e9daction pr\u00e9c\u00e9dait de plusieurs jours celle du cachet postal et que l&#8217;envoi avait \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9 avec un retard inhabituel.<\/p>\n<p>Josephine replia le document avec des mains tremblantes. Elle \u00e9prouvait du chagrin, mais aussi une m\u00e9fiance qu&#8217;elle n&#8217;aurait pas os\u00e9 ressentir autrefois. Pourquoi Edwin Shaw lui annon\u00e7ait-il la mort de son p\u00e8re ? Pourquoi ne lui indiquait-il ni le lieu des fun\u00e9railles, ni les circonstances exactes du d\u00e9c\u00e8s ? Elle demanda au messager si une autre lettre avait \u00e9t\u00e9 jointe. Il r\u00e9pondit que non. Cyrus le remercia et lui donna de quoi poursuivre sa route. Lorsqu&#8217;ils furent seuls, Josephine regarda les montagnes dont les sommets commen\u00e7aient enfin \u00e0 se d\u00e9gager. \u00ab Je dois savoir ce qui s&#8217;est pass\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Cyrus lui expliqua qu&#8217;ils pourraient gagner Orofino le lendemain si le temps restait stable. De l\u00e0, il serait possible d&#8217;envoyer des messages et de rechercher les personnes li\u00e9es \u00e0 l&#8217;affaire. Josephine approuva. Elle ne pouvait plus se contenter d&#8217;attendre dans la cabane en esp\u00e9rant que les r\u00e9ponses arriveraient d&#8217;elles-m\u00eames. Elle prit le vieux livre de cantiques, le contrat de Cooper et l&#8217;avis concernant son p\u00e8re. Elle les enveloppa soigneusement dans un morceau de toile. Lorsqu&#8217;elle releva la t\u00eate, Cyrus se tenait devant la porte. \u00ab Nous partirons \u00e0 la premi\u00e8re lumi\u00e8re \u00bb, dit-il. Josephine acquies\u00e7a, puis ajouta d&#8217;une voix ferme : \u00ab Cette fois, personne ne parlera \u00e0 ma place. \u00bb<\/p>\n<p>END PART 3<\/p>\n<p>PART 4 TITLE: De retour dans la ville qui l&#8217;avait humili\u00e9e, Josephine d\u00e9couvre que son voyage avait \u00e9t\u00e9 organis\u00e9 bien avant sa demande en mariage<\/p>\n<p>La neige avait cess\u00e9 lorsque Cyrus ouvrit la porte de la cabane, mais le froid demeurait mordant. Josephine l&#8217;attendait pr\u00e8s du foyer, d\u00e9j\u00e0 habill\u00e9e, sa malle ferm\u00e9e et ses documents rang\u00e9s dans une sacoche. Elle n&#8217;avait presque pas dormi. L&#8217;avis annon\u00e7ant la mort d&#8217;Abel Hart reposait sur la table, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du contrat de Cooper. Elle avait pass\u00e9 une partie de la nuit \u00e0 examiner les signatures, les dates et les cachets, esp\u00e9rant d\u00e9couvrir une erreur qui expliquerait tout. Aucune ne lui avait paru d\u00e9cisive. Elle savait seulement que les deux documents avaient un lien avec des hommes dont son p\u00e8re semblait avoir eu peur avant son d\u00e9part. Cyrus jeta un dernier regard au ciel et lui annon\u00e7a que le chemin serait praticable.<\/p>\n<p>Ils quitt\u00e8rent la cabane peu apr\u00e8s l&#8217;aube. Le cheval avan\u00e7ait prudemment sur le sentier gel\u00e9, tandis que Cyrus surveillait les endroits o\u00f9 la neige pouvait dissimuler des pierres. Josephine avait choisi de garder ses cheveux attach\u00e9s derri\u00e8re la t\u00eate. Elle ne portait ni voile ni tissu destin\u00e9 \u00e0 cacher ses cicatrices. Ce choix lui demandait un effort consid\u00e9rable, mais elle ne voulait plus arriver dans une ville en se pr\u00e9sentant comme quelqu&#8217;un qui avait honte d&#8217;\u00eatre vu. Cyrus remarqua son visage d\u00e9couvert lorsqu&#8217;elle descendit les marches. Il ne fit aucun commentaire. Il ajusta simplement les couvertures autour de ses \u00e9paules et l&#8217;aida \u00e0 monter en selle.<\/p>\n<p>Pendant la descente, Josephine pensa \u00e0 Abel Hart. Elle revoyait son p\u00e8re assis \u00e0 son bureau, une plume \u00e0 la main, corrigeant les comptes de la maison. Il avait souvent paru distrait pendant les derniers mois, mais elle n&#8217;avait jamais imagin\u00e9 qu&#8217;il puisse courir un v\u00e9ritable danger. La nouvelle de sa mort lui inspirait un chagrin profond, m\u00eal\u00e9 \u00e0 une col\u00e8re qu&#8217;elle ne savait pas encore diriger. Elle regrettait leurs derni\u00e8res conversations, trop br\u00e8ves, trop prudentes. Elle regrettait \u00e9galement de ne pas lui avoir demand\u00e9 pourquoi il tenait tant \u00e0 la voir partir. Si Edwin Shaw lui avait menti, elle devait le prouver. Si Abel \u00e9tait r\u00e9ellement mort, elle voulait au moins conna\u00eetre les circonstances de sa disparition.<\/p>\n<p>Ils aper\u00e7urent les premi\u00e8res maisons d&#8217;Orofino en fin de matin\u00e9e. Une fum\u00e9e grise s&#8217;\u00e9levait des chemin\u00e9es, et plusieurs hommes d\u00e9gageaient la neige devant leurs commerces. Josephine reconnut la rue principale, le saloon et l&#8217;entrep\u00f4t pr\u00e8s duquel Cooper l&#8217;avait expos\u00e9e aux insultes. Son estomac se contracta. Le souvenir de la corde autour de son cou \u00e9tait encore si r\u00e9cent qu&#8217;elle crut sentir le tissu rugueux sur sa peau. Cyrus s&#8217;arr\u00eata pr\u00e8s d&#8217;une \u00e9curie et lui demanda si elle pr\u00e9f\u00e9rait rester \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur pendant qu&#8217;il effectuerait les premi\u00e8res d\u00e9marches. Elle r\u00e9pondit imm\u00e9diatement qu&#8217;elle voulait l&#8217;accompagner. \u00ab Je suis revenue pour obtenir des r\u00e9ponses. Je ne les trouverai pas en me cachant. \u00bb<\/p>\n<p>Plusieurs habitants les reconnurent lorsqu&#8217;ils travers\u00e8rent la rue. Certains ralentirent le pas, d&#8217;autres d\u00e9tourn\u00e8rent les yeux apr\u00e8s avoir aper\u00e7u les cicatrices de Josephine. Un homme murmura quelque chose \u00e0 son voisin, mais aucun rire ne suivit. Cyrus marchait pr\u00e8s d&#8217;elle sans chercher \u00e0 la prot\u00e9ger des regards par son corps. Josephine appr\u00e9cia cette distance. Il \u00e9tait assez proche pour intervenir si quelqu&#8217;un la mena\u00e7ait, mais il lui laissait la place de r\u00e9pondre elle-m\u00eame. Devant la boutique du marchand qui avait assist\u00e9 \u00e0 la signature du contrat, elle s&#8217;arr\u00eata et inspira profond\u00e9ment. Elle avait d\u00e9cid\u00e9 de commencer par le t\u00e9moin qui avait vu Cooper recevoir les cinquante dollars.<\/p>\n<p>Le commer\u00e7ant, un homme aux cheveux gris nomm\u00e9 Walter Briggs, les accueillit avec une g\u00eane visible. Il se souvenait parfaitement de la sc\u00e8ne. Josephine lui demanda s&#8217;il avait lu le document avant d&#8217;y apposer sa signature. Il h\u00e9sita. \u00ab Cooper disait que tout \u00e9tait en r\u00e8gle. \u00bb Elle posa le contrat sur son comptoir. \u00ab Vous avez donc sign\u00e9 sans savoir ce qu&#8217;il contenait ? \u00bb Briggs regarda Cyrus, puis revint vers elle. \u00ab Je reconnais que ce n&#8217;\u00e9tait pas prudent. \u00bb Josephine lui demanda qui avait pr\u00e9par\u00e9 le papier. Cette fois, il r\u00e9pondit qu&#8217;il l&#8217;ignorait, mais se souvenait avoir vu Cooper sortir du bureau d&#8217;un juriste quelques jours auparavant.<\/p>\n<p>\u00ab Quel juriste ? \u00bb demanda Cyrus. Briggs frotta ses mains l&#8217;une contre l&#8217;autre. \u00ab Un homme venu de Saint-Louis. Edwin Shaw, je crois. Il travaille avec plusieurs propri\u00e9taires de la r\u00e9gion. \u00bb Josephine sentit son c\u0153ur acc\u00e9l\u00e9rer. Elle sortit l&#8217;avis concernant son p\u00e8re et le pla\u00e7a devant le marchand. Briggs lut le nom au bas de la page. Il confirma qu&#8217;il s&#8217;agissait bien du m\u00eame homme. Shaw avait s\u00e9journ\u00e9 \u00e0 Orofino pendant plusieurs jours avant l&#8217;arriv\u00e9e de Josephine et avait discut\u00e9 avec Cooper \u00e0 plusieurs reprises. Briggs ne pouvait pas pr\u00e9ciser le sujet de leurs conversations. Il se souvenait seulement que leur entente semblait d\u00e9j\u00e0 ancienne.<\/p>\n<p>Josephine demanda o\u00f9 trouver Edwin Shaw. Le commer\u00e7ant expliqua qu&#8217;il utilisait un bureau au-dessus de l&#8217;\u00e9tablissement bancaire, mais qu&#8217;il voyageait fr\u00e9quemment entre Orofino et d&#8217;autres localit\u00e9s. Cyrus remercia Briggs et r\u00e9cup\u00e9ra le contrat. Avant qu&#8217;ils puissent sortir, le marchand les rappela. Il semblait h\u00e9siter \u00e0 ajouter quelque chose. Finalement, il baissa la voix. \u00ab Le jour o\u00f9 cette demoiselle est arriv\u00e9e, Cooper savait d\u00e9j\u00e0 que le mariage n&#8217;aurait pas lieu. \u00bb Josephine se retourna. Briggs expliqua qu&#8217;il avait surpris une conversation entre Cooper et un autre homme dans la matin\u00e9e. Ils parlaient de la mani\u00e8re dont Jeremiah r\u00e9agirait lorsqu&#8217;il verrait la jeune femme. \u00ab Ils n&#8217;avaient pas l&#8217;air surpris \u00bb, conclut-il. \u00ab C&#8217;est tout ce que je peux vous dire. \u00bb<\/p>\n<p>Dehors, Josephine s&#8217;arr\u00eata pr\u00e8s d&#8217;un abreuvoir gel\u00e9. Pendant des semaines, elle s&#8217;\u00e9tait demand\u00e9 pourquoi Jeremiah avait chang\u00e9 d&#8217;avis aussi brutalement. \u00c0 pr\u00e9sent, elle commen\u00e7ait \u00e0 envisager une possibilit\u00e9 plus inqui\u00e9tante : son humiliation avait peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vue. Cyrus l&#8217;\u00e9couta exposer cette hypoth\u00e8se sans l&#8217;interrompre. Elle lui demanda pourquoi quelqu&#8217;un aurait voulu la conduire jusqu&#8217;\u00e0 Orofino simplement pour la ridiculiser. Il r\u00e9pondit que la honte pouvait servir \u00e0 obtenir l&#8217;ob\u00e9issance d&#8217;une personne isol\u00e9e, surtout lorsqu&#8217;on lui faisait croire qu&#8217;elle n&#8217;avait plus aucune autre issue. Josephine regarda le contrat dans ses mains. Elle comprit que l&#8217;argent, les dettes et les menaces avaient peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 destin\u00e9s \u00e0 la pousser vers une d\u00e9cision qu&#8217;elle n&#8217;aurait jamais prise librement.<\/p>\n<p>Ils se rendirent ensuite au bureau de poste. Le responsable, un homme consciencieux nomm\u00e9 Samuel Porter, consulta ses registres apr\u00e8s avoir examin\u00e9 l&#8217;avis de d\u00e9c\u00e8s. Il confirma que le message avait transit\u00e9 par plusieurs bureaux, mais qu&#8217;il avait \u00e9t\u00e9 exp\u00e9di\u00e9 depuis une adresse professionnelle de Saint-Louis. Josephine lui demanda s&#8217;il \u00e9tait possible de v\u00e9rifier l&#8217;identit\u00e9 exacte de l&#8217;exp\u00e9diteur. Porter expliqua qu&#8217;il pouvait comparer les cachets et les r\u00e9f\u00e9rences, mais non garantir que l&#8217;auteur avait personnellement r\u00e9dig\u00e9 le document. Il leur montra n\u00e9anmoins un d\u00e9tail int\u00e9ressant : le message avait \u00e9t\u00e9 confi\u00e9 \u00e0 un service de transmission rapide avant d&#8217;\u00eatre transform\u00e9 en courrier ordinaire.<\/p>\n<p>Cyrus demanda la date de cette premi\u00e8re transmission. Porter v\u00e9rifia une ligne du registre. Elle pr\u00e9c\u00e9dait de peu celle inscrite sur l&#8217;avis annon\u00e7ant la mort d&#8217;Abel Hart. Josephine resta silencieuse. Cela ne prouvait pas que le document \u00e9tait faux, mais rendait sa pr\u00e9paration difficile \u00e0 comprendre. Pourquoi un avis aurait-il \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 dans le circuit postal avant la date officiellement mentionn\u00e9e ? Le responsable sugg\u00e9ra une erreur administrative. Cyrus r\u00e9pondit que c&#8217;\u00e9tait possible, mais demanda une copie certifi\u00e9e des r\u00e9f\u00e9rences. Porter accepta. Pendant qu&#8217;il \u00e9crivait, Josephine observa son visage concentr\u00e9. Pour la premi\u00e8re fois depuis son arriv\u00e9e dans l&#8217;Ouest, quelqu&#8217;un traitait ses questions comme une affaire s\u00e9rieuse plut\u00f4t que comme les inqui\u00e9tudes d&#8217;une femme embarrassante.<\/p>\n<p>En quittant le bureau de poste, ils aper\u00e7urent Jeremiah Higgins devant une boutique de sellerie. Il les reconnut imm\u00e9diatement et s&#8217;immobilisa. Josephine remarqua qu&#8217;il regardait d&#8217;abord Cyrus, puis son visage d\u00e9couvert. Il tenta de prendre un air aimable. \u00ab Je vois que vous vous \u00eates install\u00e9e, mademoiselle Hart. \u00bb Elle r\u00e9pondit qu&#8217;elle \u00e9tait seulement venue r\u00e9gler des affaires personnelles. Jeremiah se rapprocha et baissa la voix. \u00ab Tout ce qui s&#8217;est pass\u00e9 l&#8217;autre jour \u00e9tait regrettable. Mais vous comprenez bien que je ne pouvais pas vous \u00e9pouser dans ces conditions. \u00bb Josephine le regarda sans d\u00e9tour. \u00ab Je ne vous demande pas de m&#8217;\u00e9pouser, monsieur Higgins. Je vous demande si vous saviez, avant mon arriv\u00e9e, que vous alliez me refuser. \u00bb<\/p>\n<p>Jeremiah p\u00e2lit l\u00e9g\u00e8rement. Il affirma qu&#8217;il n&#8217;avait pris sa d\u00e9cision qu&#8217;apr\u00e8s leur rencontre. Josephine lui rappela le t\u00e9moignage de Briggs. Son visage se durcit. \u00ab Les commer\u00e7ants parlent beaucoup. \u00bb Cyrus intervint alors pour lui demander s&#8217;il avait rencontr\u00e9 Edwin Shaw avant l&#8217;arriv\u00e9e de Josephine. Jeremiah d\u00e9tourna bri\u00e8vement les yeux. Il reconnut avoir discut\u00e9 avec lui de certaines affaires, mais assura que cela n&#8217;avait aucun rapport avec le mariage. Josephine remarqua qu&#8217;il \u00e9vitait soigneusement de nier leur rencontre. Elle lui demanda \u00e9galement pourquoi il avait inspect\u00e9 ses bagages. Jeremiah r\u00e9pondit qu&#8217;il voulait simplement v\u00e9rifier ce qu&#8217;elle apportait. Lorsqu&#8217;elle \u00e9voqua les lettres disparues, il d\u00e9clara ne rien savoir.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez peut-\u00eatre oubli\u00e9 ce que contenaient mes affaires \u00bb, dit-elle calmement. \u00ab Moi, je ne l&#8217;ai pas oubli\u00e9. \u00bb Jeremiah la fixa avec irritation. Il semblait contrari\u00e9 de ne plus retrouver la jeune femme tremblante qui avait tent\u00e9 de justifier ses cicatrices devant lui. \u00ab Vous devriez \u00eatre reconnaissante d&#8217;avoir trouv\u00e9 un homme pr\u00eat \u00e0 vous h\u00e9berger \u00bb, r\u00e9pliqua-t-il. Josephine sentit la col\u00e8re monter, mais conserva une voix stable. \u00ab Je lui suis reconnaissante de m&#8217;avoir aid\u00e9e. Cela ne vous donne aucun droit sur mes d\u00e9cisions. \u00bb Elle se d\u00e9tourna avant qu&#8217;il puisse r\u00e9pondre. Cyrus la suivit sans prononcer un mot. Ils avaient appris suffisamment de choses pour comprendre que Jeremiah cherchait \u00e0 dissimuler une partie de ses relations avec Shaw.<\/p>\n<p>Le bureau utilis\u00e9 par Edwin Shaw occupait deux pi\u00e8ces au premier \u00e9tage d&#8217;un b\u00e2timent r\u00e9cent. Une plaque de cuivre portait son nom. Josephine frappa, puis entra lorsqu&#8217;une voix l&#8217;y invita. Un homme \u00e9l\u00e9gamment v\u00eatu se leva derri\u00e8re un bureau encombr\u00e9 de dossiers. Il poss\u00e9dait ce sourire professionnel que Josephine avait d\u00e9j\u00e0 remarqu\u00e9 \u00e0 Saint-Louis. \u00ab Mademoiselle Hart. Quelle surprise. \u00bb Ses yeux gliss\u00e8rent vers Cyrus. Le sourire s&#8217;effa\u00e7a presque imm\u00e9diatement. \u00ab Monsieur Creed, je suppose. \u00bb Cyrus r\u00e9pondit par un bref signe de t\u00eate. Josephine remarqua que Shaw connaissait son compagnon sans qu&#8217;ils aient \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9s. Elle referma doucement la porte.<\/p>\n<p>Elle posa l&#8217;avis de d\u00e9c\u00e8s sur le bureau. \u00ab Je veux savoir ce qui est arriv\u00e9 \u00e0 mon p\u00e8re. \u00bb Shaw prit le document et le parcourut comme s&#8217;il le d\u00e9couvrait pour la premi\u00e8re fois. Il expliqua qu&#8217;Abel Hart avait travers\u00e9 une p\u00e9riode de grande inqui\u00e9tude financi\u00e8re et qu&#8217;un malaise soudain aurait provoqu\u00e9 sa mort. Josephine demanda le nom du m\u00e9decin. Shaw r\u00e9pondit qu&#8217;il n&#8217;avait pas cette information sous les yeux. Elle voulut conna\u00eetre le lieu des fun\u00e9railles. Il \u00e9voqua un service priv\u00e9 organis\u00e9 rapidement. Lorsqu&#8217;elle demanda pourquoi aucun proche ne l&#8217;avait pr\u00e9venue directement, son expression se fit l\u00e9g\u00e8rement plus dure. \u00ab Votre p\u00e8re souhaitait \u00e9viter de vous inqui\u00e9ter pendant votre installation. \u00bb<\/p>\n<p>Josephine sentit que cette r\u00e9ponse ne correspondait pas \u00e0 la question. \u00ab Vous m&#8217;annoncez sa mort, monsieur Shaw. Il ne s&#8217;agit plus de m\u00e9nager ma tranquillit\u00e9. \u00bb L&#8217;homme se redressa et joignit les mains. Il expliqua qu&#8217;il comprenait sa peine, mais que certains documents devaient \u00eatre r\u00e9gl\u00e9s rapidement pour \u00e9viter des complications administratives. Il sortit une enveloppe contenant plusieurs formulaires et la posa devant elle. Cyrus observa les pages sans bouger. Josephine en lut le premier paragraphe. Il s&#8217;agissait d&#8217;une reconnaissance de dette et d&#8217;une renonciation \u00e0 certains droits successoraux \u00e9ventuels. Elle leva lentement les yeux vers Shaw. \u00ab Vous voulez que je signe cela alors que je ne sais m\u00eame pas o\u00f9 mon p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>Shaw conserva son sourire, mais ses doigts se crisp\u00e8rent sur le bord du bureau. \u00ab Ce sont de simples formalit\u00e9s. Elles vous \u00e9viteront bien des difficult\u00e9s. \u00bb Josephine repoussa les feuilles. Elle lui demanda une copie des comptes d&#8217;Abel, des actes concernant sa succession et de toute correspondance \u00e9chang\u00e9e avec Cooper. Shaw r\u00e9pondit que ces demandes exigeaient du temps et qu&#8217;il n&#8217;\u00e9tait pas certain qu&#8217;elle ait qualit\u00e9 pour consulter l&#8217;ensemble des dossiers. Cyrus posa alors le contrat de transport sur le bureau. \u00ab Ce document contient d\u00e9j\u00e0 des clauses qui n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 expliqu\u00e9es \u00e0 mademoiselle Hart. Vous comprendrez qu&#8217;elle ne signe rien de plus avant d&#8217;avoir obtenu des renseignements complets. \u00bb<\/p>\n<p>Le regard de Shaw changea. Pendant une seconde, il observa Cyrus avec une attention froide. \u00ab Vous semblez vous int\u00e9resser beaucoup aux affaires de cette jeune femme. \u00bb Cyrus r\u00e9pondit qu&#8217;il l&#8217;accompagnait \u00e0 sa demande. Shaw se tourna vers Josephine et lui conseilla de r\u00e9fl\u00e9chir avant de confier ses int\u00e9r\u00eats \u00e0 un homme dont elle ignorait le pass\u00e9. Il \u00e9voqua les rumeurs qui circulaient sur Creed et les trag\u00e9dies auxquelles son nom avait \u00e9t\u00e9 associ\u00e9. Josephine l&#8217;interrompit. \u00ab Je connais ce qu&#8217;il a fait pour moi. Quant \u00e0 vous, je ne sais toujours pas pourquoi vous avez particip\u00e9 \u00e0 l&#8217;organisation de mon mariage. \u00bb Shaw cessa de sourire. Elle comprit qu&#8217;elle venait de poser la question qu&#8217;il redoutait.<\/p>\n<p>Il affirma avoir seulement rendu service \u00e0 une connaissance de Saint-Louis. Josephine lui demanda alors pourquoi Cooper lui avait apport\u00e9 le contrat avant son arriv\u00e9e. Shaw r\u00e9pondit qu&#8217;il ne se souvenait pas des d\u00e9tails. Cyrus se leva. \u00ab Dans ce cas, nous allons chercher quelqu&#8217;un qui s&#8217;en souvient. \u00bb Josephine r\u00e9cup\u00e9ra les documents et les rangea dans sa sacoche. Avant de sortir, elle avertit Shaw qu&#8217;elle demanderait officiellement les pi\u00e8ces concernant la mort d&#8217;Abel Hart. Il s&#8217;inclina l\u00e9g\u00e8rement. \u00ab Faites comme vous le jugerez utile, mademoiselle. \u00bb Pourtant, d\u00e8s que la porte fut referm\u00e9e, son visage se durcit. Il attendit que leurs pas se soient \u00e9loign\u00e9s dans l&#8217;escalier avant d&#8217;ouvrir un tiroir et d&#8217;en sortir une enveloppe portant un nom qu&#8217;il n&#8217;avait prononc\u00e9 devant personne.<\/p>\n<p>\u00c0 l&#8217;ext\u00e9rieur, Josephine avait besoin de s&#8217;asseoir. Cyrus la conduisit dans une petite salle attenante \u00e0 une auberge et commanda deux tasses de caf\u00e9. Elle posa la sacoche sur ses genoux et resta silencieuse un long moment. Les renseignements obtenus ne lui permettaient pas encore de savoir si son p\u00e8re \u00e9tait vivant, mais ils prouvaient qu&#8217;Edwin Shaw contr\u00f4lait une partie inqui\u00e9tante de ses affaires. Elle repensa \u00e0 la mani\u00e8re dont il avait sorti les formulaires avant m\u00eame qu&#8217;elle les demande. Tout semblait pr\u00e9par\u00e9. Cyrus partageait cette impression. Il lui expliqua que certains hommes utilisaient les dettes et les proc\u00e9dures pour priver leurs victimes de leurs droits sans avoir besoin de recourir ouvertement \u00e0 la violence.<\/p>\n<p>Josephine demanda ce qu&#8217;ils pouvaient faire d\u00e9sormais. Cyrus sugg\u00e9ra de consulter les anciens registres de propri\u00e9t\u00e9 et les archives publiques. Si son voyage concernait un h\u00e9ritage ou des int\u00e9r\u00eats fonciers, ils y trouveraient peut-\u00eatre une trace. Ils se rendirent donc au bureau du greffier territorial, o\u00f9 un employ\u00e9 accepta de leur montrer les index des transactions anciennes. Josephine chercha d&#8217;abord le nom d&#8217;Abel Hart. Plusieurs r\u00e9f\u00e9rences apparurent, principalement li\u00e9es \u00e0 des procurations et \u00e0 des d\u00e9clarations d\u00e9pos\u00e9es au nom de tiers. Puis Cyrus demanda \u00e0 consulter les documents concernant Nathaniel Moore. Cette fois, les dossiers \u00e9taient plus nombreux.<\/p>\n<p>Le greffier leur apporta un registre ancien dont les pages avaient jauni. Cyrus le parcourut avec une attention croissante. Plusieurs terres et concessions avaient appartenu \u00e0 Nathaniel Moore avant d&#8217;\u00eatre transf\u00e9r\u00e9es \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s ou \u00e0 des administrateurs. Parmi les noms figurait celui de Silas Vale, un homme d&#8217;affaires dont Cyrus avait entendu parler autrefois. D&#8217;autres documents mentionnaient Ellen Creed et certains droits attach\u00e9s \u00e0 sa succession. Josephine ne comprenait pas encore le rapport avec sa propre situation. Cyrus lui expliqua que, si des biens avaient \u00e9t\u00e9 transmis \u00e0 Ellen, ils auraient normalement d\u00fb revenir \u00e0 ses h\u00e9ritiers selon les dispositions applicables. Mais il n&#8217;avait jamais r\u00e9clam\u00e9 quoi que ce soit, convaincu que sa femme et leur enfant \u00e9taient mortes.<\/p>\n<p>Ils continu\u00e8rent \u00e0 examiner les r\u00e9f\u00e9rences jusqu&#8217;\u00e0 d\u00e9couvrir une mention inhabituelle. Une ancienne d\u00e9claration concernant la succession de Clara Creed avait \u00e9t\u00e9 accompagn\u00e9e d&#8217;une attestation sign\u00e9e par un t\u00e9moin ext\u00e9rieur. Cyrus demanda au greffier s&#8217;il pouvait voir une copie. L&#8217;employ\u00e9 chercha dans une armoire m\u00e9tallique et revint avec un dossier mince. Josephine observait Cyrus, dont les mains avaient commenc\u00e9 \u00e0 trembler l\u00e9g\u00e8rement. Il ouvrit la chemise et examina la page principale. Il y \u00e9tait question d&#8217;une enfant d\u00e9clar\u00e9e d\u00e9c\u00e9d\u00e9e apr\u00e8s un incendie, d&#8217;une succession close et d&#8217;objets familiaux dont la destination n&#8217;\u00e9tait pas pr\u00e9cis\u00e9e.<\/p>\n<p>Puis Josephine vit le nom du t\u00e9moin. Elle se pencha davantage, incapable de croire ce qu&#8217;elle lisait. \u00ab Abel Hart \u00bb, murmura-t-elle. Cyrus releva les yeux. La signature \u00e9tait ancienne, mais elle ressemblait \u00e0 celle qu&#8217;ils connaissaient. Josephine chercha une explication. Son p\u00e8re avait-il simplement assist\u00e9 aux d\u00e9marches administratives parce qu&#8217;il connaissait la famille ? Pourquoi ne lui en avait-il jamais parl\u00e9 ? Cyrus semblait lui aussi incapable de trouver imm\u00e9diatement les mots. Il se souvenait d&#8217;hommes venus apr\u00e8s l&#8217;incendie, de t\u00e9moins qu&#8217;on lui avait pr\u00e9sent\u00e9s et de d\u00e9clarations qu&#8217;il avait sign\u00e9es alors qu&#8217;il \u00e9tait accabl\u00e9 de chagrin. Il n&#8217;avait jamais examin\u00e9 personnellement tous les papiers.<\/p>\n<p>Le greffier confirma que le document datait bien de dix-sept ans auparavant. Il expliqua que les dossiers anciens pouvaient \u00eatre incomplets, surtout lorsqu&#8217;une catastrophe avait d\u00e9truit les b\u00e2timents et les archives locales. Josephine demanda s&#8217;il existait un certificat \u00e9tablissant formellement l&#8217;identification du corps de Clara. L&#8217;employ\u00e9 parcourut les pages, puis r\u00e9pondit que l&#8217;attestation mentionnait seulement une d\u00e9claration faite par plusieurs personnes. Aucun rapport m\u00e9dical d\u00e9taill\u00e9 ne figurait dans le dossier. Cyrus passa lentement la main sur son visage. Il se souvenait d&#8217;un petit cercueil ferm\u00e9 et d&#8217;un homme qui lui avait conseill\u00e9 de ne pas regarder ce qui restait de sa maison. Il avait ob\u00e9i parce qu&#8217;il ne supportait plus de souffrir.<\/p>\n<p>Josephine demanda une copie du document. Le greffier accepta et inscrivit la demande dans son registre. Pendant qu&#8217;il pr\u00e9parait les papiers, elle regarda Cyrus. Son expression lui fit comprendre qu&#8217;il venait de d\u00e9couvrir une faille dans l&#8217;histoire qu&#8217;il avait accept\u00e9e pendant dix-sept ans. Elle n&#8217;osait pas encore formuler la pens\u00e9e qui lui traversait l&#8217;esprit. Son p\u00e8re avait assist\u00e9 aux d\u00e9marches concernant la mort d&#8217;une enfant. Cette enfant portait une marque de naissance semblable \u00e0 la sienne. Et personne ne semblait pouvoir lui montrer un acte attestant formellement l&#8217;identification du corps.<\/p>\n<p>Ils sortirent du bureau peu avant la fermeture. Le soleil descendait derri\u00e8re les montagnes, jetant une lumi\u00e8re p\u00e2le sur les fa\u00e7ades. Josephine s&#8217;arr\u00eata sous le porche et observa les passants. Elle se sentait soudain \u00e9trang\u00e8re \u00e0 tout ce qu&#8217;elle croyait savoir. Elle avait aim\u00e9 Abel et Margaret Hart ; rien ne pourrait effacer cette affection. Pourtant, une question qu&#8217;elle n&#8217;avait jamais os\u00e9 poser s&#8217;imposait d\u00e9sormais : \u00e9taient-ils r\u00e9ellement ses parents de naissance ? Cyrus semblait plong\u00e9 dans ses propres souvenirs. Elle lui demanda s&#8217;il connaissait Abel avant l&#8217;incendie. Il resta silencieux, puis admit qu&#8217;il avait autrefois fr\u00e9quent\u00e9 plusieurs personnes li\u00e9es aux affaires de Nathaniel Moore. Il ne pouvait pas encore affirmer avoir connu Hart personnellement.<\/p>\n<p>Josephine ouvrit sa sacoche et sortit le vieux livre de cantiques. Elle montra de nouveau les initiales grav\u00e9es dans le cuir. Cyrus les examina sous la lumi\u00e8re qui traversait le porche. Il reconnut cette fois une petite entaille pr\u00e8s du coin inf\u00e9rieur, semblable \u00e0 celle d&#8217;un livre qu&#8217;Ellen avait ab\u00eem\u00e9 en le laissant tomber sur une pierre. Ses yeux se remplirent d&#8217;une \u00e9motion qu&#8217;il ne chercha plus \u00e0 dissimuler. Il lui demanda de lui permettre de conserver le livre pendant le trajet. Josephine accepta, puis posa une question qu&#8217;elle retenait depuis leur arriv\u00e9e au greffe. \u00ab Cyrus, lorsque votre fille a \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9e, avez-vous vu son corps ? \u00bb<\/p>\n<p>Il ne r\u00e9pondit pas imm\u00e9diatement. Un chariot passa dans la rue, faisant grincer ses roues sur la neige durcie. Cyrus attendit que le bruit s&#8217;\u00e9loigne. \u00ab Non \u00bb, dit-il enfin. Sa voix \u00e9tait \u00e0 peine audible. \u00ab On m&#8217;a dit qu&#8217;il valait mieux garder le souvenir que j&#8217;avais d&#8217;elle. \u00bb Josephine sentit sa gorge se serrer. \u00ab Et vous n&#8217;avez jamais demand\u00e9 de v\u00e9rification ? \u00bb Il baissa les yeux. \u00ab \u00c0 cette \u00e9poque, j&#8217;avais perdu la maison, ma femme et tout ce qui donnait un sens \u00e0 ma vie. J&#8217;ai cru les hommes qui m&#8217;affirmaient qu&#8217;il n&#8217;y avait plus rien \u00e0 faire. \u00bb Il prit une profonde inspiration. \u00ab Je n&#8217;ai pas compris que certaines r\u00e9ponses pouvaient encore \u00eatre n\u00e9cessaires. \u00bb<\/p>\n<p>Ils rejoignirent l&#8217;\u00e9curie sans parler. Cyrus pr\u00e9para les chevaux tandis que Josephine v\u00e9rifiait les papiers obtenus pendant la journ\u00e9e. Elle avait d\u00e9sormais une copie du registre postal, le contrat de Cooper, l&#8217;avis de d\u00e9c\u00e8s d&#8217;Abel et le document concernant Clara Creed. Aucun ne suffisait \u00e0 prouver ce qu&#8217;elle commen\u00e7ait \u00e0 soup\u00e7onner, mais leur rapprochement rendait les explications habituelles de plus en plus difficiles \u00e0 accepter. Elle pensa aux dix-sept ann\u00e9es \u00e9coul\u00e9es depuis l&#8217;incendie, aux lettres disparues de sa malle et au soin avec lequel Edwin Shaw avait pr\u00e9par\u00e9 des documents destin\u00e9s \u00e0 lui faire abandonner ses droits. Elle comprit que son arriv\u00e9e \u00e0 Orofino n&#8217;avait probablement rien d&#8217;un hasard.<\/p>\n<p>Avant de partir, Cyrus s&#8217;arr\u00eata pr\u00e8s d&#8217;une petite boutique encore ouverte. Il acheta deux enveloppes solides et un carnet neuf. Lorsqu&#8217;il revint, Josephine lui demanda \u00e0 quoi ils serviraient. Il r\u00e9pondit qu&#8217;ils devaient d\u00e9sormais noter chaque date, chaque t\u00e9moignage et chaque nom, sans se fier uniquement \u00e0 leur m\u00e9moire. Elle approuva. C&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu&#8217;elle le voyait organiser ses pens\u00e9es avec une d\u00e9termination aussi pr\u00e9cise. Depuis leur rencontre, il lui avait paru capable d&#8217;affronter presque n&#8217;importe quel danger physique. Mais ce qu&#8217;ils venaient de d\u00e9couvrir exigeait une autre forme de courage : accepter la possibilit\u00e9 que des personnes respect\u00e9es aient construit leur vie sur des mensonges.<\/p>\n<p>Le trajet du retour se d\u00e9roula dans un silence diff\u00e9rent de celui de l&#8217;aller. Josephine ne redoutait plus le regard de Cyrus. Elle redoutait les r\u00e9ponses qu&#8217;ils pourraient d\u00e9couvrir ensemble. Lorsqu&#8217;ils atteignirent la cabane, la nuit \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tomb\u00e9e. Cyrus alluma le feu et \u00e9tala les documents sur la table. Josephine pla\u00e7a la photographie d&#8217;Ellen et de Clara \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&#8217;ancienne d\u00e9claration de d\u00e9c\u00e8s. Les deux objets semblaient appartenir \u00e0 des mondes s\u00e9par\u00e9s, mais ils \u00e9taient d\u00e9sormais r\u00e9unis devant elle. Cyrus regarda longtemps le visage du b\u00e9b\u00e9 sur l&#8217;image. Puis il leva les yeux vers la petite marque en forme de croissant pr\u00e8s de la tempe de Josephine.<\/p>\n<p>Elle comprit alors pourquoi il avait \u00e9t\u00e9 si boulevers\u00e9 le soir o\u00f9 il l&#8217;avait vue sans son sac. Il ne s&#8217;agissait pas simplement d&#8217;une ressemblance troublante. Cet homme avait pass\u00e9 dix-sept ann\u00e9es \u00e0 pleurer une enfant dont la mort n&#8217;avait peut-\u00eatre jamais \u00e9t\u00e9 v\u00e9rifi\u00e9e. Josephine posa la main sur le vieux livre de cantiques. \u00ab Vous pensez que je pourrais \u00eatre quelqu&#8217;un d&#8217;autre que Josephine Hart \u00bb, murmura-t-elle. Cyrus ne chercha pas \u00e0 nier. Il prit la photographie, la pla\u00e7a doucement devant elle et r\u00e9pondit : \u00ab Je ne sais pas encore qui vous \u00eates n\u00e9e, Josephine. Mais Abel Hart \u00e9tait pr\u00e9sent lorsque ma fille a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e morte. Et je dois maintenant comprendre pourquoi il ne m&#8217;en a jamais parl\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>END PART 4<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-432\" src=\"https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Golden-Hour-Goodbye-at-the-Farmhouse-300x169.png\" alt=\"\" width=\"1244\" height=\"701\" srcset=\"https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Golden-Hour-Goodbye-at-the-Farmhouse-300x169.png 300w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Golden-Hour-Goodbye-at-the-Farmhouse-1024x576.png 1024w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Golden-Hour-Goodbye-at-the-Farmhouse-768x432.png 768w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Golden-Hour-Goodbye-at-the-Farmhouse-1536x864.png 1536w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Golden-Hour-Goodbye-at-the-Farmhouse.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 1244px) 100vw, 1244px\" \/><\/p>\n<p>PART 5 TITLE: Le souvenir d\u2019une petite fille disparue ram\u00e8ne Cyrus vers les ruines de son ancienne maison, o\u00f9 un t\u00e9moin refuse encore de parler<\/p>\n<p>Cyrus garda longtemps la photographie entre ses mains. Josephine \u00e9tait assise de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la table, le vieux livre de cantiques ouvert devant elle. Depuis leur retour d&#8217;Orofino, aucun des deux n&#8217;avait r\u00e9ussi \u00e0 retrouver le calme qui r\u00e9gnait autrefois dans la cabane. Les documents rapport\u00e9s de la ville semblaient avoir transform\u00e9 jusqu&#8217;aux objets les plus familiers. Le coffre pr\u00e8s de la chemin\u00e9e n&#8217;\u00e9tait plus seulement un endroit o\u00f9 Cyrus rangeait ses souvenirs. Il contenait peut-\u00eatre les premiers \u00e9l\u00e9ments d&#8217;une histoire que quelqu&#8217;un avait volontairement dissimul\u00e9e. Josephine regarda l&#8217;enfant photographi\u00e9e et se demanda si elle avait le droit d&#8217;esp\u00e9rer une r\u00e9ponse qui risquait de bouleverser leur existence.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez dit que Clara \u00e9tait morte il y a dix-sept ans \u00bb, commen\u00e7a-t-elle. \u00ab Vous souvenez-vous de sa date de naissance ? \u00bb Cyrus posa la photographie avec pr\u00e9caution. \u00ab Le onze janvier 1866. Ellen avait pass\u00e9 toute la nuit \u00e0 souffrir. Quand notre fille est enfin n\u00e9e, il neigeait tellement qu&#8217;on ne distinguait plus les arbres derri\u00e8re la maison. \u00bb Josephine baissa les yeux vers le carnet qu&#8217;elle avait achet\u00e9 \u00e0 Orofino. Depuis son enfance, Abel et Margaret Hart lui avaient souhait\u00e9 son anniversaire le seize septembre. Elle avait toujours cru \u00eatre n\u00e9e en 1866, sans jamais demander pourquoi aucun souvenir familial ne concernait les premi\u00e8res semaines de sa vie. La concordance de l&#8217;ann\u00e9e la troubla, mais les dates ne correspondaient pas.<\/p>\n<p>Cyrus remarqua son h\u00e9sitation. \u00ab Ce n&#8217;est pas une preuve \u00bb, dit-il avant qu&#8217;elle puisse parler. \u00ab Des centaines d&#8217;enfants sont n\u00e9s cette ann\u00e9e-l\u00e0. \u00bb Josephine acquies\u00e7a. Elle appr\u00e9ciait qu&#8217;il refuse de transformer un espoir en certitude. Elle lui demanda ensuite comment s&#8217;\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9 l&#8217;incendie. Cyrus se leva pour prendre un petit carnet rang\u00e9 au fond du coffre. Ses pages \u00e9taient noircies par l&#8217;\u00e2ge et couvertes de notes br\u00e8ves. Il l&#8217;ouvrit \u00e0 un endroit marqu\u00e9 d&#8217;un ruban. \u00ab C&#8217;\u00e9tait le trois mai 1867. Je travaillais \u00e0 deux journ\u00e9es de cheval de la maison. Un homme est venu m&#8217;annoncer qu&#8217;elle avait br\u00fbl\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>L&#8217;homme s&#8217;appelait Jonas Pike et travaillait alors pour Nathaniel Moore. Cyrus se souvenait de son cheval gris, de son manteau couvert de poussi\u00e8re et de la mani\u00e8re dont il avait \u00e9vit\u00e9 de le regarder en lui annon\u00e7ant la nouvelle. Lorsque Cyrus avait rejoint la propri\u00e9t\u00e9, des voisins surveillaient encore les d\u00e9combres. On lui avait expliqu\u00e9 qu&#8217;Ellen s&#8217;\u00e9tait retrouv\u00e9e enferm\u00e9e dans une chambre \u00e0 l&#8217;\u00e9tage avec Clara. L&#8217;escalier s&#8217;\u00e9tait effondr\u00e9 avant qu&#8217;on puisse les atteindre. Il avait essay\u00e9 d&#8217;entrer dans la maison malgr\u00e9 les braises, mais plusieurs hommes l&#8217;avaient retenu. Le m\u00e9decin local lui avait administr\u00e9 un calmant apr\u00e8s qu&#8217;il eut perdu connaissance.<\/p>\n<p>\u00ab Qui a identifi\u00e9 les corps ? \u00bb demanda Josephine. Cyrus parcourut le carnet. Il y avait consign\u00e9 les noms des personnes pr\u00e9sentes, mais certaines lignes avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9crites plusieurs jours apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements. Il retrouva ceux de Jonas Pike, du m\u00e9decin Thomas Bell et d&#8217;Abel Hart. \u00ab On m&#8217;a dit que le m\u00e9decin et deux t\u00e9moins avaient confirm\u00e9 leur identit\u00e9. \u00bb Il releva la t\u00eate. \u00ab Je n&#8217;avais jamais remarqu\u00e9 que Hart figurait parmi eux. \u00bb Josephine posa sa main sur la table pour l&#8217;emp\u00eacher de trembler. Elle comprenait qu&#8217;il avait eu, dix-sept ans plus t\u00f4t, toutes les raisons de croire les personnes qui l&#8217;entouraient. Ce n&#8217;\u00e9tait pas son manque de vigilance qui avait provoqu\u00e9 la catastrophe.<\/p>\n<p>Ils compar\u00e8rent les signatures avec les documents obtenus au greffe. Celle d&#8217;Abel Hart semblait authentique. Cyrus connaissait suffisamment les actes anciens pour remarquer qu&#8217;il avait sign\u00e9 comme t\u00e9moin d&#8217;une d\u00e9claration, non comme personne ayant lui-m\u00eame identifi\u00e9 les restes. La nuance pouvait para\u00eetre insignifiante, mais elle changeait la port\u00e9e de son t\u00e9moignage. Josephine demanda s&#8217;il \u00e9tait possible qu&#8217;Abel ait simplement confirm\u00e9 ce qu&#8217;un autre homme lui avait racont\u00e9. Cyrus r\u00e9pondit que c&#8217;\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment ce qu&#8217;ils devaient \u00e9tablir. \u00ab Je ne veux pas accuser votre p\u00e8re sur la seule foi d&#8217;une signature \u00bb, ajouta-t-il. Elle remarqua qu&#8217;il avait employ\u00e9 le mot p\u00e8re sans h\u00e9sitation.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9licatesse la toucha. Quoi qu&#8217;ils d\u00e9couvrent, Abel avait \u00e9t\u00e9 l&#8217;homme qui lui avait appris \u00e0 lire les gros caract\u00e8res des journaux, qui r\u00e9parait ses chaussures et qui avait fait venir des m\u00e9decins lorsque ses br\u00fblures mena\u00e7aient sa vie. Margaret lui avait appris \u00e0 coudre, \u00e0 tenir un m\u00e9nage et \u00e0 reconna\u00eetre les chansons anciennes. Josephine ne voulait pas effacer ces ann\u00e9es simplement parce que sa naissance semblait entour\u00e9e de mensonges. Elle le dit \u00e0 Cyrus avec une franchise qui la surprit elle-m\u00eame. Il l&#8217;\u00e9couta, puis referma doucement le carnet. \u00ab Si vous \u00eates Clara, cela ne vous enl\u00e8vera pas la vie que vous avez v\u00e9cue. Et si vous ne l&#8217;\u00eates pas, vous aurez toujours le droit de savoir pourquoi ces hommes vous ont tromp\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Le lendemain matin, Josephine trouva Cyrus occup\u00e9 \u00e0 pr\u00e9parer une petite carte de la r\u00e9gion. Il avait trac\u00e9 les routes principales, les passages difficiles et l&#8217;emplacement de son ancienne propri\u00e9t\u00e9. La maison d\u00e9truite se trouvait dans une vall\u00e9e bois\u00e9e, au-del\u00e0 d&#8217;un ancien chemin utilis\u00e9 autrefois pour transporter du minerai. Il n&#8217;y \u00e9tait presque jamais retourn\u00e9. Apr\u00e8s l&#8217;incendie, Nathaniel Moore avait fait enlever les d\u00e9bris dangereux et les b\u00e2timents voisins avaient \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9s. Quelques exploitants avaient continu\u00e9 \u00e0 travailler sur les terres avoisinantes, mais personne n&#8217;avait reconstruit le foyer de Cyrus. Josephine examina la carte et comprit qu&#8217;il souhaitait s&#8217;y rendre.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi maintenant ? \u00bb demanda-t-elle. Cyrus lui r\u00e9pondit qu&#8217;ils poss\u00e9daient enfin des raisons de v\u00e9rifier les t\u00e9moignages anciens. Le m\u00e9decin Thomas Bell \u00e9tait mort depuis plusieurs ann\u00e9es, mais sa veuve vivait encore pr\u00e8s de l&#8217;ancien moulin. Quant \u00e0 Jonas Pike, Cyrus ignorait ce qu&#8217;il \u00e9tait devenu. Il pensait cependant qu&#8217;une femme ayant autrefois travaill\u00e9 dans la maison pourrait les renseigner. Elle s&#8217;appelait Lydia Mercer. Ellen lui confiait parfois le linge et les travaux les plus lourds lorsque Clara \u00e9tait malade. Cyrus se souvenait qu&#8217;elle avait quitt\u00e9 la r\u00e9gion peu apr\u00e8s l&#8217;incendie, sans savoir o\u00f9 elle s&#8217;\u00e9tait install\u00e9e. Un ancien contrema\u00eetre aurait peut-\u00eatre conserv\u00e9 son adresse.<\/p>\n<p>Josephine proposa de l&#8217;accompagner. Cyrus h\u00e9sita. Il connaissait la difficult\u00e9 du trajet et craignait de lui imposer un nouveau d\u00e9placement alors qu&#8217;elle avait d\u00e9j\u00e0 support\u00e9 tant d&#8217;\u00e9preuves. Mais elle lui rappela que les documents la concernaient autant que lui. \u00ab Si quelqu&#8217;un a organis\u00e9 mon d\u00e9part de Saint-Louis pour m&#8217;emp\u00eacher de d\u00e9couvrir mon pass\u00e9, rester ici serait lui faciliter la t\u00e2che. \u00bb Cyrus accepta finalement, \u00e0 condition qu&#8217;ils partent avec suffisamment de provisions et qu&#8217;ils \u00e9vitent de voyager de nuit. Ils pr\u00e9par\u00e8rent le mat\u00e9riel ensemble. Josephine enveloppa les documents dans une toile huil\u00e9e et pla\u00e7a sa trousse de couture au fond de la sacoche.<\/p>\n<p>Ils quitt\u00e8rent la cabane le lendemain avant le lever complet du soleil. La neige \u00e9tait moins profonde sur les pentes expos\u00e9es au sud, mais le vent avait form\u00e9 des cong\u00e8res pr\u00e8s des arbres. Cyrus guidait les chevaux avec prudence. Par endroits, le sentier suivait le bord d&#8217;un ravin dont le fond disparaissait dans l&#8217;ombre. Josephine observait les marques laiss\u00e9es sur les troncs pour retrouver le passage. Cyrus lui expliqua comment les anciens voyageurs reconnaissaient les chemins en hiver et pourquoi certains raccourcis devenaient mortels lorsque la temp\u00e9rature variait. Ces d\u00e9tails occupaient leur esprit et leur permettaient d&#8217;\u00e9viter de parler sans cesse de l&#8217;incendie.<\/p>\n<p>Vers midi, ils atteignirent une ancienne route foresti\u00e8re. Cyrus s&#8217;arr\u00eata devant une borne de pierre presque enti\u00e8rement recouverte de mousse. Il descendit de cheval et en d\u00e9gagea l&#8217;inscription avec son gant. Josephine distingua deux initiales grav\u00e9es dans la surface. \u00ab E et C \u00bb, lut-elle. Cyrus acquies\u00e7a. Il lui expliqua qu&#8217;il avait autrefois marqu\u00e9 ce chemin pour qu&#8217;Ellen puisse retrouver facilement la route de la maison lorsqu&#8217;elle rendait visite \u00e0 son p\u00e8re. Elle aimait se promener dans la for\u00eat, mais confondait souvent les embranchements. Il avait plaisant\u00e9 en affirmant qu&#8217;elle finirait par se perdre \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres de sa propre porte. Josephine posa les doigts sur la pierre humide, imaginant la jeune femme qui l&#8217;avait emprunt\u00e9e autrefois.<\/p>\n<p>Ils arriv\u00e8rent au vieux moulin en milieu d&#8217;apr\u00e8s-midi. Une partie des b\u00e2timents avait \u00e9t\u00e9 reconvertie en entrep\u00f4t et quelques ouvriers travaillaient pr\u00e8s d&#8217;un hangar. Le contrema\u00eetre, un homme maigre nomm\u00e9 Samuel Dorsey, reconnut Cyrus apr\u00e8s plusieurs secondes d&#8217;h\u00e9sitation. Il sembla surpris de le revoir dans cette vall\u00e9e. Lorsqu&#8217;il apprit qu&#8217;ils cherchaient des renseignements sur l&#8217;incendie, son expression se ferma. \u00ab Cette affaire remonte \u00e0 bien longtemps \u00bb, dit-il. Cyrus r\u00e9pondit qu&#8217;il en \u00e9tait conscient. Dorsey regarda Josephine, puis ses yeux s&#8217;arr\u00eat\u00e8rent sur la petite marque pr\u00e8s de sa tempe. Sa main se crispa sur la pipe qu&#8217;il tenait.<\/p>\n<p>Josephine remarqua ce mouvement. Elle lui demanda s&#8217;il connaissait Abel Hart. Dorsey r\u00e9pondit qu&#8217;il avait travaill\u00e9 avec plusieurs hommes portant ce nom, mais son h\u00e9sitation trahit son mensonge. Cyrus insista doucement. Le contrema\u00eetre finit par reconna\u00eetre qu&#8217;Abel avait s\u00e9journ\u00e9 dans la r\u00e9gion \u00e0 l&#8217;\u00e9poque de Nathaniel Moore. Il travaillait alors comme comptable pour certaines op\u00e9rations mini\u00e8res et voyageait souvent entre les exploitations. Dorsey se souvenait \u00e9galement de Margaret, une jeune femme qui l&#8217;accompagnait parfois et s&#8217;occupait de travaux de couture. Josephine sentit son souffle se raccourcir. Personne ne lui avait jamais racont\u00e9 que ses parents avaient v\u00e9cu si pr\u00e8s de la maison des Creed.<\/p>\n<p>\u00ab Margaret connaissait-elle Ellen ? \u00bb demanda-t-elle. Dorsey regarda Cyrus avant de r\u00e9pondre. \u00ab Elles se fr\u00e9quentaient. Je les ai vues ensemble plusieurs fois. \u00bb Josephine pensa imm\u00e9diatement au livre de cantiques et aux fleurs dessin\u00e9es dans les marges. Elle demanda si Margaret avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sente le jour de l&#8217;incendie. Dorsey secoua la t\u00eate. Il affirma ne pas savoir o\u00f9 elle se trouvait pr\u00e9cis\u00e9ment, mais se souvenait qu&#8217;Abel \u00e9tait revenu au moulin le lendemain avec des affaires personnelles qu&#8217;il avait charg\u00e9es dans un chariot. Lorsqu&#8217;on lui avait demand\u00e9 o\u00f9 il allait, il avait r\u00e9pondu qu&#8217;il devait partir rapidement pour Saint-Louis. Le contrema\u00eetre paraissait maintenant regretter d&#8217;en avoir dit autant.<\/p>\n<p>Cyrus lui demanda pourquoi Abel avait quitt\u00e9 la r\u00e9gion si brusquement. Dorsey r\u00e9pondit qu&#8217;il n&#8217;\u00e9tait pas certain de ses raisons. Des conflits existaient alors entre Nathaniel Moore et plusieurs associ\u00e9s au sujet de terres dont la valeur augmentait. Silas Vale, notamment, contestait certains accords anciens et cherchait \u00e0 obtenir le contr\u00f4le de plusieurs concessions. Abel tenait une partie des comptes et pouvait avoir \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9 malgr\u00e9 lui dans ces querelles. Dorsey expliqua qu&#8217;apr\u00e8s l&#8217;incendie, plusieurs employ\u00e9s avaient re\u00e7u leur cong\u00e9 sans explication. Certains avaient quitt\u00e9 l&#8217;\u00c9tat, d&#8217;autres avaient accept\u00e9 de l&#8217;argent pour ne plus parler de leurs anciennes fonctions.<\/p>\n<p>Josephine voulut conna\u00eetre le nom des personnes qui avaient organis\u00e9 ces d\u00e9parts. Dorsey posa sa pipe sur une caisse. \u00ab Je ne veux pas d&#8217;ennuis, mademoiselle. \u00bb Cyrus lui r\u00e9pondit qu&#8217;ils ne cherchaient pas \u00e0 le compromettre, mais qu&#8217;une femme avait peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de son identit\u00e9 pendant dix-sept ans. Le contrema\u00eetre baissa les yeux. Il resta longtemps silencieux avant de leur indiquer une petite maison situ\u00e9e au bord de la route, \u00e0 moins de deux kilom\u00e8tres du moulin. La veuve du docteur Bell y vivait encore. Elle conservait, disait-il, plusieurs anciens carnets de son mari. \u00ab Si quelqu&#8217;un peut vous dire ce qui s&#8217;est pass\u00e9 cette nuit-l\u00e0, c&#8217;est probablement elle. \u00bb<\/p>\n<p>La maison de Martha Bell \u00e9tait basse, construite en bois sombre et entour\u00e9e d&#8217;un jardin endormi sous la neige. Une fum\u00e9e l\u00e9g\u00e8re sortait de la chemin\u00e9e. Josephine frappa \u00e0 la porte pendant que Cyrus attachait les chevaux. Une femme \u00e2g\u00e9e apparut, appuy\u00e9e sur une canne. Son regard passa de Josephine \u00e0 Cyrus, puis revint vers la jeune femme. Elle ne parut pas effray\u00e9e par les cicatrices. Au contraire, elle s&#8217;approcha l\u00e9g\u00e8rement pour mieux observer son visage. \u00ab Comment vous appelez-vous ? \u00bb demanda-t-elle. Josephine r\u00e9pondit qu&#8217;elle se nommait Josephine Hart. La vieille femme ferma les yeux un instant avant de les rouvrir.<\/p>\n<p>Elle les invita \u00e0 entrer dans une petite pi\u00e8ce o\u00f9 s\u00e9chaient des herbes suspendues au plafond. Cyrus expliqua pourquoi ils \u00e9taient venus. Martha Bell \u00e9couta sans l&#8217;interrompre, mais son visage se durcit lorsqu&#8217;il mentionna Abel Hart et Edwin Shaw. Elle demanda \u00e0 voir les documents. Josephine les posa sur la table, puis sortit la photographie d&#8217;Ellen et de Clara. La vieille femme prit ses lunettes et l&#8217;examina longuement. \u00ab Je me souviens de cette enfant \u00bb, murmura-t-elle. \u00ab Mon mari l&#8217;avait soign\u00e9e lorsqu&#8217;elle avait eu une forte fi\u00e8vre. Ellen \u00e9tait terrifi\u00e9e. Elle ne quittait presque pas la chambre. \u00bb Cyrus baissa la t\u00eate, retrouvant un souvenir qu&#8217;il avait longtemps cru perdu.<\/p>\n<p>Martha Bell confirma que son mari avait \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 apr\u00e8s l&#8217;incendie. Il \u00e9tait arriv\u00e9 alors que les b\u00e2timents fumaient encore. Cependant, elle ne pouvait pas affirmer qu&#8217;il avait identifi\u00e9 deux corps. Elle expliqua qu&#8217;elle avait elle-m\u00eame pr\u00e9par\u00e9 une partie du mat\u00e9riel m\u00e9dical et entendu son mari discuter avec plusieurs hommes dans la cuisine. Ils parlaient d&#8217;ossements retrouv\u00e9s pr\u00e8s de l&#8217;escalier et d&#8217;une chambre dont le plancher s&#8217;\u00e9tait effondr\u00e9. Josephine demanda s&#8217;il existait un rapport d\u00e9taill\u00e9. Martha r\u00e9pondit que son mari avait conserv\u00e9 des notes personnelles, mais que les documents officiels avaient \u00e9t\u00e9 emport\u00e9s par un repr\u00e9sentant de Nathaniel Moore peu apr\u00e8s les fun\u00e9railles.<\/p>\n<p>La vieille femme se leva difficilement et se dirigea vers une armoire. Cyrus voulut l&#8217;aider, mais elle lui fit signe de rester assis. Elle revint avec une bo\u00eete de bois contenant plusieurs carnets m\u00e9dicaux, des re\u00e7us et des lettres. Elle chercha pendant quelques minutes, puis sortit un petit registre reli\u00e9 de cuir. Sur une page dat\u00e9e du trois mai 1867, le docteur Bell avait not\u00e9 l&#8217;examen de restes humains trouv\u00e9s dans les d\u00e9combres. L&#8217;\u00e9criture \u00e9tait serr\u00e9e et parfois difficile \u00e0 lire. Cyrus approcha le registre de la fen\u00eatre. Josephine le regardait suivre les lignes avec une concentration presque douloureuse.<\/p>\n<p>Le m\u00e9decin avait d\u00e9crit des blessures compatibles avec l&#8217;effondrement d&#8217;une structure en feu. Il avait \u00e9galement indiqu\u00e9 que l&#8217;\u00e9tat des restes ne permettait pas une identification compl\u00e8te. Josephine demanda \u00e0 voir la page. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de la mention concernant une femme adulte figurait une remarque ajout\u00e9e plus tard : \u00ab Second corps non confirm\u00e9. \u00bb Elle relut ces quatre mots. Le registre officiel parlait pourtant de deux victimes identifi\u00e9es. Cyrus demeura silencieux. Ses mains s&#8217;\u00e9taient immobilis\u00e9es autour du carnet. Martha Bell expliqua que son mari avait souvent regrett\u00e9 cette affaire. Il pensait qu&#8217;on lui avait fait signer une d\u00e9claration plus cat\u00e9gorique que ses propres observations ne le permettaient.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi n&#8217;a-t-il rien dit ? \u00bb demanda Josephine. Martha baissa les yeux. Son mari avait essay\u00e9 de contester le document, mais un homme lui avait rappel\u00e9 qu&#8217;il devait encore de l&#8217;argent \u00e0 plusieurs fournisseurs et que sa r\u00e9putation d\u00e9pendait de la confiance des propri\u00e9taires locaux. Peu apr\u00e8s, le m\u00e9decin avait renonc\u00e9 \u00e0 exercer dans certaines localit\u00e9s. Il n&#8217;avait jamais parl\u00e9 ouvertement de ses soup\u00e7ons, mais avait conserv\u00e9 son carnet comme une preuve de ce qu&#8217;il avait r\u00e9ellement observ\u00e9. Cyrus demanda si Martha accepterait que la page soit copi\u00e9e et authentifi\u00e9e. Elle r\u00e9pondit qu&#8217;il pourrait le faire, \u00e0 condition de laisser le registre original chez elle pour le moment.<\/p>\n<p>Josephine examina les autres notes. Sur la page suivante figurait une mention concernant une femme venue consulter le m\u00e9decin plusieurs jours apr\u00e8s l&#8217;incendie. Son nom n&#8217;\u00e9tait indiqu\u00e9 que par des initiales : M. H. Le m\u00e9decin avait d\u00e9crit un \u00e9tat d&#8217;\u00e9puisement, des blessures aux mains et une inqui\u00e9tude persistante pour un enfant. Josephine sentit son c\u0153ur se serrer. \u00ab Margaret Hart ? \u00bb murmura-t-elle. Martha ne r\u00e9pondit pas imm\u00e9diatement. Elle semblait chercher un souvenir difficile \u00e0 retrouver. Puis elle expliqua qu&#8217;une jeune femme \u00e9tait effectivement venue avec Abel Hart peu avant leur d\u00e9part. Elle avait les mains couvertes de br\u00fblures l\u00e9g\u00e8res et refusait de r\u00e9pondre aux questions concernant l&#8217;origine de ses blessures.<\/p>\n<p>\u00ab Y avait-il un enfant avec elle ? \u00bb demanda Cyrus. Martha Bell fixa la flamme de la lampe. \u00ab Je ne l&#8217;ai pas vu. \u00bb Josephine sentit son espoir vaciller. La vieille femme ajouta cependant que Margaret avait demand\u00e9 des conseils pour soigner une petite fille qui toussait beaucoup depuis un incendie. Son mari lui avait remis un m\u00e9dicament et lui avait recommand\u00e9 de consulter un autre m\u00e9decin si les difficult\u00e9s respiratoires persistaient. Martha ne savait pas si la malade \u00e9tait Clara Creed. Elle se souvenait seulement que Margaret paraissait terroris\u00e9e \u00e0 l&#8217;id\u00e9e que quelqu&#8217;un d\u00e9couvre la pr\u00e9sence de cette enfant.<\/p>\n<p>Cyrus posa doucement le registre. Il avait le visage d&#8217;un homme qui venait de recevoir une nouvelle trop importante pour \u00eatre imm\u00e9diatement comprise. Josephine lui prit la main. Elle ne savait pas si ce geste pouvait le r\u00e9conforter, mais elle ne supportait pas de le voir lutter seul contre l&#8217;espoir. Martha Bell les observa avec tristesse. Elle leur demanda s&#8217;ils connaissaient Lydia Mercer. Cyrus r\u00e9pondit qu&#8217;il la cherchait justement. La vieille femme expliqua que Lydia n&#8217;avait pas quitt\u00e9 la r\u00e9gion imm\u00e9diatement apr\u00e8s l&#8217;incendie, contrairement \u00e0 ce qu&#8217;on racontait. Elle avait v\u00e9cu quelque temps chez une parente, puis \u00e9tait partie apr\u00e8s avoir re\u00e7u plusieurs menaces.<\/p>\n<p>Martha chercha une adresse dans un vieux carnet. Lydia Mercer s&#8217;\u00e9tait install\u00e9e dans une communaut\u00e9 situ\u00e9e plus au sud, o\u00f9 elle travaillait pour une famille de fermiers. Elle avait \u00e9crit \u00e0 Martha quelques ann\u00e9es auparavant et demand\u00e9 express\u00e9ment qu&#8217;on ne transmette son adresse \u00e0 personne. La vieille femme h\u00e9sita \u00e0 leur confier ce renseignement. Cyrus lui expliqua qu&#8217;il ne voulait pas forcer Lydia \u00e0 parler, mais qu&#8217;il devait savoir si sa fille avait r\u00e9ellement disparu dans l&#8217;incendie. Martha contempla longtemps son visage. \u00ab Votre femme \u00e9tait une personne g\u00e9n\u00e9reuse \u00bb, dit-elle. \u00ab Elle n&#8217;aurait pas voulu qu&#8217;une innocente supporte les cons\u00e9quences du silence des autres. \u00bb<\/p>\n<p>Elle accepta finalement d&#8217;\u00e9crire une lettre de pr\u00e9sentation. Josephine lui proposa de r\u00e9diger le message sous sa dict\u00e9e afin de m\u00e9nager ses mains douloureuses. Martha lui tendit une feuille, une plume et un petit encrier. Pendant qu&#8217;elle \u00e9crivait, Josephine remarqua plusieurs photographies anciennes sur une \u00e9tag\u00e8re. L&#8217;une repr\u00e9sentait une c\u00e9r\u00e9monie religieuse devant une \u00e9glise en bois. Cyrus reconnut quelques visages. Martha expliqua que le clich\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 pris lors d&#8217;une f\u00eate locale, peu de temps avant l&#8217;incendie. Ellen y figurait, ainsi qu&#8217;Abel et Margaret Hart. Josephine examina attentivement le visage de la femme qui l&#8217;avait \u00e9lev\u00e9e.<\/p>\n<p>Margaret semblait beaucoup plus jeune que dans ses souvenirs. Elle se tenait pr\u00e8s d&#8217;Ellen, les mains pos\u00e9es sur le dossier d&#8217;une chaise. Les deux femmes se regardaient avec une familiarit\u00e9 qui ne laissait aucun doute sur leur relation. Cyrus observa \u00e0 son tour la photographie. Il ne se souvenait pas avoir vu Abel et Margaret ce jour-l\u00e0, mais la foule \u00e9tait nombreuse et il avait pass\u00e9 une partie de l&#8217;apr\u00e8s-midi \u00e0 s&#8217;occuper des chevaux. Josephine demanda \u00e0 Martha si elle pouvait faire reproduire l&#8217;image. La vieille femme accepta. Elle ajouta qu&#8217;Ellen et Margaret \u00e9changeaient souvent des livres et que Margaret avait parfois gard\u00e9 Clara lorsque ses parents devaient s&#8217;absenter.<\/p>\n<p>Cette information donna un sens nouveau au vieux livre de cantiques. Josephine comprit comment il avait pu passer des affaires d&#8217;Ellen \u00e0 celles de Margaret. Mais une autre question restait enti\u00e8re : pourquoi sa m\u00e8re avait-elle gard\u00e9 le silence pendant toutes ces ann\u00e9es ? Elle avait parfois racont\u00e9 des histoires concernant une amie disparue dans un accident, sans jamais prononcer le nom d&#8217;Ellen Creed. Josephine se souvenait \u00e9galement qu&#8217;elle pleurait chaque ann\u00e9e au d\u00e9but du mois de mai. \u00c0 l&#8217;\u00e9poque, Abel expliquait qu&#8217;elle \u00e9tait particuli\u00e8rement sensible aux changements de saison. D\u00e9sormais, cette explication lui paraissait cruellement insuffisante.<\/p>\n<p>En quittant Martha Bell, Cyrus et Josephine savaient qu&#8217;ils ne pourraient pas rejoindre la cabane avant la nuit. La vieille femme leur proposa de rester, mais Cyrus pr\u00e9f\u00e9ra gagner une petite auberge pr\u00e8s du moulin, o\u00f9 ils pourraient mettre les chevaux \u00e0 l&#8217;abri. Avant leur d\u00e9part, Martha glissa dans la main de Josephine un petit papier pli\u00e9. \u00ab Gardez cela \u00bb, murmura-t-elle. \u00ab Mon mari l&#8217;avait \u00e9crit quelques semaines avant sa mort. Je crois qu&#8217;il voulait un jour remettre certaines choses en ordre. \u00bb Josephine ouvrit le papier seulement lorsqu&#8217;ils furent dehors. Il contenait une phrase br\u00e8ve, accompagn\u00e9e d&#8217;un nom et d&#8217;une date.<\/p>\n<p>Le docteur Bell y avait \u00e9crit qu&#8217;il n&#8217;avait jamais pu confirmer la mort de Clara Creed et qu&#8217;un t\u00e9moignage essentiel avait \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9 de son rapport. Le t\u00e9moin \u00e9tait Lydia Mercer. La note pr\u00e9cisait qu&#8217;elle avait vu un enfant vivant apr\u00e8s le d\u00e9but de l&#8217;incendie. Josephine relut les mots plusieurs fois, puis tendit le papier \u00e0 Cyrus. Il demeura immobile devant la porte de l&#8217;auberge. Une partie de lui voulait croire imm\u00e9diatement que Clara avait surv\u00e9cu. Une autre redoutait de d\u00e9couvrir que cette enfant \u00e9tait morte plus tard, loin de lui. Il replia la note avec un soin extr\u00eame et la pla\u00e7a dans son portefeuille.<\/p>\n<p>Le soir, dans leur petite chambre, Josephine ouvrit son carnet et inscrivit les nouveaux renseignements sous les dates correspondantes. Elle ajouta les noms de Martha Bell, Lydia Mercer et Samuel Dorsey. Cyrus lui indiqua l&#8217;emplacement de l&#8217;ancienne ferme des Mercer, puis chercha sur la carte la localit\u00e9 o\u00f9 Lydia vivait d\u00e9sormais. Le trajet demanderait plusieurs jours. Josephine comprit qu&#8217;ils s&#8217;\u00e9loigneraient encore de la s\u00e9curit\u00e9 de la cabane, mais elle ne ressentit aucune h\u00e9sitation. Elle avait d\u00e9sormais la possibilit\u00e9 de rencontrer une personne qui avait vu ce que les documents officiels semblaient volontairement dissimuler.<\/p>\n<p>Cyrus resta pr\u00e8s de la fen\u00eatre apr\u00e8s qu&#8217;elle eut referm\u00e9 le carnet. Les derni\u00e8res lumi\u00e8res du moulin brillaient au-del\u00e0 des arbres. Josephine lui demanda s&#8217;il souhaitait retourner aux ruines de sa maison avant de poursuivre leur enqu\u00eate. Il r\u00e9fl\u00e9chit longuement. \u00ab J&#8217;ai pass\u00e9 dix-sept ans \u00e0 croire que cet endroit contenait toutes les r\u00e9ponses \u00bb, dit-il. \u00ab Aujourd&#8217;hui, je sais qu&#8217;une partie d&#8217;entre elles se trouve ailleurs. \u00bb Josephine s&#8217;approcha et lui tendit la lettre de Martha. \u00ab Alors allons trouver Lydia. \u00bb Cyrus prit le papier. Pour la premi\u00e8re fois depuis l&#8217;incendie, il ne regardait plus vers le pass\u00e9 uniquement pour pleurer ce qu&#8217;il avait perdu. Il avait d\u00e9cid\u00e9 de chercher la v\u00e9rit\u00e9, m\u00eame si elle devait renverser tout ce qu&#8217;il avait cru jusque-l\u00e0.<\/p>\n<p>END PART 5<\/p>\n<p>PART 6 TITLE: Une ancienne domestique r\u00e9v\u00e8le ce qu\u2019elle a vu pendant l\u2019incendie, mais son t\u00e9moignage accuse aussi les personnes qui ont \u00e9lev\u00e9 Josephine<\/p>\n<p>Au petit matin, Josephine d\u00e9couvrit Cyrus dans la cour de l&#8217;auberge, pench\u00e9 sur la selle de son cheval. Il v\u00e9rifiait les sangles avec une attention inhabituelle. La nuit avait apport\u00e9 une nouvelle couche de neige, et les montagnes disparaissaient derri\u00e8re un voile gris. Lorsqu&#8217;elle lui demanda s&#8217;ils pouvaient vraiment partir, il r\u00e9pondit que la route du sud restait ouverte. Puis il ajouta que deux hommes \u00e9taient venus \u00e0 l&#8217;auberge pendant la nuit pour demander o\u00f9 logeaient les voyageurs arriv\u00e9s du moulin.<\/p>\n<p>Josephine sentit aussit\u00f4t revenir sa m\u00e9fiance. L&#8217;aubergiste avait expliqu\u00e9 que les visiteurs pr\u00e9tendaient chercher un homme qui leur devait de l&#8217;argent. Ils connaissaient pourtant le nom de Cyrus. Celui-ci avait refus\u00e9 de leur parler et demand\u00e9 au propri\u00e9taire de ne donner aucun renseignement sur Josephine. \u00ab Vous pensez qu&#8217;ils travaillent pour Shaw ? \u00bb demanda-t-elle. \u00ab Je pense qu&#8217;ils savent o\u00f9 nous sommes \u00bb, r\u00e9pondit Cyrus. \u00ab C&#8217;est d\u00e9j\u00e0 une raison suffisante pour ne pas tra\u00eener. \u00bb<\/p>\n<p>Ils prirent la route peu apr\u00e8s le d\u00e9jeuner. Josephine conservait sur elle la lettre de pr\u00e9sentation de Martha Bell, tandis que Cyrus transportait les autres documents dans une sacoche prot\u00e9g\u00e9e de l&#8217;humidit\u00e9. Ils avaient convenu de ne jamais placer toutes leurs preuves au m\u00eame endroit. La veille, Cyrus avait confi\u00e9 au responsable de l&#8217;auberge une copie de la note du docteur Bell, \u00e0 transmettre au greffier d&#8217;Orofino si quelque chose leur arrivait. Josephine n&#8217;aimait pas penser \u00e0 cette possibilit\u00e9, mais elle comprenait d\u00e9sormais sa prudence.<\/p>\n<p>Le chemin descendait d&#8217;abord vers une vall\u00e9e \u00e9troite, puis traversait des terres moins bois\u00e9es. Cyrus connaissait plusieurs pistes utilis\u00e9es par les \u00e9leveurs et \u00e9vitait les routes principales lorsque cela ne les obligeait pas \u00e0 prendre des risques inutiles. Josephine remarqua qu&#8217;il regardait fr\u00e9quemment derri\u00e8re eux. Il lui apprit \u00e0 distinguer les empreintes fra\u00eeches des traces anciennes et \u00e0 reconna\u00eetre le passage de plusieurs chevaux. Au bout de quelques heures, elle cessa de consid\u00e9rer ces pr\u00e9cautions comme excessives. Quelqu&#8217;un avait int\u00e9r\u00eat \u00e0 emp\u00eacher leur enqu\u00eate.<\/p>\n<p>Ils pass\u00e8rent la nuit chez un fermier que Cyrus connaissait depuis longtemps. L&#8217;homme leur offrit une place pr\u00e8s du po\u00eale et du foin pour les animaux. Sa femme, Ruth, remarqua les cicatrices de Josephine, mais ne posa aucune question. Elle lui apporta simplement de l&#8217;eau chaude pour se laver. Ce geste ordinaire la toucha plus qu&#8217;elle ne l&#8217;aurait cru. Apr\u00e8s les humiliations d&#8217;Orofino, elle avait presque oubli\u00e9 qu&#8217;une personne pouvait remarquer son visage sans \u00e9prouver le besoin de le commenter.<\/p>\n<p>Le lendemain, ils atteignirent une petite communaut\u00e9 agricole install\u00e9e \u00e0 la limite d&#8217;une vaste prairie. La ferme o\u00f9 r\u00e9sidait Lydia Mercer se trouvait \u00e0 l&#8217;\u00e9cart des autres habitations, derri\u00e8re une rang\u00e9e de peupliers. Une femme travaillait pr\u00e8s d&#8217;un four ext\u00e9rieur, les manches retrouss\u00e9es. Elle devait avoir une quarantaine d&#8217;ann\u00e9es. Ses cheveux sombres \u00e9taient travers\u00e9s de m\u00e8ches grises, et une ancienne br\u00fblure marquait le dos de sa main droite. Lorsqu&#8217;elle aper\u00e7ut Cyrus, elle laissa tomber le morceau de bois qu&#8217;elle tenait.<\/p>\n<p>\u00ab Lydia \u00bb, dit-il doucement. Elle recula d&#8217;un pas. Pendant quelques secondes, elle sembla h\u00e9siter entre lui fermer la porte et s&#8217;enfuir. \u00ab On m&#8217;avait dit que vous ne reviendriez jamais dans cette r\u00e9gion. \u00bb Cyrus r\u00e9pondit qu&#8217;il ne serait pas venu sans raison s\u00e9rieuse. Il lui pr\u00e9senta Josephine, puis expliqua que Martha Bell leur avait confi\u00e9 une lettre. Lydia reconnut imm\u00e9diatement l&#8217;\u00e9criture de la vieille femme. Elle la parcourut rapidement, mais ses doigts tremblaient lorsqu&#8217;elle arriva \u00e0 la derni\u00e8re ligne.<\/p>\n<p>Elle leur demanda d&#8217;entrer avant que quelqu&#8217;un les remarque. La cuisine \u00e9tait modeste, propre et remplie de l&#8217;odeur du pain qui cuisait. Lydia referma les rideaux, puis s&#8217;assit face \u00e0 eux. Elle regarda longtemps Josephine, sans chercher \u00e0 dissimuler son \u00e9motion. \u00ab Vous \u00eates la fille d&#8217;Abel Hart ? \u00bb demanda-t-elle. Josephine expliqua qu&#8217;elle avait grandi chez Abel et Margaret, mais qu&#8217;elle commen\u00e7ait \u00e0 douter de certaines choses. Lydia d\u00e9tourna les yeux. \u00ab Margaret \u00e9tait une bonne femme \u00bb, murmura-t-elle. \u00ab Mais elle a v\u00e9cu avec un terrible secret. \u00bb<\/p>\n<p>Cyrus posa le carnet du docteur Bell sur la table, accompagn\u00e9 de la photographie d&#8217;Ellen et de Clara. Lydia contempla l&#8217;image et porta une main \u00e0 sa bouche. Elle reconnut aussit\u00f4t la petite robe que portait l&#8217;enfant. Ellen l&#8217;avait cousue elle-m\u00eame apr\u00e8s avoir renonc\u00e9 \u00e0 un ouvrage plus compliqu\u00e9. Lydia se souvenait de ses plaisanteries sur les v\u00eatements des b\u00e9b\u00e9s, toujours trop petits ou trop grands. Ces d\u00e9tails lui revinrent avec une nettet\u00e9 qui rendit son silence encore plus douloureux.<\/p>\n<p>\u00ab Je veux seulement savoir ce que vous avez vu \u00bb, dit Cyrus. Lydia leva les yeux vers lui. \u00ab J&#8217;ai essay\u00e9 de parler, autrefois. \u00bb Elle expliqua qu&#8217;elle avait \u00e9t\u00e9 employ\u00e9e chez les Creed pour aider Ellen \u00e0 entretenir la maison. Le jour de l&#8217;incendie, elle pr\u00e9parait du linge dans une d\u00e9pendance. Elle avait entendu une dispute pr\u00e8s de la porte arri\u00e8re, puis aper\u00e7u deux hommes qu&#8217;elle ne connaissait pas bien. L&#8217;un portait un manteau brun et tenait une sacoche de cuir. L&#8217;autre \u00e9tait Jonas Pike.<\/p>\n<p>Cyrus se raidit en entendant ce nom. Lydia poursuivit. Les hommes avaient demand\u00e9 \u00e0 Ellen de leur remettre certains papiers appartenant \u00e0 Nathaniel Moore. Ellen avait refus\u00e9 de les laisser entrer. Lydia ne pouvait pas r\u00e9p\u00e9ter exactement leurs paroles, mais elle se souvenait de la col\u00e8re de Pike. Il avait affirm\u00e9 que les documents ne serviraient \u00e0 rien si personne ne pouvait en prouver l&#8217;existence. Ellen avait r\u00e9pondu qu&#8217;elle les avait d\u00e9j\u00e0 fait copier.<\/p>\n<p>Peu apr\u00e8s, Lydia avait senti une odeur inhabituelle derri\u00e8re la maison. Elle \u00e9tait sortie de la d\u00e9pendance et avait aper\u00e7u de la fum\u00e9e pr\u00e8s d&#8217;une r\u00e9serve de bois. Elle avait couru vers la cuisine pour pr\u00e9venir Ellen. Celle-ci tenait Clara dans ses bras. L&#8217;enfant pleurait et toussait. Ellen avait tent\u00e9 d&#8217;ouvrir la porte principale, mais une \u00e9paisse fum\u00e9e envahissait d\u00e9j\u00e0 le couloir. Lydia lui avait cri\u00e9 de passer par l&#8217;arri\u00e8re. Elles avaient r\u00e9ussi \u00e0 atteindre une petite ouverture donnant sur la cour.<\/p>\n<p>\u00ab Ellen m&#8217;a confi\u00e9 Clara \u00bb, dit Lydia. Sa voix se brisa. Cyrus ne bougea pas. Josephine avait l&#8217;impression que la pi\u00e8ce s&#8217;\u00e9tait soudain r\u00e9tr\u00e9cie autour d&#8217;eux. Lydia expliqua qu&#8217;elle avait pris l&#8217;enfant dans ses bras et l&#8217;avait emport\u00e9e vers la d\u00e9pendance, o\u00f9 l&#8217;air \u00e9tait encore respirable. Ellen avait voulu les suivre, mais elle s&#8217;\u00e9tait retourn\u00e9e en entendant un bruit provenant de l&#8217;int\u00e9rieur. Lydia ignorait si quelqu&#8217;un appelait \u00e0 l&#8217;aide ou si Ellen cherchait simplement quelque chose. Elle ne l&#8217;avait jamais revue sortir.<\/p>\n<p>Cyrus posa ses deux mains sur la table. Ses doigts s&#8217;\u00e9taient mis \u00e0 trembler. \u00ab Clara \u00e9tait vivante ? \u00bb demanda-t-il. Lydia acquies\u00e7a, les yeux remplis de larmes. \u00ab Elle respirait. Elle pleurait. Elle s&#8217;accrochait \u00e0 ma robe. \u00bb Cyrus baissa la t\u00eate. Dix-sept ann\u00e9es de deuil ne pouvaient pas dispara\u00eetre en quelques phrases. Josephine vit pourtant une expression nouvelle traverser son visage : une douleur immense, m\u00eal\u00e9e \u00e0 la conscience que sa fille n&#8217;\u00e9tait peut-\u00eatre pas morte l\u00e0 o\u00f9 il l&#8217;avait toujours cru.<\/p>\n<p>Lydia reprit apr\u00e8s un long silence. Elle avait essay\u00e9 de rejoindre la route avec l&#8217;enfant, mais Jonas Pike l&#8217;avait intercept\u00e9e pr\u00e8s d&#8217;un hangar. Il lui avait ordonn\u00e9 de rester \u00e0 l&#8217;\u00e9cart pendant qu&#8217;il cherchait un m\u00e9decin. Un peu plus tard, Abel Hart \u00e9tait arriv\u00e9 avec Margaret. Lydia connaissait le couple et n&#8217;avait aucune raison de se m\u00e9fier de Margaret, qui avait souvent gard\u00e9 Clara. Celle-ci avait pris l&#8217;enfant dans ses bras et l&#8217;avait envelopp\u00e9e dans une couverture.<\/p>\n<p>Josephine sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle connaissait les mains de Margaret, leur douceur lorsqu&#8217;elles arrangeaient ses cheveux ou changeaient les bandages de ses br\u00fblures. Imaginer ces m\u00eames mains portant une enfant sauv\u00e9e des flammes lui donnait l&#8217;impression de voir une sc\u00e8ne dont on lui avait toujours refus\u00e9 le souvenir. \u00ab Que s&#8217;est-il pass\u00e9 ensuite ? \u00bb demanda-t-elle. Lydia regarda ses doigts. \u00ab Abel a fait avancer leur chariot derri\u00e8re le moulin. Margaret est mont\u00e9e avec la petite. \u00bb<\/p>\n<p>Lydia avait voulu pr\u00e9venir Cyrus d\u00e8s son retour. Mais Pike lui avait affirm\u00e9 que le montagnard \u00e9tait mort dans un accident sur la route. Elle n&#8217;avait pas cru cette histoire imm\u00e9diatement. Le lendemain, elle avait appris que Cyrus \u00e9tait revenu vivant et qu&#8217;on lui avait annonc\u00e9 la mort de son enfant. Elle avait demand\u00e9 \u00e0 le voir. Un homme travaillant pour Silas Vale l&#8217;avait alors menac\u00e9e. Il lui avait expliqu\u00e9 que si elle contestait les d\u00e9clarations officielles, Margaret et le b\u00e9b\u00e9 seraient retrouv\u00e9s, et qu&#8217;aucun des trois ne serait \u00e9pargn\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ne m&#8217;avez-vous pas \u00e9crit plus tard ? \u00bb demanda Cyrus. Sa question ne contenait aucune col\u00e8re, seulement une fatigue profonde. Lydia essuya ses yeux avec son tablier. Elle avait essay\u00e9, r\u00e9pondit-elle, mais une premi\u00e8re lettre \u00e9tait revenue sans avoir \u00e9t\u00e9 distribu\u00e9e. Ensuite, son employeur l&#8217;avait cong\u00e9di\u00e9e et elle avait quitt\u00e9 la vall\u00e9e. Des ann\u00e9es plus tard, lorsqu&#8217;elle avait appris que Cyrus vivait toujours dans les montagnes, elle avait eu trop peur de rouvrir l&#8217;affaire. Elle savait d\u00e9sormais que son silence avait prolong\u00e9 une souffrance qu&#8217;elle n&#8217;avait jamais su r\u00e9parer.<\/p>\n<p>Josephine observa Cyrus. Il semblait lutter pour ne pas laisser la col\u00e8re remplacer ce qu&#8217;il venait d&#8217;apprendre. Enfin, il r\u00e9pondit \u00e0 Lydia qu&#8217;il ne pouvait pas changer les dix-sept ann\u00e9es \u00e9coul\u00e9es. \u00ab Mais vous pouvez m&#8217;aider \u00e0 comprendre ce qui s&#8217;est pass\u00e9 apr\u00e8s le d\u00e9part du chariot. \u00bb Lydia secoua la t\u00eate. Elle ne connaissait pas le trajet suivi par les Hart. Elle savait seulement qu&#8217;ils avaient emport\u00e9 l&#8217;enfant vivante et qu&#8217;Abel avait re\u00e7u une visite de Jonas Pike avant son d\u00e9part d\u00e9finitif.<\/p>\n<p>Cyrus lui demanda si elle accepterait de r\u00e9diger une d\u00e9claration officielle. Lydia parut effray\u00e9e. Elle avait un emploi, un toit et des personnes qui d\u00e9pendaient de son travail. Elle craignait de tout perdre si les hommes li\u00e9s \u00e0 Vale d\u00e9couvraient qu&#8217;elle avait parl\u00e9. Josephine ne chercha pas \u00e0 minimiser ce danger. Elle lui expliqua que Shaw tentait d\u00e9j\u00e0 de lui faire signer des documents concernant des biens qu&#8217;elle ne connaissait pas. \u00ab Il ne s&#8217;agit plus seulement de ce qui s&#8217;est pass\u00e9 autrefois \u00bb, ajouta-t-elle. \u00ab Ces hommes essaient encore de d\u00e9cider de nos vies. \u00bb<\/p>\n<p>Lydia se leva pour v\u00e9rifier le four. Elle resta quelques minutes pr\u00e8s de la porte, le dos tourn\u00e9. Lorsqu&#8217;elle revint, elle avait pris sa d\u00e9cision. Elle accepterait de t\u00e9moigner, mais voulait que sa d\u00e9claration soit r\u00e9dig\u00e9e correctement et remise \u00e0 une personne ind\u00e9pendante de Shaw et de Vale. Cyrus promit de chercher un officier comp\u00e9tent. Josephine proposa d&#8217;\u00e9crire imm\u00e9diatement un r\u00e9cit d\u00e9taill\u00e9 que Lydia pourrait relire et corriger. La femme accepta, \u00e0 condition que chaque phrase distingue ce qu&#8217;elle avait personnellement vu de ce qu&#8217;on lui avait racont\u00e9 plus tard.<\/p>\n<p>Ils travaill\u00e8rent pendant pr\u00e8s de deux heures. Josephine nota les heures approximatives, les noms des personnes pr\u00e9sentes et les d\u00e9placements dont Lydia se souvenait. Cyrus posa des questions pr\u00e9cises sur la position des b\u00e2timents et les v\u00eatements des hommes. \u00c0 plusieurs reprises, Lydia corrigea un d\u00e9tail ou reconnut ne plus \u00eatre certaine d&#8217;une date. Josephine appr\u00e9cia cette prudence. Elle voulait la v\u00e9rit\u00e9, m\u00eame lorsqu&#8217;elle \u00e9tait incompl\u00e8te, et non un r\u00e9cit arrang\u00e9 pour confirmer leurs espoirs.<\/p>\n<p>Lorsque la d\u00e9claration fut termin\u00e9e, Lydia la relut lentement. Elle ajouta une phrase concernant la petite marque en forme de croissant pr\u00e8s de l&#8217;\u0153il de Clara. Elle se souvenait qu&#8217;Ellen embrassait souvent cet endroit lorsqu&#8217;elle voulait calmer l&#8217;enfant. Josephine sentit sa gorge se serrer. Lydia leva les yeux vers elle, puis observa la marque visible sur sa tempe. \u00ab Je ne peux pas jurer que vous \u00eates cette enfant \u00bb, dit-elle. \u00ab Mais j&#8217;ai v\u00e9cu dans cette maison assez longtemps pour reconna\u00eetre ce souvenir. \u00bb<\/p>\n<p>Cyrus demanda encore pourquoi Ellen avait refus\u00e9 de remettre les papiers r\u00e9clam\u00e9s par Pike. Lydia r\u00e9pondit qu&#8217;elle avait surpris plusieurs discussions concernant des concessions mini\u00e8res et des titres de propri\u00e9t\u00e9. Nathaniel Moore avait confi\u00e9 \u00e0 sa fille des documents prouvant que certaines terres appartenaient \u00e0 sa famille malgr\u00e9 les revendications de Silas Vale. Ellen craignait qu&#8217;on les fasse dispara\u00eetre. Elle avait pr\u00e9vu de rencontrer un juriste ind\u00e9pendant, mais l&#8217;incendie avait \u00e9clat\u00e9 avant ce rendez-vous.<\/p>\n<p>Josephine comprit alors le lien possible entre les terres, l&#8217;incendie et les documents qu&#8217;Edwin Shaw lui avait pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 Orofino. Si Clara avait surv\u00e9cu, elle pouvait poss\u00e9der des droits que certains hommes consid\u00e9raient comme d\u00e9finitivement \u00e9teints. Cyrus expliqua que les biens de Nathaniel Moore avaient pris beaucoup de valeur avec le d\u00e9veloppement des routes commerciales. Cette perspective ne les int\u00e9ressait pas pour l&#8217;argent qu&#8217;elle repr\u00e9sentait, mais parce qu&#8217;elle donnait aux mensonges une raison pr\u00e9cise.<\/p>\n<p>Lydia les invita \u00e0 rester pour la nuit. Elle ne voulait pas qu&#8217;ils reprennent la route dans l&#8217;obscurit\u00e9, surtout si quelqu&#8217;un les suivait. Josephine accepta avec reconnaissance. Pendant que Cyrus s&#8217;occupait des chevaux, elle aida Lydia \u00e0 terminer le repas. Elles travaill\u00e8rent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, coupant des l\u00e9gumes et pr\u00e9parant une p\u00e2te simple. Lydia lui demanda comment Margaret s&#8217;\u00e9tait comport\u00e9e avec elle. Josephine r\u00e9pondit qu&#8217;elle avait \u00e9t\u00e9 une m\u00e8re attentive, m\u00eame si elle semblait parfois accabl\u00e9e par une inqui\u00e9tude qu&#8217;elle refusait d&#8217;expliquer.<\/p>\n<p>\u00ab Elle vous aimait \u00bb, dit Lydia. Josephine posa son couteau. \u00ab Cela n&#8217;explique pas pourquoi elle m&#8217;a laiss\u00e9e croire que j&#8217;\u00e9tais son enfant. \u00bb Lydia acquies\u00e7a. \u00ab Non. Et cela ne signifie pas que vous n&#8217;avez pas le droit d&#8217;\u00eatre en col\u00e8re contre elle. \u00bb Josephine regarda la vieille br\u00fblure sur la main de Lydia. Elle comprit que plusieurs femmes avaient v\u00e9cu avec les cons\u00e9quences d&#8217;une seule nuit, chacune portant une partie de ce qui s&#8217;\u00e9tait pass\u00e9. Aucune affection, aussi sinc\u00e8re soit-elle, ne pouvait remplacer les ann\u00e9es qu&#8217;on lui avait prises.<\/p>\n<p>Le lendemain, Cyrus re\u00e7ut une information inqui\u00e9tante d&#8217;un voisin venu livrer du grain. Deux cavaliers avaient pos\u00e9 des questions sur une jeune femme au visage br\u00fbl\u00e9 et un homme vivant dans les montagnes. Ils avaient \u00e9galement demand\u00e9 si Lydia Mercer habitait encore dans la r\u00e9gion. Le voisin ne leur avait rien r\u00e9pondu, mais il avait reconnu l&#8217;un des hommes : un employ\u00e9 occasionnel d&#8217;Edwin Shaw. Cyrus comprit qu&#8217;ils ne pouvaient plus rester \u00e0 la ferme sans mettre Lydia en danger.<\/p>\n<p>Ils convinrent de repartir avant midi. Lydia garderait une copie de sa d\u00e9claration, tandis que Cyrus emporterait l&#8217;original sign\u00e9. Josephine proposa de faire transmettre une autre copie \u00e0 Martha Bell par un messager ind\u00e9pendant. Avant leur d\u00e9part, Lydia sortit d&#8217;une petite bo\u00eete un morceau de tissu brod\u00e9. Il provenait d&#8217;une robe de Clara qu&#8217;Ellen lui avait demand\u00e9 de r\u00e9parer peu avant l&#8217;incendie. Lydia l&#8217;avait conserv\u00e9 parmi ses souvenirs. Elle le montra \u00e0 Josephine, puis le rangea de nouveau. \u00ab Gardez vos propres preuves \u00bb, dit-elle. \u00ab Moi, je conserverai celles dont je peux r\u00e9pondre. \u00bb<\/p>\n<p>Cyrus la remercia sans chercher \u00e0 lui promettre une protection qu&#8217;il ne pouvait pas garantir. Lydia lui prit les mains. \u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9e de ne pas vous avoir retrouv\u00e9 plus t\u00f4t. \u00bb Il resta silencieux, puis r\u00e9pondit qu&#8217;elle venait de lui offrir quelque chose qu&#8217;il n&#8217;esp\u00e9rait plus recevoir : la certitude que Clara n&#8217;\u00e9tait pas morte dans la maison. Il ne savait pas encore ce qu&#8217;elle \u00e9tait devenue, mais son deuil venait de changer de nature. Josephine d\u00e9tourna les yeux pour leur laisser ce moment.<\/p>\n<p>Ils quitt\u00e8rent la ferme sous un ciel charg\u00e9 de nuages. \u00c0 la premi\u00e8re bifurcation, Cyrus s&#8217;arr\u00eata pour examiner les traces sur le chemin. Josephine le rejoignit et remarqua deux empreintes r\u00e9centes de chevaux qui n&#8217;appartenaient pas aux animaux de la ferme. Les cavaliers avaient attendu pr\u00e8s d&#8217;un bosquet, \u00e0 distance de la maison. Cyrus suivit les traces du regard. Elles rejoignaient la route qu&#8217;ils devaient emprunter pour retourner \u00e0 Orofino. Il ne semblait pas surpris, mais son expression devint plus grave.<\/p>\n<p>Josephine lui demanda s&#8217;ils allaient changer de chemin. Cyrus r\u00e9pondit qu&#8217;ils utiliseraient une ancienne piste de transport qu&#8217;il connaissait bien. Elle ajoutait plusieurs heures au trajet, mais permettait d&#8217;\u00e9viter les endroits o\u00f9 quelqu&#8217;un pouvait facilement leur tendre une embuscade. Josephine regarda une derni\u00e8re fois vers la ferme de Lydia. Elle avait maintenant entendu de la bouche d&#8217;un t\u00e9moin que Clara Creed avait quitt\u00e9 vivante la maison en flammes, dans les bras de Margaret Hart. Il restait \u00e0 \u00e9tablir pourquoi cette enfant avait grandi sous un autre nom.<\/p>\n<p>Avant de remonter en selle, Josephine sortit son carnet. Elle \u00e9crivit une phrase sous la date du trois mai 1867 : \u00ab Margaret Hart a emport\u00e9 Clara vivante. \u00bb Puis elle referma le carnet et le rangea contre sa poitrine. Cyrus l&#8217;observait. \u00ab Vous voulez continuer ? \u00bb demanda-t-il. Elle releva les yeux. \u00ab Plus que jamais. Mais je ne veux pas seulement d\u00e9couvrir qui je suis. Je veux comprendre ce qu&#8217;ils ont fait \u00e0 Ellen, \u00e0 vous et \u00e0 tous ceux qui ont d\u00fb se taire. \u00bb Cyrus acquies\u00e7a. Il prit la bride de son cheval et les guida vers le sentier \u00e9troit qui descendait entre les arbres.<\/p>\n<p>END PART 6<\/p>\n<p>PART 7 TITLE: Un registre religieux contredit les d\u00e9clarations officielles, tandis que Josephine comprend pourquoi certains hommes veulent absolument obtenir sa signature<\/p>\n<p>La piste choisie par Cyrus descendait entre deux rang\u00e9es de pins serr\u00e9s. Le passage \u00e9tait si \u00e9troit que les chevaux devaient avancer l&#8217;un derri\u00e8re l&#8217;autre. Josephine gardait les yeux sur la silhouette de son compagnon, attentive au moindre changement dans sa mani\u00e8re de guider sa monture. Ils ne parlaient presque pas. Les r\u00e9v\u00e9lations de Lydia Mercer continuaient de peser sur eux. Pour Cyrus, la certitude que Clara avait surv\u00e9cu \u00e0 l&#8217;incendie rendait soudain insupportables les ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 la pleurer. Pour Josephine, chaque souvenir de Margaret prenait un sens nouveau.<\/p>\n<p>Ils s&#8217;arr\u00eat\u00e8rent en fin d&#8217;apr\u00e8s-midi pr\u00e8s d&#8217;un petit abri utilis\u00e9 autrefois par les transporteurs de bois. Cyrus fit boire les chevaux, puis v\u00e9rifia le contenu de la sacoche. La d\u00e9claration de Lydia \u00e9tait toujours s\u00e8che et intacte. Josephine sortit son carnet pour y ajouter les d\u00e9tails du trajet et les noms des personnes rencontr\u00e9es. Elle avait d\u00e9sormais pris l&#8217;habitude de noter les conversations d\u00e8s qu&#8217;elles se terminaient. Cette discipline lui donnait une impression de ma\u00eetrise dans une affaire o\u00f9 presque tout d\u00e9pendait encore du t\u00e9moignage d&#8217;autrui.<\/p>\n<p>\u00ab Vous pensez qu&#8217;Abel savait que Clara \u00e9tait votre fille ? \u00bb demanda-t-elle pendant qu&#8217;ils mangeaient du pain et du fromage. Cyrus observa les braises du petit feu. \u00ab Il connaissait Ellen et travaillait pour son p\u00e8re. Je ne vois pas comment il aurait pu l&#8217;ignorer. \u00bb Josephine baissa les yeux. Elle connaissait un homme qui lui avait offert une enfance prot\u00e9g\u00e9e, mais peut-\u00eatre fond\u00e9e sur une dissimulation terrible. Cyrus comprit son trouble. Il ajouta qu&#8217;Abel avait pu agir sous la menace ou croire qu&#8217;il prot\u00e9geait l&#8217;enfant. \u00ab Il faudra \u00e9couter les preuves avant de lui attribuer des intentions. \u00bb<\/p>\n<p>Cette nuit-l\u00e0, Cyrus parla pour la premi\u00e8re fois de sa propre conduite apr\u00e8s l&#8217;incendie. Il raconta avoir sign\u00e9 plusieurs documents sans les lire attentivement, persuad\u00e9 qu&#8217;ils concernaient seulement les fun\u00e9railles et la fermeture de la maison. Nathaniel Moore \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s malade et des employ\u00e9s administraient ses biens. Silas Vale avait propos\u00e9 de r\u00e9gler les formalit\u00e9s pour \u00e9viter \u00e0 Cyrus de nouvelles souffrances. Celui-ci avait accept\u00e9, sans comprendre qu&#8217;il renon\u00e7ait peut-\u00eatre \u00e0 certains droits. Josephine sentit dans sa voix un regret ancien. Elle lui r\u00e9pondit qu&#8217;un homme accabl\u00e9 par la mort de sa famille ne pouvait pas \u00eatre tenu responsable des mensonges de ceux qui l&#8217;avaient entour\u00e9.<\/p>\n<p>Le lendemain, ils rejoignirent Orofino par une route secondaire. Cyrus choisit une \u00e9curie \u00e0 l&#8217;\u00e9cart de la rue principale et demanda au propri\u00e9taire de garder les chevaux jusqu&#8217;\u00e0 leur retour. Josephine remarqua qu&#8217;il avait laiss\u00e9 son fusil dans un \u00e9tui ferm\u00e9. Il ne voulait donner \u00e0 personne le pr\u00e9texte d&#8217;une confrontation arm\u00e9e. Ils se rendirent directement au bureau du greffier territorial, o\u00f9 ils firent enregistrer la d\u00e9claration de Lydia et demand\u00e8rent qu&#8217;une copie soit conserv\u00e9e sous scell\u00e9s. L&#8217;employ\u00e9 qui les avait aid\u00e9s pr\u00e9c\u00e9demment les accueillit avec une curiosit\u00e9 prudente.<\/p>\n<p>Le greffier s&#8217;appelait Henry Whitlock. Il connaissait depuis longtemps certaines familles de la r\u00e9gion, mais semblait peu dispos\u00e9 \u00e0 prendre parti dans leurs querelles. Cyrus lui expliqua que la d\u00e9claration de d\u00e9c\u00e8s de Clara reposait sur un t\u00e9moignage contest\u00e9. Whitlock examina les documents, puis demanda si Lydia accepterait de confirmer personnellement ses paroles. Josephine r\u00e9pondit qu&#8217;elle y \u00e9tait dispos\u00e9e, \u00e0 condition d&#8217;obtenir des garanties raisonnables pour sa s\u00e9curit\u00e9. Le greffier acquies\u00e7a. Il leur conseilla de rechercher \u00e9galement les registres religieux, souvent plus complets que les archives civiles pour les naissances anciennes.<\/p>\n<p>Ils travers\u00e8rent la ville jusqu&#8217;\u00e0 une petite \u00e9glise de bois dont le clocher d\u00e9passait les toits voisins. Le pasteur actuel, un homme nomm\u00e9 Samuel Fletcher, avait repris la charge de la communaut\u00e9 apr\u00e8s le d\u00e9part de son pr\u00e9d\u00e9cesseur. Il poss\u00e9dait plusieurs registres datant des premi\u00e8res ann\u00e9es de la paroisse. Josephine lui expliqua qu&#8217;elle cherchait des renseignements concernant Clara Creed, n\u00e9e en janvier 1866. Le pasteur les conduisit dans une salle fra\u00eeche o\u00f9 les livres \u00e9taient conserv\u00e9s dans une armoire ferm\u00e9e. Il posa le plus ancien volume sur une table et tourna les pages avec pr\u00e9caution.<\/p>\n<p>L&#8217;inscription apparut entre deux autres bapt\u00eames. Clara Ellen Creed, fille de Cyrus Creed et d&#8217;Ellen Moore Creed, n\u00e9e le onze janvier 1866. Josephine lut les mots plusieurs fois. Le nom d&#8217;Ellen lui sembla \u00e9trangement intime, comme s&#8217;il appartenait \u00e0 un souvenir qu&#8217;elle n&#8217;arrivait pas \u00e0 retrouver. Elle poursuivit jusqu&#8217;\u00e0 la ligne mentionnant les t\u00e9moins de la c\u00e9r\u00e9monie. Deux noms y figuraient : Abel Hart et Margaret Hart. Elle posa un doigt sur l&#8217;encre ancienne. Cyrus resta debout derri\u00e8re elle, incapable de parler.<\/p>\n<p>Le pasteur expliqua que les t\u00e9moins avaient probablement \u00e9t\u00e9 choisis en raison de leur proximit\u00e9 avec la famille. Josephine lui demanda si des informations concernant la mort de Clara avaient \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9es plus tard. Il examina la marge. Une mention avait effectivement \u00e9t\u00e9 inscrite plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s le bapt\u00eame, indiquant que l&#8217;enfant avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e d\u00e9c\u00e9d\u00e9e lors de l&#8217;incendie de mai 1867. L&#8217;\u00e9criture \u00e9tait diff\u00e9rente et ne portait aucune signature m\u00e9dicale. Le pasteur reconnut qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une annotation administrative, non d&#8217;une constatation personnelle du religieux qui avait c\u00e9l\u00e9br\u00e9 le bapt\u00eame.<\/p>\n<p>Cyrus demanda \u00e0 consulter le registre des enterrements. Il contenait une inscription concernant Ellen Creed, dat\u00e9e de mai 1867. En revanche, aucune c\u00e9r\u00e9monie distincte n&#8217;avait \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9e pour Clara. Le pasteur expliqua que les familles pouvaient organiser des obs\u00e8ques communes, mais qu&#8217;une telle omission m\u00e9ritait d&#8217;\u00eatre examin\u00e9e. Josephine sentit son c\u0153ur acc\u00e9l\u00e9rer. Ce d\u00e9tail ne suffisait pas \u00e0 prouver une survie, mais il confirmait que les documents officiels avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9tablis sans les v\u00e9rifications qu&#8217;on aurait d\u00fb attendre.<\/p>\n<p>Elle demanda si le registre pouvait \u00eatre copi\u00e9 par une personne comp\u00e9tente. Le pasteur accepta et promit d&#8217;en \u00e9tablir une transcription sign\u00e9e. Il observa ensuite Josephine avec une attention bienveillante. \u00ab Vous avez connu Margaret Hart ? \u00bb Elle r\u00e9pondit que Margaret l&#8217;avait \u00e9lev\u00e9e. Le pasteur sembla r\u00e9fl\u00e9chir. Il se souvenait de son nom dans plusieurs lettres anciennes adress\u00e9es \u00e0 la paroisse. Il promit de les rechercher, sans garantir qu&#8217;elles avaient \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9es. Josephine le remercia. Elle n&#8217;avait plus besoin qu&#8217;un inconnu confirme sa dignit\u00e9 ; elle avait besoin de faits, m\u00eame lorsqu&#8217;ils compliquaient ce qu&#8217;elle esp\u00e9rait d\u00e9couvrir.<\/p>\n<p>De retour dans la rue, Cyrus s&#8217;arr\u00eata devant les marches de l&#8217;\u00e9glise. Il regarda les montagnes au loin, puis Josephine. \u00ab Ellen aurait \u00e9t\u00e9 heureuse de vous voir tenir t\u00eate \u00e0 tous ces hommes \u00bb, murmura-t-il. La jeune femme sentit ses yeux se remplir de larmes. \u00ab Vous ne savez pas encore si je suis Clara. \u00bb Cyrus acquies\u00e7a. \u00ab Non. Mais je sais que vous cherchez la v\u00e9rit\u00e9 avec courage. \u00bb Elle sourit faiblement. Cette distinction comptait beaucoup pour elle. Il ne cherchait pas \u00e0 lui imposer une identit\u00e9 simplement parce qu&#8217;il d\u00e9sirait retrouver sa fille.<\/p>\n<p>Ils pass\u00e8rent ensuite plusieurs heures \u00e0 examiner les documents successoraux de Nathaniel Moore. Whitlock leur montra un testament enregistr\u00e9 peu avant la mort du vieil homme. Une partie importante de ses biens devait revenir \u00e0 ses descendants directs. Si Ellen \u00e9tait morte, les droits revenaient \u00e0 Clara, \u00e0 condition qu&#8217;elle soit vivante. Dans le cas contraire, certaines terres devaient \u00eatre administr\u00e9es jusqu&#8217;\u00e0 leur vente ou leur redistribution selon des dispositions particuli\u00e8res. Silas Vale avait obtenu le contr\u00f4le de plusieurs concessions apr\u00e8s la d\u00e9claration de d\u00e9c\u00e8s de l&#8217;enfant.<\/p>\n<p>Josephine comprit peu \u00e0 peu l&#8217;importance de ces lignes. Les terrains concern\u00e9s se trouvaient pr\u00e8s d&#8217;anciens passages commerciaux et de zones mini\u00e8res d\u00e9sormais recherch\u00e9es par des investisseurs. Whitlock confirma que leur valeur avait consid\u00e9rablement augment\u00e9 au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es. Plusieurs soci\u00e9t\u00e9s souhaitaient r\u00e9unir les parcelles pour d\u00e9velopper des exploitations et de nouvelles voies de transport. Si Clara Creed \u00e9tait toujours vivante, une partie de ces transactions pouvait \u00eatre contest\u00e9e. Cyrus examina les dates des transferts. Certaines op\u00e9rations avaient \u00e9t\u00e9 sign\u00e9es par Edwin Shaw au nom de personnes qu&#8217;il pr\u00e9tendait repr\u00e9senter.<\/p>\n<p>\u00ab Et si Clara avait grandi sous un autre nom ? \u00bb demanda Josephine. Whitlock r\u00e9pondit qu&#8217;il faudrait \u00e9tablir son identit\u00e9 par des t\u00e9moignages fiables et, si possible, par des documents contemporains de son enfance. Il ne pouvait pas lui promettre que la proc\u00e9dure serait simple. Il expliqua toutefois qu&#8217;un h\u00e9ritier ne perdait pas n\u00e9cessairement ses droits parce qu&#8217;un tiers avait fait enregistrer une d\u00e9claration inexacte. Josephine prit des notes. Pour la premi\u00e8re fois, elle voyait une voie concr\u00e8te permettant de corriger ce qui avait \u00e9t\u00e9 fait, au-del\u00e0 des soup\u00e7ons et des souvenirs.<\/p>\n<p>En quittant le bureau, ils crois\u00e8rent Edwin Shaw devant l&#8217;\u00e9tablissement bancaire. Il semblait les attendre. Deux hommes se tenaient pr\u00e8s de lui, v\u00eatus de manteaux sombres. Shaw salua Josephine avec une politesse rigide. \u00ab Vous faites beaucoup de d\u00e9marches pour une jeune femme qui pr\u00e9tend ne poss\u00e9der aucun bien. \u00bb Elle r\u00e9pondit qu&#8217;elle cherchait seulement \u00e0 conna\u00eetre son histoire. Shaw regarda Cyrus. \u00ab Certains r\u00e9cits anciens gagnent \u00e0 rester dans le pass\u00e9. \u00bb Cyrus ne se rapprocha pas. \u00ab Les documents que vous avez fait signer continuent pourtant de produire des effets aujourd&#8217;hui. \u00bb<\/p>\n<p>Shaw demanda \u00e0 parler seul avec Josephine. Elle refusa. Il insista, affirmant que son p\u00e8re lui avait confi\u00e9 des instructions particuli\u00e8res avant sa mort. Josephine lui demanda de les lui remettre par \u00e9crit. Shaw h\u00e9sita, puis sortit une petite enveloppe. Elle contenait un avis concernant des dettes suppos\u00e9es d&#8217;Abel Hart et un d\u00e9lai pour r\u00e9gulariser certaines op\u00e9rations. Josephine lut la date. Le document avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 plusieurs jours avant l&#8217;avis officiel de d\u00e9c\u00e8s. Elle le montra \u00e0 Cyrus. Shaw r\u00e9pondit qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une pr\u00e9caution administrative, mais son ton manquait de conviction.<\/p>\n<p>Josephine lui demanda alors pourquoi il avait organis\u00e9 son voyage vers Jeremiah Higgins. Shaw nia toute responsabilit\u00e9 directe. Elle cita Walter Briggs et rappela les conversations qu&#8217;il avait eues avec Cooper avant son arriv\u00e9e. Le juriste serra les l\u00e8vres. \u00ab Vous m\u00e9langez des affaires qui n&#8217;ont aucun rapport. \u00bb Josephine r\u00e9pondit qu&#8217;il lui suffirait de montrer les pi\u00e8ces originales pour le prouver. Shaw observa les passants, visiblement contrari\u00e9 par la possibilit\u00e9 d&#8217;une discussion publique. Il finit par d\u00e9clarer qu&#8217;elle ferait mieux de ne pas contester des transactions qu&#8217;elle ne comprenait pas.<\/p>\n<p>\u00ab Alors expliquez-les-moi \u00bb, r\u00e9pondit-elle. Shaw ne trouva pas imm\u00e9diatement de r\u00e9ponse. Cyrus remarqua que les deux hommes qui l&#8217;accompagnaient s&#8217;\u00e9taient rapproch\u00e9s. Il invita Josephine \u00e0 poursuivre leur chemin. Elle rangea l&#8217;enveloppe dans sa sacoche et s&#8217;\u00e9loigna sans se retourner. Ce n&#8217;est qu&#8217;apr\u00e8s avoir tourn\u00e9 au coin de la rue qu&#8217;elle sentit ses jambes faiblir. Elle s&#8217;appuya quelques secondes contre un mur. Cyrus attendit pr\u00e8s d&#8217;elle, sans lui demander d&#8217;\u00eatre courageuse. Il lui tendit simplement sa gourde.<\/p>\n<p>Ils retourn\u00e8rent au bureau de poste pour envoyer un message \u00e0 Saint-Louis. Josephine connaissait une ancienne responsable de l&#8217;atelier de couture, Agnes Whitcomb, qui avait souvent aid\u00e9 les employ\u00e9es en difficult\u00e9. Elle lui adressa un t\u00e9l\u00e9gramme demandant des renseignements pr\u00e9cis sur la mort d&#8217;Abel Hart, l&#8217;emplacement de ses papiers et les circonstances de son dernier s\u00e9jour \u00e0 domicile. Elle demanda \u00e9galement si quelqu&#8217;un avait cherch\u00e9 \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer les anciennes lettres de Margaret. Samuel Porter accepta de transmettre le message et de conserver la r\u00e9ponse jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;elle puisse venir la chercher.<\/p>\n<p>Pendant que Porter pr\u00e9parait l&#8217;envoi, Cyrus examina une carte des liaisons postales. Il expliqua \u00e0 Josephine que les communications avec Saint-Louis seraient plus rapides par t\u00e9l\u00e9graphe, mais que l&#8217;envoi de documents originaux prendrait davantage de temps. Elle d\u00e9cida de ne pas attendre les r\u00e9ponses pour poursuivre l&#8217;enqu\u00eate locale. Ils avaient d\u00e9j\u00e0 assez de raisons de rechercher Jonas Pike et Silas Vale. Porter leur conseilla cependant de ne pas se rendre directement chez Vale sans protection. L&#8217;homme entretenait de nombreuses relations commerciales et disposait de moyens consid\u00e9rables.<\/p>\n<p>De retour \u00e0 l&#8217;auberge, Josephine \u00e9tala les documents sur le lit pour les classer. Elle remarqua que l&#8217;enveloppe remise par Shaw contenait une seconde feuille gliss\u00e9e derri\u00e8re l&#8217;avis de dette. Il s&#8217;agissait d&#8217;une liste de biens et de r\u00e9f\u00e9rences fonci\u00e8res. Certains num\u00e9ros correspondaient aux concessions mentionn\u00e9es dans le testament de Nathaniel Moore. D&#8217;autres portaient la mention \u00ab transfert \u00e0 finaliser \u00bb. Josephine appela Cyrus. Il compara les r\u00e9f\u00e9rences avec les notes prises chez Whitlock et d\u00e9couvrit qu&#8217;une op\u00e9ration importante \u00e9tait pr\u00e9vue au d\u00e9but du mois suivant.<\/p>\n<p>Ils examin\u00e8rent la date : le premier d\u00e9cembre 1884. Une soci\u00e9t\u00e9 devait recevoir plusieurs droits d&#8217;exploitation actuellement administr\u00e9s par Silas Vale. Selon les indications du dossier, le transfert exigeait que certaines contestations successorales soient d\u00e9finitivement lev\u00e9es. Josephine comprit pourquoi Shaw avait insist\u00e9 pour lui faire signer une renonciation. Si elle \u00e9tait Clara Creed, sa signature pouvait servir \u00e0 neutraliser les revendications qui mena\u00e7aient la transaction. Mais pourquoi avait-on choisi de l&#8217;amener jusqu&#8217;\u00e0 Orofino plut\u00f4t que de r\u00e9gler l&#8217;affaire \u00e0 Saint-Louis ?<\/p>\n<p>Cyrus r\u00e9fl\u00e9chit longuement avant de r\u00e9pondre. Il supposait que les hommes impliqu\u00e9s voulaient obtenir sa signature dans une r\u00e9gion o\u00f9 elle ne connaissait personne. Jeremiah Higgins aurait pu devenir son mari, exercer une influence sur ses d\u00e9cisions ou simplement servir d&#8217;interm\u00e9diaire. Lorsque le mariage avait \u00e9chou\u00e9, Cooper avait transform\u00e9 le contrat en dette afin de conserver un moyen de pression. Josephine regarda ses mains. Elle avait cru que Jeremiah la rejetait uniquement \u00e0 cause de son visage. La cruaut\u00e9 de cet homme demeurait r\u00e9elle, mais elle avait peut-\u00eatre servi un projet pr\u00e9par\u00e9 longtemps avant son arriv\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette conclusion la bouleversa davantage qu&#8217;elle ne l&#8217;aurait imagin\u00e9. Pendant des mois, elle avait port\u00e9 la honte d&#8217;avoir \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e au premier regard. Elle s&#8217;\u00e9tait demand\u00e9 si elle avait eu tort d&#8217;esp\u00e9rer un mariage et une vie ordinaire. \u00c0 pr\u00e9sent, elle entrevoyait la possibilit\u00e9 que plusieurs hommes aient organis\u00e9 sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 pour la pousser \u00e0 signer des documents. Elle ne savait pas encore jusqu&#8217;o\u00f9 allait leur entente. Mais elle comprenait que son apparence leur avait fourni un moyen commode de l&#8217;humilier, de la discr\u00e9diter et de la faire taire.<\/p>\n<p>Cyrus lui proposa de retourner \u00e0 la cabane pour mettre les preuves en s\u00e9curit\u00e9. Josephine accepta, mais voulut d&#8217;abord pr\u00e9parer une demande officielle visant \u00e0 suspendre les transferts contest\u00e9s. Whitlock lui avait expliqu\u00e9 qu&#8217;une telle d\u00e9marche pouvait \u00eatre d\u00e9pos\u00e9e aupr\u00e8s d&#8217;une autorit\u00e9 comp\u00e9tente, m\u00eame si elle devait ensuite produire davantage de preuves. Ils r\u00e9dig\u00e8rent donc une d\u00e9claration exposant les contradictions entre les registres et les t\u00e9moignages. Josephine la signa de son nom habituel, sans pr\u00e9tendre encore \u00eatre Clara Creed. Elle refusa d&#8217;affirmer une identit\u00e9 qu&#8217;elle souhaitait d&#8217;abord \u00e9tablir correctement.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, ils remirent la d\u00e9claration au greffier. Whitlock leur confirma qu&#8217;il l&#8217;enregistrerait et transmettrait les pi\u00e8ces \u00e0 l&#8217;autorit\u00e9 charg\u00e9e du dossier. Il leur recommanda d&#8217;obtenir sans d\u00e9lai les documents encore conserv\u00e9s \u00e0 Saint-Louis. Josephine lui demanda une copie certifi\u00e9e du bapt\u00eame de Clara et des r\u00e9f\u00e9rences du testament. Il promit de les pr\u00e9parer. En sortant, elle sentit pour la premi\u00e8re fois que son enqu\u00eate ne d\u00e9pendait plus seulement de conversations priv\u00e9es. Des traces officielles existaient d\u00e9sormais, difficiles \u00e0 effacer sans laisser de nouvelles contradictions.<\/p>\n<p>Au moment de rejoindre les chevaux, Samuel Porter les rappela depuis le bureau de poste. Un message venait d&#8217;arriver de Saint-Louis. Josephine reconnut le nom d&#8217;Agnes Whitcomb et sentit son c\u0153ur acc\u00e9l\u00e9rer. Le texte \u00e9tait bref, probablement pour limiter les frais. Agnes confirmait qu&#8217;Abel Hart \u00e9tait mort, mais signalait que plusieurs personnes avaient vid\u00e9 son bureau avant l&#8217;arriv\u00e9e du m\u00e9decin charg\u00e9 de constater son d\u00e9c\u00e8s. Elle ajoutait qu&#8217;une lettre destin\u00e9e \u00e0 Josephine avait \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9e dans les affaires de l&#8217;atelier. Cette lettre avait \u00e9t\u00e9 remise \u00e0 Agnes par Abel lui-m\u00eame, quelques jours avant sa mort.<\/p>\n<p>Josephine relut le t\u00e9l\u00e9gramme. Son p\u00e8re avait donc laiss\u00e9 un message qu&#8217;Edwin Shaw ne contr\u00f4lait pas. Agnes demandait une adresse s\u00fbre pour envoyer l&#8217;original. Cyrus proposa celle d&#8217;un bureau postal situ\u00e9 dans une autre localit\u00e9, afin d&#8217;\u00e9viter que le courrier passe entre les mains d&#8217;employ\u00e9s influenc\u00e9s par Shaw. Josephine dicta une r\u00e9ponse et demanda \u00e0 Agnes de ne montrer la lettre \u00e0 personne. En sortant, elle comprit que les prochaines semaines pourraient d\u00e9cider de bien plus que d&#8217;une succession. Quelqu&#8217;un avait essay\u00e9 de faire dispara\u00eetre son pass\u00e9, et Abel Hart avait peut-\u00eatre tent\u00e9 de lui laisser les moyens de le retrouver.<\/p>\n<p>END PART 7<\/p>\n<p>PART 8 TITLE: Une lettre \u00e9crite avant la mort d\u2019Abel oblige Josephine \u00e0 choisir entre la s\u00e9curit\u00e9 du silence et la v\u00e9rit\u00e9 sur sa naissance<\/p>\n<p>Josephine rangea le t\u00e9l\u00e9gramme dans sa sacoche avant de quitter Orofino. Elle avait relu plusieurs fois les mots d&#8217;Agnes Whitcomb, cherchant \u00e0 comprendre pourquoi Abel Hart lui avait confi\u00e9 une lettre plut\u00f4t que de la remettre \u00e0 sa propre fille. La question l&#8217;accompagna pendant tout le trajet vers la cabane. Son p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 inquiet avant son d\u00e9part, elle s&#8217;en souvenait d\u00e9sormais avec une nettet\u00e9 douloureuse. Il avait v\u00e9rifi\u00e9 ses bagages, insist\u00e9 pour qu&#8217;elle conserve certains papiers et lui avait demand\u00e9 d&#8217;\u00e9crire d\u00e8s son arriv\u00e9e. \u00c0 l&#8217;\u00e9poque, elle avait interpr\u00e9t\u00e9 cette sollicitude comme une maladresse tardive. \u00c0 pr\u00e9sent, elle se demandait s&#8217;il avait tent\u00e9 de l&#8217;avertir sans oser parler.<\/p>\n<p>Cyrus conduisait les chevaux en silence. Le temps se d\u00e9gradait et une neige fine commen\u00e7ait \u00e0 tomber sur les arbres. Josephine remarqua qu&#8217;il portait dans sa poche int\u00e9rieure la copie du bapt\u00eame de Clara Creed. Il l&#8217;avait v\u00e9rifi\u00e9e plusieurs fois depuis leur d\u00e9part. Elle comprenait ce besoin de toucher une preuve tangible apr\u00e8s tant d&#8217;ann\u00e9es d&#8217;incertitude. Elle \u00e9prouvait pourtant une inqui\u00e9tude diff\u00e9rente. Si Abel avait r\u00e9ellement cach\u00e9 son origine, elle devrait peut-\u00eatre accepter qu&#8217;une partie de ses souvenirs les plus pr\u00e9cieux reposait sur un mensonge entretenu par ceux qu&#8217;elle aimait.<\/p>\n<p>Ils arriv\u00e8rent \u00e0 la cabane en d\u00e9but de soir\u00e9e. Cyrus alluma le feu pendant que Josephine d\u00e9ballait les provisions. Elle constata avec soulagement que rien n&#8217;avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9rang\u00e9 pendant leur absence. Les traces d\u00e9couvertes pr\u00e8s du sentier avaient disparu sous la neige r\u00e9cente. Ils v\u00e9rifi\u00e8rent n\u00e9anmoins les fen\u00eatres et les portes, puis rang\u00e8rent les documents dans deux endroits s\u00e9par\u00e9s. Cyrus pla\u00e7a les copies officielles dans son coffre, tandis que Josephine conserva les notes et les t\u00e9moignages dans sa malle. Ils savaient d\u00e9sormais que perdre l&#8217;ensemble de ces pi\u00e8ces pourrait retarder leur enqu\u00eate de plusieurs semaines.<\/p>\n<p>Le lendemain, Josephine entreprit de recopier soigneusement la chronologie. Elle inscrivit la naissance de Clara, le bapt\u00eame, l&#8217;incendie, le d\u00e9part des Hart et les diff\u00e9rentes transactions concernant les terres de Nathaniel Moore. Certaines dates se r\u00e9pondaient d&#8217;une mani\u00e8re qui semblait trop pr\u00e9cise pour \u00eatre fortuite. Le transfert de plusieurs concessions avait suivi de peu la d\u00e9claration de d\u00e9c\u00e8s de l&#8217;enfant. La disparition des Hart avait ensuite permis d&#8217;\u00e9viter toute question sur ce qu&#8217;\u00e9tait devenue Clara. Josephine observa les lignes de son carnet et comprit que la v\u00e9rit\u00e9 se trouvait peut-\u00eatre moins dans un secret unique que dans l&#8217;encha\u00eenement de d\u00e9cisions prises par plusieurs personnes.<\/p>\n<p>Cyrus l&#8217;aida \u00e0 comparer les documents. Il remarqua qu&#8217;une procuration sign\u00e9e par Silas Vale avait \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9e peu apr\u00e8s la mort de Nathaniel Moore. Elle donnait \u00e0 Vale le contr\u00f4le de certaines op\u00e9rations li\u00e9es aux biens familiaux. Pourtant, plusieurs clauses pr\u00e9voyaient express\u00e9ment le retour de ces droits \u00e0 un h\u00e9ritier direct si une d\u00e9claration de d\u00e9c\u00e8s \u00e9tait contest\u00e9e. Josephine souligna ces passages. Ils expliquaient pourquoi Edwin Shaw avait cherch\u00e9 \u00e0 obtenir une renonciation g\u00e9n\u00e9rale plut\u00f4t qu&#8217;un simple remboursement des frais de voyage. Sa signature pouvait emp\u00eacher une contestation future.<\/p>\n<p>Dans l&#8217;apr\u00e8s-midi, Cyrus lui proposa de marcher jusqu&#8217;\u00e0 une petite clairi\u00e8re situ\u00e9e derri\u00e8re la cabane. La neige y \u00e9tait moins profonde, et les arbres prot\u00e9geaient le passage du vent. Josephine accepta. Depuis leur retour, elle avait pass\u00e9 trop de temps enferm\u00e9e avec des papiers. Ils avanc\u00e8rent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, laissant derri\u00e8re eux deux rang\u00e9es d&#8217;empreintes. Cyrus lui montra un endroit o\u00f9 poussaient au printemps des fleurs sauvages. Ellen les aimait particuli\u00e8rement, expliqua-t-il. Il avait parfois song\u00e9 \u00e0 en rapporter pr\u00e8s de la cabane, puis avait renonc\u00e9 parce que leur souvenir le faisait souffrir.<\/p>\n<p>Josephine lui demanda s&#8217;il avait peur de d\u00e9couvrir qu&#8217;elle n&#8217;\u00e9tait pas Clara. Cyrus s&#8217;arr\u00eata. \u00ab Oui \u00bb, r\u00e9pondit-il. Elle fut surprise par cette franchise. Il ajouta qu&#8217;il avait pass\u00e9 dix-sept ans \u00e0 accepter une absence d\u00e9finitive et qu&#8217;il ne savait pas comment supporter un nouvel espoir bris\u00e9. Pourtant, il ne voulait pas lui imposer le poids de cette attente. \u00ab Vous n&#8217;avez pas \u00e0 devenir ma fille pour me remercier de vous avoir aid\u00e9e. \u00bb Josephine sentit ses yeux se remplir de larmes. \u00ab Et vous n&#8217;avez pas \u00e0 prouver que je suis Clara pour que je vous fasse confiance. \u00bb Ils reprirent leur marche sans ajouter un mot.<\/p>\n<p>Pendant les jours suivants, ils pr\u00e9par\u00e8rent les d\u00e9marches n\u00e9cessaires \u00e0 la contestation des transferts de propri\u00e9t\u00e9. Cyrus connaissait un homme ayant autrefois travaill\u00e9 comme secr\u00e9taire aupr\u00e8s d&#8217;un magistrat territorial. Il lui \u00e9crivit pour demander des conseils sur la mani\u00e8re de faire entendre Lydia Mercer dans des conditions s\u00fbres. Josephine r\u00e9digea de son c\u00f4t\u00e9 une d\u00e9claration concernant les pressions exerc\u00e9es par Cooper et Shaw. Elle prit soin de d\u00e9crire les faits sans leur attribuer des intentions qu&#8217;elle ne pouvait pas encore d\u00e9montrer. Cette pr\u00e9cision lui paraissait indispensable : elle voulait que leur dossier r\u00e9siste \u00e0 un examen s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>Une r\u00e9ponse arriva quelques jours plus tard. Le correspondant de Cyrus indiquait qu&#8217;une demande de suspension provisoire pouvait \u00eatre examin\u00e9e rapidement si les pi\u00e8ces montraient un risque de transfert irr\u00e9versible. Il conseillait de produire la d\u00e9claration de Lydia, les registres religieux et les documents successoraux. Josephine relut la lettre, puis demanda \u00e0 Cyrus s&#8217;il pensait que le juge accepterait de l&#8217;entendre. Il r\u00e9pondit qu&#8217;aucune d\u00e9cision n&#8217;\u00e9tait garantie, mais qu&#8217;ils poss\u00e9daient suffisamment d&#8217;\u00e9l\u00e9ments pour pr\u00e9senter une contestation fond\u00e9e. Elle acquies\u00e7a. L&#8217;id\u00e9e de parler devant une autorit\u00e9 officielle l&#8217;effrayait, mais elle avait plus peur encore de ne rien faire.<\/p>\n<p>Ils repartirent vers Orofino la semaine suivante. Cette fois, Josephine portait une robe sombre qu&#8217;elle avait soigneusement r\u00e9par\u00e9e. Elle avait raccourci les manches et renforc\u00e9 les coutures pour supporter le voyage. Cyrus remarqua son travail lorsqu&#8217;elle descendit les marches. \u00ab Vous avez remis cette robe \u00e0 neuf. \u00bb Elle sourit. \u00ab Elle avait simplement besoin qu&#8217;on lui donne une seconde chance. \u00bb Il ne r\u00e9pondit pas imm\u00e9diatement, puis hocha la t\u00eate. Ils se mirent en route sous un ciel clair, emportant les documents n\u00e9cessaires \u00e0 leur demande.<\/p>\n<p>Le greffier Whitlock les re\u00e7ut d\u00e8s leur arriv\u00e9e. Il avait pr\u00e9par\u00e9 plusieurs copies certifi\u00e9es et confirm\u00e9 qu&#8217;une premi\u00e8re audience pourrait \u00eatre organis\u00e9e avant la date pr\u00e9vue du transfert. Josephine signa les pi\u00e8ces n\u00e9cessaires en indiquant qu&#8217;elle contestait certaines d\u00e9clarations de d\u00e9c\u00e8s et demandait la protection provisoire des droits successoraux \u00e9ventuels. Whitlock lui expliqua que le d\u00e9p\u00f4t ne prouvait pas encore son identit\u00e9, mais obligeait les personnes concern\u00e9es \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 ses arguments. Elle comprit que leur affaire entrait dans une phase o\u00f9 les mensonges seraient plus difficiles \u00e0 maintenir sans se contredire.<\/p>\n<p>En sortant du bureau, ils furent abord\u00e9s par un homme qui se pr\u00e9senta comme repr\u00e9sentant de Silas Vale. Il portait un manteau \u00e9l\u00e9gant et tenait une enveloppe \u00e9paisse. Il expliqua que son employeur souhaitait \u00e9viter \u00e0 Josephine les d\u00e9sagr\u00e9ments d&#8217;une proc\u00e9dure longue et co\u00fbteuse. Il lui proposait une somme d&#8217;argent, suffisante selon lui pour retourner confortablement \u00e0 Saint-Louis et recommencer sa vie. Cyrus ne r\u00e9pondit pas. Josephine demanda \u00e0 lire l&#8217;offre. Le document pr\u00e9voyait qu&#8217;elle abandonne toute revendication li\u00e9e aux biens des Creed et de Nathaniel Moore.<\/p>\n<p>\u00ab Votre employeur reconna\u00eet donc que je pourrais avoir des droits \u00bb, observa-t-elle. L&#8217;homme protesta qu&#8217;il s&#8217;agissait seulement d&#8217;une pr\u00e9caution. Josephine lui rendit l&#8217;enveloppe. \u00ab Je n&#8217;ai pas travers\u00e9 la moiti\u00e9 du pays pour vendre une histoire que je ne connais pas encore. \u00bb Le repr\u00e9sentant tenta d&#8217;insister, \u00e9voquant les risques d&#8217;une enqu\u00eate publique. Elle r\u00e9pondit qu&#8217;elle avait d\u00e9j\u00e0 connu l&#8217;humiliation devant une foule et qu&#8217;elle ne permettrait plus qu&#8217;on utilise cette peur contre elle. L&#8217;homme repartit sans avoir obtenu de signature.<\/p>\n<p>Cette rencontre confirma \u00e0 Josephine que les hommes li\u00e9s \u00e0 Vale prenaient d\u00e9sormais leur enqu\u00eate au s\u00e9rieux. Cyrus partageait son inqui\u00e9tude. Ils d\u00e9cid\u00e8rent de rester quelques jours en ville afin de suivre les d\u00e9marches et de recevoir les prochains messages. Samuel Porter leur annon\u00e7a qu&#8217;un paquet en provenance de Saint-Louis avait \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9 dans un bureau voisin. Il devait arriver par le prochain transport. Josephine comprit qu&#8217;il s&#8217;agissait probablement de la lettre d&#8217;Abel. Elle demanda \u00e0 Porter de la pr\u00e9venir d\u00e8s qu&#8217;elle serait disponible.<\/p>\n<p>Le lendemain, Cyrus se rendit au greffe pour v\u00e9rifier les r\u00e9f\u00e9rences d&#8217;une concession, tandis que Josephine resta \u00e0 l&#8217;auberge pour pr\u00e9parer ses notes. Elle avait dispos\u00e9 les documents sur une table pr\u00e8s de la fen\u00eatre. En relisant la d\u00e9claration de Lydia, elle fut frapp\u00e9e par une phrase qu&#8217;elle avait jusque-l\u00e0 consid\u00e9r\u00e9e comme secondaire : Margaret avait \u00e9t\u00e9 effray\u00e9e \u00e0 l&#8217;id\u00e9e que quelqu&#8217;un retrouve l&#8217;enfant apr\u00e8s son d\u00e9part. Josephine pensa \u00e0 sa propre enfance. Margaret v\u00e9rifiait toujours les portes avant la nuit et refusait de laisser des inconnus entrer dans la maison. Elle avait longtemps attribu\u00e9 cette prudence \u00e0 son caract\u00e8re r\u00e9serv\u00e9.<\/p>\n<p>Vers midi, un jeune employ\u00e9 du bureau de poste apporta un message de Samuel Porter. Le paquet \u00e9tait arriv\u00e9. Josephine se rendit imm\u00e9diatement au guichet, accompagn\u00e9e de Cyrus qui l&#8217;avait rejointe. Porter leur remit une enveloppe \u00e9paisse prot\u00e9g\u00e9e par une toile huil\u00e9e. L&#8217;adresse avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crite de la main d&#8217;Agnes Whitcomb. Josephine reconnut une autre \u00e9criture sur la petite enveloppe enferm\u00e9e \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur. C&#8217;\u00e9tait celle d&#8217;Abel Hart. Les lettres penchaient l\u00e9g\u00e8rement vers la droite, avec cette mani\u00e8re particuli\u00e8re de former les majuscules qu&#8217;elle avait vue pendant toute son enfance.<\/p>\n<p>Elle ne voulut pas ouvrir le message dans la rue. Cyrus l&#8217;accompagna jusqu&#8217;\u00e0 une petite salle de l&#8217;auberge o\u00f9 personne ne viendrait les d\u00e9ranger. Josephine posa l&#8217;enveloppe sur la table et resta plusieurs secondes sans la toucher. Elle craignait les mots qu&#8217;elle allait d\u00e9couvrir autant qu&#8217;elle les attendait. Cyrus lui proposa de sortir, mais elle lui demanda de rester. \u00ab Quoi qu&#8217;il ait \u00e9crit, cela nous concerne tous les deux. \u00bb Il s&#8217;assit en face d&#8217;elle et attendit qu&#8217;elle soit pr\u00eate.<\/p>\n<p>La lettre commen\u00e7ait par une demande de pardon. Abel expliquait qu&#8217;il avait repouss\u00e9 pendant des ann\u00e9es une conversation qu&#8217;il aurait d\u00fb avoir bien plus t\u00f4t avec sa fille. Il \u00e9crivait qu&#8217;il l&#8217;aimait, mais que cet amour ne lui donnait pas le droit de conserver un secret qui avait fa\u00e7onn\u00e9 toute son existence. Josephine sentit les larmes troubler sa vue. Elle continua lentement. Abel reconnaissait que Margaret et lui avaient recueilli une enfant apr\u00e8s l&#8217;incendie de la maison des Creed, en mai 1867. Cette enfant n&#8217;\u00e9tait pas n\u00e9e sous le nom de Josephine Hart.<\/p>\n<p>Elle s&#8217;arr\u00eata pour respirer. Cyrus ne bougea pas. La phrase suivante confirmait ce qu&#8217;ils avaient commenc\u00e9 \u00e0 comprendre : l&#8217;enfant s&#8217;appelait Clara Creed. Abel \u00e9crivait qu&#8217;il avait accept\u00e9 de la faire passer pour sa fille apr\u00e8s avoir re\u00e7u des menaces contre Margaret et le b\u00e9b\u00e9. Des hommes li\u00e9s aux int\u00e9r\u00eats de Silas Vale avaient affirm\u00e9 que la petite serait tu\u00e9e si son existence venait \u00e0 \u00eatre connue. Abel pr\u00e9tendait avoir voulu la prot\u00e9ger, mais reconnaissait qu&#8217;il avait aussi c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la peur et aux pressions financi\u00e8res.<\/p>\n<p>Josephine poursuivit sa lecture. Abel expliquait que Margaret avait insist\u00e9 plusieurs fois pour pr\u00e9venir Cyrus. Il s&#8217;y \u00e9tait oppos\u00e9, persuad\u00e9 que toute tentative attirerait l&#8217;attention des hommes qui surveillaient leurs d\u00e9placements. Avec les ann\u00e9es, leur mensonge \u00e9tait devenu plus difficile \u00e0 avouer. Ils avaient donn\u00e9 \u00e0 Clara le pr\u00e9nom de Josephine, modifi\u00e9 sa date de naissance dans les documents familiaux et quitt\u00e9 d\u00e9finitivement la r\u00e9gion. Margaret avait toujours esp\u00e9r\u00e9 qu&#8217;un jour la v\u00e9rit\u00e9 pourrait \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9e sans mettre l&#8217;enfant en danger.<\/p>\n<p>Abel reconnaissait \u00e9galement avoir travaill\u00e9 pour Silas Vale et Edwin Shaw. Il avait particip\u00e9 \u00e0 certaines op\u00e9rations administratives dont il ne mesurait pas alors toutes les cons\u00e9quences. Plus tard, lorsqu&#8217;il avait compris que plusieurs transferts de propri\u00e9t\u00e9 reposaient sur la d\u00e9claration de d\u00e9c\u00e8s de Clara, il avait tent\u00e9 de conserver des copies de documents. Cette d\u00e9cision avait provoqu\u00e9 des menaces renouvel\u00e9es. Il avait finalement accept\u00e9 de se taire en \u00e9change de la promesse qu&#8217;on laisserait Josephine vivre loin des affaires de l&#8217;Ouest.<\/p>\n<p>La fin de la lettre \u00e9tait plus difficile encore. Abel expliquait que l&#8217;annonce du projet de mariage avec Jeremiah Higgins avait r\u00e9veill\u00e9 ses soup\u00e7ons. Il avait d&#8217;abord cru que cet homme offrait r\u00e9ellement \u00e0 Josephine une possibilit\u00e9 de bonheur. Puis il avait d\u00e9couvert que Shaw connaissait personnellement Higgins et avait particip\u00e9 \u00e0 l&#8217;organisation du voyage. Abel avait voulu arr\u00eater le d\u00e9part, mais les d\u00e9marches \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9es. Craignant qu&#8217;une opposition brutale ne mette Josephine en danger, il avait choisi de lui remettre de l&#8217;argent et de pr\u00e9parer une confession \u00e9crite.<\/p>\n<p>Josephine replia la lettre sur ses genoux. Elle ne savait plus quelle \u00e9motion dominait. Elle \u00e9prouvait du chagrin pour l&#8217;homme qui l&#8217;avait \u00e9lev\u00e9e, de la col\u00e8re contre ses d\u00e9cisions et une peine immense pour Cyrus. Pendant dix-sept ans, son p\u00e8re de naissance avait v\u00e9cu en croyant qu&#8217;elle \u00e9tait morte. Abel et Margaret avaient pr\u00e9serv\u00e9 sa vie, mais leur silence avait prolong\u00e9 cette s\u00e9paration. Aucun mot simple ne permettait de juger ce m\u00e9lange de protection, de peur et de renoncement.<\/p>\n<p>Cyrus lui demanda doucement si elle souhaitait continuer. Elle acquies\u00e7a. Dans l&#8217;enveloppe se trouvait une d\u00e9claration plus formelle, r\u00e9dig\u00e9e et sign\u00e9e par Abel devant un t\u00e9moin ind\u00e9pendant \u00e0 Saint-Louis. Elle reprenait les principaux faits concernant l&#8217;identit\u00e9 de Clara Creed et mentionnait les pressions exerc\u00e9es par des personnes li\u00e9es \u00e0 Vale. Agnes avait ajout\u00e9 un bref message expliquant qu&#8217;elle conservait une copie authentifi\u00e9e de cette d\u00e9claration. Josephine comprit que son p\u00e8re avait tent\u00e9, avant sa mort, de laisser une preuve qui ne d\u00e9pendrait pas uniquement de sa parole.<\/p>\n<p>Cyrus prit le document lorsque Josephine le lui tendit. Il le lut lentement, puis posa les mains sur la table. Son visage portait une expression que Josephine n&#8217;avait jamais vue. Il semblait incapable de d\u00e9cider s&#8217;il devait sourire, pleurer ou simplement rester immobile. \u00ab Clara \u00bb, murmura-t-il enfin. Josephine sentit ce pr\u00e9nom r\u00e9sonner autrement qu&#8217;auparavant. Elle avait toujours \u00e9t\u00e9 Josephine Hart. Pourtant, quelqu&#8217;un venait de lui rendre un nom qui lui appartenait depuis sa naissance. Elle regarda Cyrus et comprit que les dix-sept ann\u00e9es perdues ne pourraient pas \u00eatre effac\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais pas encore comment vous appeler \u00bb, avoua-t-elle. Cyrus acquies\u00e7a, les yeux humides. \u00ab Vous n&#8217;avez pas \u00e0 d\u00e9cider aujourd&#8217;hui. \u00bb Il lui expliqua qu&#8217;il ne voulait pas remplacer les souvenirs qu&#8217;elle gardait d&#8217;Abel et de Margaret. Elle pouvait prendre le temps n\u00e9cessaire pour comprendre ce que cette d\u00e9couverte signifiait. Josephine lui prit la main. \u00ab Vous \u00eates mon p\u00e8re \u00bb, dit-elle avec difficult\u00e9. Cyrus ferma les yeux. Il ne chercha pas \u00e0 r\u00e9pondre imm\u00e9diatement. Lorsqu&#8217;il rouvrit les paupi\u00e8res, des larmes avaient coul\u00e9 dans sa barbe.<\/p>\n<p>Ils rest\u00e8rent longtemps ainsi, s\u00e9par\u00e9s par une table couverte de papiers qui racontaient enfin une partie de leur histoire commune. Josephine pensa aux ann\u00e9es pendant lesquelles elle avait cru que son visage la rendait indigne d&#8217;\u00eatre aim\u00e9e. Cyrus l&#8217;avait aid\u00e9e sans conna\u00eetre son identit\u00e9. Il lui avait donn\u00e9 un refuge avant m\u00eame d&#8217;apercevoir la marque qui l&#8217;avait troubl\u00e9. Cette certitude avait une importance particuli\u00e8re. Leur lien retrouv\u00e9 ne reposait pas seulement sur une ressemblance ou sur un h\u00e9ritage. Il avait commenc\u00e9 par un geste de compassion qu&#8217;aucun des deux ne pouvait pr\u00e9voir.<\/p>\n<p>En fin d&#8217;apr\u00e8s-midi, ils apport\u00e8rent la d\u00e9claration d&#8217;Abel au greffier Whitlock. Celui-ci l&#8217;examina attentivement et confirma qu&#8217;elle constituait une pi\u00e8ce importante pour leur demande. Il recommanda de faire parvenir l&#8217;original authentifi\u00e9 par une voie s\u00fbre et de conserver les copies d\u00e9j\u00e0 obtenues. Josephine signa un compl\u00e9ment \u00e0 sa d\u00e9claration initiale, indiquant qu&#8217;elle disposait d\u00e9sormais d&#8217;\u00e9l\u00e9ments s\u00e9rieux \u00e9tablissant qu&#8217;elle \u00e9tait Clara Creed, n\u00e9e le onze janvier 1866. Elle relut chaque ligne avant d&#8217;apposer sa signature habituelle. Elle n&#8217;\u00e9tait pas encore pr\u00eate \u00e0 abandonner le nom qui l&#8217;avait accompagn\u00e9e toute sa vie.<\/p>\n<p>Whitlock leur annon\u00e7a que le magistrat examinerait rapidement leur requ\u00eate en raison de la date du transfert pr\u00e9vu. Cyrus demanda si Silas Vale et Edwin Shaw seraient inform\u00e9s de l&#8217;existence de la d\u00e9claration. Le greffier r\u00e9pondit que les pi\u00e8ces seraient communiqu\u00e9es selon la proc\u00e9dure applicable. Josephine comprit qu&#8217;en d\u00e9posant le document, elle rendait impossible tout retour au silence. Les hommes impliqu\u00e9s sauraient d\u00e9sormais qu&#8217;Abel avait parl\u00e9 avant sa mort. Cette perspective l&#8217;effrayait, mais elle ne regretta pas sa d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Le soir, Josephine et Cyrus quitt\u00e8rent le bureau du greffier et travers\u00e8rent la rue principale. Les maisons \u00e9taient \u00e9clair\u00e9es derri\u00e8re leurs fen\u00eatres, et une fum\u00e9e l\u00e9g\u00e8re montait dans le ciel froid. Josephine reconnut l&#8217;endroit o\u00f9 Cooper l&#8217;avait expos\u00e9e \u00e0 la foule. Elle s&#8217;arr\u00eata quelques secondes. Cyrus la regarda sans comprendre imm\u00e9diatement. \u00ab C&#8217;est ici que vous m&#8217;avez trouv\u00e9e \u00bb, dit-elle. Il suivit son regard vers les planches du vieux chariot, maintenant rang\u00e9es pr\u00e8s de l&#8217;entrep\u00f4t. \u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Josephine observa longtemps cette place o\u00f9 elle avait cru perdre le peu de dignit\u00e9 qui lui restait. Cinquante dollars avaient suffi pour que Cooper accepte de la laisser partir. Elle avait alors pens\u00e9 que Cyrus achetait le droit de d\u00e9cider de son avenir. D\u00e9sormais, elle savait qu&#8217;il avait simplement refus\u00e9 de la laisser subir davantage de cruaut\u00e9. Elle ne chercha pas \u00e0 transformer ce souvenir en quelque chose de beau. L&#8217;humiliation avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9elle. Mais elle n&#8217;appartenait plus aux hommes qui l&#8217;avaient organis\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Demain, je parlerai devant le magistrat \u00bb, annon\u00e7a-t-elle. Cyrus demanda si elle se sentait pr\u00eate. Elle regarda les documents qu&#8217;elle tenait contre elle. \u00ab Non. Mais je sais ce que je dois dire. \u00bb Elle lui expliqua qu&#8217;elle ne voulait pas seulement obtenir une reconnaissance officielle de son identit\u00e9. Elle voulait que les faux t\u00e9moignages soient examin\u00e9s, que Lydia puisse parler sans \u00eatre menac\u00e9e et que les personnes responsables de l&#8217;incendie soient recherch\u00e9es. Cyrus approuva sans h\u00e9siter.<\/p>\n<p>Ils reprirent leur marche vers l&#8217;auberge. Josephine ne savait pas encore si toutes les preuves seraient accept\u00e9es, ni combien de temps il faudrait pour corriger les registres. Elle ignorait \u00e9galement ce qui \u00e9tait r\u00e9ellement arriv\u00e9 \u00e0 Ellen pendant les derni\u00e8res minutes de l&#8217;incendie. Mais elle poss\u00e9dait d\u00e9sormais la confession d&#8217;Abel, la d\u00e9claration de Lydia et les documents qui reliaient son enfance aux affaires de Silas Vale. Elle avait choisi de les rendre publics malgr\u00e9 les risques.<\/p>\n<p>Au moment d&#8217;entrer dans l&#8217;auberge, Cyrus posa doucement sa main sur son \u00e9paule. Ce geste lui \u00e9tait devenu familier au cours des derni\u00e8res semaines, mais il avait maintenant une signification diff\u00e9rente. Josephine leva les yeux vers lui. \u00ab Je ne veux pas que vous regrettiez d&#8217;avoir retrouv\u00e9 votre fille \u00bb, murmura-t-elle. Cyrus secoua la t\u00eate. \u00ab Je regrette seulement les ann\u00e9es pendant lesquelles j&#8217;ai cru ne plus pouvoir la revoir. \u00bb Elle posa sa main sur la sienne. Puis ils franchirent ensemble la porte, d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 affronter les cons\u00e9quences de la v\u00e9rit\u00e9 qu&#8217;ils venaient enfin de retrouver.<\/p>\n<p>END PART 8<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-432\" src=\"https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Golden-Hour-Goodbye-at-the-Farmhouse-300x169.png\" alt=\"\" width=\"1250\" height=\"704\" srcset=\"https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Golden-Hour-Goodbye-at-the-Farmhouse-300x169.png 300w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Golden-Hour-Goodbye-at-the-Farmhouse-1024x576.png 1024w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Golden-Hour-Goodbye-at-the-Farmhouse-768x432.png 768w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Golden-Hour-Goodbye-at-the-Farmhouse-1536x864.png 1536w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Golden-Hour-Goodbye-at-the-Farmhouse.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 1250px) 100vw, 1250px\" \/><\/p>\n<p>PART 9 TITLE: Devant le magistrat, Josephine r\u00e9v\u00e8le le secret de sa naissance et d\u00e9couvre jusqu\u2019o\u00f9 Edwin Shaw est pr\u00eat \u00e0 aller pour la faire taire<\/p>\n<p>Josephine avait pos\u00e9 la main sur la poign\u00e9e de la porte lorsqu&#8217;elle entendit Edwin Shaw prononcer son nom dans le couloir du tribunal. Il parlait \u00e0 voix basse, mais elle distingua nettement les mots \u00ab d\u00e9claration irrecevable \u00bb et \u00ab femme facilement influen\u00e7able \u00bb. Elle s&#8217;arr\u00eata avant de sortir de la petite salle o\u00f9 Cyrus l&#8217;avait accompagn\u00e9e pour attendre l&#8217;audience. De l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la cloison, Shaw expliquait \u00e0 un homme qu&#8217;il suffirait de pr\u00e9senter la jeune femme comme une personne instable pour rendre ses accusations insignifiantes. Josephine sentit le sang lui monter au visage. Les humiliations d&#8217;Orofino ne lui avaient donc pas suffi. Il voulait maintenant les utiliser devant la justice.<\/p>\n<p>Cyrus remarqua son expression et s&#8217;approcha. Elle lui r\u00e9p\u00e9ta ce qu&#8217;elle venait d&#8217;entendre. Il resta silencieux quelques secondes, puis regarda la porte. \u00ab Il cherche \u00e0 vous faire r\u00e9agir avant que le magistrat vous entende. \u00bb Josephine serra le carnet qu&#8217;elle portait contre elle. Elle avait pass\u00e9 la nuit \u00e0 pr\u00e9parer ses r\u00e9ponses, mais aucun exercice ne pouvait lui apprendre \u00e0 \u00e9couter tranquillement un homme organiser sa d\u00e9gradation publique. \u00ab Je ne lui donnerai pas cette satisfaction \u00bb, r\u00e9pondit-elle. Pourtant, lorsqu&#8217;elle ouvrit la porte, ses mains tremblaient suffisamment pour qu&#8217;elle doive les cacher dans les plis de sa robe.<\/p>\n<p>La salle d&#8217;audience occupait le rez-de-chauss\u00e9e d&#8217;un b\u00e2timent administratif dont les murs avaient \u00e9t\u00e9 blanchis \u00e0 la chaux. Plusieurs bancs de bois faisaient face \u00e0 une estrade sur\u00e9lev\u00e9e. Une odeur de papier humide, de cire et de v\u00eatements mouill\u00e9s flottait dans l&#8217;air. Henry Whitlock avait dispos\u00e9 les registres et les d\u00e9clarations sur une table r\u00e9serv\u00e9e au greffe. Le magistrat Arthur Bellamy, un homme aux cheveux blancs et au regard attentif, examinait d\u00e9j\u00e0 plusieurs documents. Il n&#8217;avait rien de l&#8217;autorit\u00e9 th\u00e9\u00e2trale que Josephine avait imagin\u00e9e. Il semblait surtout soucieux de d\u00e9terminer pourquoi une affaire vieille de dix-sept ans mena\u00e7ait soudain une transaction fonci\u00e8re consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>Edwin Shaw \u00e9tait install\u00e9 pr\u00e8s de la fen\u00eatre, accompagn\u00e9 d&#8217;un autre juriste et de deux repr\u00e9sentants de Silas Vale. Jeremiah Higgins avait pris place sur un banc du fond. Josephine fut surprise de le voir l\u00e0. Elle ne croyait pas qu&#8217;un homme qui avait publiquement refus\u00e9 de l&#8217;\u00e9pouser souhaiterait assister \u00e0 une audience concernant sa famille. Lorsqu&#8217;il croisa son regard, il se d\u00e9tourna. Cooper, en revanche, semblait parfaitement \u00e0 l&#8217;aise. Il discutait avec un fonctionnaire, son chapeau pos\u00e9 sur les genoux. Josephine comprit que ses anciens pers\u00e9cuteurs s&#8217;\u00e9taient r\u00e9unis pour d\u00e9fendre des int\u00e9r\u00eats communs, m\u00eame s&#8217;ils continuaient \u00e0 pr\u00e9tendre ne pas se conna\u00eetre.<\/p>\n<p>Bellamy ouvrit l&#8217;audience en pr\u00e9cisant qu&#8217;il ne devait pas trancher imm\u00e9diatement toutes les questions relatives \u00e0 l&#8217;h\u00e9ritage. Il lui fallait d\u00e9terminer s&#8217;il existait suffisamment de raisons pour suspendre les transferts pr\u00e9vus au premier d\u00e9cembre et pr\u00e9server les documents jusqu&#8217;\u00e0 un examen complet. Josephine \u00e9couta attentivement cette distinction. Elle ne s&#8217;attendait pas \u00e0 repartir avec une fortune ou une identit\u00e9 officiellement reconnue en quelques heures. Elle voulait emp\u00eacher que les hommes impliqu\u00e9s disposent d\u00e9finitivement de biens dont la propri\u00e9t\u00e9 semblait contestable. Surtout, elle souhaitait que les preuves soient examin\u00e9es avant de dispara\u00eetre dans un tiroir inaccessible.<\/p>\n<p>Shaw prit la parole le premier. Il affirma qu&#8217;une jeune femme arriv\u00e9e r\u00e9cemment de Saint-Louis cherchait \u00e0 s&#8217;attribuer l&#8217;identit\u00e9 d&#8217;une enfant d\u00e9c\u00e9d\u00e9e depuis dix-sept ans. Selon lui, Cyrus Creed avait nourri cette confusion en projetant son chagrin sur une \u00e9trang\u00e8re vuln\u00e9rable. Josephine observa Cyrus, assis \u00e0 sa droite. Il ne bougea pas, mais elle vit ses doigts se refermer sur le bord du banc. Shaw poursuivit en rappelant les difficult\u00e9s personnelles de Josephine, son mariage manqu\u00e9 et les circonstances peu ordinaires dans lesquelles Cyrus avait r\u00e9gl\u00e9 sa dette. Plusieurs personnes remu\u00e8rent sur leurs si\u00e8ges. Le magistrat lui demanda de revenir aux faits pertinents.<\/p>\n<p>Lorsque Josephine fut invit\u00e9e \u00e0 pr\u00e9senter sa d\u00e9claration, elle se leva lentement. Elle avait choisi de ne pas dissimuler les cicatrices qui couvraient sa joue. Dans la lumi\u00e8re froide des fen\u00eatres, elles \u00e9taient parfaitement visibles. Elle remarqua quelques regards insistants, mais ne baissa pas la t\u00eate. Elle expliqua qu&#8217;elle avait grandi sous le nom de Josephine Hart et n&#8217;avait appris que r\u00e9cemment les circonstances entourant son arriv\u00e9e dans cette famille. Elle pr\u00e9cisa qu&#8217;Abel et Margaret Hart l&#8217;avaient \u00e9lev\u00e9e pendant de nombreuses ann\u00e9es et qu&#8217;elle ne souhaitait pas salir leur m\u00e9moire. \u00ab Mais leur affection ne peut pas remplacer les documents qu&#8217;on m&#8217;a cach\u00e9s \u00bb, ajouta-t-elle.<\/p>\n<p>Elle pr\u00e9senta ensuite la lettre d&#8217;Abel, sa d\u00e9claration sign\u00e9e, les copies des registres religieux et le t\u00e9moignage de Lydia Mercer. Bellamy prit le temps de lire les passages essentiels. Lorsqu&#8217;il arriva \u00e0 la mention de l&#8217;enfant sortie vivante de la maison en flammes, il demanda \u00e0 Josephine si Lydia avait personnellement vu Margaret Hart emporter Clara. Elle confirma ce point, puis reconnut que Lydia ignorait ce qui s&#8217;\u00e9tait produit apr\u00e8s le d\u00e9part du chariot. Le magistrat approuva cette pr\u00e9cision. Il demanda \u00e9galement si Josephine poss\u00e9dait un document \u00e9tablissant la continuit\u00e9 entre cette enfant et celle qui avait grandi \u00e0 Saint-Louis.<\/p>\n<p>Josephine montra la d\u00e9claration d&#8217;Abel Hart. Elle expliqua qu&#8217;il y reconnaissait avoir donn\u00e9 \u00e0 Clara une nouvelle identit\u00e9 et modifi\u00e9 sa date de naissance. Shaw se leva imm\u00e9diatement pour contester la pi\u00e8ce. Abel \u00e9tait mort, disait-il, et ne pouvait \u00eatre interrog\u00e9 sur les circonstances de sa r\u00e9daction. Il sugg\u00e9ra que la d\u00e9claration avait pu \u00eatre obtenue sous pression. Bellamy demanda qui avait attest\u00e9 la signature. Josephine r\u00e9pondit qu&#8217;Agnes Whitcomb conservait une copie authentifi\u00e9e \u00e0 Saint-Louis et que l&#8217;original pouvait \u00eatre transmis. Le magistrat ordonna que la provenance du document soit v\u00e9rifi\u00e9e par les voies officielles.<\/p>\n<p>Cyrus fut ensuite interrog\u00e9 sur son ancienne famille. Il parla d&#8217;Ellen sans chercher \u00e0 dramatiser ses souvenirs. Il donna la date de naissance de Clara, d\u00e9crivit leur maison et expliqua les circonstances dans lesquelles on lui avait annonc\u00e9 l&#8217;incendie. Lorsqu&#8217;il \u00e9voqua le petit cercueil ferm\u00e9, sa voix ralentit. Il admit avoir sign\u00e9 certains documents sans en conna\u00eetre tous les d\u00e9tails, alors qu&#8217;il \u00e9tait accabl\u00e9 de douleur. Shaw tenta d&#8217;utiliser cette confession pour mettre en doute sa m\u00e9moire. Cyrus r\u00e9pondit qu&#8217;il ne pr\u00e9tendait pas avoir vu ce qu&#8217;il n&#8217;avait pas vu. \u00ab Je peux seulement dire qu&#8217;on m&#8217;a assur\u00e9 que mon enfant \u00e9tait morte. Et qu&#8217;aujourd&#8217;hui plusieurs preuves montrent que cette assurance \u00e9tait peut-\u00eatre mensong\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Le magistrat demanda \u00e0 examiner le carnet m\u00e9dical du docteur Thomas Bell. Comme l&#8217;original se trouvait chez Martha Bell, Whitlock pr\u00e9senta la copie certifi\u00e9e de la page concernant l&#8217;incendie. Il expliqua les conditions dans lesquelles elle avait \u00e9t\u00e9 obtenue. Bellamy remarqua imm\u00e9diatement la contradiction entre la mention \u00ab second corps non confirm\u00e9 \u00bb et la d\u00e9claration officielle de d\u00e9c\u00e8s. Shaw affirma qu&#8217;un m\u00e9decin pouvait modifier son opinion apr\u00e8s un examen compl\u00e9mentaire. Le magistrat lui demanda s&#8217;il disposait d&#8217;un tel examen. Shaw r\u00e9pondit qu&#8217;il aurait besoin de consulter ses archives. Bellamy nota cette r\u00e9ponse sans commentaire.<\/p>\n<p>Un silence particulier s&#8217;installa lorsque le registre du bapt\u00eame fut pr\u00e9sent\u00e9. Josephine avait d\u00e9j\u00e0 lu cette inscription plusieurs fois, mais l&#8217;entendre prononcer publiquement le nom de Clara Ellen Creed lui fit \u00e9prouver une \u00e9motion nouvelle. Le pasteur Fletcher avait certifi\u00e9 la copie et indiqu\u00e9 que les Hart figuraient parmi les t\u00e9moins. Bellamy demanda pourquoi une famille install\u00e9e plus tard \u00e0 Saint-Louis aurait dissimul\u00e9 une relation aussi ancienne avec les Creed. Josephine r\u00e9pondit qu&#8217;Abel \u00e9voquait dans sa lettre des menaces et des pressions financi\u00e8res. Elle ne pouvait pas v\u00e9rifier chacune de ses affirmations, mais les \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents montraient que certaines personnes continuaient \u00e0 s&#8217;int\u00e9resser de tr\u00e8s pr\u00e8s \u00e0 son identit\u00e9.<\/p>\n<p>Shaw changea alors de tactique. Il expliqua que, m\u00eame si Clara avait surv\u00e9cu, rien ne prouvait que Josephine \u00e9tait cette enfant. La petite marque pr\u00e8s de son \u0153il pouvait \u00eatre une co\u00efncidence, et les souvenirs de Lydia avaient pu \u00eatre alt\u00e9r\u00e9s par le temps. Josephine ne contesta pas ces limites. Elle rappela cependant que les t\u00e9moignages ind\u00e9pendants se rejoignaient sur plusieurs points : la date de l&#8217;incendie, la pr\u00e9sence des Hart, le d\u00e9part de Margaret avec un enfant et l&#8217;absence d&#8217;identification certaine du corps de Clara. \u00ab Je ne demande pas qu&#8217;on me croie simplement parce que je ressemble \u00e0 une photographie \u00bb, d\u00e9clara-t-elle. \u00ab Je demande qu&#8217;on v\u00e9rifie pourquoi tant de documents se contredisent. \u00bb<\/p>\n<p>Le magistrat se tourna vers Edwin Shaw et lui demanda de pr\u00e9ciser son r\u00f4le dans les affaires d&#8217;Abel Hart. Le juriste r\u00e9pondit qu&#8217;il avait repr\u00e9sent\u00e9 certains int\u00e9r\u00eats commerciaux et facilit\u00e9 plusieurs op\u00e9rations administratives. Il nia avoir particip\u00e9 \u00e0 la disparition d&#8217;une enfant. Bellamy l&#8217;interrogea ensuite sur le contrat sign\u00e9 par Josephine avant son voyage. Shaw affirma qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;un accord ordinaire garantissant des frais de transport. Cyrus pr\u00e9senta la copie du document, avec ses clauses de renonciation et ses ajouts r\u00e9dig\u00e9s dans une encre diff\u00e9rente. Le magistrat examina longuement la derni\u00e8re page.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi un accord de transport contient-il des dispositions relatives \u00e0 des droits successoraux futurs ? \u00bb demanda-t-il. Shaw r\u00e9pondit qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une formule standard utilis\u00e9e dans certains engagements priv\u00e9s. Bellamy lui demanda de produire d&#8217;autres contrats comparables. Le juriste affirma qu&#8217;il pourrait le faire ult\u00e9rieurement. Josephine se souvint alors du jour o\u00f9 Cooper lui avait pr\u00e9sent\u00e9 les papiers \u00e0 Saint-Louis. Il l&#8217;avait press\u00e9e de signer avant le d\u00e9part du v\u00e9hicule, en lui expliquant que les formalit\u00e9s n&#8217;\u00e9taient qu&#8217;une protection contre les voyageurs qui refusaient de payer. Elle d\u00e9crivit pr\u00e9cis\u00e9ment cette sc\u00e8ne. Elle n&#8217;avait jamais re\u00e7u de copie compl\u00e8te du document.<\/p>\n<p>Cooper fut appel\u00e9 \u00e0 son tour. Il commen\u00e7a par pr\u00e9tendre qu&#8217;il avait agi uniquement pour r\u00e9cup\u00e9rer une dette. Mais lorsqu&#8217;on lui demanda pourquoi il avait pr\u00e9sent\u00e9 Josephine \u00e0 la foule comme une femme pouvant \u00eatre c\u00e9d\u00e9e contre paiement, il perdit une partie de son assurance. Il parla d&#8217;une plaisanterie maladroite et d\u00e9clara qu&#8217;il ne pensait pas que les habitants prendraient la sc\u00e8ne au s\u00e9rieux. Josephine sentit monter une col\u00e8re froide. Elle revoyait les pierres, la boue et le sac qui l&#8217;emp\u00eachait de respirer. Bellamy lui demanda si elle souhaitait ajouter quelque chose. Elle r\u00e9pondit simplement : \u00ab J&#8217;ai demand\u00e9 qu&#8217;on me laisse partir. Il m&#8217;a dit que je n&#8217;en avais pas le droit. \u00bb<\/p>\n<p>Plusieurs personnes baiss\u00e8rent les yeux. Cooper tenta de se justifier en affirmant qu&#8217;elle avait accept\u00e9 les conditions de son transport. Cyrus produisit alors le re\u00e7u des cinquante dollars et la mention \u00e9crite par Cooper attestant la remise de tous les documents et bagages. Bellamy observa la signature, puis demanda \u00e0 l&#8217;interm\u00e9diaire pourquoi certaines lettres personnelles avaient disparu de la malle. Cooper pr\u00e9tendit qu&#8217;il ne s&#8217;occupait pas du contenu des effets transport\u00e9s. Josephine indiqua que les lettres avaient \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sentes jusqu&#8217;\u00e0 leur arriv\u00e9e \u00e0 Orofino et que plusieurs personnes, dont Cooper et Jeremiah, avaient ouvert sa malle.<\/p>\n<p>Jeremiah Higgins fut appel\u00e9. Il se leva avec une lenteur calcul\u00e9e, puis expliqua qu&#8217;il avait renonc\u00e9 au mariage apr\u00e8s avoir d\u00e9couvert des \u00e9l\u00e9ments que les lettres de Josephine ne mentionnaient pas. Bellamy lui demanda s&#8217;il avait eu connaissance de ses cicatrices avant son arriv\u00e9e. Jeremiah h\u00e9sita. Il r\u00e9pondit qu&#8217;il avait re\u00e7u des indications g\u00e9n\u00e9rales sur son \u00e9tat de sant\u00e9. Josephine sentit imm\u00e9diatement que sa r\u00e9ponse dissimulait quelque chose. Le magistrat lui demanda de pr\u00e9ciser ces indications. Jeremiah regarda Shaw. Celui-ci baissa les yeux vers ses notes. Finalement, Higgins reconnut qu&#8217;on l&#8217;avait pr\u00e9venu de la possibilit\u00e9 de marques physiques importantes.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9v\u00e9lation changeait le sens de leur premi\u00e8re rencontre. Josephine se souvenait parfaitement de l&#8217;expression de Jeremiah lorsqu&#8217;il avait soulev\u00e9 son voile. Elle avait cru que sa r\u00e9action \u00e9tait spontan\u00e9e. Bellamy lui demanda alors pourquoi il avait poursuivi les pr\u00e9paratifs du mariage s&#8217;il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 inform\u00e9. Jeremiah expliqua qu&#8217;il esp\u00e9rait pouvoir accepter la situation. Le magistrat lui demanda s&#8217;il avait rencontr\u00e9 Edwin Shaw avant le d\u00e9part de Josephine. Jeremiah confirma qu&#8217;ils avaient discut\u00e9 de questions financi\u00e8res. Il refusa cependant de d\u00e9tailler le contenu de leurs \u00e9changes, affirmant qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;affaires priv\u00e9es.<\/p>\n<p>Josephine prit une profonde inspiration. Elle demanda l&#8217;autorisation de poser une question. Bellamy accepta. Elle se tourna vers Jeremiah. \u00ab Vous saviez que mon mariage pouvait vous donner un r\u00f4le dans l&#8217;administration de certains biens, n&#8217;est-ce pas ? \u00bb L&#8217;homme rougit. Il r\u00e9pondit qu&#8217;il avait seulement envisag\u00e9 de g\u00e9rer leurs ressources communes. \u00ab Et lorsque vous avez d\u00e9cid\u00e9 de me refuser, vous avez laiss\u00e9 Cooper me traiter comme une dette qu&#8217;on pouvait transmettre ? \u00bb Jeremiah ne r\u00e9pondit pas. Le silence dura suffisamment longtemps pour que plusieurs personnes se retournent vers lui. Josephine se rassit sans attendre davantage.<\/p>\n<p>\u00c0 la pause de midi, Cyrus accompagna Josephine dans une petite pi\u00e8ce attenante au tribunal. Elle s&#8217;assit pr\u00e8s de la fen\u00eatre et desserra le col de sa robe. Ses mains \u00e9taient glac\u00e9es. Cyrus lui apporta une tasse de th\u00e9 et resta debout devant la porte pour qu&#8217;elle puisse reprendre son souffle sans \u00eatre observ\u00e9e. Elle lui demanda s&#8217;il trouvait qu&#8217;elle avait trop parl\u00e9. Il secoua la t\u00eate. \u00ab Vous avez r\u00e9pondu aux questions et laiss\u00e9 les autres expliquer leurs propres contradictions. \u00bb Josephine regarda la tasse entre ses doigts. Elle n&#8217;\u00e9prouvait aucune satisfaction \u00e0 voir Jeremiah embarrass\u00e9. Elle voulait seulement qu&#8217;il cesse de transformer sa cruaut\u00e9 en n\u00e9cessit\u00e9 raisonnable.<\/p>\n<p>L&#8217;audience reprit en d\u00e9but d&#8217;apr\u00e8s-midi. Shaw pr\u00e9senta alors un document qu&#8217;il avait gard\u00e9 jusque-l\u00e0 dans une enveloppe ferm\u00e9e. Selon lui, Josephine avait sign\u00e9 avant son voyage une renonciation volontaire \u00e0 toute revendication concernant la succession de Nathaniel Moore. La pi\u00e8ce portait sa signature, une date r\u00e9cente et plusieurs lignes certifiant qu&#8217;elle avait \u00e9t\u00e9 inform\u00e9e de certains droits \u00e9ventuels. Josephine sentit son ventre se contracter lorsqu&#8217;elle aper\u00e7ut l&#8217;\u00e9criture au bas de la page. Son nom \u00e9tait trac\u00e9 exactement comme elle le signait habituellement. Mais elle n&#8217;avait jamais accept\u00e9 les termes inscrits au-dessus.<\/p>\n<p>Bellamy lui demanda si elle reconnaissait la signature. Elle h\u00e9sita une seconde, puis r\u00e9pondit qu&#8217;elle semblait \u00eatre la sienne. Shaw eut un l\u00e9ger sourire. Josephine poursuivit avant qu&#8217;il puisse intervenir. \u00ab J&#8217;ai sign\u00e9 plusieurs feuilles chez Cooper pour mon voyage. Je n&#8217;ai jamais vu ce texte. \u00bb Le magistrat demanda que le document lui soit remis. Il examina le papier \u00e0 la lumi\u00e8re, puis compara sa texture et son encre avec celles du contrat initial. Whitlock fit remarquer que les deux pi\u00e8ces utilisaient un papier provenant du m\u00eame fournisseur, mais que certaines lignes semblaient avoir \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9es apr\u00e8s la signature.<\/p>\n<p>Shaw protesta. Bellamy lui demanda de produire l&#8217;original de tous les documents pr\u00e9paratoires et les registres mentionnant la remise de copies \u00e0 Josephine. Il exigea \u00e9galement que les pi\u00e8ces soient conserv\u00e9es au greffe jusqu&#8217;\u00e0 leur v\u00e9rification. Shaw expliqua qu&#8217;une telle mesure pourrait compromettre des affaires priv\u00e9es. Le magistrat r\u00e9pondit que la protection des preuves importait davantage que la commodit\u00e9 des personnes concern\u00e9es. Josephine observa le visage du juriste. Pour la premi\u00e8re fois, il ne semblait plus contr\u00f4ler parfaitement le d\u00e9roulement de l&#8217;audience. Son expression demeurait polie, mais ses mains s&#8217;\u00e9taient immobilis\u00e9es sur la table.<\/p>\n<p>En fin d&#8217;apr\u00e8s-midi, Bellamy rendit une premi\u00e8re d\u00e9cision. Les transferts concernant les biens contest\u00e9s seraient provisoirement suspendus. Aucune op\u00e9ration irr\u00e9versible ne pourrait \u00eatre enregistr\u00e9e avant une audience compl\u00e9mentaire, et les parties devraient produire leurs documents originaux. Le magistrat pr\u00e9cisa que cette mesure ne reconnaissait pas encore officiellement Josephine comme Clara Creed. Elle prot\u00e9geait seulement les droits \u00e9ventuels qui risquaient de dispara\u00eetre si les transactions \u00e9taient ex\u00e9cut\u00e9es trop rapidement. Josephine ferma les yeux une seconde. Ce n&#8217;\u00e9tait pas une victoire d\u00e9finitive, mais les hommes de Vale ne pouvaient plus pr\u00e9tendre que ses questions n&#8217;avaient aucune importance.<\/p>\n<p>Bellamy fixa l&#8217;examen approfondi des pi\u00e8ces au vingt-neuf novembre, sous r\u00e9serve de la disponibilit\u00e9 des t\u00e9moins. Il ordonna \u00e9galement que Lydia Mercer soit convoqu\u00e9e dans des conditions assurant sa s\u00e9curit\u00e9. Whitlock proposa que sa d\u00e9claration soit recueillie officiellement avant son d\u00e9placement. Le magistrat accepta. Cyrus demanda si les documents originaux de Martha Bell pouvaient \u00eatre examin\u00e9s par un greffier sans quitter sa possession. Bellamy autorisa cette d\u00e9marche et recommanda de faire \u00e9tablir des copies certifi\u00e9es. Shaw nota silencieusement chaque d\u00e9cision. Josephine se demanda quelle partie de son plan venait de lui \u00e9chapper.<\/p>\n<p>Lorsque l&#8217;audience fut lev\u00e9e, plusieurs habitants quitt\u00e8rent rapidement la salle. Cooper disparut par une porte lat\u00e9rale. Jeremiah Higgins resta quelques instants pr\u00e8s du banc du fond, puis s&#8217;\u00e9loigna sans regarder Josephine. Cyrus r\u00e9cup\u00e9ra les copies que Whitlock leur rendait. Le greffier les f\u00e9licita pour la clart\u00e9 de leurs d\u00e9clarations, mais leur conseilla de demeurer prudents. Les int\u00e9r\u00eats concern\u00e9s \u00e9taient importants et plusieurs personnes pouvaient chercher \u00e0 influencer les t\u00e9moins. Josephine lui r\u00e9pondit qu&#8217;elle comprenait d\u00e9sormais pourquoi tant de documents avaient \u00e9t\u00e9 cach\u00e9s pendant des ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Ils sortirent du tribunal alors que le ciel commen\u00e7ait \u00e0 s&#8217;assombrir. La rue principale \u00e9tait humide, et la neige fondue formait de petites rigoles entre les pav\u00e9s. Josephine s&#8217;arr\u00eata sur les marches pour regarder les b\u00e2timents qu&#8217;elle avait tant redout\u00e9s quelques semaines auparavant. Elle ne se sentait pas triomphante. Elle \u00e9prouvait surtout la fatigue d&#8217;avoir racont\u00e9 devant des inconnus une histoire qui lui avait \u00e9t\u00e9 dissimul\u00e9e toute sa vie. Cyrus posa doucement une main sur son \u00e9paule. Elle lui demanda s&#8217;il pensait qu&#8217;Ellen aurait approuv\u00e9 leur d\u00e9marche. \u00ab Elle aurait voulu que personne ne puisse vous enlever votre voix \u00bb, r\u00e9pondit-il.<\/p>\n<p>Avant qu&#8217;ils rejoignent l&#8217;auberge, un jeune homme sortit d&#8217;une ruelle et s&#8217;approcha de Cyrus. Il portait une veste de travail tach\u00e9e de sciure et tenait son chapeau entre ses mains. Il expliqua qu&#8217;il venait de la scierie situ\u00e9e \u00e0 l&#8217;ouest de la ville. Un ouvrier \u00e2g\u00e9 lui avait demand\u00e9 de remettre un message \u00e0 Cyrus Creed, mais seulement apr\u00e8s l&#8217;audience. Le jeune homme semblait inquiet. Il regarda plusieurs fois derri\u00e8re lui avant de tendre un petit papier pli\u00e9. Cyrus reconnut imm\u00e9diatement l&#8217;\u00e9criture anguleuse du message. Il demanda le nom de l&#8217;homme qui l&#8217;avait envoy\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Il se fait appeler John Parker \u00bb, r\u00e9pondit l&#8217;ouvrier. \u00ab Mais les anciens disent qu&#8217;il portait autrefois un autre nom. \u00bb Cyrus d\u00e9plia le papier. Trois phrases avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9crites \u00e0 la h\u00e2te. L&#8217;auteur affirmait avoir vu les documents concernant l&#8217;incendie et poss\u00e9der une information que personne n&#8217;avait jamais os\u00e9 transmettre au tribunal. Il pr\u00e9cisait qu&#8217;Edwin Shaw connaissait la v\u00e9rit\u00e9 depuis longtemps. \u00c0 la derni\u00e8re ligne figurait une signature que Cyrus n&#8217;avait pas revue depuis dix-sept ans : Jonas Pike.<\/p>\n<p>Josephine observa son p\u00e8re tandis qu&#8217;il relisait le message. Elle se souvenait du r\u00e9cit de Lydia : Pike \u00e9tait pr\u00e9sent pr\u00e8s de la maison lorsque le feu avait commenc\u00e9, puis avait menac\u00e9 ceux qui tentaient de parler. Cyrus replia lentement la feuille. Le jeune ouvrier expliqua que Parker, ou Pike, avait demand\u00e9 une rencontre dans un ancien b\u00e2timent de la scierie, \u00e0 l&#8217;\u00e9cart des logements. Il disait ne plus vouloir mourir en emportant ce secret. Cyrus demanda si d&#8217;autres personnes connaissaient le message. Le gar\u00e7on r\u00e9pondit qu&#8217;il l&#8217;ignorait, mais que deux hommes \u00e9trangers avaient pos\u00e9 des questions au sujet de Pike dans la matin\u00e9e.<\/p>\n<p>Josephine prit la feuille des mains de Cyrus et la lut \u00e0 son tour. Elle comprit que leur enqu\u00eate venait de prendre une direction plus dangereuse. Jusqu&#8217;ici, ils avaient d\u00e9couvert les cons\u00e9quences de l&#8217;incendie et les faux documents qui l&#8217;avaient suivi. Jonas Pike pouvait leur expliquer ce qui s&#8217;\u00e9tait produit avant que les flammes ne d\u00e9truisent la maison. Elle releva les yeux vers Cyrus. \u00ab Nous devons lui parler. \u00bb Il acquies\u00e7a, mais lui demanda de ne pas oublier que Pike avait particip\u00e9 \u00e0 la disparition de Clara. Josephine replia le papier et le rangea dans son carnet. Elle voulait entendre cet homme, non lui offrir l&#8217;occasion de r\u00e9\u00e9crire son pass\u00e9.<\/p>\n<p>Ils rejoignirent l&#8217;auberge et ferm\u00e8rent la porte de leur chambre. Cyrus d\u00e9plia une carte de la route menant \u00e0 la scierie. Il connaissait l&#8217;endroit, ses b\u00e2timents abandonn\u00e9s et les chemins qui permettaient d&#8217;y acc\u00e9der sans traverser la cour principale. Josephine l&#8217;\u00e9couta d\u00e9crire les lieux. Elle comprenait qu&#8217;il redoutait une embuscade, mais elle ne voulait pas que cette crainte les emp\u00eache d&#8217;obtenir un t\u00e9moignage essentiel. Ils d\u00e9cid\u00e8rent de pr\u00e9venir Whitlock de la rencontre et de demander qu&#8217;un repr\u00e9sentant du tribunal puisse recevoir une d\u00e9claration si Pike acceptait de parler. Josephine posa le message sur la table. Apr\u00e8s dix-sept ann\u00e9es de silence, l&#8217;homme qui avait vu leur famille se briser venait enfin demander \u00e0 \u00eatre entendu.<\/p>\n<p>END PART 9<\/p>\n<p>PART 10 TITLE: \u00c0 la scierie abandonn\u00e9e, le dernier homme pr\u00e9sent avant l\u2019incendie accepte de parler et d\u00e9voile le prix pay\u00e9 pour son silence<\/p>\n<p>Cyrus ne voulait pas emmener Josephine seule \u00e0 la scierie. Il connaissait suffisamment Jonas Pike pour se m\u00e9fier d&#8217;une invitation organis\u00e9e hors de la ville, surtout apr\u00e8s les d\u00e9cisions prises par le magistrat. Josephine refusa pourtant de rester \u00e0 l&#8217;auberge pendant qu&#8217;il rencontrerait l&#8217;homme qui avait particip\u00e9 \u00e0 la disparition de Clara. Ils en discut\u00e8rent longtemps devant la carte \u00e9tal\u00e9e sur la table. Elle lui expliqua qu&#8217;elle ne cherchait pas \u00e0 prouver son courage et qu&#8217;elle accepterait des pr\u00e9cautions raisonnables. Mais elle voulait entendre personnellement les r\u00e9ponses. Cyrus finit par accepter, \u00e0 condition qu&#8217;ils pr\u00e9viennent un repr\u00e9sentant du tribunal avant leur d\u00e9part.<\/p>\n<p>Henry Whitlock les re\u00e7ut dans son bureau malgr\u00e9 l&#8217;heure tardive. Lorsqu&#8217;il lut le message de Pike, son expression changea. Il connaissait l&#8217;ancien employ\u00e9 de Nathaniel Moore, au moins de r\u00e9putation, et savait que son nom figurait dans plusieurs dossiers concernant les propri\u00e9t\u00e9s contest\u00e9es. Il proposa de pr\u00e9venir le magistrat Bellamy et de demander \u00e0 un adjoint du marshal territorial de les accompagner. Josephine craignait que Pike refuse de parler en pr\u00e9sence d&#8217;un repr\u00e9sentant de la loi. Whitlock r\u00e9pondit qu&#8217;un t\u00e9moignage obtenu dans des conditions dangereuses pourrait se r\u00e9v\u00e9ler inutile si personne ne pouvait ensuite en garantir l&#8217;authenticit\u00e9.<\/p>\n<p>Ils convinrent d&#8217;un arrangement. L&#8217;adjoint Daniel Reeves attendrait \u00e0 proximit\u00e9 de la scierie, sans intervenir tant que la rencontre se d\u00e9roulerait normalement. Whitlock pr\u00e9parerait une formule de d\u00e9claration permettant \u00e0 Pike de relater les faits sous serment. Cyrus insista pour que l&#8217;homme puisse expliquer librement ce qu&#8217;il savait, sans qu&#8217;on lui promette une immunit\u00e9 impossible \u00e0 garantir. Le greffier approuva. Il leur remit quelques feuilles, une plume et des indications pr\u00e9cises sur la mani\u00e8re d&#8217;identifier les t\u00e9moins. Josephine rangea le tout dans sa sacoche. En quittant le bureau, elle comprit que la v\u00e9rit\u00e9, si Pike acceptait de la raconter, pourrait entra\u00eener des cons\u00e9quences p\u00e9nales bien plus graves qu&#8217;une simple contestation d&#8217;h\u00e9ritage.<\/p>\n<p>La nuit fut agit\u00e9e. Josephine se r\u00e9veilla plusieurs fois en entendant des pas dans le couloir de l&#8217;auberge. Elle r\u00eava de la maison en flammes, mais les images n&#8217;appartenaient pas \u00e0 ses souvenirs. Elles venaient des r\u00e9cits de Lydia, des photographies et des notes du docteur Bell. Dans son r\u00eave, elle cherchait une porte \u00e0 travers la fum\u00e9e et entendait une femme l&#8217;appeler sans pouvoir reconna\u00eetre sa voix. Au matin, elle se reprocha presque d&#8217;avoir imagin\u00e9 la mort d&#8217;Ellen comme si elle l&#8217;avait v\u00e9cue. Elle savait qu&#8217;une enfant de quinze mois ne pouvait lui laisser un souvenir pr\u00e9cis de cette nuit.<\/p>\n<p>Cyrus l&#8217;attendait dans la salle commune avec du caf\u00e9 et du pain. Il avait pr\u00e9par\u00e9 les chevaux, v\u00e9rifi\u00e9 les lanternes et dispos\u00e9 les papiers n\u00e9cessaires dans une petite sacoche. Josephine remarqua qu&#8217;il avait retir\u00e9 son fusil de son \u00e9tui pour le nettoyer, puis l&#8217;avait replac\u00e9 sans un mot. Elle lui demanda s&#8217;il pensait devoir s&#8217;en servir. Il r\u00e9pondit qu&#8217;il esp\u00e9rait ne pas en avoir besoin. \u00ab Je ne veux pas que Pike puisse pr\u00e9tendre qu&#8217;on l&#8217;a forc\u00e9 \u00e0 parler \u00bb, ajouta-t-il. Josephine comprit qu&#8217;il se pr\u00e9occupait autant de la solidit\u00e9 future du t\u00e9moignage que de leur s\u00e9curit\u00e9 imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Ils quitt\u00e8rent Orofino peu apr\u00e8s le lever du soleil, accompagn\u00e9s de Reeves jusqu&#8217;\u00e0 la sortie de la ville. L&#8217;adjoint avait une trentaine d&#8217;ann\u00e9es, une moustache soign\u00e9e et la mani\u00e8re tranquille des hommes habitu\u00e9s \u00e0 observer avant d&#8217;agir. Il connaissait l&#8217;ancienne scierie et proposa d&#8217;attendre pr\u00e8s d&#8217;un entrep\u00f4t abandonn\u00e9. Cyrus lui expliqua qu&#8217;ils souhaitaient approcher par le sentier du nord. Reeves approuva et leur demanda de ne prendre aucun risque si Pike paraissait arm\u00e9 ou accompagn\u00e9. Josephine observa les deux hommes discuter. Leur prudence ne l&#8217;irritait plus. Elle voyait d\u00e9sormais la diff\u00e9rence entre \u00eatre prot\u00e9g\u00e9e et \u00eatre priv\u00e9e de ses d\u00e9cisions.<\/p>\n<p>La scierie occupait une clairi\u00e8re au bord d&#8217;un cours d&#8217;eau rapide. Une partie des b\u00e2timents \u00e9tait encore utilis\u00e9e pour entreposer du bois, mais l&#8217;ancien atelier de sciage avait \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 apr\u00e8s un accident. Ses fen\u00eatres \u00e9taient bris\u00e9es et plusieurs planches manquaient au toit. L&#8217;odeur de sciure humide persistait malgr\u00e9 le froid. Cyrus attacha les chevaux \u00e0 distance, puis conduisit Josephine vers une petite porte lat\u00e9rale. Ils n&#8217;avaient pas parcouru la moiti\u00e9 du chemin lorsqu&#8217;une voix rauque leur ordonna de s&#8217;arr\u00eater. Un homme apparut derri\u00e8re une pile de madriers, les \u00e9paules vo\u00fbt\u00e9es sous un manteau trop grand.<\/p>\n<p>Jonas Pike paraissait beaucoup plus \u00e2g\u00e9 que ne le laissait supposer son \u00e2ge v\u00e9ritable. Sa barbe \u00e9tait devenue presque blanche et ses mains tremblaient lorsqu&#8217;il sortit de sa poche une bo\u00eete de tabac. Il regarda Cyrus avec une inqui\u00e9tude manifeste. \u00ab Je pensais que vous viendriez seul. \u00bb Cyrus r\u00e9pondit que Josephine avait le droit d&#8217;\u00eatre pr\u00e9sente. Pike tourna la t\u00eate vers elle, puis fixa ses cicatrices. Pendant une seconde, son visage exprima une surprise si profonde qu&#8217;il oublia de refermer sa bo\u00eete. \u00ab Seigneur \u00bb, murmura-t-il. \u00ab Ils ne m&#8217;avaient pas dit qu&#8217;elle avait grandi. \u00bb<\/p>\n<p>Josephine sentit une col\u00e8re violente lui traverser la poitrine. Elle s&#8217;\u00e9tait pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 rencontrer un homme qui connaissait son nom, mais pas \u00e0 l&#8217;entendre parler d&#8217;elle comme d&#8217;un objet disparu. Elle s&#8217;avan\u00e7a d&#8217;un pas. \u00ab Je m&#8217;appelle Josephine Hart. On m&#8217;a appris que je suis n\u00e9e Clara Creed. Vous allez me dire ce que vous savez, monsieur Pike, et vous allez commencer par expliquer pourquoi vous avez laiss\u00e9 mon p\u00e8re croire que j&#8217;\u00e9tais morte. \u00bb Pike baissa les yeux. Il ne protesta pas contre son ton. \u00ab Parce que j&#8217;\u00e9tais l\u00e2che \u00bb, r\u00e9pondit-il. \u00ab Et parce que j&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 fait quelque chose de bien pire. \u00bb<\/p>\n<p>Ils entr\u00e8rent dans l&#8217;ancien atelier. Cyrus choisit une table stable pr\u00e8s d&#8217;une fen\u00eatre et invita Pike \u00e0 s&#8217;asseoir. L&#8217;homme semblait \u00e9puis\u00e9. Il demanda d&#8217;abord si les transferts de Vale avaient r\u00e9ellement \u00e9t\u00e9 suspendus. Josephine confirma la d\u00e9cision provisoire du magistrat. Pike ferma les yeux. \u00ab Alors il sait que les choses vont ressortir. \u00bb Cyrus lui demanda de pr\u00e9ciser qui. Pike r\u00e9pondit qu&#8217;il parlait de Silas Vale. Pendant toutes ces ann\u00e9es, cet homme avait surveill\u00e9 les personnes susceptibles de contester les anciens documents. Lorsque Josephine \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 Orofino, Pike avait compris que l&#8217;affaire qu&#8217;il croyait enterr\u00e9e venait de recommencer.<\/p>\n<p>Il raconta qu&#8217;en 1867, il travaillait comme contrema\u00eetre pour certaines op\u00e9rations de Nathaniel Moore, mais recevait \u00e9galement de l&#8217;argent de Vale. Les deux hommes se disputaient le contr\u00f4le de plusieurs concessions. Moore soup\u00e7onnait Vale d&#8217;avoir falsifi\u00e9 des comptes et obtenu des signatures par tromperie. Ellen avait d\u00e9couvert certaines irr\u00e9gularit\u00e9s en aidant son p\u00e8re \u00e0 classer ses papiers. Elle avait conserv\u00e9 des copies et pr\u00e9vu de les remettre \u00e0 un juriste ind\u00e9pendant. Vale avait appris son intention. Il avait alors demand\u00e9 \u00e0 Pike de r\u00e9cup\u00e9rer les documents avant qu&#8217;ils puissent \u00eatre utilis\u00e9s contre lui.<\/p>\n<p>Cyrus \u00e9coutait sans bouger. Pike expliqua qu&#8217;il s&#8217;\u00e9tait rendu \u00e0 la maison des Creed avec un autre homme, un employ\u00e9 nomm\u00e9 Amos Rourke. Ils avaient attendu le d\u00e9part de Cyrus, sachant qu&#8217;Ellen resterait seule avec l&#8217;enfant et Lydia. Vale voulait les papiers, affirmait Pike, mais il avait \u00e9galement laiss\u00e9 entendre qu&#8217;il fallait effrayer Ellen suffisamment pour qu&#8217;elle renonce \u00e0 intervenir dans les affaires de son p\u00e8re. Pike pr\u00e9tendit avoir pens\u00e9 qu&#8217;ils se contenteraient de menaces. Josephine l&#8217;interrompit. \u00ab Vous \u00eates venu chez une femme avec un enfant en bas \u00e2ge et un homme charg\u00e9 de lui faire peur. Vous saviez qu&#8217;il pouvait arriver quelque chose. \u00bb Pike ne chercha pas \u00e0 se d\u00e9fendre.<\/p>\n<p>Il admit qu&#8217;ils avaient apport\u00e9 un bidon de combustible utilis\u00e9 pour les lampes et les machines. Rourke voulait en r\u00e9pandre pr\u00e8s d&#8217;une d\u00e9pendance afin de convaincre Ellen que les menaces \u00e9taient s\u00e9rieuses. Pike affirma avoir protest\u00e9 lorsque l&#8217;autre homme s&#8217;\u00e9tait approch\u00e9 de la maison. Mais il avait continu\u00e9 \u00e0 l&#8217;accompagner. Pendant qu&#8217;il discutait avec Ellen pr\u00e8s de la porte arri\u00e8re, Rourke avait commenc\u00e9 \u00e0 verser le liquide contre le mur de bois. Le feu avait pris plus rapidement que pr\u00e9vu. Le vent soufflait vers la maison, et les flammes avaient gagn\u00e9 une r\u00e9serve de planches avant qu&#8217;ils puissent les ma\u00eetriser.<\/p>\n<p>\u00ab Vous saviez que Clara se trouvait \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur \u00bb, dit Cyrus. Sa voix \u00e9tait devenue presque inaudible. Pike acquies\u00e7a. Il avait entendu l&#8217;enfant pleurer et savait que Lydia travaillait dans la d\u00e9pendance. Il affirma avoir voulu aider, mais la fum\u00e9e s&#8217;\u00e9tait r\u00e9pandue tr\u00e8s vite. Lorsqu&#8217;il avait aper\u00e7u Lydia sortir avec Clara, il avait ressenti un soulagement immense. Ellen, cependant, \u00e9tait retourn\u00e9e vers l&#8217;\u00e9tage. Pike ne savait pas si elle cherchait les documents ou si elle avait cru entendre une autre personne. Il se souvenait seulement de l&#8217;avoir vue dispara\u00eetre dans la fum\u00e9e avant qu&#8217;une partie du toit s&#8217;effondre.<\/p>\n<p>Cyrus se leva brusquement. Sa chaise racla le plancher. Pike recula instinctivement. Pendant un instant, Josephine craignit que son p\u00e8re ne le frappe. Cyrus traversa la pi\u00e8ce jusqu&#8217;\u00e0 une fen\u00eatre bris\u00e9e et posa les mains sur l&#8217;encadrement. Il resta l\u00e0, respirant lentement. Josephine ne le suivit pas imm\u00e9diatement. Elle comprenait qu&#8217;il venait d&#8217;entendre, pour la premi\u00e8re fois, la mani\u00e8re dont Ellen \u00e9tait morte. Ce n&#8217;\u00e9tait plus un accident incompr\u00e9hensible. Des hommes avaient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment apport\u00e9 du combustible devant sa maison, et l&#8217;un d&#8217;eux se trouvait maintenant \u00e0 quelques pas de lui.<\/p>\n<p>Lorsque Cyrus revint, son visage \u00e9tait p\u00e2le, mais sa voix demeurait ma\u00eetris\u00e9e. \u00ab Continuez. \u00bb Pike expliqua qu&#8217;apr\u00e8s l&#8217;incendie, Vale avait compris qu&#8217;Ellen poss\u00e9dait encore des copies des documents qu&#8217;il cherchait. Il avait alors ordonn\u00e9 de contr\u00f4ler les t\u00e9moignages et les papiers concernant les victimes. Le docteur Bell avait exprim\u00e9 des r\u00e9serves sur l&#8217;identification du second corps. Vale avait n\u00e9anmoins fait pr\u00e9parer une d\u00e9claration attestant la mort de Clara. Abel Hart avait \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9 pour signer comme t\u00e9moin, parce qu&#8217;il connaissait la famille et travaillait avec les personnes charg\u00e9es des comptes.<\/p>\n<p>Josephine demanda ce qui s&#8217;\u00e9tait pass\u00e9 lorsque Margaret avait emport\u00e9 l&#8217;enfant. Pike expliqua que Margaret n&#8217;avait pas agi pour Vale. Elle avait pris Clara parce qu&#8217;elle connaissait Ellen et voulait sauver la petite fille. Abel avait d&#8217;abord pr\u00e9vu de pr\u00e9venir Cyrus d\u00e8s son retour. Mais lorsque Vale avait appris que l&#8217;enfant avait surv\u00e9cu, il avait menac\u00e9 les Hart. Il leur avait affirm\u00e9 que Clara repr\u00e9sentait d\u00e9sormais un danger pour plusieurs personnes et que son existence ne devait pas \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9e. Pike avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 de transmettre ces menaces et de surveiller leur d\u00e9part.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi n&#8217;avez-vous pas pr\u00e9venu mon p\u00e8re ? \u00bb demanda Josephine. Pike fixa ses mains. Vale lui avait promis de l&#8217;argent et menac\u00e9 de r\u00e9v\u00e9ler sa participation \u00e0 l&#8217;incendie s&#8217;il d\u00e9sob\u00e9issait. \u00c0 cette \u00e9poque, Pike avait des dettes importantes et une famille qu&#8217;il craignait de perdre. Il avait accept\u00e9 de faire signer la d\u00e9claration de d\u00e9c\u00e8s et de r\u00e9pandre l&#8217;id\u00e9e que tous les occupants de la maison avaient p\u00e9ri. Plus tard, lorsque Cyrus avait quitt\u00e9 la r\u00e9gion, Pike avait essay\u00e9 de se convaincre que le mensonge ne causerait plus de souffrance nouvelle. Josephine ne r\u00e9pondit pas. Elle trouvait cette justification insupportable, mais voulait entendre la suite.<\/p>\n<p>Pike expliqua que Silas Vale avait ensuite r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 plusieurs concessions dont les droits d\u00e9pendaient de la disparition d&#8217;Ellen et de Clara. Edwin Shaw avait pr\u00e9par\u00e9 une partie des actes. Les deux hommes avaient entretenu leurs relations pendant des ann\u00e9es, profitant de l&#8217;\u00e9loignement de Cyrus et de l&#8217;absence officielle d&#8217;h\u00e9riti\u00e8re. Lorsqu&#8217;Abel Hart avait commenc\u00e9 \u00e0 contester certaines \u00e9critures, Vale avait menac\u00e9 de r\u00e9v\u00e9ler qu&#8217;il avait enlev\u00e9 Clara. Abel avait alors compris que son propre silence pouvait \u00eatre utilis\u00e9 contre lui. Il avait continu\u00e9 \u00e0 \u00e9lever l&#8217;enfant tout en conservant secr\u00e8tement des copies de plusieurs documents.<\/p>\n<p>Josephine pensa imm\u00e9diatement \u00e0 la lettre re\u00e7ue d&#8217;Agnes Whitcomb. Abel y reconnaissait avoir essay\u00e9 de prot\u00e9ger des papiers malgr\u00e9 les pressions. Elle demanda si Pike connaissait le contenu exact de ces documents. Il r\u00e9pondit qu&#8217;Ellen avait d\u00e9couvert plusieurs transferts pr\u00e9par\u00e9s au profit de Vale avant m\u00eame que Nathaniel Moore ait donn\u00e9 son accord. Les signatures du vieil homme avaient \u00e9t\u00e9 reproduites sur certaines pi\u00e8ces, et des comptes avaient \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9s pour faire appara\u00eetre de fausses dettes. Les concessions les plus int\u00e9ressantes avaient ainsi pu \u00eatre plac\u00e9es sous le contr\u00f4le de soci\u00e9t\u00e9s dirig\u00e9es par Vale.<\/p>\n<p>\u00ab O\u00f9 sont les originaux ? \u00bb demanda Cyrus. Pike eut un sourire amer. \u00ab C&#8217;est ce que Vale a pass\u00e9 dix-sept ans \u00e0 chercher. \u00bb Il expliqua qu&#8217;Ellen avait confi\u00e9 une partie des documents \u00e0 Margaret avant l&#8217;incendie, mais que personne ne savait exactement ce qu&#8217;elle avait gard\u00e9. Une autre s\u00e9rie de copies avait \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9e \u00e0 un \u00e9tablissement financier o\u00f9 Nathaniel Moore conservait certains titres. Vale avait essay\u00e9 d&#8217;obtenir l&#8217;acc\u00e8s aux archives, sans parvenir \u00e0 retrouver tous les papiers. Pike croyait qu&#8217;un registre d\u00e9taill\u00e9 des transactions avait \u00e9galement \u00e9t\u00e9 cach\u00e9 dans l&#8217;ancien bureau de Moore.<\/p>\n<p>Josephine sortit le vieux livre de cantiques de sa sacoche. Elle l&#8217;avait emport\u00e9 en esp\u00e9rant que Pike reconna\u00eetrait les initiales grav\u00e9es sur la couverture. L&#8217;homme l&#8217;examina longuement. Lorsqu&#8217;il d\u00e9couvrit la petite fleur dessin\u00e9e dans la marge, son expression changea. \u00ab Ellen mettait cette marque sur les feuilles qu&#8217;elle voulait retrouver. \u00bb Cyrus confirma qu&#8217;il connaissait cette habitude. Pike tourna plusieurs pages, puis s&#8217;arr\u00eata devant la reliure r\u00e9par\u00e9e. \u00ab Margaret avait ce livre apr\u00e8s l&#8217;incendie \u00bb, dit-il. \u00ab Elle l&#8217;a emport\u00e9 avec les affaires de l&#8217;enfant. \u00bb Josephine se souvenait des fils coup\u00e9s qu&#8217;ils avaient remarqu\u00e9s dans la couverture.<\/p>\n<p>Pike expliqua qu&#8217;il avait vu Margaret ouvrir ce livre quelques jours avant son d\u00e9part. Elle y avait plac\u00e9 quelque chose, mais il n&#8217;avait pas pu distinguer quoi. Plus tard, Shaw et Cooper avaient recherch\u00e9 un objet pr\u00e9cis parmi les affaires de Josephine. Pike ne savait pas s&#8217;ils \u00e9taient parvenus \u00e0 le retrouver. Il ajouta que le livre pouvait contenir une indication concernant les documents qu&#8217;Ellen avait fait copier. Josephine regarda la reliure us\u00e9e. Elle avait parcouru les pages de nombreuses fois, mais n&#8217;avait jamais fait examiner l&#8217;int\u00e9rieur du dos par une personne capable de restaurer un ouvrage ancien.<\/p>\n<p>Cyrus demanda alors \u00e0 Pike pourquoi il avait choisi de parler maintenant. L&#8217;homme regarda par la fen\u00eatre. Depuis plusieurs semaines, deux employ\u00e9s de Vale se rendaient r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 la scierie. Ils lui posaient des questions sur les anciens documents, puis avaient commenc\u00e9 \u00e0 le menacer. Lorsque Josephine \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 Orofino, Pike avait compris qu&#8217;elle \u00e9tait Clara. Il avait voulu pr\u00e9venir quelqu&#8217;un, mais craignait d&#8217;\u00eatre tu\u00e9 avant d&#8217;avoir pu quitter la r\u00e9gion. Apr\u00e8s la suspension des transferts, ses anciens protecteurs \u00e9taient devenus plus dangereux encore. \u00ab Je ne demande pas qu&#8217;on me pardonne \u00bb, murmura-t-il. \u00ab Je veux seulement dire la v\u00e9rit\u00e9 avant qu&#8217;ils me fassent taire. \u00bb<\/p>\n<p>Josephine lui demanda s&#8217;il accepterait de r\u00e9p\u00e9ter tout cela devant le magistrat. Pike h\u00e9sita. Il craignait d&#8217;\u00eatre arr\u00eat\u00e9 pour sa participation \u00e0 l&#8217;incendie. Cyrus r\u00e9pondit qu&#8217;il ne pouvait lui promettre d&#8217;\u00e9chapper \u00e0 la justice. \u00ab Ellen est morte dans cette maison, et Clara a grandi loin de moi. Vous devrez r\u00e9pondre de ce que vous avez fait. \u00bb Pike baissa la t\u00eate. Apr\u00e8s un long silence, il accepta de signer une d\u00e9claration d\u00e9taill\u00e9e. Josephine sortit les feuilles pr\u00e9par\u00e9es par Whitlock. Elle commen\u00e7a \u00e0 \u00e9crire, prenant soin de distinguer les gestes que Pike reconnaissait avoir accomplis des ordres qu&#8217;il attribuait \u00e0 Vale.<\/p>\n<p>Ils travaill\u00e8rent plus d&#8217;une heure. Pike corrigea certaines dates, pr\u00e9cisa les positions des b\u00e2timents et d\u00e9crivit les d\u00e9placements de Rourke. Lorsqu&#8217;il mentionna le bidon de combustible, Cyrus lui demanda s&#8217;il pouvait encore en identifier la provenance. Pike r\u00e9pondit qu&#8217;il provenait des r\u00e9serves utilis\u00e9es par l&#8217;exploitation de Vale. Il avait \u00e9t\u00e9 transport\u00e9 dans un chariot dont les roues portaient une marque particuli\u00e8re. Le contrema\u00eetre charg\u00e9 des livraisons avait inscrit le retrait du combustible dans un registre, mais Pike ignorait si ce livre existait encore. Josephine nota cette information s\u00e9par\u00e9ment. Elle pourrait leur fournir une preuve ind\u00e9pendante de la pr\u00e9paration de l&#8217;incendie.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 Pike signait la derni\u00e8re page, un bruit de pas retentit derri\u00e8re le b\u00e2timent. Cyrus se tourna vers la porte. Quelqu&#8217;un marchait sur les planches ext\u00e9rieures avec une prudence excessive. Il fit signe \u00e0 Josephine de rester pr\u00e8s de la table. Pike devint livide. \u00ab Ils m&#8217;ont suivi. \u00bb Cyrus \u00e9teignit la lampe et se rapprocha de la fen\u00eatre. Il aper\u00e7ut deux silhouettes pr\u00e8s de la r\u00e9serve de bois. L&#8217;une des personnes portait un manteau sombre et semblait examiner les traces laiss\u00e9es dans la neige. L&#8217;autre tenait quelque chose qu&#8217;il ne pouvait pas distinguer.<\/p>\n<p>Cyrus ouvrit discr\u00e8tement une petite porte donnant vers l&#8217;arri\u00e8re de l&#8217;atelier. Il connaissait un passage menant au cours d&#8217;eau, o\u00f9 les anciennes passerelles permettaient de rejoindre la route. Josephine rangea rapidement la d\u00e9claration sign\u00e9e. Pike voulut se pr\u00e9cipiter vers la sortie, mais Cyrus lui ordonna de rester avec eux. Au m\u00eame moment, un homme frappa violemment la porte principale et demanda \u00e0 parler \u00e0 John Parker. Pike ne r\u00e9pondit pas. Cyrus fit avancer Josephine vers le passage arri\u00e8re, puis les suivit en refermant doucement la porte.<\/p>\n<p>Ils travers\u00e8rent une cour encombr\u00e9e de planches et atteignirent une passerelle \u00e9troite. Le bois \u00e9tait humide, mais suffisamment solide pour supporter leur poids. Josephine avan\u00e7ait en tenant sa sacoche contre elle. Derri\u00e8re eux, un cri retentit lorsque les hommes d\u00e9couvrirent l&#8217;atelier vide. Cyrus fit signe \u00e0 Pike de ne pas courir. Une chute dans l&#8217;eau glac\u00e9e pouvait \u00eatre mortelle. Ils gagn\u00e8rent finalement l&#8217;autre rive et rejoignirent l&#8217;endroit o\u00f9 Reeves attendait. L&#8217;adjoint les aper\u00e7ut imm\u00e9diatement et comprit que quelque chose n&#8217;allait pas.<\/p>\n<p>Pike expliqua qu&#8217;il avait \u00e9t\u00e9 suivi. Reeves demanda \u00e0 Cyrus de conduire Josephine vers les chevaux, puis partit v\u00e9rifier le b\u00e2timent avec deux hommes qui travaillaient \u00e0 proximit\u00e9. Josephine voulut protester, mais Cyrus lui rappela que l&#8217;adjoint connaissait son m\u00e9tier. Ils attendirent derri\u00e8re l&#8217;entrep\u00f4t pendant que Pike restait assis sur une caisse, les mains sur les genoux. Quelques minutes plus tard, Reeves revint accompagn\u00e9 d&#8217;un homme qu&#8217;il avait retenu pr\u00e8s de la scierie. L&#8217;autre avait pris la fuite. Le prisonnier portait sur lui une lettre lui ordonnant de retrouver Pike et de le conduire aupr\u00e8s de ses anciens employeurs.<\/p>\n<p>Reeves lut rapidement le document. Aucun nom n&#8217;y figurait, mais le papier provenait d&#8217;un \u00e9tablissement commercial li\u00e9 \u00e0 Silas Vale. L&#8217;adjoint expliqua qu&#8217;il devait placer Pike sous sa protection jusqu&#8217;\u00e0 ce que le magistrat puisse recevoir son t\u00e9moignage. Il pr\u00e9cisa \u00e9galement qu&#8217;une enqu\u00eate serait ouverte concernant l&#8217;incendie et les menaces r\u00e9centes. Pike ne protesta pas. Il semblait presque soulag\u00e9 de ne plus devoir choisir entre la fuite et le silence. Josephine lui demanda s&#8217;il comprenait ce que sa d\u00e9claration repr\u00e9sentait pour Cyrus. L&#8217;homme baissa les yeux. \u00ab Je le comprends mieux aujourd&#8217;hui que je ne l&#8217;ai compris pendant toutes ces ann\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>Ils retourn\u00e8rent \u00e0 Orofino avant la tomb\u00e9e de la nuit. Whitlock re\u00e7ut imm\u00e9diatement la d\u00e9claration de Pike et la pla\u00e7a avec les autres documents. Reeves pr\u00e9senta son rapport sur la pr\u00e9sence des deux hommes \u00e0 la scierie. Le magistrat Bellamy, inform\u00e9 de la situation, ordonna que Pike soit entendu sous serment d\u00e8s que possible et qu&#8217;il demeure sous surveillance afin de pr\u00e9venir toute tentative d&#8217;intimidation. Josephine observa les fonctionnaires travailler. Elle avait longtemps imagin\u00e9 que les hommes puissants pouvaient faire dispara\u00eetre n&#8217;importe quelle preuve. \u00c0 pr\u00e9sent, plusieurs documents \u00e9taient conserv\u00e9s dans des registres publics, et chaque nouvelle menace ajoutait un \u00e9l\u00e9ment au dossier.<\/p>\n<p>Le soir, Cyrus resta longtemps assis dans leur chambre d&#8217;auberge, les mains jointes devant lui. Josephine pr\u00e9parait du th\u00e9 lorsqu&#8217;elle l&#8217;entendit prononcer le nom d&#8217;Ellen. Elle posa la bouilloire et s&#8217;assit pr\u00e8s de lui. Il lui expliqua qu&#8217;il avait pass\u00e9 des ann\u00e9es \u00e0 imaginer les derniers instants de sa femme. Il s&#8217;\u00e9tait parfois reproch\u00e9 d&#8217;\u00eatre parti travailler, d&#8217;avoir laiss\u00e9 la maison sans protection et de ne pas avoir pr\u00e9vu l&#8217;incendie. Entendre Pike raconter les faits ne faisait pas dispara\u00eetre sa douleur, mais lui permettait enfin de comprendre que la catastrophe n&#8217;\u00e9tait pas n\u00e9e d&#8217;une erreur ordinaire.<\/p>\n<p>Josephine lui demanda s&#8217;il regrettait de ne pas avoir frapp\u00e9 Pike. Cyrus la regarda avec une surprise triste. \u00ab J&#8217;y ai pens\u00e9. \u00bb Il ne chercha pas \u00e0 dissimuler sa col\u00e8re. Mais frapper cet homme aurait pu d\u00e9truire la possibilit\u00e9 d&#8217;obtenir un t\u00e9moignage utilisable contre ceux qui avaient organis\u00e9 l&#8217;incendie. Il ajouta qu&#8217;Ellen aurait d\u00e9test\u00e9 le voir risquer sa libert\u00e9 pour quelques secondes de vengeance. Josephine prit sa main. Elle comprenait d\u00e9sormais que la retenue de Cyrus n&#8217;\u00e9tait pas de l&#8217;indiff\u00e9rence. Elle lui co\u00fbtait un effort consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>Avant de dormir, elle ressortit le livre de cantiques. Les fils de la reliure semblaient plus r\u00e9cents que certaines parties du cuir. Josephine examina les coins, les coutures et le petit dessin de fleur. Elle remarqua qu&#8217;un fragment de papier d\u00e9passait l\u00e9g\u00e8rement entre la couverture int\u00e9rieure et le dos. Elle essaya de le d\u00e9gager avec l&#8217;ongle, mais il r\u00e9sista. Cyrus s&#8217;approcha avec une petite lampe. Il lui conseilla de ne pas forcer, de peur de d\u00e9chirer un document ancien. Ils d\u00e9cid\u00e8rent de demander l&#8217;aide d&#8217;un relieur capable d&#8217;ouvrir la couverture sans l&#8217;ab\u00eemer.<\/p>\n<p>Josephine referma le livre avec pr\u00e9caution. Pike avait confirm\u00e9 qu&#8217;Ellen poss\u00e9dait des documents compromettants, que Margaret avait emport\u00e9 Clara vivante et que le feu avait \u00e9t\u00e9 allum\u00e9 volontairement. Pourtant, une question demeurait : qu&#8217;avait voulu prot\u00e9ger Ellen au point de risquer de retourner dans la maison en flammes ? La r\u00e9ponse pouvait se trouver dans les vieux papiers que Shaw cherchait encore. Josephine posa le livre pr\u00e8s de son lit, \u00e0 l&#8217;abri de l&#8217;humidit\u00e9. Elle savait d\u00e9sormais que les cinquante dollars vers\u00e9s par Cyrus n&#8217;avaient pas seulement chang\u00e9 son avenir. Ils avaient emp\u00each\u00e9 que le dernier t\u00e9moin vivant d&#8217;une ancienne injustice soit r\u00e9duit au silence.<\/p>\n<p>END PART 10<\/p>\n<p>PART 11 TITLE: Dans la reliure d\u2019un vieux livre, Josephine retrouve la derni\u00e8re pr\u00e9caution d\u2019Ellen et une preuve que Silas Vale croyait d\u00e9truite<\/p>\n<p>Le lendemain matin, Josephine apporta le livre de cantiques chez un relieur install\u00e9 derri\u00e8re la librairie d&#8217;Orofino. Elle avait pass\u00e9 une partie de la nuit \u00e0 examiner le fragment qui d\u00e9passait du dos, mais s&#8217;\u00e9tait retenue d&#8217;y toucher davantage. Cyrus l&#8217;accompagnait, tenant sous son bras une petite bo\u00eete destin\u00e9e \u00e0 prot\u00e9ger les pi\u00e8ces qui pourraient \u00eatre d\u00e9couvertes. Le relieur, un homme m\u00e9thodique nomm\u00e9 Frederick Ames, les \u00e9couta expliquer leur demande. Il observa la couverture sous une loupe, puis remarqua les coutures coup\u00e9es pr\u00e8s du bord inf\u00e9rieur. \u00ab Quelqu&#8217;un a d\u00e9j\u00e0 essay\u00e9 d&#8217;ouvrir ce livre \u00bb, dit-il. \u00ab Et cette personne ne connaissait pas son m\u00e9tier. \u00bb<\/p>\n<p>Josephine sentit imm\u00e9diatement revenir le souvenir de sa malle fouill\u00e9e. Cooper avait ouvert ses bagages \u00e0 plusieurs reprises, et elle avait d\u00e9couvert la reliure endommag\u00e9e apr\u00e8s son arriv\u00e9e dans les montagnes. Ames examina les fils \u00e0 la lumi\u00e8re et expliqua qu&#8217;ils avaient probablement \u00e9t\u00e9 sectionn\u00e9s avec un couteau \u00e9troit. La couverture avait ensuite \u00e9t\u00e9 recoll\u00e9e maladroitement. Il ne pouvait pas d\u00e9terminer quand cette intervention avait eu lieu, mais elle semblait relativement r\u00e9cente. Josephine lui demanda s&#8217;il pouvait ouvrir le dos sans d\u00e9truire les pages. Il r\u00e9pondit qu&#8217;il devrait travailler lentement et qu&#8217;aucun r\u00e9sultat ne pouvait \u00eatre garanti.<\/p>\n<p>Ils s&#8217;install\u00e8rent dans une petite pi\u00e8ce situ\u00e9e derri\u00e8re l&#8217;atelier. L&#8217;odeur du cuir humide et de la colle chauff\u00e9e remplissait l&#8217;air. Ames pla\u00e7a le livre entre deux supports, puis utilisa une fine lame pour soulever la partie int\u00e9rieure de la couverture. Cyrus observait chaque mouvement sans parler. Josephine remarqua que ses mains \u00e9taient pos\u00e9es bien \u00e0 plat sur ses genoux. Il avait appris \u00e0 attendre malgr\u00e9 l&#8217;impatience qui le traversait. Lorsque la premi\u00e8re bande de tissu se d\u00e9tacha, un morceau de papier jauni apparut entre le carton et les coutures. Ames s&#8217;arr\u00eata imm\u00e9diatement et demanda \u00e0 Josephine si elle souhaitait poursuivre.<\/p>\n<p>Elle acquies\u00e7a. Le relieur d\u00e9gagea le fragment avec une petite pince, puis le posa sur une feuille propre. Il s&#8217;agissait d&#8217;une bande \u00e9troite portant une \u00e9criture ancienne et plusieurs chiffres. Un second morceau \u00e9tait dissimul\u00e9 plus profond\u00e9ment, pr\u00e8s du coin inf\u00e9rieur. Ames le retira avec la m\u00eame pr\u00e9caution. Les deux fragments semblaient provenir d&#8217;un document unique, pli\u00e9 plusieurs fois avant d&#8217;\u00eatre gliss\u00e9 dans la reliure. Josephine les contempla sans oser les toucher. Elle reconnaissait certaines formes de lettres d\u00e9j\u00e0 observ\u00e9es dans les anciens papiers d&#8217;Ellen. Cyrus se pencha pour examiner la signature.<\/p>\n<p>Le document portait une date : le vingt-huit avril 1867, cinq jours avant l&#8217;incendie. Il mentionnait un d\u00e9p\u00f4t scell\u00e9 aupr\u00e8s de la banque Clearwater, sous le nom d&#8217;Ellen Moore Creed. Un num\u00e9ro avait \u00e9t\u00e9 inscrit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;une description sommaire : comptes originaux, actes et correspondance relatifs aux concessions de Nathaniel Moore. Plus bas figurait une note pr\u00e9cisant qu&#8217;un exemplaire du re\u00e7u avait \u00e9t\u00e9 confi\u00e9 \u00e0 Margaret Hart. Josephine relut le nom de sa m\u00e8re adoptive. Elle comprit soudain pourquoi Margaret avait conserv\u00e9 le livre avec tant de soin, et pourquoi certains hommes avaient cherch\u00e9 \u00e0 l&#8217;ouvrir.<\/p>\n<p>Cyrus reconnut l&#8217;\u00e9criture d&#8217;Ellen dans une courte phrase ajout\u00e9e au verso. Elle indiquait que les documents ne devaient \u00eatre remis qu&#8217;\u00e0 une personne l\u00e9galement habilit\u00e9e \u00e0 repr\u00e9senter sa famille. Le dernier mot \u00e9tait soulign\u00e9 d&#8217;un trait ferme. Josephine demanda pourquoi Ellen avait pris une pr\u00e9caution aussi inhabituelle. Cyrus r\u00e9pondit que sa femme connaissait les conflits entre Nathaniel Moore et Silas Vale. Elle avait probablement compris que les papiers conserv\u00e9s \u00e0 la maison pouvaient \u00eatre vol\u00e9s ou d\u00e9truits. Le d\u00e9p\u00f4t bancaire lui permettait de pr\u00e9server des copies ind\u00e9pendantes de celles que son p\u00e8re gardait dans ses bureaux.<\/p>\n<p>Ames examina les fragments pour d\u00e9terminer s&#8217;ils pouvaient \u00eatre assembl\u00e9s sans dommage. Il les pla\u00e7a entre deux feuilles transparentes pr\u00e9par\u00e9es pour conserver les papiers fragiles, puis inscrivit au dos de l&#8217;enveloppe l&#8217;heure et les circonstances de leur d\u00e9couverte. Josephine lui demanda s&#8217;il accepterait de d\u00e9crire officiellement son intervention. Le relieur r\u00e9pondit qu&#8217;il n&#8217;avait aucune raison de refuser. Il avait seulement retir\u00e9 deux morceaux de papier dissimul\u00e9s dans une reliure alt\u00e9r\u00e9e. Il pouvait attester leur pr\u00e9sence et la mani\u00e8re dont ils avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverts, mais non garantir l&#8217;origine des informations qu&#8217;ils contenaient.<\/p>\n<p>Cette prudence rassura Josephine. Elle avait appris \u00e0 se m\u00e9fier des personnes qui pr\u00e9tendaient poss\u00e9der toutes les r\u00e9ponses. Elle remercia Ames et lui demanda de r\u00e9parer la couverture sans effacer les marques de l&#8217;ouverture pr\u00e9c\u00e9dente. Le relieur proposa de conserver les morceaux de fil coup\u00e9s dans une petite enveloppe s\u00e9par\u00e9e. Cyrus approuva. Les traces laiss\u00e9es par ceux qui avaient fouill\u00e9 le livre pouvaient avoir leur importance. Josephine repartit avec les fragments prot\u00e9g\u00e9s dans la bo\u00eete, tandis que l&#8217;ouvrage restait \u00e0 l&#8217;atelier pour quelques heures suppl\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>Ils se rendirent directement au bureau d&#8217;Henry Whitlock. Le greffier examina le re\u00e7u et consulta les anciens registres des institutions financi\u00e8res de la r\u00e9gion. La banque Clearwater avait \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9e plusieurs ann\u00e9es auparavant par un \u00e9tablissement plus important, mais ses archives de d\u00e9p\u00f4t avaient \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9es. Whitlock expliqua que certains coffres anciens \u00e9taient rest\u00e9s ferm\u00e9s lorsque leurs propri\u00e9taires \u00e9taient morts ou avaient quitt\u00e9 le territoire. Il retrouva le num\u00e9ro du d\u00e9p\u00f4t dans un index partiellement effac\u00e9. Le nom d&#8217;Ellen Moore Creed figurait encore \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;une r\u00e9f\u00e9rence manuscrite.<\/p>\n<p>Josephine posa les mains sur le bureau. Jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent, les documents \u00e9voqu\u00e9s par Pike semblaient presque appartenir \u00e0 une l\u00e9gende familiale. Elle avait entendu parler de papiers cach\u00e9s, de comptes falsifi\u00e9s et d&#8217;originaux disparus. \u00c0 pr\u00e9sent, elle d\u00e9tenait une r\u00e9f\u00e9rence pr\u00e9cise permettant de retrouver une bo\u00eete r\u00e9elle. Whitlock lui expliqua qu&#8217;il fallait n\u00e9anmoins obtenir une autorisation judiciaire pour en v\u00e9rifier le contenu. Les archives bancaires ne pouvaient pas \u00eatre ouvertes simplement parce qu&#8217;un h\u00e9ritier suppos\u00e9 en faisait la demande. Josephine accepta cette condition. Elle voulait que la d\u00e9couverte soit incontestable.<\/p>\n<p>Le magistrat Bellamy re\u00e7ut la requ\u00eate dans l&#8217;apr\u00e8s-midi. Il examina les fragments, la d\u00e9claration du relieur et la copie du registre bancaire. Cyrus expliqua la mani\u00e8re dont Ellen avait confi\u00e9 le livre \u00e0 Margaret avant l&#8217;incendie. Josephine pr\u00e9cisa qu&#8217;elle l&#8217;avait conserv\u00e9 pendant toute son enfance sans conna\u00eetre sa provenance. Bellamy demanda si d&#8217;autres personnes avaient pu manipuler l&#8217;ouvrage r\u00e9cemment. Elle d\u00e9crivit les fouilles effectu\u00e9es par Cooper et les coutures endommag\u00e9es. Le magistrat ordonna que le livre et les fragments soient document\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment afin d&#8217;\u00e9viter toute contestation sur leur conservation.<\/p>\n<p>Il autorisa ensuite l&#8217;ouverture du d\u00e9p\u00f4t en pr\u00e9sence d&#8217;un repr\u00e9sentant de la banque, de Whitlock et des parties concern\u00e9es ou de leurs repr\u00e9sentants. L&#8217;op\u00e9ration aurait lieu le lendemain matin. Josephine sentit son c\u0153ur acc\u00e9l\u00e9rer lorsqu&#8217;elle entendit cette d\u00e9cision. Elle demanda si Edwin Shaw serait inform\u00e9. Bellamy r\u00e9pondit que les personnes impliqu\u00e9es dans la contestation recevraient notification selon les r\u00e8gles applicables. Il ajouta qu&#8217;aucun document ne pourrait \u00eatre retir\u00e9 sans inventaire complet. Cyrus remercia le magistrat. Il savait que la d\u00e9couverte pouvait confirmer certains soup\u00e7ons, mais aussi r\u00e9v\u00e9ler des faits qu&#8217;ils n&#8217;avaient pas envisag\u00e9s.<\/p>\n<p>Le soir, Josephine retourna \u00e0 l&#8217;auberge avec une inqui\u00e9tude nouvelle. Shaw allait apprendre qu&#8217;ils avaient retrouv\u00e9 le re\u00e7u. Il pourrait tenter de contester la validit\u00e9 du d\u00e9p\u00f4t ou chercher \u00e0 influencer les employ\u00e9s de la banque. Cyrus lui r\u00e9pondit que les documents \u00e9taient d\u00e9sormais mentionn\u00e9s dans une proc\u00e9dure officielle. Il serait difficile de les faire dispara\u00eetre sans laisser de traces. Cette assurance ne l&#8217;emp\u00eachait pas de rester prudent. Il demanda \u00e0 Reeves de v\u00e9rifier que la salle d&#8217;archives serait gard\u00e9e pendant la nuit. L&#8217;adjoint accepta et pr\u00e9vint le responsable de l&#8217;\u00e9tablissement.<\/p>\n<p>Josephine dormit mal. Elle pensait \u00e0 Ellen, qui avait cach\u00e9 le re\u00e7u quelques jours avant sa mort. Avait-elle pressenti l&#8217;incendie ? Avait-elle simplement cherch\u00e9 \u00e0 prot\u00e9ger les affaires de son p\u00e8re contre une fraude ? Josephine ne pouvait pas le savoir. Elle se demandait \u00e9galement ce que Margaret avait ressenti en d\u00e9couvrant que le livre contenait une preuve capable de changer le destin de Clara. Pendant dix-sept ans, elle avait conserv\u00e9 cet objet pr\u00e8s d&#8217;elle, sans jamais expliquer son importance. Josephine ressentait de la col\u00e8re contre son silence, mais aussi une peine profonde en imaginant la peur qui avait peut-\u00eatre guid\u00e9 chacune de ses d\u00e9cisions.<\/p>\n<p>Au matin, ils rejoignirent la banque avant l&#8217;ouverture au public. Le responsable, Charles Bennett, les conduisit dans une salle int\u00e9rieure o\u00f9 plusieurs coffres m\u00e9talliques \u00e9taient rang\u00e9s derri\u00e8re une lourde porte. Whitlock apporta l&#8217;autorisation sign\u00e9e par Bellamy. Shaw \u00e9tait pr\u00e9sent, accompagn\u00e9 d&#8217;un juriste, mais il demeura inhabituellement silencieux. Josephine remarqua que ses yeux se dirigeaient sans cesse vers une armoire situ\u00e9e au fond de la pi\u00e8ce. Bennett expliqua que les d\u00e9p\u00f4ts anciens avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9s plusieurs fois lors des changements de propri\u00e9t\u00e9 de la banque, mais que leur num\u00e9rotation avait \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9e.<\/p>\n<p>Un employ\u00e9 consulta les registres, puis apporta une bo\u00eete m\u00e9tallique portant le num\u00e9ro inscrit sur le re\u00e7u. Elle \u00e9tait recouverte de poussi\u00e8re et ferm\u00e9e par un dispositif de scellement ancien. Whitlock v\u00e9rifia les marques, les compara avec les indications du registre et les d\u00e9crivit \u00e0 voix haute. Le sceau semblait intact. Josephine retint son souffle lorsque Bennett commen\u00e7a \u00e0 l&#8217;ouvrir. Il dut utiliser un petit outil pour d\u00e9gager le m\u00e9canisme. Le couvercle c\u00e9da enfin avec un bruit m\u00e9tallique. \u00c0 l&#8217;int\u00e9rieur se trouvaient plusieurs enveloppes \u00e9paisses, deux carnets reli\u00e9s et un paquet envelopp\u00e9 dans une toile sombre.<\/p>\n<p>Whitlock entreprit l&#8217;inventaire devant les t\u00e9moins. Il annon\u00e7a le nombre d&#8217;enveloppes, leur \u00e9tat et les inscriptions visibles sur les couvertures. Les documents portaient les noms de Nathaniel Moore, Ellen Creed et plusieurs soci\u00e9t\u00e9s commerciales associ\u00e9es \u00e0 Silas Vale. Cyrus reconnut imm\u00e9diatement certaines signatures. Josephine observait les papiers sans oser les toucher. Elle savait que ces feuilles avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9es cinq jours avant la mort d&#8217;Ellen et qu&#8217;elles avaient surv\u00e9cu \u00e0 dix-sept ann\u00e9es de silence. La pr\u00e9sence des sceaux intacts rendait difficile l&#8217;hypoth\u00e8se d&#8217;une fabrication r\u00e9cente.<\/p>\n<p>Le premier carnet contenait des comptes d\u00e9taill\u00e9s concernant plusieurs concessions mini\u00e8res. Les colonnes mentionnaient les revenus, les frais d&#8217;exploitation et les sommes vers\u00e9es aux associ\u00e9s. Whitlock compara certaines \u00e9critures avec les documents officiels conserv\u00e9s au greffe. Il d\u00e9couvrit rapidement des diff\u00e9rences importantes. Plusieurs paiements apparaissaient dans les copies d\u00e9pos\u00e9es par Ellen, mais avaient disparu des comptes utilis\u00e9s lors des transferts au profit de Vale. D&#8217;autres sommes avaient \u00e9t\u00e9 transform\u00e9es en dettes pr\u00e9tendument dues par Nathaniel Moore. Le greffier prit des notes, puis demanda que les registres soient examin\u00e9s par un comptable ind\u00e9pendant.<\/p>\n<p>Le second carnet contenait des correspondances et des observations manuscrites d&#8217;Ellen. Elle y avait not\u00e9 les dates auxquelles son p\u00e8re avait contest\u00e9 certains relev\u00e9s. Plusieurs passages \u00e9voquaient des rencontres avec Edwin Shaw et des refus r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de lui remettre les originaux. Josephine reconnut la petite fleur dessin\u00e9e dans les marges. Elle se souvenait l&#8217;avoir vue dans le livre de cantiques et sur les anciennes lettres de Margaret. Cette marque n&#8217;\u00e9tait plus seulement un souvenir attendrissant. Elle devenait un lien mat\u00e9riel entre les documents d\u00e9pos\u00e9s par Ellen et ceux qui avaient accompagn\u00e9 Clara pendant son enfance.<\/p>\n<p>Shaw demanda \u00e0 examiner certains papiers de plus pr\u00e8s. Bennett lui rappela qu&#8217;il pouvait les consulter sous la surveillance de Whitlock, mais non les retirer de la table. Le juriste semblait contrari\u00e9. Il affirma que plusieurs signatures \u00e9taient anciennes et que des erreurs comptables pouvaient expliquer les diff\u00e9rences. Whitlock r\u00e9pondit qu&#8217;un examen sp\u00e9cialis\u00e9 serait n\u00e9cessaire. Josephine remarqua cependant que Shaw \u00e9vitait de regarder une enveloppe particuli\u00e8re, sur laquelle figurait le nom de Silas Vale \u00e9crit en grandes lettres. Elle demanda qu&#8217;on en lise le contenu avant de poursuivre.<\/p>\n<p>L&#8217;enveloppe contenait une s\u00e9rie de lettres \u00e9chang\u00e9es entre Nathaniel Moore et Vale. Certaines \u00e9taient courtoises, d&#8217;autres beaucoup plus s\u00e9v\u00e8res. Dans l&#8217;une d&#8217;elles, Moore accusait son associ\u00e9 d&#8217;avoir pr\u00e9sent\u00e9 des comptes incomplets et d&#8217;avoir utilis\u00e9 des autorisations au-del\u00e0 de ce qui avait \u00e9t\u00e9 convenu. Vale r\u00e9pondait en contestant ces accusations. Mais une lettre dat\u00e9e de la fin d&#8217;avril 1867 attirait particuli\u00e8rement l&#8217;attention. Ellen y avait ajout\u00e9 une note indiquant qu&#8217;elle conservait les pi\u00e8ces originales en attendant l&#8217;avis d&#8217;un conseiller ind\u00e9pendant. Josephine sentit qu&#8217;elle approchait du moment o\u00f9 les conflits financiers avaient commenc\u00e9 \u00e0 menacer directement sa famille.<\/p>\n<p>Un autre document, plus court, portait la signature de Vale et celle d&#8217;Amos Rourke. Il autorisait le retrait de plusieurs fournitures depuis les r\u00e9serves de l&#8217;exploitation, notamment une quantit\u00e9 importante de combustible pour lampes et machines. La date \u00e9tait celle du deux mai 1867, la veille de l&#8217;incendie. Cyrus demanda \u00e0 Whitlock de lire les indications concernant le destinataire. Le mat\u00e9riel devait \u00eatre remis \u00e0 Rourke pour une op\u00e9ration pr\u00e9sent\u00e9e comme un entretien de b\u00e2timents. Josephine repensa imm\u00e9diatement au t\u00e9moignage de Pike. Il avait d\u00e9crit le combustible apport\u00e9 \u00e0 la maison des Creed et le r\u00f4le jou\u00e9 par Rourke.<\/p>\n<p>Whitlock compara le document avec les comptes du premier carnet. La sortie du combustible y figurait \u00e9galement, mais sous une rubrique diff\u00e9rente. Les quantit\u00e9s correspondaient. Shaw tenta de faire remarquer qu&#8217;une autorisation d&#8217;approvisionnement ne prouvait pas une intention criminelle. Le greffier acquies\u00e7a sur ce point, mais souligna que la pi\u00e8ce confirmait au moins la possibilit\u00e9 mat\u00e9rielle du r\u00e9cit de Pike. Cyrus demanda qu&#8217;elle soit conserv\u00e9e s\u00e9par\u00e9ment et transmise \u00e0 l&#8217;autorit\u00e9 charg\u00e9e d&#8217;examiner les circonstances de l&#8217;incendie. Bellamy, pr\u00e9sent pour superviser l&#8217;ouverture, approuva imm\u00e9diatement.<\/p>\n<p>Josephine continuait d&#8217;observer les enveloppes lorsque Bennett ouvrit le paquet envelopp\u00e9 de toile sombre. Il contenait quelques objets personnels et plusieurs lettres adress\u00e9es \u00e0 Clara. Ellen les avait \u00e9crites pour sa fille, peut-\u00eatre avec l&#8217;intention de les lui remettre lorsqu&#8217;elle serait plus grande. Josephine sentit son c\u0153ur se serrer en d\u00e9couvrant son pr\u00e9nom d&#8217;origine sur les enveloppes. Elle demanda si elle pouvait en lire une. Bellamy h\u00e9sita, puis accepta qu&#8217;elle consulte les lettres personnelles sous la surveillance du greffier, \u00e0 condition qu&#8217;elles soient ensuite replac\u00e9es dans le d\u00e9p\u00f4t.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re lettre ne parlait ni d&#8217;argent ni de conflits. Ellen y racontait un matin o\u00f9 Clara avait r\u00e9ussi \u00e0 se tenir debout en s&#8217;accrochant \u00e0 une chaise. Elle d\u00e9crivait son rire, ses cheveux emm\u00eal\u00e9s et sa manie de cacher les petits objets dans les plis d&#8217;une couverture. Josephine sentit les larmes brouiller les lignes. Elle avait pass\u00e9 toute sa vie \u00e0 croire qu&#8217;elle n&#8217;avait aucun souvenir de sa m\u00e8re de naissance. Elle d\u00e9couvrait maintenant que cette femme avait pris le temps d&#8217;\u00e9crire pour elle, sans savoir si ces mots seraient un jour lus.<\/p>\n<p>Cyrus d\u00e9tourna les yeux pour lui laisser un peu d&#8217;intimit\u00e9. Il reconnaissait la voix d&#8217;Ellen dans les phrases simples et les d\u00e9tails pr\u00e9cis. Elle avait toujours pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 raconter une sc\u00e8ne ordinaire plut\u00f4t que de prononcer de grandes d\u00e9clarations. Josephine referma doucement la lettre. \u00ab Je voudrais pouvoir les garder \u00bb, murmura-t-elle. Bellamy lui expliqua qu&#8217;elles pourraient lui \u00eatre remises apr\u00e8s inventaire et reproduction, si aucune difficult\u00e9 juridique ne s&#8217;y opposait. Elle acquies\u00e7a. Pour la premi\u00e8re fois, elle ne se sentait pas seulement h\u00e9riti\u00e8re \u00e9ventuelle de biens contest\u00e9s. Elle recevait une preuve tangible de l&#8217;amour qu&#8217;Ellen lui avait port\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de l&#8217;inventaire, Whitlock ordonna que les documents soient plac\u00e9s sous scell\u00e9s et transport\u00e9s dans une armoire s\u00e9curis\u00e9e du greffe. Bennett signa une attestation d\u00e9crivant leur \u00e9tat et leur provenance. Shaw protesta contre la communication de certaines pi\u00e8ces, mais Bellamy rappela qu&#8217;une proc\u00e9dure contradictoire permettrait \u00e0 chaque partie de formuler ses objections. Josephine observa le juriste ranger ses papiers. Son expression ne ressemblait plus \u00e0 celle d&#8217;un homme certain de son autorit\u00e9. Il avait perdu le contr\u00f4le d&#8217;archives qu&#8217;il croyait probablement inaccessibles.<\/p>\n<p>Avant de quitter la banque, Cyrus demanda \u00e0 consulter une derni\u00e8re fois le re\u00e7u original. Whitlock le lui montra. Sur le bord inf\u00e9rieur figurait une petite mention manuscrite que personne n&#8217;avait remarqu\u00e9e pendant l&#8217;ouverture. Elle indiquait qu&#8217;Ellen avait demand\u00e9 que le d\u00e9p\u00f4t reste ferm\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;un repr\u00e9sentant de sa famille puisse \u00e9tablir un droit l\u00e9gitime \u00e0 le recevoir. La phrase \u00e9tait suivie d&#8217;une date et d&#8217;une signature. Josephine reconnut les initiales de Margaret Hart parmi les t\u00e9moins. Elle comprit que Margaret avait connu l&#8217;existence du d\u00e9p\u00f4t d\u00e8s l&#8217;origine et qu&#8217;elle avait accept\u00e9 d&#8217;en prot\u00e9ger la r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<p>De retour au tribunal, Bellamy fit \u00e9tablir une copie de l&#8217;autorisation de retrait du combustible. Il demanda que Jonas Pike soit de nouveau interrog\u00e9 sur les quantit\u00e9s transport\u00e9es et sur les personnes pr\u00e9sentes lors du chargement. Whitlock transmit \u00e9galement une demande de v\u00e9rification des comptes aux autorit\u00e9s comp\u00e9tentes. Josephine assistait \u00e0 ces d\u00e9marches avec une attention soutenue. Elle avait longtemps redout\u00e9 que les preuves ne soient r\u00e9duites \u00e0 des histoires de famille. D\u00e9sormais, les signatures, les dates et les registres permettaient de confronter les r\u00e9cits aux actes accomplis.<\/p>\n<p>Dans l&#8217;apr\u00e8s-midi, Cyrus accompagna Josephine chez le relieur pour r\u00e9cup\u00e9rer le livre. Ames avait consolid\u00e9 la couverture sans effacer les marques des interventions anciennes. Il lui montra les coutures d&#8217;origine et celles ajout\u00e9es r\u00e9cemment. Josephine le remercia et glissa l&#8217;ouvrage dans sa sacoche. Elle avait l&#8217;impression de porter un objet tr\u00e8s diff\u00e9rent de celui qui l&#8217;avait accompagn\u00e9e depuis Saint-Louis. Ce livre n&#8217;\u00e9tait plus seulement un souvenir de Margaret. Il \u00e9tait devenu la preuve qu&#8217;Ellen avait pr\u00e9par\u00e9 une pr\u00e9caution contre les hommes qui mena\u00e7aient sa famille.<\/p>\n<p>Ils rentr\u00e8rent \u00e0 l&#8217;auberge \u00e0 la tomb\u00e9e du jour. Josephine posa le livre pr\u00e8s de la lampe et contempla la petite fleur dessin\u00e9e dans la marge. Elle pensa \u00e0 Margaret, qui avait probablement connu l&#8217;importance de cette marque sans jamais oser lui en parler. Elle ressentit une col\u00e8re nouvelle contre ce silence, mais aussi une reconnaissance douloureuse pour la femme qui avait conserv\u00e9 l&#8217;objet malgr\u00e9 les risques. Cyrus s&#8217;assit pr\u00e8s d&#8217;elle et lui demanda si elle regrettait d&#8217;avoir ouvert le d\u00e9p\u00f4t. Elle secoua la t\u00eate. \u00ab Je regrette seulement qu&#8217;Ellen ait d\u00fb cacher la v\u00e9rit\u00e9 comme si elle commettait une faute. \u00bb<\/p>\n<p>Un peu plus tard, Daniel Reeves frappa \u00e0 leur porte. L&#8217;adjoint venait de recevoir un premier rapport concernant les approvisionnements de l&#8217;ancienne exploitation. Un ancien registre de livraison avait \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 dans un entrep\u00f4t ferm\u00e9 depuis plusieurs ann\u00e9es. Il mentionnait le retrait du combustible par Amos Rourke et indiquait qu&#8217;un second homme avait sign\u00e9 comme responsable de l&#8217;op\u00e9ration. Reeves posa une copie devant Cyrus. Josephine se pencha pour lire. La signature appartenait \u00e0 Jonas Pike, ce qui confirmait sa pr\u00e9sence et sa participation mat\u00e9rielle au transport.<\/p>\n<p>Mais une note ajout\u00e9e dans la marge attira imm\u00e9diatement l&#8217;attention de Cyrus. Elle indiquait que l&#8217;ordre avait \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9 personnellement par Silas Vale apr\u00e8s une discussion avec Ellen Creed. La date correspondait \u00e0 la veille de l&#8217;incendie. Reeves expliqua que ce d\u00e9tail ne prouvait pas \u00e0 lui seul que Vale avait ordonn\u00e9 de br\u00fbler la maison. Il d\u00e9montrait cependant que l&#8217;homme avait \u00e9t\u00e9 inform\u00e9 de l&#8217;op\u00e9ration et avait approuv\u00e9 la sortie du mat\u00e9riel utilis\u00e9 ensuite par Rourke. Josephine regarda son p\u00e8re. Les documents ne concernaient plus seulement des fraudes financi\u00e8res commises apr\u00e8s la mort d&#8217;Ellen.<\/p>\n<p>Cyrus relut lentement la note. Il avait pass\u00e9 dix-sept ans \u00e0 croire que sa femme \u00e9tait morte dans un accident. Pike avait d\u00e9crit un incendie provoqu\u00e9 volontairement, et les registres montraient maintenant que Vale avait autoris\u00e9 le combustible utilis\u00e9 la veille du drame. La v\u00e9rit\u00e9 devenait plus pr\u00e9cise, mais aussi plus terrible. Josephine comprit qu&#8217;ils allaient devoir demander l&#8217;ouverture d&#8217;une enqu\u00eate criminelle compl\u00e8te. Elle ferma le livre de cantiques et posa la main sur les documents. \u00ab Nous avons assez attendu \u00bb, dit-elle. \u00ab Si ces hommes ont organis\u00e9 la mort d&#8217;Ellen, ils doivent r\u00e9pondre de ce qu&#8217;ils ont fait. \u00bb<\/p>\n<p>END PART 11<\/p>\n<p>PART 12 TITLE: Le t\u00e9moignage de Jonas Pike renverse l\u2019audience, mais la d\u00e9cision du magistrat pousse Silas Vale \u00e0 une fuite que personne n\u2019avait pr\u00e9vue<\/p>\n<p>Le vingt-neuf novembre, Josephine entra dans la salle d&#8217;audience avec le livre de cantiques serr\u00e9 contre elle. Les documents d\u00e9couverts dans le d\u00e9p\u00f4t bancaire avaient \u00e9t\u00e9 plac\u00e9s sous scell\u00e9s, mais elle avait demand\u00e9 \u00e0 conserver l&#8217;ouvrage qui avait permis de les retrouver. Le magistrat Bellamy avait accept\u00e9 apr\u00e8s que le relieur eut attest\u00e9 son intervention. Josephine ne cherchait pas \u00e0 utiliser le livre comme un symbole devant les personnes r\u00e9unies. Elle le tenait parce qu&#8217;il avait appartenu \u00e0 Ellen, puis \u00e0 Margaret, et que son poids familier l&#8217;aidait \u00e0 rester calme. Cyrus marchait pr\u00e8s d&#8217;elle, son manteau encore couvert de neige.<\/p>\n<p>La salle \u00e9tait plus remplie que lors de la premi\u00e8re audience. Plusieurs commer\u00e7ants, propri\u00e9taires et employ\u00e9s des exploitations voisines \u00e9taient venus assister \u00e0 l&#8217;examen des nouveaux \u00e9l\u00e9ments. Josephine reconnut Walter Briggs, le marchand qui avait sign\u00e9 le contrat de Cooper, et Samuel Porter, le responsable du bureau de poste. D&#8217;autres visages lui \u00e9taient inconnus. Elle remarqua pourtant que certaines personnes lui adressaient d\u00e9sormais un regard diff\u00e9rent. Elles avaient entendu parler des archives bancaires et des contradictions entourant sa naissance. Cette attention nouvelle ne l&#8217;enchantait pas. Elle voulait que les documents parlent, non que la ville trouve un nouveau spectacle \u00e0 observer.<\/p>\n<p>Silas Vale \u00e9tait pr\u00e9sent en personne. Josephine le reconnut imm\u00e9diatement gr\u00e2ce aux descriptions que Cyrus lui avait donn\u00e9es. C&#8217;\u00e9tait un homme d&#8217;une soixantaine d&#8217;ann\u00e9es, \u00e9l\u00e9gamment v\u00eatu, avec des cheveux argent\u00e9s et une barbe soigneusement taill\u00e9e. Il se tenait droit, les mains crois\u00e9es sur une canne au pommeau d&#8217;ivoire. Son visage n&#8217;exprimait ni inqui\u00e9tude ni col\u00e8re. Il observait les bancs comme s&#8217;il assistait \u00e0 une r\u00e9union commerciale dont il connaissait d\u00e9j\u00e0 l&#8217;issue. Edwin Shaw \u00e9tait assis \u00e0 sa droite, entour\u00e9 de dossiers. Josephine remarqua cependant qu&#8217;ils \u00e9changeaient peu de paroles.<\/p>\n<p>Bellamy ouvrit l&#8217;audience en rappelant la suspension provisoire des transferts. Il expliqua que les nouveaux documents justifiaient un examen plus approfondi et que certaines pi\u00e8ces pourraient \u00e9galement \u00eatre transmises aux autorit\u00e9s charg\u00e9es des enqu\u00eates criminelles. Vale se leva avant m\u00eame que son juriste ait pris la parole. Il d\u00e9clara respecter profond\u00e9ment la justice, mais estima regrettable qu&#8217;une affaire familiale ancienne menace des entreprises employant de nombreux ouvriers. Plusieurs hommes acquiesc\u00e8rent sur les bancs. Josephine comprit qu&#8217;il cherchait \u00e0 pr\u00e9senter leur demande comme une attaque contre la prosp\u00e9rit\u00e9 de la r\u00e9gion.<\/p>\n<p>Le magistrat lui r\u00e9pondit que les emplois concern\u00e9s ne dispensaient personne de produire des titres valables. Il demanda \u00e0 Shaw de pr\u00e9ciser les raisons pour lesquelles certains comptes d\u00e9pos\u00e9s au nom de Nathaniel Moore diff\u00e9raient des originaux retrouv\u00e9s \u00e0 la banque Clearwater. Shaw \u00e9voqua des erreurs de transcription et des pratiques administratives anciennes. Bellamy lui demanda de pr\u00e9senter les pi\u00e8ces permettant de justifier les corrections. Le juriste consulta ses dossiers, puis affirma qu&#8217;il lui faudrait davantage de temps. Whitlock rappela que plusieurs de ces documents avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9clam\u00e9s d\u00e8s la premi\u00e8re audience. Shaw r\u00e9pondit que certaines archives se trouvaient dans des \u00e9tablissements \u00e9loign\u00e9s.<\/p>\n<p>Josephine \u00e9coutait cette discussion avec une attention soutenue. Elle avait longtemps consid\u00e9r\u00e9 les comptes et les contrats comme des affaires r\u00e9serv\u00e9es aux hommes instruits. Depuis qu&#8217;elle examinait les documents avec Cyrus, elle avait compris que leur complexit\u00e9 pouvait servir \u00e0 masquer des d\u00e9cisions tr\u00e8s simples : prendre ce qui appartenait \u00e0 quelqu&#8217;un d&#8217;autre et lui retirer les moyens de le r\u00e9clamer. Elle observait maintenant les noms, les dates et les signatures sans se laisser impressionner par le vocabulaire juridique. Lorsqu&#8217;une r\u00e9ponse restait obscure, elle notait la question dans son carnet pour y revenir.<\/p>\n<p>Le premier t\u00e9moin appel\u00e9 fut Charles Bennett, responsable des archives bancaires. Il d\u00e9crivit la mani\u00e8re dont le d\u00e9p\u00f4t d&#8217;Ellen avait \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9, les registres consult\u00e9s et les pr\u00e9cautions prises lors de son ouverture. Le juriste de Vale lui demanda si quelqu&#8217;un avait pu modifier le contenu avant la d\u00e9couverte. Bennett r\u00e9pondit que le sceau paraissait intact et que les contr\u00f4les effectu\u00e9s ne montraient aucune intervention r\u00e9cente. Il reconnut toutefois qu&#8217;il ne pouvait pas garantir chaque \u00e9v\u00e9nement survenu pendant les dix-sept ann\u00e9es de conservation. Bellamy nota cette limite et demanda si les documents pr\u00e9sentaient des caract\u00e9ristiques compatibles avec leur date suppos\u00e9e. Bennett confirma que le papier, les encres et les \u00e9critures correspondaient \u00e0 des archives anciennes.<\/p>\n<p>Frederick Ames, le relieur, fut entendu ensuite. Il expliqua comment Josephine lui avait remis le livre et dans quel \u00e9tat se trouvait sa couverture. Il d\u00e9crivit les coutures coup\u00e9es, la r\u00e9paration maladroite et les deux fragments retir\u00e9s du dos. Shaw sugg\u00e9ra que Josephine ou Cyrus avaient pu placer le re\u00e7u dans la reliure avant de l&#8217;apporter \u00e0 l&#8217;atelier. Ames r\u00e9pondit qu&#8217;il ne pouvait conna\u00eetre toute l&#8217;histoire du livre, mais que les fragments avaient \u00e9t\u00e9 comprim\u00e9s dans une partie ancienne de la couverture, sous des couches de colle vieillie. Il n&#8217;avait observ\u00e9 aucun signe \u00e9vident d&#8217;une insertion r\u00e9cente. Josephine remarqua que cette r\u00e9ponse prudente semblait contrarier Shaw davantage qu&#8217;une affirmation cat\u00e9gorique.<\/p>\n<p>Le magistrat fit ensuite comparer le re\u00e7u retrouv\u00e9 dans le livre avec le registre bancaire. Les num\u00e9ros correspondaient, de m\u00eame que les dates et la description du d\u00e9p\u00f4t. Whitlock pr\u00e9senta les copies des comptes originaux et les r\u00e9f\u00e9rences des concessions transf\u00e9r\u00e9es apr\u00e8s la d\u00e9claration de d\u00e9c\u00e8s de Clara. Un comptable ind\u00e9pendant, appel\u00e9 pour examiner les diff\u00e9rences, expliqua que plusieurs modifications ne pouvaient pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme de simples erreurs d&#8217;addition. Des dettes avaient \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9es sans justificatif, et certaines sommes vers\u00e9es \u00e0 Nathaniel Moore avaient disparu des versions utilis\u00e9es pour les op\u00e9rations de Vale.<\/p>\n<p>Silas Vale ne manifesta aucune \u00e9motion visible pendant cette pr\u00e9sentation. Il \u00e9changea quelques mots avec son juriste, puis demanda \u00e0 \u00eatre entendu. Il affirma que les comptes avaient \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9s par plusieurs employ\u00e9s et qu&#8217;il ne pouvait personnellement v\u00e9rifier chaque \u00e9criture. Il reconnut avoir b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de certains transferts, mais soutint qu&#8217;ils avaient \u00e9t\u00e9 approuv\u00e9s par les autorit\u00e9s comp\u00e9tentes. Bellamy lui demanda alors pourquoi ces op\u00e9rations avaient \u00e9t\u00e9 engag\u00e9es si rapidement apr\u00e8s la d\u00e9claration de d\u00e9c\u00e8s de Clara Creed. Vale r\u00e9pondit que les entreprises ne pouvaient pas rester ind\u00e9finiment paralys\u00e9es par des \u00e9v\u00e9nements tragiques.<\/p>\n<p>Cyrus releva l\u00e9g\u00e8rement la t\u00eate. Josephine sentit sa main se refermer autour de la sienne sous la table. Le ton de Vale lui paraissait plus cruel que les insultes de Cooper, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&#8217;il ne semblait \u00e9prouver aucune difficult\u00e9 \u00e0 parler de la mort d&#8217;Ellen comme d&#8217;un obstacle administratif. Bellamy lui demanda de pr\u00e9ciser qui avait autoris\u00e9 les transferts. Vale d\u00e9signa Shaw et plusieurs anciens repr\u00e9sentants de Nathaniel Moore. Le magistrat lui rappela que certains droits devaient revenir \u00e0 Clara si elle survivait \u00e0 sa m\u00e8re. Vale r\u00e9pondit que l&#8217;enfant avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e morte. \u00ab C&#8217;est justement cette d\u00e9claration qui fait aujourd&#8217;hui l&#8217;objet de notre examen \u00bb, r\u00e9pliqua Bellamy.<\/p>\n<p>Jonas Pike fut amen\u00e9 dans la salle sous la surveillance de Daniel Reeves. Il portait des v\u00eatements propres, mais son visage demeurait marqu\u00e9 par la fatigue. Josephine l&#8217;observa s&#8217;approcher de la place r\u00e9serv\u00e9e aux t\u00e9moins. Elle repensa \u00e0 la scierie, au bruit des pas derri\u00e8re les planches et \u00e0 la mani\u00e8re dont Pike avait reconnu sa participation \u00e0 l&#8217;incendie. Le voir maintenant devant un magistrat changeait la port\u00e9e de ses paroles. Il ne parlait plus seulement pour soulager sa conscience. Il acceptait de r\u00e9pondre publiquement de ce qu&#8217;il avait fait et de ce qu&#8217;il avait laiss\u00e9 faire.<\/p>\n<p>Pike pr\u00eata serment, puis d\u00e9crivit son travail pour Nathaniel Moore et ses relations avec Silas Vale. Il expliqua les conflits concernant les concessions, les comptes contest\u00e9s et les documents qu&#8217;Ellen cherchait \u00e0 prot\u00e9ger. Lorsqu&#8217;il \u00e9voqua la visite \u00e0 la maison des Creed, sa voix ralentit. Il reconnut avoir accompagn\u00e9 Amos Rourke et transport\u00e9 du combustible depuis les r\u00e9serves de l&#8217;exploitation. Il d\u00e9clara que Rourke avait r\u00e9pandu une partie du liquide pr\u00e8s d&#8217;une d\u00e9pendance avant que le feu ne gagne la maison. Josephine remarqua que Vale avait cess\u00e9 de regarder le t\u00e9moin. Son attention se portait maintenant sur les documents dispos\u00e9s devant lui.<\/p>\n<p>Bellamy demanda \u00e0 Pike s&#8217;il avait entendu Vale ordonner express\u00e9ment l&#8217;incendie. L&#8217;homme h\u00e9sita. Il r\u00e9pondit que Vale avait parl\u00e9 de faire peur \u00e0 Ellen et de r\u00e9cup\u00e9rer les papiers, mais qu&#8217;il n&#8217;avait pas entendu les mots exacts ordonnant de br\u00fbler la maison. Le magistrat lui demanda de ne pas d\u00e9passer ce qu&#8217;il pouvait confirmer. Pike acquies\u00e7a. Il expliqua cependant que le combustible avait \u00e9t\u00e9 retir\u00e9 avec l&#8217;autorisation de Vale et que Rourke avait re\u00e7u des instructions particuli\u00e8res avant leur d\u00e9part. Le document d\u00e9couvert dans les archives de livraison confirmait au moins cette autorisation mat\u00e9rielle.<\/p>\n<p>Le juriste de Vale entreprit de contre-interroger Pike. Il lui rappela ses dettes, sa participation \u00e0 l&#8217;incendie et les ann\u00e9es pendant lesquelles il avait v\u00e9cu sous un autre nom. Pourquoi le tribunal devrait-il croire un homme qui avait menti si longtemps ? Pike baissa les yeux. \u00ab Vous ne devriez pas me croire simplement parce que je dis avoir des regrets. \u00bb Il leva ensuite la t\u00eate vers Bellamy. \u00ab Mais vous pouvez v\u00e9rifier les choses que j&#8217;ai racont\u00e9es. Les registres, les dates, les personnes pr\u00e9sentes. Je ne demande pas qu&#8217;on efface ce que j&#8217;ai fait. \u00bb Josephine sentit que cette r\u00e9ponse, imparfaite mais sans pr\u00e9tention, avait davantage de force que les longues d\u00e9clarations de Shaw.<\/p>\n<p>Le juriste insista sur les menaces que Pike disait avoir re\u00e7ues. Il sugg\u00e9ra qu&#8217;il cherchait \u00e0 accuser Vale pour obtenir une protection judiciaire. Pike r\u00e9pondit que sa participation \u00e0 l&#8217;incendie resterait punissable, quelle que soit l&#8217;issue de l&#8217;affaire. Il n&#8217;avait re\u00e7u aucune promesse d&#8217;immunit\u00e9. Daniel Reeves confirma ensuite les circonstances de la rencontre \u00e0 la scierie, la pr\u00e9sence des hommes qui avaient tent\u00e9 d&#8217;approcher Pike et le document trouv\u00e9 sur l&#8217;un d&#8217;eux. Bellamy ordonna que ces \u00e9l\u00e9ments soient transmis s\u00e9par\u00e9ment aux autorit\u00e9s comp\u00e9tentes. La salle \u00e9tait devenue silencieuse. M\u00eame les spectateurs les plus curieux semblaient comprendre que l&#8217;audience d\u00e9passait d\u00e9sormais une simple dispute successorale.<\/p>\n<p>Josephine fut appel\u00e9e pour r\u00e9pondre aux questions concernant la d\u00e9claration d&#8217;Abel Hart. Elle expliqua comment Agnes Whitcomb avait re\u00e7u la lettre et pourquoi son p\u00e8re avait choisi de la confier \u00e0 une personne ext\u00e9rieure \u00e0 ses affaires commerciales. Elle indiqua \u00e9galement que la signature avait \u00e9t\u00e9 attest\u00e9e et que l&#8217;original pouvait \u00eatre produit. Shaw tenta de faire croire qu&#8217;Abel avait pu \u00eatre influenc\u00e9 par des personnes hostiles \u00e0 Vale. Josephine r\u00e9pondit qu&#8217;elle ne pouvait pas conna\u00eetre toutes les pens\u00e9es de son p\u00e8re. \u00ab Mais je sais qu&#8217;il a reconnu avoir menti pendant dix-sept ans. Un homme qui voulait seulement prot\u00e9ger sa r\u00e9putation n&#8217;aurait probablement pas commenc\u00e9 par cette confession. \u00bb<\/p>\n<p>Bellamy lui demanda comment elle avait d\u00e9couvert sa v\u00e9ritable identit\u00e9. Josephine raconta bri\u00e8vement sa rencontre avec Cyrus, la marque pr\u00e8s de sa tempe, les souvenirs conserv\u00e9s dans la cabane et les recherches qui avaient suivi. Elle ne s&#8217;attarda pas sur l&#8217;humiliation publique qu&#8217;elle avait subie, mais ne chercha pas non plus \u00e0 la dissimuler. Elle expliqua que Cooper avait pr\u00e9tendu d\u00e9tenir des droits sur elle et que Cyrus avait pay\u00e9 cinquante dollars pour mettre fin \u00e0 cette situation. Le magistrat lui demanda si Cyrus avait ensuite exig\u00e9 un mariage ou une quelconque obligation personnelle. \u00ab Jamais \u00bb, r\u00e9pondit-elle. \u00ab Il m&#8217;a dit que je pouvais d\u00e9cider moi-m\u00eame de mon avenir. \u00bb<\/p>\n<p>Cette r\u00e9ponse provoqua un mouvement discret dans l&#8217;assistance. Josephine aper\u00e7ut Walter Briggs baisser la t\u00eate. Elle pensa aux hommes qui avaient ri lorsque Cooper l&#8217;avait pr\u00e9sent\u00e9e comme une marchandise. Certains assistaient maintenant \u00e0 l&#8217;audience et d\u00e9couvraient que la femme qu&#8217;ils avaient m\u00e9pris\u00e9e pouvait \u00eatre l&#8217;h\u00e9riti\u00e8re de biens consid\u00e9rables. Cette inversion des regards ne lui procurait aucune joie particuli\u00e8re. Elle aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 qu&#8217;on la traite dignement lorsqu&#8217;elle ne poss\u00e9dait rien. Elle se promit de ne jamais oublier cette diff\u00e9rence entre le respect accord\u00e9 \u00e0 une personne et l&#8217;int\u00e9r\u00eat manifest\u00e9 pour sa fortune.<\/p>\n<p>\u00c0 la demande de Bellamy, Cyrus t\u00e9moigna de nouveau. Il confirma les circonstances de la disparition de sa famille et d\u00e9crivit les d\u00e9marches entreprises depuis la rencontre de Josephine. Lorsqu&#8217;on lui demanda ce qu&#8217;il pensait de son identit\u00e9, il r\u00e9pondit qu&#8217;il croyait avoir retrouv\u00e9 Clara, mais qu&#8217;il souhaitait une reconnaissance fond\u00e9e sur des preuves. Il montra la photographie ancienne et \u00e9voqua la marque de naissance. Puis il rappela que les documents d&#8217;Abel, Lydia et Ellen formaient un ensemble bien plus solide qu&#8217;une simple ressemblance. \u00ab Je ne demande pas au tribunal de r\u00e9parer mon chagrin \u00bb, conclut-il. \u00ab Je demande qu&#8217;il examine ce qui a \u00e9t\u00e9 fait \u00e0 ma famille. \u00bb<\/p>\n<p>L&#8217;audience fut suspendue pendant une heure. Dans le couloir, Josephine aper\u00e7ut Silas Vale discuter vivement avec Shaw. Les deux hommes s&#8217;\u00e9taient \u00e9loign\u00e9s des autres personnes, mais leurs gestes trahissaient une tension nouvelle. Vale parlait avec une autorit\u00e9 s\u00e8che, tandis que Shaw semblait chercher \u00e0 se justifier. \u00c0 un moment, le juriste indiqua la salle des archives. Vale secoua la t\u00eate et lui tourna brusquement le dos. Josephine d\u00e9tourna les yeux avant qu&#8217;ils remarquent sa pr\u00e9sence. Elle n&#8217;avait pas l&#8217;intention de les suivre. Elle pr\u00e9f\u00e9rait que leurs d\u00e9saccords apparaissent dans des documents ou des t\u00e9moignages plut\u00f4t que dans des suppositions.<\/p>\n<p>Cyrus la rejoignit pr\u00e8s d&#8217;une fen\u00eatre. Il lui demanda si elle avait besoin de repos. Josephine r\u00e9pondit qu&#8217;elle \u00e9tait fatigu\u00e9e, mais qu&#8217;elle voulait assister \u00e0 la d\u00e9cision. Ils parl\u00e8rent quelques minutes des lettres d&#8217;Ellen retrouv\u00e9es dans le d\u00e9p\u00f4t. Josephine esp\u00e9rait pouvoir les lire tranquillement lorsque les formalit\u00e9s seraient termin\u00e9es. Cyrus lui raconta que sa femme avait l&#8217;habitude d&#8217;\u00e9crire pendant les soir\u00e9es d&#8217;hiver, install\u00e9e pr\u00e8s du feu avec une tasse de th\u00e9. Elle disait qu&#8217;un souvenir not\u00e9 imm\u00e9diatement conservait des d\u00e9tails que la m\u00e9moire oubliait ensuite. Josephine sourit tristement. Son propre carnet lui semblait d\u00e9sormais prolonger cette habitude.<\/p>\n<p>\u00c0 la reprise, Bellamy annon\u00e7a qu&#8217;il consid\u00e9rait les \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9sent\u00e9s comme suffisamment s\u00e9rieux pour maintenir la suspension des transferts jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;examen complet des droits successoraux. Il ordonna la conservation des documents bancaires, la v\u00e9rification des comptes contest\u00e9s et la poursuite des d\u00e9marches permettant d&#8217;\u00e9tablir officiellement l&#8217;identit\u00e9 de Josephine. Il pr\u00e9cisa qu&#8217;aucune op\u00e9ration concernant les concessions litigieuses ne pourrait \u00eatre enregistr\u00e9e sans nouvelle autorisation. Les repr\u00e9sentants de Vale protest\u00e8rent, affirmant que les entreprises subiraient des pertes importantes. Bellamy r\u00e9pondit que ces difficult\u00e9s ne justifiaient pas de disposer de biens dont la propri\u00e9t\u00e9 pouvait avoir \u00e9t\u00e9 obtenue par fraude.<\/p>\n<p>Le magistrat ajouta qu&#8217;il transmettrait les t\u00e9moignages concernant l&#8217;incendie aux autorit\u00e9s territoriales comp\u00e9tentes. Les d\u00e9clarations de Pike, les registres d&#8217;approvisionnement et les contradictions des anciens rapports m\u00e9dicaux justifiaient l&#8217;ouverture d&#8217;une enqu\u00eate criminelle distincte. Il demanda \u00e9galement que les circonstances de la mort d&#8217;Abel Hart soient examin\u00e9es, compte tenu des menaces d\u00e9crites dans sa lettre. Josephine sentit ses \u00e9paules se raidir. Elle savait que son p\u00e8re \u00e9tait mort, mais elle n&#8217;avait pas encore os\u00e9 envisager pleinement qu&#8217;il ait pu \u00eatre victime de ceux dont il cherchait \u00e0 d\u00e9noncer les actes.<\/p>\n<p>Shaw se leva pour demander que certaines accusations ne soient pas rendues publiques avant leur v\u00e9rification. Bellamy lui r\u00e9pondit que le tribunal ne d\u00e9clarait personne coupable \u00e0 ce stade. Il ordonnait simplement que des faits graves soient examin\u00e9s selon les proc\u00e9dures appropri\u00e9es. Silas Vale resta immobile pendant cette discussion. Son visage avait perdu une partie de sa s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, mais il ne pronon\u00e7a aucun mot. Josephine remarqua qu&#8217;il consultait r\u00e9guli\u00e8rement sa montre. Lorsque le magistrat leva l&#8217;audience, Vale se dirigea rapidement vers une porte lat\u00e9rale, accompagn\u00e9 d&#8217;un seul employ\u00e9.<\/p>\n<p>Cyrus resta quelques minutes aupr\u00e8s de Whitlock pour v\u00e9rifier la liste des documents conserv\u00e9s. Josephine l&#8217;attendait pr\u00e8s des marches lorsque Daniel Reeves apparut dans le couloir. Son expression \u00e9tait pr\u00e9occup\u00e9e. Il venait d&#8217;apprendre qu&#8217;une voiture avait quitt\u00e9 l&#8217;arri\u00e8re du b\u00e2timent pendant la derni\u00e8re partie de l&#8217;audience. Deux hommes y avaient charg\u00e9 plusieurs caisses provenant du bureau de Vale. Reeves avait demand\u00e9 qu&#8217;on v\u00e9rifie leur destination, mais le conducteur avait affirm\u00e9 qu&#8217;il s&#8217;agissait de mat\u00e9riel commercial. Josephine comprit imm\u00e9diatement pourquoi Vale avait regard\u00e9 sa montre avec tant d&#8217;insistance.<\/p>\n<p>Reeves expliqua qu&#8217;il ne pouvait pas arr\u00eater un homme simplement parce qu&#8217;il quittait la ville. Cependant, les nouvelles d\u00e9cisions du tribunal exigeaient la conservation de certains registres et de documents commerciaux. Si Vale tentait de les soustraire \u00e0 l&#8217;examen, les autorit\u00e9s pourraient intervenir. Cyrus lui demanda si les caisses avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9crites. L&#8217;adjoint r\u00e9pondit qu&#8217;elles portaient les marques d&#8217;une ancienne exploitation mini\u00e8re et semblaient suffisamment lourdes pour contenir des registres ou des objets m\u00e9talliques. Il avait envoy\u00e9 un homme pr\u00e9venir le magistrat et un autre suivre la route emprunt\u00e9e par la voiture.<\/p>\n<p>Josephine rejoignit Cyrus dans le couloir et lui expliqua ce qu&#8217;elle venait d&#8217;apprendre. Il l&#8217;\u00e9couta sans l&#8217;interrompre, puis demanda \u00e0 Whitlock quelles pi\u00e8ces Vale \u00e9tait tenu de produire. Le greffier consulta la liste et constata que plusieurs registres de l&#8217;ancienne exploitation n&#8217;avaient pas encore \u00e9t\u00e9 remis. Cyrus pensa imm\u00e9diatement aux comptes que Pike avait \u00e9voqu\u00e9s et aux documents qu&#8217;Ellen avait cherch\u00e9 \u00e0 prot\u00e9ger. Josephine demanda si Vale pouvait les d\u00e9truire avant qu&#8217;ils soient saisis. Whitlock r\u00e9pondit qu&#8217;il existait ce risque, mais que les autorit\u00e9s pouvaient demander des mesures imm\u00e9diates pour emp\u00eacher leur disparition.<\/p>\n<p>Bellamy fut averti de la situation. Il ordonna \u00e0 Reeves de v\u00e9rifier les locaux commerciaux de Vale et de pr\u00e9server les registres concern\u00e9s. Il demanda \u00e9galement qu&#8217;un inventaire soit \u00e9tabli en pr\u00e9sence de t\u00e9moins ind\u00e9pendants. Josephine observa l&#8217;adjoint pr\u00e9parer son d\u00e9part. Elle \u00e9prouvait une inqui\u00e9tude grandissante, mais ne voulait pas compromettre l&#8217;enqu\u00eate en agissant sans autorisation. Cyrus lui proposa de retourner \u00e0 l&#8217;auberge, o\u00f9 ils pourraient mettre leurs propres copies \u00e0 l&#8217;abri. Elle accepta, \u00e0 condition qu&#8217;ils restent disponibles pour r\u00e9pondre aux nouvelles questions.<\/p>\n<p>En fin d&#8217;apr\u00e8s-midi, Reeves revint avec un rapport pr\u00e9liminaire. Les bureaux de Vale avaient \u00e9t\u00e9 partiellement vid\u00e9s. Plusieurs armoires \u00e9taient ouvertes et certains registres manquaient. Les employ\u00e9s affirmaient avoir re\u00e7u l&#8217;ordre de pr\u00e9parer un d\u00e9placement de documents vers une exploitation situ\u00e9e dans les montagnes. Personne ne pouvait dire si Vale s&#8217;y trouvait d\u00e9j\u00e0. L&#8217;adjoint avait d\u00e9couvert un re\u00e7u concernant la location d&#8217;une voiture et l&#8217;achat de provisions pour plusieurs jours. Les dates indiquaient que le voyage avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 avant l&#8217;audience. Josephine comprit que Vale avait envisag\u00e9 la possibilit\u00e9 de perdre le contr\u00f4le de la proc\u00e9dure.<\/p>\n<p>Reeves ajouta une information qui troubla particuli\u00e8rement Cyrus. L&#8217;un des b\u00e2timents mentionn\u00e9s sur le re\u00e7u se trouvait pr\u00e8s de l&#8217;ancienne propri\u00e9t\u00e9 des Creed. Vale poss\u00e9dait encore plusieurs installations dans cette vall\u00e9e, dont un entrep\u00f4t utilis\u00e9 autrefois pour les fournitures mini\u00e8res. Cyrus connaissait l&#8217;endroit. Il savait que des chemins secondaires permettaient de quitter la r\u00e9gion sans traverser les postes de contr\u00f4le habituels. Josephine lui demanda pourquoi Vale choisirait pr\u00e9cis\u00e9ment cette destination. Cyrus r\u00e9pondit qu&#8217;il pouvait y trouver des employ\u00e9s fid\u00e8les et des routes qu&#8217;il connaissait depuis longtemps.<\/p>\n<p>Le soir, ils retourn\u00e8rent \u00e0 l&#8217;auberge. Josephine posa les documents sur la table et examina la carte. Elle ressentait une col\u00e8re froide en pensant que Vale continuait \u00e0 agir comme si les d\u00e9cisions du tribunal ne le concernaient pas. Pourtant, elle comprenait qu&#8217;une fuite pouvait aussi r\u00e9v\u00e9ler la peur d&#8217;un homme qui avait longtemps cru son pouvoir in\u00e9branlable. Cyrus lui conseilla de ne pas confondre cette r\u00e9action avec une preuve d\u00e9finitive de culpabilit\u00e9. \u00ab Il peut craindre de perdre son argent, sa r\u00e9putation ou sa libert\u00e9. Nous devons encore \u00e9tablir ce qu&#8217;il a r\u00e9ellement ordonn\u00e9. \u00bb Josephine acquies\u00e7a. Elle voulait que la justice repose sur des faits, non sur leur d\u00e9sir de r\u00e9paration.<\/p>\n<p>Peu avant la nuit, Samuel Porter apporta un nouveau message de Saint-Louis. Agnes Whitcomb avait retrouv\u00e9 le nom du m\u00e9decin qui avait examin\u00e9 Abel Hart apr\u00e8s sa mort. Elle confirmait \u00e9galement qu&#8217;il avait pr\u00e9sent\u00e9 plusieurs blessures inexpliqu\u00e9es dans les jours pr\u00e9c\u00e9dents. Josephine relut le t\u00e9l\u00e9gramme, puis le posa pr\u00e8s de la lettre de son p\u00e8re. Cette information ne prouvait pas encore qu&#8217;il avait \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9, mais rendait plus difficile l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un simple malaise sans circonstances particuli\u00e8res. Elle se souvint des derniers mots d&#8217;Abel avant son d\u00e9part et de son insistance pour qu&#8217;elle conserve ses papiers.<\/p>\n<p>Cyrus s&#8217;assit en face d&#8217;elle. Il lui demanda ce qu&#8217;elle souhaitait faire si Vale parvenait \u00e0 quitter le territoire. Josephine r\u00e9fl\u00e9chit longtemps. Elle savait qu&#8217;ils pouvaient consacrer leur vie \u00e0 poursuivre cet homme, au risque de perdre la paix qu&#8217;ils commen\u00e7aient \u00e0 retrouver. Mais elle refusait \u00e9galement de laisser ses actes sans r\u00e9ponse. \u00ab Je veux que les autorit\u00e9s le retrouvent \u00bb, dit-elle. \u00ab Et je veux continuer \u00e0 les aider avec ce que nous savons. \u00bb Cyrus approuva. Il lui rappela qu&#8217;ils n&#8217;avaient pas \u00e0 se substituer aux personnes charg\u00e9es de l&#8217;enqu\u00eate. Josephine comprit que cette distinction serait difficile \u00e0 respecter, mais n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Daniel Reeves revint une derni\u00e8re fois \u00e0 l&#8217;auberge avant minuit. Il avait re\u00e7u des renseignements d&#8217;un cavalier envoy\u00e9 sur la route de la vall\u00e9e. La voiture transportant les caisses avait \u00e9t\u00e9 vue pr\u00e8s d&#8217;une bifurcation menant vers les anciennes installations de Vale. Le conducteur semblait press\u00e9 et avait refus\u00e9 de s&#8217;arr\u00eater dans une auberge o\u00f9 il avait pourtant l&#8217;habitude de passer la nuit. Reeves expliqua qu&#8217;il pr\u00e9parait une \u00e9quipe pour v\u00e9rifier les lieux d\u00e8s l&#8217;aube. Il demanda \u00e0 Cyrus de lui indiquer les passages dangereux et les routes secondaires. Le montagnard d\u00e9plia imm\u00e9diatement sa carte.<\/p>\n<p>Josephine observa les deux hommes comparer les chemins. Elle connaissait maintenant suffisamment la r\u00e9gion pour reconna\u00eetre la vall\u00e9e o\u00f9 Ellen avait v\u00e9cu et o\u00f9 Clara avait disparu. La pens\u00e9e que Vale puisse y cacher les derni\u00e8res preuves la troubla profond\u00e9ment. Elle demanda si elle pourrait accompagner l&#8217;\u00e9quipe. Reeves r\u00e9pondit qu&#8217;il pr\u00e9f\u00e9rait la savoir en s\u00e9curit\u00e9, mais qu&#8217;il aurait peut-\u00eatre besoin d&#8217;elle pour reconna\u00eetre certains objets ou documents. Cyrus ajouta qu&#8217;elle ne devait pas \u00eatre \u00e9cart\u00e9e des d\u00e9cisions qui la concernaient. L&#8217;adjoint accepta de les tenir inform\u00e9s et de leur permettre d&#8217;apporter leur aide lorsque cela serait utile.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s son d\u00e9part, Josephine resta devant la carte. Les lignes trac\u00e9es au crayon reliaient Orofino, la scierie, le moulin et l&#8217;ancienne maison des Creed. Pendant plusieurs semaines, elle avait travers\u00e9 ces lieux en cherchant \u00e0 comprendre pourquoi sa vie semblait entour\u00e9e de secrets. Elle poss\u00e9dait d\u00e9sormais une r\u00e9ponse essentielle : elle \u00e9tait Clara Creed, la fille de Cyrus et d&#8217;Ellen. Mais le nom retrouv\u00e9 s&#8217;accompagnait d&#8217;une responsabilit\u00e9 qu&#8217;elle n&#8217;avait jamais recherch\u00e9e. Elle devait maintenant d\u00e9cider comment vivre avec cette v\u00e9rit\u00e9 sans laisser les crimes du pass\u00e9 d\u00e9finir toute son existence.<\/p>\n<p>Cyrus referma la fen\u00eatre et raviva le feu. Josephine rangea les documents, puis conserva pr\u00e8s d&#8217;elle la derni\u00e8re lettre d&#8217;Abel. Elle avait commenc\u00e9 \u00e0 comprendre que son p\u00e8re adoptif avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois protecteur et complice d&#8217;un mensonge, et qu&#8217;il avait peut-\u00eatre tent\u00e9 trop tard de r\u00e9parer ses actes. Elle ne savait pas encore comment lui pardonner. En revanche, elle savait qu&#8217;elle ne laisserait plus personne choisir \u00e0 sa place ce qu&#8217;elle avait le droit de conna\u00eetre. Elle posa sa main sur le vieux livre de cantiques et regarda Cyrus. \u00ab Demain, nous retournerons l\u00e0 o\u00f9 tout a commenc\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Cyrus observa longtemps la carte avant de r\u00e9pondre. Il avait \u00e9vit\u00e9 cette vall\u00e9e pendant dix-sept ans, persuad\u00e9 qu&#8217;elle ne contenait plus que les ruines de sa vie pass\u00e9e. Maintenant, sa fille se trouvait devant lui, vivante, d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 comprendre les \u00e9v\u00e9nements qui les avaient s\u00e9par\u00e9s. Il posa doucement un doigt sur l&#8217;emplacement de l&#8217;ancienne maison. \u00ab Nous irons avec Reeves \u00bb, dit-il. \u00ab Et nous laisserons les preuves parler, m\u00eame si elles r\u00e9v\u00e8lent des choses que nous pr\u00e9f\u00e9rerions ne pas savoir. \u00bb Josephine acquies\u00e7a. Au-dehors, la neige recommen\u00e7ait \u00e0 tomber sur Orofino, tandis que les hommes envoy\u00e9s par le marshal se pr\u00e9paraient \u00e0 suivre la route emprunt\u00e9e par Silas Vale.<\/p>\n<p>END PART 12<\/p>\n<p>PART 13 TITLE: De retour dans la vall\u00e9e de l\u2019incendie, Josephine retrouve les derni\u00e8res traces d\u2019Ellen et d\u00e9couvre pourquoi Silas Vale voulait faire dispara\u00eetre ses archives<\/p>\n<p>\u00c0 l&#8217;aube, Daniel Reeves frappa \u00e0 la porte de l&#8217;auberge avant que Josephine ait termin\u00e9 de boutonner sa robe. La neige tomb\u00e9e pendant la nuit avait ralenti les hommes envoy\u00e9s vers l&#8217;ancienne exploitation de Silas Vale, mais l&#8217;un d&#8217;eux \u00e9tait revenu avec une information importante. La voiture transportant les caisses avait quitt\u00e9 la route principale pour rejoindre un entrep\u00f4t situ\u00e9 \u00e0 moins de trois kilom\u00e8tres des ruines de la maison des Creed. Deux ouvriers y avaient aper\u00e7u de la lumi\u00e8re bien apr\u00e8s minuit. Reeves expliqua que le magistrat avait autoris\u00e9 la pr\u00e9servation des registres concern\u00e9s par l&#8217;enqu\u00eate et que son \u00e9quipe partirait imm\u00e9diatement v\u00e9rifier les lieux.<\/p>\n<p>Cyrus \u00e9tudia la carte pendant que Josephine terminait de rassembler les documents n\u00e9cessaires. Il connaissait les anciens chemins de la vall\u00e9e, notamment un passage emprunt\u00e9 autrefois par les charretiers qui transportaient le minerai jusqu&#8217;au moulin. Il sugg\u00e9ra de placer deux hommes pr\u00e8s de ce sentier afin d&#8217;emp\u00eacher que les caisses soient d\u00e9plac\u00e9es une seconde fois. Reeves accepta cette pr\u00e9caution. Il demanda cependant \u00e0 Josephine de rester avec le groupe charg\u00e9 des documents, \u00e0 l&#8217;\u00e9cart de toute confrontation. Elle r\u00e9pondit qu&#8217;elle ne chercherait pas \u00e0 intervenir dans une arrestation, mais qu&#8217;elle voulait pouvoir identifier les papiers familiaux si on les d\u00e9couvrait.<\/p>\n<p>Ils quitt\u00e8rent Orofino dans une lumi\u00e8re gris\u00e2tre. Le froid avait durci la surface de la neige, rendant certains passages glissants. Cyrus marchait parfois devant les chevaux pour examiner les endroits dangereux. Josephine observait les montagnes en pensant \u00e0 Ellen. Sa m\u00e8re \u00e9tait morte dans cette vall\u00e9e parce qu&#8217;elle avait tent\u00e9 de prot\u00e9ger des documents que des hommes puissants voulaient obtenir. Pendant dix-sept ans, Cyrus avait port\u00e9 le poids de cette disparition sans en conna\u00eetre les circonstances. Aujourd&#8217;hui, ils retournaient sur les lieux avec des t\u00e9moignages, des registres et une d\u00e9cision judiciaire. Pourtant, Josephine se demandait si la v\u00e9rit\u00e9 suffirait \u00e0 rendre cette travers\u00e9e supportable pour son p\u00e8re.<\/p>\n<p>Lorsqu&#8217;ils atteignirent la vieille borne de pierre marqu\u00e9e des initiales d&#8217;Ellen et de Cyrus, le montagnard ralentit. Josephine reconnut l&#8217;endroit qu&#8217;ils avaient travers\u00e9 quelques semaines auparavant. Elle se souvenait de l&#8217;avoir touch\u00e9 sans comprendre encore tout ce qu&#8217;il repr\u00e9sentait. Cyrus passa sa main sur la gravure, d\u00e9barrassa les lettres de la neige accumul\u00e9e, puis reprit sa marche. Il n&#8217;avait pas prononc\u00e9 le nom d&#8217;Ellen depuis leur d\u00e9part. Josephine ne chercha pas \u00e0 le faire parler. Elle savait que certains souvenirs demandaient davantage de silence que de questions.<\/p>\n<p>Les ruines de l&#8217;ancienne maison apparurent derri\u00e8re une rang\u00e9e d&#8217;arbres d\u00e9nud\u00e9s. Il ne restait que des fondations basses, un pan de chemin\u00e9e et quelques pierres noircies. La v\u00e9g\u00e9tation avait envahi une partie du terrain. Josephine descendit de cheval et contempla l&#8217;endroit o\u00f9 elle avait v\u00e9cu pendant les premiers mois de son existence. Cyrus lui montra l&#8217;emplacement de la cuisine, de la petite chambre d&#8217;Ellen et de la fen\u00eatre devant laquelle la photographie avait \u00e9t\u00e9 prise. Il parlait avec pr\u00e9cision, mais sa voix s&#8217;arr\u00eatait parfois au milieu d&#8217;une phrase. Josephine comprit qu&#8217;il revoyait la maison intacte derri\u00e8re les d\u00e9combres.<\/p>\n<p>Elle s&#8217;approcha des restes de la chemin\u00e9e. Une petite pierre plate d\u00e9passait pr\u00e8s de l&#8217;ancien foyer. Cyrus lui expliqua qu&#8217;Ellen y posait parfois les livres qu&#8217;elle voulait garder pr\u00e8s de la chaleur. Josephine pensa imm\u00e9diatement au livre de cantiques. Elle imagina sa m\u00e8re \u00e9crivant pr\u00e8s du feu, pendant qu&#8217;une enfant jouait \u00e0 ses pieds. Cette image ne lui appartenait pas r\u00e9ellement. Elle \u00e9tait compos\u00e9e de r\u00e9cits et d&#8217;objets retrouv\u00e9s. Pourtant, elle ressentit une peine profonde devant ces pi\u00e8ces disparues, comme si la maison avait \u00e9t\u00e9 priv\u00e9e du droit de vieillir avec ceux qui l&#8217;habitaient.<\/p>\n<p>Reeves leur demanda de rejoindre les autres hommes. L&#8217;\u00e9quipe avait rep\u00e9r\u00e9 des traces fra\u00eeches pr\u00e8s de l&#8217;ancien chemin de transport. Les empreintes provenaient de plusieurs chevaux et d&#8217;une voiture lourde, dont les roues avaient laiss\u00e9 des marques profondes. Un des hommes suivit le passage jusqu&#8217;\u00e0 une petite construction situ\u00e9e derri\u00e8re une ancienne remise. La porte \u00e9tait verrouill\u00e9e, mais de la fum\u00e9e s&#8217;\u00e9chappait d&#8217;un tuyau m\u00e9tallique. Reeves observa les alentours avant de frapper. Personne ne r\u00e9pondit imm\u00e9diatement. Il annon\u00e7a son identit\u00e9 et demanda qu&#8217;on ouvre pour permettre la v\u00e9rification des documents vis\u00e9s par l&#8217;ordonnance.<\/p>\n<p>La porte s&#8217;entrouvrit apr\u00e8s plusieurs secondes. Un ouvrier d&#8217;une cinquantaine d&#8217;ann\u00e9es apparut, les joues couvertes de suie. Il se pr\u00e9senta comme James Fenn, responsable de l&#8217;entretien des b\u00e2timents. Reeves lui demanda qui se trouvait \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur. L&#8217;homme r\u00e9pondit qu&#8217;il travaillait seul et que les propri\u00e9taires avaient demand\u00e9 de pr\u00e9parer plusieurs caisses pour un d\u00e9placement. Cyrus remarqua aussit\u00f4t l&#8217;odeur de papier br\u00fbl\u00e9. Il regarda la fum\u00e9e qui sortait du tuyau. \u00ab Vous faites un feu important pour quelqu&#8217;un qui r\u00e9pare seulement un b\u00e2timent \u00bb, observa-t-il. Fenn baissa les yeux sans r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>Reeves lui montra l&#8217;autorisation du magistrat. L&#8217;ouvrier h\u00e9sita, puis ouvrit compl\u00e8tement la porte. L&#8217;int\u00e9rieur contenait plusieurs piles de planches, des outils et une grande chaudi\u00e8re de m\u00e9tal. Pr\u00e8s du mur du fond se trouvaient quatre caisses ferm\u00e9es. Une cinqui\u00e8me avait \u00e9t\u00e9 ouverte et son contenu partiellement dispers\u00e9 sur une table. Des feuilles noircies reposaient dans un seau pr\u00e8s de la chaudi\u00e8re. Josephine sentit son c\u0153ur acc\u00e9l\u00e9rer. Elle reconnut sur certaines pages les anciennes colonnes comptables qu&#8217;elle avait \u00e9tudi\u00e9es avec Whitlock. L&#8217;homme qui se trouvait dans cette pi\u00e8ce avait commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9truire pr\u00e9cis\u00e9ment les documents que le tribunal cherchait \u00e0 pr\u00e9server.<\/p>\n<p>Fenn expliqua qu&#8217;il avait re\u00e7u l&#8217;ordre de br\u00fbler des archives inutiles. Il pr\u00e9tendit ignorer qu&#8217;elles faisaient l&#8217;objet d&#8217;une proc\u00e9dure. Reeves lui demanda qui avait donn\u00e9 cette instruction. L&#8217;ouvrier regarda vers une petite porte lat\u00e9rale. Cyrus suivit imm\u00e9diatement son regard et aper\u00e7ut une silhouette dispara\u00eetre derri\u00e8re la remise. Reeves fit signe \u00e0 deux hommes de contourner le b\u00e2timent. Un bruit de pas rapides retentit sur les planches ext\u00e9rieures, puis le claquement d&#8217;une porte. Josephine resta pr\u00e8s de la table, comme on le lui avait demand\u00e9. Elle entendit les chevaux s&#8217;agiter et comprit que quelqu&#8217;un essayait de quitter les lieux.<\/p>\n<p>Cyrus connaissait la disposition des anciens b\u00e2timents. Il indiqua \u00e0 Reeves un passage menant vers les \u00e9curies, o\u00f9 les fugitifs pouvaient rejoindre la piste du nord. Deux hommes s&#8217;y dirig\u00e8rent imm\u00e9diatement. Pendant ce temps, l&#8217;adjoint entreprit de s\u00e9curiser les documents et de faire \u00e9teindre la chaudi\u00e8re. Fenn semblait maintenant beaucoup plus inquiet que lors de leur arriv\u00e9e. Il r\u00e9p\u00e9tait qu&#8217;il n&#8217;avait fait qu&#8217;ob\u00e9ir. Josephine lui demanda s&#8217;il avait vu Silas Vale dans la nuit. L&#8217;ouvrier h\u00e9sita, puis confirma que le propri\u00e9taire \u00e9tait venu superviser le chargement. Il \u00e9tait reparti avant l&#8217;aube avec un homme portant une sacoche de cuir.<\/p>\n<p>\u00ab Quel homme ? \u00bb demanda Cyrus. Fenn r\u00e9pondit qu&#8217;il ne connaissait pas son nom. Il avait une cicatrice sur le menton et portait un manteau brun. Josephine pensa imm\u00e9diatement \u00e0 Amos Rourke, dont Pike avait d\u00e9crit la participation \u00e0 l&#8217;incendie. Elle demanda si cet homme paraissait \u00e2g\u00e9. Fenn acquies\u00e7a. Il pr\u00e9cisa que le visiteur marchait avec une l\u00e9g\u00e8re raideur de la jambe gauche et parlait d&#8217;une voix particuli\u00e8rement rauque. Cyrus \u00e9changea un regard avec Reeves. Rourke avait autrefois \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 au genou lors d&#8217;un accident de transport. La description correspondait \u00e0 celle que Pike leur avait donn\u00e9e.<\/p>\n<p>Reeves fit ouvrir les caisses en pr\u00e9sence des t\u00e9moins. Elles contenaient des registres de livraisons, des comptes anciens et plusieurs paquets de lettres. Certaines enveloppes portaient le nom de Nathaniel Moore. D&#8217;autres concernaient des soci\u00e9t\u00e9s dirig\u00e9es par Vale. Josephine reconnut imm\u00e9diatement une r\u00e9f\u00e9rence d\u00e9j\u00e0 vue dans les documents bancaires d&#8217;Ellen. Elle demanda \u00e0 Reeves l&#8217;autorisation de la signaler sans toucher aux papiers. Il accepta. Les deux ensembles de comptes semblaient avoir \u00e9t\u00e9 con\u00e7us pour des usages diff\u00e9rents : l&#8217;un enregistrait les op\u00e9rations r\u00e9ellement effectu\u00e9es, tandis que l&#8217;autre pr\u00e9sentait les sommes sous une forme destin\u00e9e \u00e0 justifier les transferts de propri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Au fond de la derni\u00e8re caisse se trouvait un petit registre reli\u00e9 de cuir rouge. Sa couverture \u00e9tait ab\u00eem\u00e9e, mais une \u00e9tiquette portait encore l&#8217;inscription \u00ab Correspondance priv\u00e9e \u00bb. Reeves le posa sur la table et en ouvrit les premi\u00e8res pages. Plusieurs lettres y avaient \u00e9t\u00e9 copi\u00e9es avant leur envoi. Josephine remarqua le nom d&#8217;Edwin Shaw \u00e0 plusieurs reprises. Il y \u00e9tait question de titres fonciers, de dettes et d&#8217;op\u00e9rations devant \u00eatre r\u00e9gularis\u00e9es apr\u00e8s la mort de Nathaniel Moore. Puis, sur une page dat\u00e9e du premier mai 1867, elle d\u00e9couvrit une r\u00e9f\u00e9rence au d\u00e9placement de certains documents conserv\u00e9s chez Ellen Creed.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9criture indiquait que des hommes devaient r\u00e9cup\u00e9rer les papiers sans provoquer de confrontation publique. Une seconde mention, ajout\u00e9e en marge, pr\u00e9cisait que \u00ab la r\u00e9sistance de madame Creed \u00bb exigeait une mesure plus ferme. Aucun ordre explicite d&#8217;incendie ne figurait sur cette page, mais l&#8217;annotation portait les initiales de Silas Vale. Cyrus demanda que le registre soit conserv\u00e9 avec une attention particuli\u00e8re. Il refusait de conclure trop vite \u00e0 partir d&#8217;une formule ambigu\u00eb, mais la date et le contexte confirmaient que Vale avait organis\u00e9 une intervention contre Ellen quelques jours avant sa mort.<\/p>\n<p>Josephine continua d&#8217;examiner les pages sous la surveillance de Reeves. Elle retrouva des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 Jonas Pike et Amos Rourke, ainsi que plusieurs d\u00e9penses enregistr\u00e9es les jours suivant l&#8217;incendie. Une somme importante avait \u00e9t\u00e9 vers\u00e9e \u00e0 un interm\u00e9diaire pour des \u00ab formalit\u00e9s familiales \u00bb. Une autre concernait le d\u00e9placement d&#8217;un couple vers Saint-Louis. Josephine sentit un poids dans sa poitrine. Elle demanda \u00e0 Cyrus s&#8217;il reconnaissait les montants. Il r\u00e9pondit que certaines sommes correspondaient \u00e0 celles \u00e9voqu\u00e9es par Abel dans sa confession. Les Hart avaient probablement re\u00e7u de l&#8217;argent pour quitter la r\u00e9gion avec Clara et garder le silence.<\/p>\n<p>Reeves nota les r\u00e9f\u00e9rences et poursuivit l&#8217;inventaire. Parmi les papiers figurait \u00e9galement une lettre adress\u00e9e \u00e0 un certain A. Rourke, dat\u00e9e de plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s l&#8217;incendie. Elle faisait \u00e9tat d&#8217;une pension r\u00e9guli\u00e8re vers\u00e9e en \u00e9change de services anciens. Le montant avait augment\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises, particuli\u00e8rement lorsque des contestations fonci\u00e8res mena\u00e7aient les int\u00e9r\u00eats de Vale. Josephine comprit que Rourke n&#8217;avait pas simplement disparu apr\u00e8s la mort d&#8217;Ellen. Il avait continu\u00e9 \u00e0 recevoir de l&#8217;argent, peut-\u00eatre pour garantir son silence. Cette d\u00e9couverte donnait aux enqu\u00eateurs une raison pr\u00e9cise de le rechercher.<\/p>\n<p>Un cri retentit soudain pr\u00e8s des \u00e9curies. Reeves se dirigea vers la porte tandis que Cyrus demandait \u00e0 Josephine de rester aupr\u00e8s de Fenn. Quelques instants plus tard, deux hommes revinrent avec un employ\u00e9 qui avait tent\u00e9 de fuir \u00e0 travers les arbres. Il portait une sacoche contenant plusieurs lettres et une petite somme d&#8217;argent. Il affirma qu&#8217;il se rendait simplement \u00e0 un autre b\u00e2timent, mais ne put expliquer pourquoi il avait couru lorsque les repr\u00e9sentants de la loi \u00e9taient arriv\u00e9s. Reeves le fit asseoir, v\u00e9rifia son identit\u00e9 et demanda qu&#8217;on consigne les objets trouv\u00e9s sur lui.<\/p>\n<p>L&#8217;homme s&#8217;appelait Peter Hall et travaillait comme secr\u00e9taire occasionnel pour Vale. Il reconnut avoir re\u00e7u l&#8217;ordre d&#8217;emporter certaines lettres avant l&#8217;ouverture des caisses. Il affirma cependant ignorer le contenu exact des documents. Reeves lui demanda o\u00f9 se trouvait son employeur. Hall r\u00e9pondit qu&#8217;il \u00e9tait parti vers une ancienne station de transport, au nord de la vall\u00e9e. Il devait y retrouver Amos Rourke avant de poursuivre vers une localit\u00e9 proche de la fronti\u00e8re territoriale. Cyrus demanda si Vale comptait revenir. Hall ne le savait pas. Il ajouta seulement que son patron avait emport\u00e9 suffisamment d&#8217;argent pour voyager longtemps.<\/p>\n<p>Josephine observa les hommes pr\u00e9parer un rapport. Elle ressentait une impatience qu&#8217;elle s&#8217;effor\u00e7ait de ma\u00eetriser. Une partie d&#8217;elle aurait voulu partir imm\u00e9diatement \u00e0 la poursuite de Vale. Pourtant, elle comprenait que l&#8217;arrestation d&#8217;un homme puissant ne pouvait reposer sur leur seule volont\u00e9. Reeves expliqua qu&#8217;il demanderait un mandat d\u00e8s que les t\u00e9moignages et les documents auraient \u00e9t\u00e9 examin\u00e9s. En attendant, les routes principales seraient surveill\u00e9es. Cyrus proposa de fournir les cartes des anciens passages, notamment ceux que les exploitants utilisaient pour contourner les postes de p\u00e9age. Reeves accepta son aide.<\/p>\n<p>Pendant que les caisses \u00e9taient referm\u00e9es, Josephine retourna quelques minutes vers les ruines de la maison. Elle voulait revoir l&#8217;emplacement de la chambre d&#8217;Ellen avant de quitter la vall\u00e9e. Cyrus la suivit \u00e0 distance, puis s&#8217;arr\u00eata pr\u00e8s des fondations. Ils demeur\u00e8rent silencieux devant les pierres noircies. Josephine pensa aux lettres de sa m\u00e8re retrouv\u00e9es dans le d\u00e9p\u00f4t bancaire. Ellen y parlait d&#8217;une enfant qui apprenait \u00e0 marcher et d&#8217;une maison o\u00f9 elle esp\u00e9rait la voir grandir. Il lui semblait presque impossible que ces projets ordinaires aient \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits par des hommes pr\u00e9occup\u00e9s par des comptes et des concessions.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez cru qu&#8217;elle \u00e9tait morte avec moi \u00bb, murmura Josephine. Cyrus acquies\u00e7a. Il lui expliqua qu&#8217;il avait parfois r\u00eav\u00e9 de cette maison intacte. Dans ces r\u00eaves, Ellen ouvrait la porte et Clara courait vers lui, mais il se r\u00e9veillait toujours avant de pouvoir les rejoindre. Il avait fini par redouter le sommeil autant que le souvenir. Josephine posa sa main sur son bras. \u00ab Vous ne pourrez jamais retrouver ces ann\u00e9es \u00bb, dit-elle doucement. \u00ab Moi non plus. Mais nous pouvons encore choisir ce que nous ferons de celles qui restent. \u00bb Cyrus tourna la t\u00eate vers elle, puis la serra bri\u00e8vement contre lui.<\/p>\n<p>Ils rejoignirent Reeves au moment o\u00f9 les derniers documents \u00e9taient charg\u00e9s sur une voiture. L&#8217;adjoint leur annon\u00e7a que plusieurs pi\u00e8ces seraient transport\u00e9es directement au greffe d&#8217;Orofino. Il avait \u00e9galement trouv\u00e9, dans les affaires de Peter Hall, une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un courrier envoy\u00e9 r\u00e9cemment vers Saint-Louis. Josephine demanda le nom du destinataire. Reeves consulta son carnet. Le message \u00e9tait adress\u00e9 \u00e0 Edwin Shaw, mais concernait un certain \u00ab dossier Hart \u00bb. Une note demandait que les pi\u00e8ces personnelles d&#8217;Abel soient r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es avant qu&#8217;un tiers puisse les consulter. La date correspondait aux jours pr\u00e9c\u00e9dant sa mort.<\/p>\n<p>Josephine sentit ses mains devenir froides. Elle revit Abel assis \u00e0 son bureau, inquiet, entour\u00e9 de papiers qu&#8217;il essayait de conserver. Cyrus demanda si le courrier avait \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 avant ou apr\u00e8s son d\u00e9c\u00e8s. Reeves r\u00e9pondit que la premi\u00e8re instruction pr\u00e9c\u00e9dait la date officielle, tandis qu&#8217;un second message avait \u00e9t\u00e9 exp\u00e9di\u00e9 peu apr\u00e8s. Il ne pouvait pas encore d\u00e9terminer si ces lettres concernaient une simple r\u00e9cup\u00e9ration de documents ou une action plus grave. Il promit de transmettre les r\u00e9f\u00e9rences aux enqu\u00eateurs de Saint-Louis. Josephine acquies\u00e7a, mais la possibilit\u00e9 que la mort d&#8217;Abel ne soit pas naturelle lui paraissait d\u00e9sormais presque impossible \u00e0 \u00e9carter.<\/p>\n<p>Reeves leur montra enfin une page isol\u00e9e, trouv\u00e9e dans la sacoche de Hall. Elle portait plusieurs noms, des sommes et des dates. Parmi les derni\u00e8res lignes figurait celui d&#8217;Abel Hart, accompagn\u00e9 d&#8217;une mention manuscrite : \u00ab r\u00e8glement d\u00e9finitif, octobre 1884 \u00bb. Josephine relut la date. Elle avait quitt\u00e9 Saint-Louis peu avant que son p\u00e8re disparaisse. Cyrus examina la page, puis demanda qu&#8217;elle soit jointe aux autres pi\u00e8ces sans \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e publiquement avant v\u00e9rification. Les mots pouvaient d\u00e9signer une op\u00e9ration financi\u00e8re, mais leur contexte rendait cette explication inqui\u00e9tante.<\/p>\n<p>La route du retour fut lente. Les chevaux tiraient les caisses \u00e0 travers une neige devenue lourde sous l&#8217;effet du d\u00e9gel. Josephine marchait parfois \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la voiture, surveillant les sangles et aidant \u00e0 d\u00e9gager les roues lorsqu&#8217;elles s&#8217;enfon\u00e7aient. Elle \u00e9prouvait une fatigue profonde, mais refusait de laisser les documents hors de vue. Cyrus lui rappela qu&#8217;ils \u00e9taient d\u00e9sormais sous la responsabilit\u00e9 de Reeves. Elle r\u00e9pondit qu&#8217;elle le savait. Pourtant, elle avait pass\u00e9 tant d&#8217;ann\u00e9es sans conna\u00eetre la valeur de ces papiers qu&#8217;elle ne parvenait pas encore \u00e0 les consid\u00e9rer comme de simples pi\u00e8ces administratives.<\/p>\n<p>Ils atteignirent Orofino apr\u00e8s la tomb\u00e9e de la nuit. Whitlock les attendait au greffe avec deux employ\u00e9s. Les caisses furent ouvertes pour v\u00e9rifier leur contenu, puis referm\u00e9es sous scell\u00e9s. Chaque registre re\u00e7ut une r\u00e9f\u00e9rence et chaque enveloppe fut d\u00e9crite dans un inventaire. Josephine assista \u00e0 l&#8217;op\u00e9ration jusqu&#8217;\u00e0 ce que ses jambes deviennent douloureuses. Reeves lui conseilla de rentrer \u00e0 l&#8217;auberge. Elle accepta seulement apr\u00e8s avoir v\u00e9rifi\u00e9 que le registre rouge et les lettres concernant Abel figuraient bien sur la liste officielle. Cyrus comprit son besoin de certitude et ne chercha pas \u00e0 la presser.<\/p>\n<p>Le lendemain, Bellamy prit connaissance des premiers r\u00e9sultats. Il ordonna que les autorit\u00e9s comp\u00e9tentes soient inform\u00e9es des indices concernant l&#8217;incendie volontaire, les fraudes fonci\u00e8res et les pressions exerc\u00e9es sur plusieurs t\u00e9moins. Reeves re\u00e7ut \u00e9galement l&#8217;autorisation de rechercher Vale et Rourke, avec l&#8217;appui des repr\u00e9sentants territoriaux. Josephine \u00e9couta les d\u00e9cisions avec attention. Elle comprenait que les preuves devaient encore \u00eatre confront\u00e9es, mais les hommes impliqu\u00e9s ne pouvaient plus pr\u00e9tendre qu&#8217;il s&#8217;agissait seulement de souvenirs confus. Les registres anciens confirmaient plusieurs \u00e9l\u00e9ments du r\u00e9cit de Pike.<\/p>\n<p>En sortant du tribunal, Josephine aper\u00e7ut Jeremiah Higgins pr\u00e8s de l&#8217;\u00e9tablissement bancaire. Il semblait attendre quelqu&#8217;un, mais se d\u00e9tourna d\u00e8s qu&#8217;il reconnut Cyrus. Quelques semaines auparavant, elle aurait peut-\u00eatre cherch\u00e9 \u00e0 comprendre son changement d&#8217;attitude ou esp\u00e9r\u00e9 des excuses. \u00c0 pr\u00e9sent, elle ne ressentit qu&#8217;une fatigue distante. Jeremiah avait accept\u00e9 de participer \u00e0 un projet qui utilisait sa solitude et son d\u00e9sir de fonder un foyer. Il n&#8217;\u00e9tait peut-\u00eatre pas responsable des crimes les plus graves, mais ses choix avaient contribu\u00e9 \u00e0 son humiliation. Josephine poursuivit son chemin sans lui adresser la parole.<\/p>\n<p>\u00c0 l&#8217;auberge, un message de Saint-Louis les attendait. Agnes Whitcomb indiquait qu&#8217;un ancien employ\u00e9 d&#8217;Abel avait accept\u00e9 de parler aux enqu\u00eateurs locaux. Il affirmait avoir vu un homme li\u00e9 \u00e0 Edwin Shaw entrer dans le bureau d&#8217;Abel peu avant sa mort. Une dispute avait \u00e9clat\u00e9, puis plusieurs documents avaient \u00e9t\u00e9 emport\u00e9s. Le m\u00e9decin qui avait examin\u00e9 Abel aurait \u00e9galement demand\u00e9 un second avis avant que le d\u00e9c\u00e8s soit attribu\u00e9 \u00e0 une d\u00e9faillance cardiaque. Josephine s&#8217;assit lentement. Elle avait esp\u00e9r\u00e9 que son p\u00e8re avait au moins termin\u00e9 sa vie sans violence. Cette possibilit\u00e9 devenait de plus en plus fragile.<\/p>\n<p>Cyrus lut le message, puis le posa pr\u00e8s de la chemin\u00e9e. Il demanda \u00e0 Josephine si elle souhaitait envoyer imm\u00e9diatement une nouvelle demande d&#8217;informations. Elle acquies\u00e7a. Ils r\u00e9dig\u00e8rent ensemble un t\u00e9l\u00e9gramme sollicitant les t\u00e9moignages disponibles et une copie du rapport m\u00e9dical. Josephine ajouta une phrase personnelle \u00e0 l&#8217;intention d&#8217;Agnes, la remerciant d&#8217;avoir conserv\u00e9 la lettre d&#8217;Abel malgr\u00e9 les risques. Elle savait que sans cette pr\u00e9caution, leur enqu\u00eate aurait pu rester prisonni\u00e8re des suppositions. Agnes avait offert \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 une chance de parvenir jusqu&#8217;\u00e0 eux.<\/p>\n<p>La nuit venue, Josephine reprit son carnet et inscrivit les d\u00e9couvertes de la journ\u00e9e. Elle nota les documents retrouv\u00e9s dans l&#8217;entrep\u00f4t, les r\u00e9f\u00e9rences aux paiements faits \u00e0 Rourke et les messages concernant Abel. Elle ajouta aussi une observation personnelle : Silas Vale avait tent\u00e9 de d\u00e9placer ou de d\u00e9truire les archives apr\u00e8s que le tribunal avait suspendu les transferts. Ce comportement ne prouvait pas \u00e0 lui seul sa responsabilit\u00e9 dans l&#8217;incendie, mais il montrait qu&#8217;il avait encore quelque chose \u00e0 cacher. Josephine tra\u00e7a une ligne sous cette phrase et referma son carnet.<\/p>\n<p>Cyrus \u00e9tait assis pr\u00e8s de la fen\u00eatre, regardant la neige tomber sur les toits d&#8217;Orofino. Josephine s&#8217;approcha et lui demanda s&#8217;il regrettait d&#8217;\u00eatre retourn\u00e9 aux ruines. Il r\u00e9fl\u00e9chit longuement. \u00ab J&#8217;ai longtemps cru que cette maison n&#8217;avait conserv\u00e9 que la mort \u00bb, r\u00e9pondit-il. \u00ab Aujourd&#8217;hui, j&#8217;y ai retrouv\u00e9 des preuves que des personnes ont essay\u00e9 de prot\u00e9ger la v\u00e9rit\u00e9. \u00bb Il se tourna vers elle. \u00ab Et je vous ai vue marcher l\u00e0 o\u00f9 j&#8217;avais cess\u00e9 d&#8217;aller. \u00bb Josephine posa sa main sur son \u00e9paule. Elle comprenait que son p\u00e8re ne parlait pas seulement des documents. Il commen\u00e7ait \u00e0 r\u00e9apprendre \u00e0 vivre avec le pass\u00e9 sans en \u00eatre enti\u00e8rement prisonnier.<\/p>\n<p>Peu avant qu&#8217;ils se retirent, Reeves revint une derni\u00e8re fois \u00e0 l&#8217;auberge. Un cavalier avait rep\u00e9r\u00e9 une voiture correspondant \u00e0 celle de Vale pr\u00e8s d&#8217;une station de transport abandonn\u00e9e, \u00e0 plusieurs heures de la vall\u00e9e. Deux hommes s&#8217;y \u00e9taient arr\u00eat\u00e9s pour changer de chevaux. L&#8217;un ressemblait \u00e0 Amos Rourke. L&#8217;autre avait \u00e9t\u00e9 reconnu par un ancien employ\u00e9 comme Silas Vale lui-m\u00eame. Reeves expliqua qu&#8217;une \u00e9quipe partirait d\u00e8s l&#8217;aube pour v\u00e9rifier ces renseignements et tenter de les intercepter avant qu&#8217;ils franchissent les passages du nord.<\/p>\n<p>Josephine regarda Cyrus. Elle savait qu&#8217;ils ne devaient pas se lancer seuls \u00e0 la poursuite des fugitifs, mais la nouvelle lui fit \u00e9prouver une urgence nouvelle. Si Vale disparaissait avec les derniers documents, certaines r\u00e9ponses pourraient \u00eatre perdues. Elle demanda \u00e0 Reeves s&#8217;il disposait des cartes n\u00e9cessaires. L&#8217;adjoint r\u00e9pondit qu&#8217;il avait besoin de quelqu&#8217;un connaissant les anciens chemins de transport. Cyrus se leva imm\u00e9diatement. \u00ab Je connais ces passages \u00bb, dit-il. \u00ab Je peux vous conduire jusqu&#8217;\u00e0 la station. \u00bb Josephine comprit que leur prochaine d\u00e9cision les ram\u00e8nerait une fois encore dans les montagnes, mais cette fois \u00e0 la recherche de l&#8217;homme dont les ordres avaient d\u00e9truit leur famille.<\/p>\n<p>END PART 13<\/p>\n<p>PART 14 TITLE: Sur la route des montagnes, Cyrus affronte enfin l\u2019homme responsable de son deuil tandis que Josephine choisit la justice plut\u00f4t que la vengeance<\/p>\n<p>\u00c0 quatre heures du matin, les chevaux \u00e9taient sell\u00e9s dans la cour de l&#8217;auberge. Daniel Reeves avait r\u00e9uni quatre hommes connaissant les routes du nord. Cyrus leur montrait sur une carte l&#8217;emplacement des anciens passages miniers. Josephine les rejoignit avec sa sacoche de documents et des provisions pr\u00e9par\u00e9es pendant la nuit. L&#8217;adjoint parut contrari\u00e9 de la voir \u00e9quip\u00e9e pour le voyage. Elle lui expliqua qu&#8217;elle connaissait les papiers recherch\u00e9s et pourrait aider \u00e0 les identifier, mais qu&#8217;elle resterait \u00e0 l&#8217;\u00e9cart si une arrestation devenait n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Reeves accepta finalement qu&#8217;elle accompagne le groupe jusqu&#8217;au dernier poste de relais. Il pr\u00e9cisa qu&#8217;aucune preuve ne valait qu&#8217;elle s&#8217;expose inutilement. Josephine lui r\u00e9pondit qu&#8217;elle partageait cet avis. Elle ne voulait pas transformer l&#8217;enqu\u00eate en poursuite personnelle. Cyrus observa sa fille pendant qu&#8217;elle ajustait les sangles de sa monture. Quelques semaines auparavant, elle ignorait presque tout des chemins de montagne. Elle avait appris \u00e0 les parcourir avec prudence, sans pr\u00e9tendre poss\u00e9der l&#8217;exp\u00e9rience d&#8217;un homme qui y vivait depuis des ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Ils partirent dans l&#8217;obscurit\u00e9, guid\u00e9s par les lanternes. Le vent avait balay\u00e9 la neige sur certaines portions du sentier, laissant appara\u00eetre une terre gel\u00e9e et des pierres coupantes. Cyrus ouvrait la marche. Il connaissait une ancienne route utilis\u00e9e autrefois pour transporter les outils et les provisions vers les exploitations \u00e9loign\u00e9es. Elle permettait de rejoindre la station abandonn\u00e9e sans emprunter le passage principal. Reeves envoya deux hommes par l&#8217;autre chemin afin de surveiller les sorties possibles.<\/p>\n<p>Le jour commen\u00e7ait \u00e0 se lever lorsqu&#8217;ils aper\u00e7urent les b\u00e2timents du relais. Il s&#8217;agissait d&#8217;une ancienne maison de poste, entour\u00e9e d&#8217;une remise, d&#8217;une \u00e9curie et d&#8217;une r\u00e9serve \u00e0 moiti\u00e9 \u00e9croul\u00e9e. De la fum\u00e9e sortait de la chemin\u00e9e. Plusieurs chevaux \u00e9taient attach\u00e9s sous un abri. Cyrus examina les traces dans la neige et remarqua celles d&#8217;une voiture r\u00e9cemment arriv\u00e9e. Reeves demanda \u00e0 ses hommes de descendre de selle. Ils avanc\u00e8rent prudemment, sans chercher \u00e0 surprendre les occupants par une attaque.<\/p>\n<p>Un homme apparut sous le porche avant qu&#8217;ils aient atteint la cour. Il portait un manteau brun et s&#8217;appuyait l\u00e9g\u00e8rement sur sa jambe gauche. Josephine reconnut la description d&#8217;Amos Rourke. L&#8217;homme regarda les repr\u00e9sentants de la loi, puis les chevaux derri\u00e8re eux. Il sembla mesurer rapidement les possibilit\u00e9s de fuite. Reeves s&#8217;avan\u00e7a et annon\u00e7a son identit\u00e9. Il expliqua qu&#8217;il souhaitait interroger les occupants au sujet de plusieurs documents soustraits \u00e0 une proc\u00e9dure judiciaire.<\/p>\n<p>Rourke affirma ne conna\u00eetre aucune affaire de tribunal. Reeves lui demanda alors pourquoi il avait quitt\u00e9 les installations de Vale avec des caisses de documents et des provisions pour plusieurs jours. L&#8217;homme ne r\u00e9pondit pas. Cyrus s&#8217;avan\u00e7a de quelques pas, suffisamment pour que Rourke puisse reconna\u00eetre son visage. Une expression de peur traversa celui-ci. \u00ab Creed \u00bb, murmura-t-il. Cyrus acquies\u00e7a. \u00ab Vous vous souvenez donc de moi. \u00bb Rourke regarda aussit\u00f4t vers la porte, comme s&#8217;il esp\u00e9rait qu&#8217;une autre personne intervienne.<\/p>\n<p>Silas Vale apparut quelques instants plus tard. Il portait un manteau \u00e9pais et des gants de cuir. Son calme semblait intact, mais ses yeux parcoururent rapidement la cour. Il remarqua les hommes plac\u00e9s pr\u00e8s de l&#8217;\u00e9curie et comprit que les sorties \u00e9taient surveill\u00e9es. \u00ab Je suppose que cette visite concerne encore les accusations de madame Hart \u00bb, d\u00e9clara-t-il. Josephine s&#8217;avan\u00e7a jusqu&#8217;\u00e0 la limite de la cour. \u00ab Elles concernent surtout des documents que vous \u00e9tiez tenu de conserver, monsieur Vale. \u00bb Il la regarda avec une froideur nouvelle.<\/p>\n<p>Reeves pr\u00e9senta les instructions officielles dont il disposait et demanda \u00e0 examiner les caisses transport\u00e9es depuis l&#8217;ancienne exploitation. Vale protesta. Il affirma que les papiers appartenaient \u00e0 ses soci\u00e9t\u00e9s et qu&#8217;aucune autorit\u00e9 locale ne pouvait l&#8217;emp\u00eacher de voyager pour ses affaires. Reeves r\u00e9pondit que certains registres \u00e9taient express\u00e9ment vis\u00e9s par les d\u00e9cisions du magistrat. Il ne cherchait pas \u00e0 saisir arbitrairement tous les biens de Vale. Il devait v\u00e9rifier que les pi\u00e8ces concern\u00e9es n&#8217;\u00e9taient pas d\u00e9truites ou soustraites \u00e0 l&#8217;examen.<\/p>\n<p>L&#8217;homme d&#8217;affaires tenta de discuter encore, puis se tourna brusquement vers Rourke. \u00ab Vous avez donc laiss\u00e9 ces gens nous suivre ? \u00bb Rourke ne r\u00e9pondit pas. Josephine remarqua ses mains tremblantes. Il semblait moins pr\u00e9occup\u00e9 par l&#8217;autorit\u00e9 de Reeves que par la col\u00e8re de son employeur. Cyrus observa le m\u00eame d\u00e9tail. Pendant dix-sept ans, Vale avait utilis\u00e9 la peur et l&#8217;argent pour conserver le silence de ses collaborateurs. Cette fois, l&#8217;un d&#8217;eux se trouvait devant des repr\u00e9sentants de la loi, avec la possibilit\u00e9 de parler sans rester seul face aux menaces.<\/p>\n<p>Reeves demanda \u00e0 Rourke de s&#8217;\u00e9carter de Vale. L&#8217;ancien employ\u00e9 ob\u00e9it lentement. Il expliqua qu&#8217;il avait transport\u00e9 plusieurs caisses jusqu&#8217;au relais, mais qu&#8217;il ne connaissait pas leur contenu exact. Josephine lui demanda s&#8217;il se souvenait d&#8217;Ellen Creed. Il releva la t\u00eate, surpris par cette question. \u00ab Vous \u00eates l&#8217;enfant \u00bb, murmura-t-il. Elle acquies\u00e7a. \u00ab Celle que vous croyiez morte, ou celle que vous saviez vivante ? \u00bb Rourke d\u00e9tourna les yeux. Il ne chercha pas \u00e0 r\u00e9pondre devant Vale.<\/p>\n<p>L&#8217;adjoint fit placer les deux hommes \u00e0 distance l&#8217;un de l&#8217;autre pendant que son \u00e9quipe v\u00e9rifiait les caisses. Une partie contenait des comptes r\u00e9cents, mais plusieurs paquets portaient les marques des anciennes concessions de Nathaniel Moore. Josephine reconnut des r\u00e9f\u00e9rences mentionn\u00e9es dans les registres retrouv\u00e9s \u00e0 l&#8217;entrep\u00f4t. Elle les indiqua \u00e0 Reeves sans toucher aux documents. Celui-ci ordonna qu&#8217;ils soient inventori\u00e9s. Vale observa la proc\u00e9dure avec une col\u00e8re mal dissimul\u00e9e. Il r\u00e9p\u00e9tait que les autorit\u00e9s allaient ruiner des entreprises honn\u00eates pour satisfaire les fantasmes d&#8217;une jeune femme.<\/p>\n<p>Josephine ne r\u00e9pondit pas imm\u00e9diatement. Elle pensa \u00e0 la place d&#8217;Orofino, au sac de toile et aux rires de la foule. Vale utilisait maintenant les m\u00eames m\u00e9thodes avec un vocabulaire plus distingu\u00e9. Il pr\u00e9sentait ses questions comme les divagations d&#8217;une personne incapable de comprendre les affaires s\u00e9rieuses. Elle s&#8217;approcha de Reeves et lui demanda simplement de noter les paroles de Vale dans son rapport. Puis elle retourna pr\u00e8s de Cyrus. Elle avait cess\u00e9 de chercher \u00e0 convaincre cet homme de la regarder comme une personne digne de respect.<\/p>\n<p>Pendant l&#8217;inventaire, un employ\u00e9 d\u00e9couvrit une sacoche de cuir dissimul\u00e9e sous le si\u00e8ge de la voiture. Elle contenait de l&#8217;argent, plusieurs lettres et des copies de documents d\u00e9j\u00e0 produits devant Bellamy. Reeves v\u00e9rifia les r\u00e9f\u00e9rences et remarqua que certains papiers portaient la mention \u00ab \u00e0 d\u00e9truire apr\u00e8s r\u00e8glement \u00bb. Josephine reconnut une lettre sign\u00e9e d&#8217;Edwin Shaw concernant les droits successoraux de Clara Creed. Elle expliquait que le mariage avec Jeremiah Higgins aurait permis de faire signer plus facilement plusieurs actes de gestion et de renonciation.<\/p>\n<p>Un second document pr\u00e9cisait que si Jeremiah refusait finalement le mariage, Cooper devait conserver le contr\u00f4le du transport et des effets personnels jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;une autre solution soit trouv\u00e9e. Josephine sentit son visage devenir br\u00fblant. Elle avait soup\u00e7onn\u00e9 que sa venue \u00e0 Orofino avait \u00e9t\u00e9 organis\u00e9e, mais cette lettre confirmait l&#8217;existence d&#8217;un plan pr\u00e9cis. Son humiliation n&#8217;avait pas \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement improvis\u00e9e. Des hommes avaient calcul\u00e9 comment utiliser son isolement, sa pauvret\u00e9 et sa crainte du rejet pour l&#8217;amener \u00e0 signer des documents qu&#8217;elle ne comprenait pas.<\/p>\n<p>Cyrus lut la lettre sans prononcer un mot. Sa main se crispa sur le papier. Josephine lui demanda de le rendre \u00e0 Reeves. \u00ab Nous n&#8217;avons plus besoin de convaincre Vale \u00bb, murmura-t-elle. \u00ab Il faudra qu&#8217;il explique cela devant le magistrat. \u00bb Cyrus acquies\u00e7a. Il aurait voulu que les hommes ayant trait\u00e9 sa fille comme une marchandise ressentent ne serait-ce qu&#8217;une partie de la honte qu&#8217;ils lui avaient impos\u00e9e. Mais il savait que la col\u00e8re ne devait pas compromettre la solidit\u00e9 des preuves.<\/p>\n<p>Un bruit m\u00e9tallique retentit soudain derri\u00e8re la remise. L&#8217;un des employ\u00e9s de Vale avait tent\u00e9 de d\u00e9tacher un cheval pendant l&#8217;inventaire. Reeves lui ordonna de s&#8217;arr\u00eater. L&#8217;homme ob\u00e9it, mais Vale profita de la confusion pour reculer vers la porte du relais. Cyrus remarqua imm\u00e9diatement son mouvement. Il se pla\u00e7a devant le passage sans le toucher. Vale s&#8217;immobilisa. Pendant quelques secondes, les deux hommes se regard\u00e8rent. Cyrus revit Ellen, les ruines de sa maison et les dix-sept ann\u00e9es de solitude qui avaient suivi.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9cartez-vous \u00bb, ordonna Vale. Cyrus ne bougea pas. \u00ab Vous m&#8217;avez d\u00e9j\u00e0 pris ma femme et dix-sept ann\u00e9es aupr\u00e8s de ma fille. Vous ne passerez pas par cette porte pendant qu&#8217;on examine vos documents. \u00bb Vale eut un sourire m\u00e9prisant. \u00ab Vous croyez vraiment que tout cela repose sur moi ? \u00bb Cyrus sentit la col\u00e8re monter, mais conserva sa voix calme. \u00ab Je crois que vous devrez r\u00e9pondre de ce que vous avez fait. \u00bb Reeves arriva aussit\u00f4t et demanda \u00e0 Cyrus de s&#8217;\u00e9loigner. Le montagnard ob\u00e9it sans r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>L&#8217;adjoint informa Vale qu&#8217;il devait demeurer sur place pendant la v\u00e9rification des pi\u00e8ces et que plusieurs accusations n\u00e9cessitaient d\u00e9sormais son audition officielle. Vale protesta contre la proc\u00e9dure, mais Reeves lui expliqua les motifs pr\u00e9cis de l&#8217;intervention et les mesures autoris\u00e9es. Rourke, assis pr\u00e8s de la remise, observait la sc\u00e8ne en silence. Lorsqu&#8217;on lui demanda s&#8217;il souhaitait faire une d\u00e9claration, il releva enfin la t\u00eate. \u00ab Je veux parler sans que cet homme soit dans la pi\u00e8ce \u00bb, dit-il. Vale se retourna violemment, mais Reeves lui ordonna de garder le silence.<\/p>\n<p>Rourke fut conduit dans une petite salle du relais. Josephine resta dehors avec Cyrus pendant que Reeves recueillait ses premi\u00e8res paroles. Elle aurait voulu assister \u00e0 l&#8217;entretien, mais comprenait que l&#8217;homme devait pouvoir parler sans se sentir menac\u00e9 par les personnes directement concern\u00e9es. Apr\u00e8s pr\u00e8s d&#8217;une heure, Reeves sortit et leur expliqua que Rourke avait reconnu avoir allum\u00e9 le combustible pr\u00e8s de la maison des Creed. Il affirmait avoir agi apr\u00e8s des instructions re\u00e7ues de Vale, mais la port\u00e9e exacte de ces ordres devait encore \u00eatre v\u00e9rifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Cyrus s&#8217;assit sur une caisse, le visage ferm\u00e9. Il savait d\u00e9sormais que l&#8217;incendie n&#8217;avait pas \u00e9t\u00e9 un accident. Pourtant, entendre qu&#8217;un homme reconnaissait avoir mis le feu \u00e0 sa maison provoquait une douleur diff\u00e9rente de celle qu&#8217;il avait ressentie devant les registres. Josephine posa sa main sur son \u00e9paule. Il ne chercha pas \u00e0 se redresser imm\u00e9diatement. Elle resta pr\u00e8s de lui pendant qu&#8217;il regardait la neige fondre sous les sabots des chevaux. Aucun mot ne pouvait all\u00e9ger ce qu&#8217;il venait d&#8217;apprendre.<\/p>\n<p>Reeves leur demanda ensuite d&#8217;examiner une lettre retrouv\u00e9e dans les affaires de Rourke. Elle avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crite plusieurs ann\u00e9es auparavant et portait la signature de Vale. Le texte ne contenait pas un ordre explicite d&#8217;incendie, mais rappelait \u00e0 Rourke que son avenir d\u00e9pendait de sa discr\u00e9tion concernant \u00ab l&#8217;op\u00e9ration chez Creed \u00bb. Il mentionnait \u00e9galement des paiements r\u00e9guliers et mena\u00e7ait de r\u00e9v\u00e9ler sa participation si l&#8217;homme cessait d&#8217;ob\u00e9ir. Josephine comprit que Rourke avait pass\u00e9 dix-sept ans sous la domination de celui qui avait organis\u00e9 l&#8217;intervention.<\/p>\n<p>L&#8217;enqu\u00eate pouvait d\u00e9sormais distinguer plusieurs responsabilit\u00e9s. Pike avait particip\u00e9 au transport du combustible et \u00e0 la dissimulation des faits. Rourke reconnaissait avoir provoqu\u00e9 le feu. Vale avait autoris\u00e9 l&#8217;op\u00e9ration, fourni les moyens et entretenu le silence de ses collaborateurs. Shaw avait pr\u00e9par\u00e9 des documents destin\u00e9s \u00e0 profiter des cons\u00e9quences de l&#8217;incendie. Josephine savait que chacun devrait r\u00e9pondre des actes qui pourraient \u00eatre prouv\u00e9s. Elle ne voulait pas qu&#8217;une histoire trop simple remplace la complexit\u00e9 des faits simplement pour satisfaire leur d\u00e9sir de justice.<\/p>\n<p>Avant le d\u00e9part, Reeves fit dresser un inventaire des documents et des objets trouv\u00e9s dans le relais. Vale et Rourke furent conduits sous surveillance vers Orofino pour \u00eatre entendus par les autorit\u00e9s comp\u00e9tentes. Leurs situations juridiques seraient examin\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment. Josephine observa les hommes monter dans la voiture. Vale ne la regarda pas. Rourke, au contraire, leva bri\u00e8vement les yeux vers elle. Elle ne sut pas si elle y lut du regret ou seulement de la peur. Elle ne chercha pas \u00e0 lui offrir une r\u00e9ponse rassurante.<\/p>\n<p>Le groupe reprit la route en d\u00e9but d&#8217;apr\u00e8s-midi. Cyrus marchait pr\u00e8s de Josephine, parfois silencieux pendant de longues minutes. Elle lui demanda s&#8217;il avait souhait\u00e9 frapper Vale lorsqu&#8217;ils s&#8217;\u00e9taient retrouv\u00e9s face \u00e0 face. Il acquies\u00e7a. \u00ab J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 Ellen. \u00c0 ce qu&#8217;elle aurait dit en me voyant perdre tout contr\u00f4le. \u00bb Josephine r\u00e9pondit qu&#8217;elle croyait sa m\u00e8re suffisamment courageuse pour affronter les hommes qui la mena\u00e7aient, mais aussi suffisamment lucide pour comprendre la valeur d&#8217;un t\u00e9moignage obtenu correctement. Cyrus sourit tristement. \u00ab Vous commencez \u00e0 la conna\u00eetre. \u00bb<\/p>\n<p>Ils arriv\u00e8rent \u00e0 Orofino apr\u00e8s la tomb\u00e9e de la nuit. Reeves conduisit les hommes arr\u00eat\u00e9s vers les autorit\u00e9s comp\u00e9tentes, tandis que les caisses \u00e9taient transport\u00e9es au greffe. Josephine demanda qu&#8217;une copie des documents concernant son voyage soit conserv\u00e9e s\u00e9par\u00e9ment. Whitlock accepta et nota les r\u00e9f\u00e9rences. Cyrus observa la fatigue de sa fille. Il lui proposa de retourner \u00e0 l&#8217;auberge, o\u00f9 elle pourrait enfin dormir. Elle r\u00e9pondit qu&#8217;elle voulait d&#8217;abord s&#8217;assurer que les lettres concernant Cooper et Jeremiah avaient \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9es. Une fois cette formalit\u00e9 accomplie, elle accepta de rentrer.<\/p>\n<p>Le lendemain, l&#8217;enqu\u00eate prit une dimension nouvelle. Bellamy fut inform\u00e9 des d\u00e9clarations de Rourke et des documents trouv\u00e9s au relais. Il ordonna que les t\u00e9moignages soient transmis pour examen criminel et que les pi\u00e8ces relatives aux concessions demeurent sous scell\u00e9s. Les repr\u00e9sentants de Vale tent\u00e8rent de contester certaines mesures, mais la d\u00e9couverte des lettres renfor\u00e7ait les raisons de pr\u00e9server les archives. Josephine comprit que les \u00e9v\u00e9nements se d\u00e9rouleraient d\u00e9sormais sur plusieurs fronts : les fraudes financi\u00e8res, l&#8217;incendie, les menaces r\u00e9centes et la mort d&#8217;Abel Hart.<\/p>\n<p>Dans l&#8217;apr\u00e8s-midi, un t\u00e9l\u00e9gramme arriva de Saint-Louis. Agnes Whitcomb annon\u00e7ait que le m\u00e9decin ayant examin\u00e9 Abel avait accept\u00e9 de transmettre un rapport compl\u00e9mentaire. Il avait constat\u00e9 une blessure r\u00e9cente \u00e0 la t\u00eate et plusieurs marques sur les bras, incompatibles avec l&#8217;image d&#8217;un homme simplement tomb\u00e9 malade sans incident pr\u00e9alable. Il ne pouvait pas d\u00e9terminer \u00e0 distance la cause exacte du d\u00e9c\u00e8s, mais jugeait n\u00e9cessaire une enqu\u00eate. Josephine lut les mots avec une \u00e9motion qu&#8217;elle ne parvint pas \u00e0 contenir.<\/p>\n<p>Cyrus la conduisit dans une pi\u00e8ce tranquille de l&#8217;auberge. Elle s&#8217;assit pr\u00e8s de la fen\u00eatre et relut le message. Abel avait commis des actes graves en cachant son identit\u00e9, mais il avait aussi tent\u00e9 de lui laisser une confession avant sa mort. Elle se demandait d\u00e9sormais s&#8217;il avait \u00e9t\u00e9 attaqu\u00e9 pour avoir voulu r\u00e9parer une partie de ses mensonges. \u00ab Je suis en col\u00e8re contre lui \u00bb, murmura-t-elle. \u00ab Et je ne supporte pas l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;on ait pu lui faire du mal. \u00bb Cyrus s&#8217;assit pr\u00e8s d&#8217;elle. \u00ab Les deux sentiments peuvent exister ensemble. \u00bb<\/p>\n<p>Josephine pensa \u00e0 Margaret. Elle \u00e9tait morte sans avoir pu lui r\u00e9v\u00e9ler sa v\u00e9ritable naissance. Pendant longtemps, Josephine avait interpr\u00e9t\u00e9 certains silences comme de simples signes de fatigue ou de tristesse. Maintenant, elle se souvenait des regards inquiets que sa m\u00e8re adoptive lan\u00e7ait vers la porte lorsqu&#8217;un inconnu venait frapper. Elle comprenait que Margaret avait v\u00e9cu sous une menace persistante, mais cette compr\u00e9hension ne faisait pas dispara\u00eetre la douleur d&#8217;avoir grandi dans l&#8217;ignorance. Elle demanda \u00e0 Cyrus s&#8217;il croyait possible de pardonner un mensonge aussi long.<\/p>\n<p>Il r\u00e9fl\u00e9chit avant de r\u00e9pondre. \u00ab Je ne sais pas si le pardon se d\u00e9cide en une seule fois. \u00bb Il expliqua qu&#8217;il avait ha\u00ef ceux qui lui avaient annonc\u00e9 la mort de Clara, puis d\u00e9couvert que certains avaient agi par peur, d&#8217;autres par int\u00e9r\u00eat et d&#8217;autres encore par l\u00e2chet\u00e9. Cela ne rendait pas leurs actes \u00e9quivalents. Il ne souhaitait pas demander \u00e0 Josephine d&#8217;aimer ou de condamner Abel selon les sentiments qu&#8217;il \u00e9prouvait lui-m\u00eame. \u00ab Vous avez v\u00e9cu avec lui. Vous connaissez une partie de cet homme que je n&#8217;ai jamais connue. \u00bb<\/p>\n<p>Cette r\u00e9ponse lui apporta un apaisement inattendu. Josephine comprit qu&#8217;elle n&#8217;avait pas besoin de choisir imm\u00e9diatement entre gratitude et col\u00e8re. Elle pouvait reconna\u00eetre l&#8217;amour d&#8217;Abel tout en exigeant que ses actes soient examin\u00e9s. Elle pouvait garder le souvenir de Margaret sans accepter son silence comme une n\u00e9cessit\u00e9 incontestable. La v\u00e9rit\u00e9 ne rendait pas leur affection mensong\u00e8re. Elle r\u00e9v\u00e9lait seulement les limites et les fautes de ceux qui l&#8217;avaient \u00e9lev\u00e9e. Josephine posa la lettre d&#8217;Abel pr\u00e8s du t\u00e9l\u00e9gramme et resta longtemps \u00e0 les regarder.<\/p>\n<p>Le soir, Reeves vint leur annoncer que Rourke avait demand\u00e9 \u00e0 compl\u00e9ter sa d\u00e9claration. Il souhaitait pr\u00e9ciser les circonstances dans lesquelles Silas Vale lui avait donn\u00e9 ses instructions avant l&#8217;incendie. L&#8217;adjoint expliqua que l&#8217;homme serait entendu sous serment et confront\u00e9 aux documents retrouv\u00e9s. Josephine demanda si elle pourrait assister \u00e0 cette audition. Reeves r\u00e9pondit que le magistrat d\u00e9ciderait selon la proc\u00e9dure, mais qu&#8217;elle serait inform\u00e9e des \u00e9l\u00e9ments pouvant concerner directement sa famille. Cyrus approuva cette pr\u00e9caution.<\/p>\n<p>Avant de se retirer, Reeves ajouta qu&#8217;un repr\u00e9sentant de Saint-Louis avait confirm\u00e9 l&#8217;ouverture d&#8217;une enqu\u00eate sur la mort d&#8217;Abel. Les autorit\u00e9s locales avaient re\u00e7u les r\u00e9f\u00e9rences des courriers \u00e9chang\u00e9s avec Shaw et les informations concernant les documents emport\u00e9s de son bureau. Josephine comprit que cette affaire pourrait prendre du temps et ne conduirait pas n\u00e9cessairement \u00e0 une conclusion simple. Mais elle \u00e9prouva du soulagement en sachant que son p\u00e8re adoptif ne serait plus r\u00e9duit \u00e0 quelques lignes ambigu\u00ebs sur un avis de d\u00e9c\u00e8s.<\/p>\n<p>Lorsque Reeves fut parti, Cyrus ouvrit le vieux coffre qu&#8217;ils avaient fait transporter depuis sa cabane pour mettre certains souvenirs \u00e0 l&#8217;abri. Il en sortit la photographie d&#8217;Ellen et de Clara. Josephine s&#8217;assit pr\u00e8s de lui. Ils regard\u00e8rent longtemps l&#8217;image sans parler. Cyrus lui montra une petite broderie sur la robe de l&#8217;enfant, puis lui expliqua qu&#8217;Ellen avait cousu cette fleur pendant une soir\u00e9e o\u00f9 il r\u00e9parait une lampe. Il se souvenait de leurs plaisanteries et de la mani\u00e8re dont Clara avait essay\u00e9 d&#8217;attraper le fil.<\/p>\n<p>Josephine sourit \u00e0 travers ses larmes. Ces d\u00e9tails n&#8217;effa\u00e7aient pas les crimes commis, mais ils lui rendaient une famille qui avait exist\u00e9 avant la trag\u00e9die. Elle n&#8217;\u00e9tait pas seulement l&#8217;enfant disparue d&#8217;un dossier judiciaire. Elle avait \u00e9t\u00e9 aim\u00e9e, port\u00e9e, habill\u00e9e et consol\u00e9e par des personnes qui avaient imagin\u00e9 son avenir. Cette certitude lui semblait plus importante que les concessions mini\u00e8res dont on d\u00e9battait depuis des semaines. Elle posa la photographie sur la table et prit la main de Cyrus.<\/p>\n<p>\u00ab Demain, nous continuerons \u00bb, dit-elle. \u00ab Mais je ne veux pas que notre vie enti\u00e8re soit consacr\u00e9e \u00e0 Vale et \u00e0 Shaw. \u00bb Cyrus acquies\u00e7a. Il avait pass\u00e9 tant d&#8217;ann\u00e9es prisonnier de son deuil qu&#8217;il comprenait le danger de remplacer cette prison par une autre. La justice \u00e9tait n\u00e9cessaire, mais elle ne pouvait devenir le seul contenu de leur existence. Josephine regarda les flammes dans la chemin\u00e9e. Elle savait que les prochaines audiences seraient difficiles et que plusieurs questions restaient ouvertes. Pourtant, elle commen\u00e7ait \u00e0 imaginer un avenir qui ne d\u00e9pendrait plus des d\u00e9cisions de leurs ennemis.<\/p>\n<p>END PART 14<\/p>\n<p>PART 15 TITLE: Lorsque les derniers t\u00e9moins sont entendus, Josephine doit d\u00e9cider quel nom porter et ce qu\u2019elle fera de l\u2019h\u00e9ritage qui a d\u00e9truit sa famille<\/p>\n<p>Le premier jour de d\u00e9cembre, Josephine se pr\u00e9senta au greffe avant l&#8217;ouverture des bureaux. Une cloche sonnait au loin, et les rues d&#8217;Orofino \u00e9taient couvertes d&#8217;une neige fine que les passants avaient d\u00e9j\u00e0 transform\u00e9e en boue. Elle tenait sous son bras les copies des d\u00e9clarations d&#8217;Abel Hart, de Lydia Mercer et de Jonas Pike. Cyrus l&#8217;accompagnait, mais elle avait demand\u00e9 \u00e0 entrer seule dans le bureau de Whitlock. Elle voulait examiner elle-m\u00eame les derniers documents concernant son identit\u00e9, avant que les nouvelles audiences ne commencent.<\/p>\n<p>Whitlock l&#8217;accueillit derri\u00e8re une table encombr\u00e9e de registres. Il lui expliqua que la suspension des transferts demeurait en vigueur et que plusieurs pi\u00e8ces suppl\u00e9mentaires avaient \u00e9t\u00e9 re\u00e7ues. Un fonctionnaire de Saint-Louis avait confirm\u00e9 l&#8217;authenticit\u00e9 de la d\u00e9claration d&#8217;Abel. Le t\u00e9moin qui l&#8217;avait sign\u00e9e avait reconnu avoir vu Abel r\u00e9diger et approuver le document sans contrainte apparente. Josephine relut la certification avec attention. Elle \u00e9prouva un soulagement discret. Les paroles de son p\u00e8re adoptif pouvaient d\u00e9sormais \u00eatre examin\u00e9es comme un t\u00e9moignage s\u00e9rieux plut\u00f4t que rejet\u00e9es comme une lettre priv\u00e9e impossible \u00e0 v\u00e9rifier.<\/p>\n<p>Whitlock lui montra ensuite une transcription du registre religieux de Saint-Louis. Elle indiquait que Josephine Hart avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 la communaut\u00e9 plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s la date de naissance inscrite dans les papiers familiaux. Aucun acte original de naissance n&#8217;avait \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9. En revanche, une annotation ancienne mentionnait qu&#8217;Abel et Margaret avaient recueilli une enfant venue de l&#8217;Ouest. Le nom de Clara n&#8217;apparaissait pas, mais les dates correspondaient \u00e0 celles de leur arriv\u00e9e apr\u00e8s l&#8217;incendie. Josephine comprit que ces \u00e9l\u00e9ments renfor\u00e7aient la continuit\u00e9 entre l&#8217;enfant sauv\u00e9e par Lydia et celle qui avait grandi chez les Hart.<\/p>\n<p>La confirmation ne provoqua pas l&#8217;\u00e9motion qu&#8217;elle avait imagin\u00e9e. Elle resta plusieurs minutes devant les pages, cherchant \u00e0 reconna\u00eetre sa propre existence dans ces \u00e9critures administratives. Son enfance ne lui revenait pas sous la forme d&#8217;un acte officiel. Elle se souvenait surtout d&#8217;une cuisine ensoleill\u00e9e, des mains de Margaret r\u00e9parant une robe et de la voix d&#8217;Abel lorsqu&#8217;il lisait le journal. Pourtant, les registres lui apprenaient maintenant que ces souvenirs avaient commenc\u00e9 apr\u00e8s un d\u00e9placement forc\u00e9. Elle \u00e9prouvait le besoin de conserver les deux v\u00e9rit\u00e9s sans laisser l&#8217;une effacer l&#8217;autre.<\/p>\n<p>Dans l&#8217;apr\u00e8s-midi, Daniel Reeves leur annon\u00e7a que Rourke avait compl\u00e9t\u00e9 son t\u00e9moignage. L&#8217;ancien employ\u00e9 reconnaissait avoir r\u00e9pandu le combustible contre la d\u00e9pendance des Creed et admis que le feu avait gagn\u00e9 la maison avant qu&#8217;il puisse le contr\u00f4ler. Il affirmait que Silas Vale lui avait ordonn\u00e9 de faire dispara\u00eetre les documents d&#8217;Ellen si celle-ci refusait de les remettre. Rourke ne poss\u00e9dait aucun ordre \u00e9crit demandant express\u00e9ment l&#8217;incendie. Mais il d\u00e9crivait plusieurs conversations au cours desquelles Vale avait insist\u00e9 pour qu&#8217;aucune preuve ne puisse \u00eatre produite contre lui.<\/p>\n<p>Cyrus \u00e9couta la transcription sans interrompre Reeves. Lorsque l&#8217;adjoint termina, il demanda si Rourke avait expliqu\u00e9 pourquoi Ellen \u00e9tait retourn\u00e9e \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur. L&#8217;homme avait r\u00e9pondu qu&#8217;il l&#8217;ignorait. Il avait seulement vu la jeune femme tenter de rejoindre l&#8217;\u00e9tage apr\u00e8s avoir confi\u00e9 Clara \u00e0 Lydia. Cette incertitude demeurait douloureuse, mais Cyrus ne chercha pas \u00e0 la combler par une histoire invent\u00e9e. Il savait qu&#8217;Ellen \u00e9tait morte en essayant de prot\u00e9ger quelque chose ou quelqu&#8217;un. Les derni\u00e8res secondes de sa vie lui appartiendraient peut-\u00eatre toujours hors de port\u00e9e des t\u00e9moignages.<\/p>\n<p>Les autorit\u00e9s avaient \u00e9galement retrouv\u00e9 des \u00e9changes entre Vale et Shaw concernant les cons\u00e9quences de l&#8217;incendie. Plusieurs lettres montraient qu&#8217;ils avaient organis\u00e9 les transferts de propri\u00e9t\u00e9 en s&#8217;appuyant sur la d\u00e9claration de d\u00e9c\u00e8s de Clara. D&#8217;autres \u00e9tablissaient que Shaw avait re\u00e7u des renseignements sur l&#8217;existence de Josephine bien avant son voyage vers l&#8217;Idaho. Il avait conserv\u00e9 ces informations tout en pr\u00e9parant des documents susceptibles de neutraliser ses droits \u00e9ventuels. Reeves expliqua que ces preuves justifiaient de nouvelles poursuites pour fraude et falsification, ind\u00e9pendamment de l&#8217;enqu\u00eate sur la mort d&#8217;Ellen.<\/p>\n<p>Josephine demanda ce qu&#8217;il adviendrait de Cooper et de Jeremiah Higgins. Reeves r\u00e9pondit que leurs r\u00f4les \u00e9taient examin\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment. Cooper devait expliquer les pressions exerc\u00e9es pour obtenir des signatures et les conditions humiliantes dans lesquelles il avait retenu Josephine \u00e0 Orofino. Jeremiah avait reconnu avoir re\u00e7u une promesse de r\u00e9mun\u00e9ration li\u00e9e \u00e0 certaines op\u00e9rations fonci\u00e8res si le mariage \u00e9tait conclu. Il continuait toutefois d&#8217;affirmer qu&#8217;il n&#8217;avait pas compris toutes les cons\u00e9quences du projet. Josephine \u00e9couta ces renseignements sans satisfaction particuli\u00e8re. Elle voulait que leurs actes soient reconnus, mais n&#8217;attendait plus leurs excuses pour continuer \u00e0 vivre.<\/p>\n<p>Quelques jours plus tard, Jeremiah demanda \u00e0 la rencontrer. Il avait appris qu&#8217;elle se trouvait encore en ville et souhaitait, disait-il, lui parler avant son prochain interrogatoire. Josephine h\u00e9sita, puis accepta un entretien dans une pi\u00e8ce de l&#8217;auberge, en pr\u00e9sence de Cyrus install\u00e9 pr\u00e8s de la porte. Jeremiah entra avec son chapeau entre les mains. Il semblait avoir perdu l&#8217;assurance qu&#8217;il affichait autrefois sur la place. Il commen\u00e7a par expliquer qu&#8217;il avait subi des pressions financi\u00e8res et qu&#8217;il n&#8217;avait jamais voulu lui causer une telle humiliation.<\/p>\n<p>Josephine le laissa terminer. Lorsqu&#8217;il eut \u00e9puis\u00e9 ses justifications, elle lui demanda pourquoi il avait ri pendant que Cooper la pr\u00e9sentait \u00e0 la foule. Jeremiah baissa les yeux. Il affirma avoir \u00e9t\u00e9 embarrass\u00e9 et ne pas avoir su comment intervenir. Josephine lui rappela qu&#8217;il avait propos\u00e9 lui-m\u00eame des plaisanteries sur son apparence. Il resta silencieux. \u00ab Vous pouvez avoir \u00e9t\u00e9 tromp\u00e9 par Shaw \u00bb, dit-elle enfin. \u00ab Cela n&#8217;explique pas la mani\u00e8re dont vous m&#8217;avez trait\u00e9e lorsque j&#8217;\u00e9tais sans d\u00e9fense. \u00bb Jeremiah reconnut qu&#8217;elle avait raison, mais son aveu arriva trop tard pour lui apporter le soulagement qu&#8217;il semblait attendre.<\/p>\n<p>Elle lui demanda ensuite de parler honn\u00eatement aux enqu\u00eateurs. Il devait pr\u00e9ciser ce qu&#8217;on lui avait promis, les documents qu&#8217;il avait re\u00e7us et les personnes qui lui avaient donn\u00e9 des instructions. Jeremiah acquies\u00e7a. Avant de partir, il voulut lui demander pardon. Josephine r\u00e9pondit qu&#8217;elle avait entendu ses paroles, mais qu&#8217;elle ne pouvait pas lui promettre un pardon imm\u00e9diat. \u00ab Je vous souhaite de ne plus jamais traiter quelqu&#8217;un comme vous m&#8217;avez trait\u00e9e \u00bb, ajouta-t-elle. Lorsqu&#8217;il quitta la pi\u00e8ce, elle \u00e9prouva surtout la sensation d&#8217;avoir referm\u00e9 une porte qu&#8217;elle avait longtemps cru devoir laisser ouverte.<\/p>\n<p>Cyrus la rejoignit pr\u00e8s de la fen\u00eatre. Il lui demanda si l&#8217;entretien avait \u00e9t\u00e9 trop p\u00e9nible. Josephine secoua la t\u00eate. Elle avait pass\u00e9 des semaines \u00e0 imaginer ce qu&#8217;elle dirait \u00e0 Jeremiah si elle le revoyait. Elle avait cru qu&#8217;elle souhaiterait le voir humili\u00e9 \u00e0 son tour. Mais l&#8217;homme qui venait de sortir lui paraissait d\u00e9sormais plus petit que le pouvoir qu&#8217;elle lui avait accord\u00e9 dans ses souvenirs. Elle comprit que son refus n&#8217;avait jamais d\u00e9fini sa valeur. Il avait simplement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 ce qu&#8217;il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 faire pour prot\u00e9ger ses int\u00e9r\u00eats et son image.<\/p>\n<p>Au cours des semaines suivantes, l&#8217;enqu\u00eate progressa dans plusieurs directions. Les comptes retrouv\u00e9s dans les d\u00e9p\u00f4ts furent examin\u00e9s par des sp\u00e9cialistes, tandis que les t\u00e9moins de l&#8217;incendie furent entendus s\u00e9par\u00e9ment. Les autorit\u00e9s \u00e9tablirent que plusieurs actes concernant les concessions avaient \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9s sur la base de d\u00e9clarations inexactes ou de signatures contestables. L&#8217;existence de Clara Creed remettait en cause une partie importante des op\u00e9rations r\u00e9alis\u00e9es apr\u00e8s la mort de Nathaniel Moore. Josephine suivait chaque \u00e9tape avec l&#8217;aide de Whitlock, mais elle commen\u00e7ait \u00e0 comprendre que les proc\u00e9dures prendraient des mois.<\/p>\n<p>L&#8217;enqu\u00eate sur Abel Hart avan\u00e7ait plus lentement. Les documents re\u00e7us de Saint-Louis confirmaient qu&#8217;il avait subi des blessures avant sa mort et qu&#8217;une dispute violente avait oppos\u00e9 son entourage \u00e0 un homme travaillant pour Shaw. Un ancien employ\u00e9 avait d\u00e9crit le bruit d&#8217;une chute dans le bureau, suivi du d\u00e9part pr\u00e9cipit\u00e9 de plusieurs visiteurs. Cependant, personne ne pouvait encore \u00e9tablir avec certitude quel geste avait provoqu\u00e9 la blessure fatale. Le m\u00e9decin estimait qu&#8217;un traumatisme avait pu contribuer au d\u00e9c\u00e8s, sans pouvoir exclure d&#8217;autres facteurs. Josephine accepta cette incertitude avec difficult\u00e9.<\/p>\n<p>Elle aurait voulu conna\u00eetre le nom de la personne qui avait frapp\u00e9 son p\u00e8re, si quelqu&#8217;un l&#8217;avait r\u00e9ellement frapp\u00e9. Elle aurait voulu savoir s&#8217;il avait souffert et s&#8217;il avait pens\u00e9 \u00e0 elle pendant ses derni\u00e8res heures. Agnes Whitcomb lui \u00e9crivit une longue lettre pour raconter les jours pr\u00e9c\u00e9dant sa mort. Abel avait paru inquiet, mais d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 envoyer sa confession. Il avait demand\u00e9 \u00e0 Agnes de conserver l&#8217;enveloppe m\u00eame si un repr\u00e9sentant de Shaw venait la r\u00e9clamer. Josephine relut ce passage plusieurs fois. Il ne r\u00e9parait pas les dix-sept ann\u00e9es de silence, mais montrait qu&#8217;Abel avait finalement choisi de rompre avec ceux qui le mena\u00e7aient.<\/p>\n<p>Un soir, elle demanda \u00e0 Cyrus s&#8217;il pourrait un jour se rendre sur la tombe d&#8217;Abel avec elle. Il la regarda longuement avant de r\u00e9pondre. \u00ab Si vous souhaitez y aller, je vous accompagnerai. \u00bb Josephine lui expliqua qu&#8217;elle ne voulait pas lui imposer un hommage \u00e0 l&#8217;homme qui l&#8217;avait priv\u00e9 de sa fille. Cyrus reconnut qu&#8217;il \u00e9prouvait encore de la col\u00e8re contre Abel. Mais il savait aussi que celui-ci avait prot\u00e9g\u00e9 Clara contre des hommes capables de tuer pour pr\u00e9server leurs int\u00e9r\u00eats. \u00ab Je ne lui dois pas le pardon \u00bb, dit-il. \u00ab Mais je peux reconna\u00eetre qu&#8217;il vous a aim\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Cette r\u00e9ponse donna \u00e0 Josephine une libert\u00e9 qu&#8217;elle n&#8217;avait pas encore trouv\u00e9e. Elle pouvait pleurer Abel sans trahir Ellen et Cyrus. Elle pouvait se souvenir de Margaret avec tendresse tout en regrettant son silence. Elle commen\u00e7ait \u00e0 comprendre qu&#8217;une famille ne devenait pas moins r\u00e9elle parce que son histoire \u00e9tait compliqu\u00e9e. Les liens qui l&#8217;avaient form\u00e9e ne disparaissaient pas avec les actes de naissance. Pourtant, elle voulait d\u00e9sormais vivre sans secret impos\u00e9, sans mensonge destin\u00e9 \u00e0 la prot\u00e9ger malgr\u00e9 elle.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de d\u00e9cembre, le magistrat Bellamy rendit une d\u00e9cision importante concernant les droits successoraux. Apr\u00e8s examen des t\u00e9moignages, des registres et de la d\u00e9claration authentifi\u00e9e d&#8217;Abel Hart, il reconnut l&#8217;existence d&#8217;\u00e9l\u00e9ments concordants permettant d&#8217;\u00e9tablir que Josephine Hart \u00e9tait n\u00e9e Clara Ellen Creed. La d\u00e9cision ordonnait que les actes civils concern\u00e9s soient rectifi\u00e9s selon la proc\u00e9dure applicable et que les droits attach\u00e9s \u00e0 cette identit\u00e9 soient pr\u00e9serv\u00e9s. Les contestations restantes devaient \u00eatre examin\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment, notamment celles portant sur la propri\u00e9t\u00e9 des concessions.<\/p>\n<p>Josephine \u00e9couta la lecture de la d\u00e9cision sans bouger. Elle avait imagin\u00e9 ressentir une joie immense lorsque son nom serait enfin reconnu. \u00c0 la place, elle \u00e9prouva une \u00e9motion plus lente, presque silencieuse. Les mots officiels confirmaient qu&#8217;elle n&#8217;avait pas invent\u00e9 les contradictions de son pass\u00e9. Ils reconnaissaient que la petite fille d\u00e9clar\u00e9e morte avait surv\u00e9cu et grandi sous une autre identit\u00e9. Pourtant, aucune d\u00e9cision ne pouvait lui rendre les premi\u00e8res ann\u00e9es pass\u00e9es avec Ellen, ni effacer le chagrin de Cyrus. Elle comprit que la justice pouvait \u00e9tablir des faits sans r\u00e9parer enti\u00e8rement leurs cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>Cyrus serra sa main lorsque Whitlock leur remit la copie certifi\u00e9e. Il semblait incapable de parler. Josephine vit ses yeux se remplir de larmes et se souvenit du soir o\u00f9 il avait d\u00e9couvert la petite marque pr\u00e8s de sa tempe. Il avait alors pos\u00e9 des questions \u00e9tranges, sans oser croire ce qu&#8217;il entrevoyait. Quelques semaines plus tard, ils se tenaient devant un document qui confirmait officiellement leur lien. Josephine l&#8217;embrassa doucement sur la joue. \u00ab Vous m&#8217;avez retrouv\u00e9e \u00bb, murmura-t-elle. Cyrus secoua la t\u00eate. \u00ab Nous nous sommes retrouv\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>La question de son nom restait pourtant difficile. Plusieurs documents devaient d\u00e9sormais porter l&#8217;identit\u00e9 de Clara Ellen Creed. Josephine demanda si elle pouvait continuer \u00e0 utiliser le pr\u00e9nom sous lequel elle avait v\u00e9cu depuis l&#8217;enfance. Whitlock expliqua qu&#8217;il serait possible de faire reconna\u00eetre les deux noms et d&#8217;\u00e9viter ainsi des difficult\u00e9s pour ses affaires personnelles. Elle r\u00e9fl\u00e9chit longuement. Clara appartenait \u00e0 Ellen et Cyrus, \u00e0 une enfance qu&#8217;on lui avait vol\u00e9e. Josephine appartenait \u00e0 Margaret et Abel, aux ann\u00e9es qu&#8217;elle avait r\u00e9ellement travers\u00e9es. Elle ne voulait pas que l&#8217;un de ces noms chasse l&#8217;autre.<\/p>\n<p>Elle choisit finalement de signer ses d\u00e9clarations sous le nom de Josephine Hart, n\u00e9e Clara Ellen Creed, en attendant de fixer les modalit\u00e9s d\u00e9finitives de ses actes. Ce choix lui apporta un apaisement inattendu. Elle ne rejetait aucune des femmes qui l&#8217;avaient aim\u00e9e. Ellen lui avait donn\u00e9 la vie et avait tent\u00e9 de pr\u00e9server son avenir. Margaret lui avait offert une enfance, m\u00eame si elle avait cach\u00e9 une v\u00e9rit\u00e9 essentielle. Josephine voulait porter leur histoire sans permettre que leurs fautes ou leurs souffrances d\u00e9cident seules de son identit\u00e9.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, les autorit\u00e9s poursuivaient l&#8217;examen des responsabilit\u00e9s p\u00e9nales. Rourke avait confirm\u00e9 plusieurs \u00e9l\u00e9ments de sa premi\u00e8re confession. Pike avait accept\u00e9 de t\u00e9moigner \u00e0 nouveau, sachant que sa participation \u00e0 la dissimulation des faits demeurait punissable. Silas Vale contestait toutes les accusations les plus graves, mais les registres, les paiements et les lettres rendaient ses d\u00e9n\u00e9gations de plus en plus difficiles \u00e0 soutenir. Edwin Shaw refusait de reconna\u00eetre avoir falsifi\u00e9 les documents, tout en admettant avoir pr\u00e9par\u00e9 certaines op\u00e9rations successorales. Josephine suivait ces d\u00e9marches sans chercher \u00e0 anticiper les d\u00e9cisions.<\/p>\n<p>Elle consacra \u00e9galement du temps \u00e0 comprendre l&#8217;\u00e9tendue des biens concern\u00e9s. Les concessions mini\u00e8res repr\u00e9sentaient des sommes importantes, mais elles \u00e9taient li\u00e9es \u00e0 des contrats complexes et \u00e0 des obligations envers des ouvriers, des fournisseurs et des familles vivant dans la r\u00e9gion. Josephine ne souhaitait pas r\u00e9clamer des propri\u00e9t\u00e9s sans mesurer les cons\u00e9quences de chaque d\u00e9cision. Elle demanda \u00e0 un conseiller ind\u00e9pendant de lui expliquer les diff\u00e9rents titres et les responsabilit\u00e9s qui pourraient en d\u00e9couler. Cyrus approuva cette prudence. Il connaissait trop bien les d\u00e9g\u00e2ts caus\u00e9s par des hommes qui ne voyaient dans les terres qu&#8217;une source de richesse.<\/p>\n<p>Lors d&#8217;une rencontre avec ce conseiller, Josephine d\u00e9couvrit que plusieurs petites exploitations d\u00e9pendaient des terrains contest\u00e9s. Des familles y travaillaient depuis des ann\u00e9es sans avoir particip\u00e9 aux fraudes. Elle comprit que toute restitution devait tenir compte de leur situation. Elle ne voulait pas que les ouvriers supportent une nouvelle injustice simplement parce que les anciens propri\u00e9taires avaient agi ill\u00e9galement. Elle demanda donc que les contrats de travail et les usages locaux soient examin\u00e9s avant toute d\u00e9cision concernant l&#8217;exploitation des terres. Cette d\u00e9marche surprit certains repr\u00e9sentants commerciaux, davantage habitu\u00e9s \u00e0 discuter uniquement de profits et de transferts.<\/p>\n<p>Cyrus l&#8217;accompagna ensuite jusqu&#8217;\u00e0 une petite maison situ\u00e9e pr\u00e8s du moulin, o\u00f9 plusieurs familles de travailleurs vivaient dans des conditions modestes. Josephine voulait voir les lieux avant de prendre des d\u00e9cisions. Une femme leur expliqua que les hommes travaillaient de longues journ\u00e9es et que les salaires arrivaient parfois avec retard. D&#8217;autres \u00e9voqu\u00e8rent les difficult\u00e9s pour obtenir du bois ou des soins m\u00e9dicaux pendant l&#8217;hiver. Josephine \u00e9couta sans promettre des changements qu&#8217;elle ne pouvait pas encore garantir. Elle prit des notes et demanda quelles mesures seraient les plus utiles si les propri\u00e9t\u00e9s changeaient de gestion.<\/p>\n<p>En revenant \u00e0 Orofino, elle expliqua \u00e0 Cyrus qu&#8217;elle ne voulait pas devenir propri\u00e9taire uniquement pour remplacer Vale \u00e0 la t\u00eate des m\u00eames pratiques. Il sourit. \u00ab Votre m\u00e8re aurait aim\u00e9 vous entendre. \u00bb Josephine lui demanda s&#8217;il parlait d&#8217;Ellen ou de Margaret. Cyrus r\u00e9fl\u00e9chit, puis r\u00e9pondit : \u00ab Peut-\u00eatre des deux. \u00bb Elle rit doucement. Cette r\u00e9ponse lui sembla plus juste que toutes les tentatives de choisir une seule famille. Elle commen\u00e7ait \u00e0 accepter que son histoire comporte plusieurs h\u00e9ritages, certains mat\u00e9riels, d&#8217;autres beaucoup plus difficiles \u00e0 mesurer.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de janvier 1885, les premi\u00e8res d\u00e9cisions concernant les fraudes furent rendues. Plusieurs transferts furent d\u00e9clar\u00e9s contestables et demeur\u00e8rent suspendus jusqu&#8217;\u00e0 la r\u00e9solution compl\u00e8te des litiges. Des poursuites furent engag\u00e9es contre les personnes dont les signatures ou les instructions apparaissaient dans les documents falsifi\u00e9s. Cooper dut r\u00e9pondre des pressions exerc\u00e9es sur Josephine et des irr\u00e9gularit\u00e9s de son contrat. Jeremiah fut entendu au sujet des promesses financi\u00e8res qui lui avaient \u00e9t\u00e9 faites. Les autorit\u00e9s ne traitaient plus leur comportement comme une simple affaire de convenances matrimoniales.<\/p>\n<p>Josephine remarqua cependant que la plupart des habitants d&#8217;Orofino pr\u00e9f\u00e9raient maintenant \u00e9viter d&#8217;\u00e9voquer la sc\u00e8ne du chariot. Certains affirmaient ne pas avoir compris ce qui se passait. D&#8217;autres pr\u00e9tendaient avoir toujours trouv\u00e9 les plaisanteries de Cooper d\u00e9plac\u00e9es. Elle savait que ces souvenirs avaient \u00e9t\u00e9 arrang\u00e9s apr\u00e8s coup. Elle ne chercha pas \u00e0 corriger chaque personne. Son \u00e9nergie devait servir \u00e0 construire une vie plus libre, non \u00e0 convaincre tous les spectateurs qu&#8217;ils avaient particip\u00e9 \u00e0 sa souffrance. Elle se contentait de r\u00e9pondre lorsqu&#8217;une question sinc\u00e8re lui \u00e9tait pos\u00e9e.<\/p>\n<p>Un apr\u00e8s-midi, Walter Briggs vint la trouver pour lui pr\u00e9senter ses excuses. Il reconnut avoir sign\u00e9 le contrat sans le lire et n&#8217;avoir rien fait lorsqu&#8217;elle avait \u00e9t\u00e9 humili\u00e9e devant sa boutique. Josephine l&#8217;\u00e9couta. Elle appr\u00e9cia qu&#8217;il ne cherche pas \u00e0 se justifier par la peur de Cyrus ou la confusion de la foule. Il expliqua qu&#8217;il avait depuis t\u00e9moign\u00e9 sur les relations entre Cooper, Shaw et Jeremiah. Elle le remercia pour ce t\u00e9moignage. Lorsqu&#8217;il demanda si elle pouvait lui pardonner, elle r\u00e9pondit qu&#8217;il lui faudrait du temps, mais que ses actes r\u00e9cents comptaient davantage que de nouvelles promesses.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de l&#8217;hiver, Josephine re\u00e7ut une copie des lettres personnelles d&#8217;Ellen retrouv\u00e9es dans le d\u00e9p\u00f4t bancaire. Elle passa plusieurs soir\u00e9es \u00e0 les lire pr\u00e8s du feu de la cabane. Certaines racontaient des journ\u00e9es ordinaires : la premi\u00e8re neige, une robe trop petite, une chanson qui apaisait Clara lorsqu&#8217;elle pleurait. D&#8217;autres \u00e9voquaient les inqui\u00e9tudes d&#8217;Ellen devant les affaires de son p\u00e8re. Josephine d\u00e9couvrit une femme attentive, parfois impatiente, capable de plaisanter et de se montrer s\u00e9v\u00e8re lorsqu&#8217;elle croyait une chose injuste. Elle commen\u00e7a \u00e0 l&#8217;aimer autrement qu&#8217;\u00e0 travers le r\u00e9cit de sa mort.<\/p>\n<p>Cyrus retrouvait lui aussi des souvenirs qu&#8217;il croyait perdus. En entendant Josephine lire certaines phrases, il reconnaissait le ton d&#8217;Ellen, ses expressions favorites et son humour discret. Il lui raconta des sc\u00e8nes qui n&#8217;avaient jamais eu de place dans les documents : un repas rat\u00e9, une promenade sous la pluie, une dispute au sujet de la disposition des meubles. Josephine \u00e9coutait avec avidit\u00e9. Elle ne voulait pas que sa m\u00e8re reste seulement une victime d&#8217;incendie ou une h\u00e9riti\u00e8re courageuse. Elle voulait conna\u00eetre la femme qui avait v\u00e9cu avant la trag\u00e9die, avec ses habitudes, ses contradictions et ses joies.<\/p>\n<p>Un soir, apr\u00e8s avoir termin\u00e9 une lettre, Josephine demanda \u00e0 Cyrus ce qu&#8217;il souhaitait faire de la cabane. Il r\u00e9pondit qu&#8217;il n&#8217;avait pas pr\u00e9vu de la quitter. Elle sourit. \u00ab Je ne vous demande pas de l&#8217;abandonner. Je me demande seulement si vous accepteriez d&#8217;y faire quelques changements. \u00bb Il regarda autour de lui, intrigu\u00e9. Elle lui parla d&#8217;une seconde chambre, d&#8217;une table plus grande et d&#8217;\u00e9tag\u00e8res pour ranger les livres d&#8217;Ellen. Cyrus resta silencieux, puis demanda si elle envisageait r\u00e9ellement de rester dans les montagnes. Josephine r\u00e9pondit qu&#8217;elle voulait au moins essayer d&#8217;y construire une partie de son avenir.<\/p>\n<p>Ils discut\u00e8rent longtemps de cette possibilit\u00e9. Elle aimait la tranquillit\u00e9 de la cabane, mais ne voulait pas renoncer \u00e0 travailler ni \u00e0 rencontrer d&#8217;autres personnes. Cyrus lui expliqua qu&#8217;elle pourrait conserver une maison en ville si elle le souhaitait, et qu&#8217;il ne lui demanderait jamais de vivre isol\u00e9e pour lui tenir compagnie. Josephine appr\u00e9cia cette libert\u00e9. Ils convinrent qu&#8217;ils prendraient leurs d\u00e9cisions progressivement, sans laisser la culpabilit\u00e9 dicter leurs choix. Leur relation \u00e9tait encore nouvelle, malgr\u00e9 le lien ancien qui les unissait.<\/p>\n<p>Au printemps, les autorit\u00e9s annonc\u00e8rent que les principales accusations contre Vale, Shaw et Rourke seraient examin\u00e9es lors de proc\u00e9dures distinctes. Les preuves accumul\u00e9es rendaient probable un proc\u00e8s important, mais les dates d\u00e9pendaient de plusieurs t\u00e9moins et de la transmission des archives. Josephine savait que certaines d\u00e9cisions d\u00e9finitives pourraient prendre encore du temps. Elle acceptait cette lenteur avec une patience qu&#8217;elle n&#8217;aurait pas eue quelques mois auparavant. Elle avait compris qu&#8217;obtenir une justice solide exigeait parfois de r\u00e9sister \u00e0 la tentation des conclusions rapides.<\/p>\n<p>Un matin, elle retourna seule sur la place d&#8217;Orofino. Le chariot de Cooper n&#8217;y \u00e9tait plus. Des marchands installaient leurs \u00e9tals, et des enfants couraient entre les roues des voitures. Josephine s&#8217;arr\u00eata pr\u00e8s de l&#8217;endroit o\u00f9 Cyrus avait pos\u00e9 les cinquante dollars. Elle se souvenait encore du sac de toile, du froid et des voix qui la traitaient comme une cr\u00e9ature indigne d&#8217;\u00eatre regard\u00e9e. Elle passa une main sur sa joue cicatris\u00e9e. Ces marques n&#8217;avaient pas disparu. Mais elles ne lui semblaient plus contenir toute son histoire.<\/p>\n<p>Elle comprit alors qu&#8217;elle n&#8217;avait pas besoin d&#8217;attendre la condamnation de chaque responsable pour commencer \u00e0 vivre librement. Les proc\u00e8s suivraient leur cours. Les biens contest\u00e9s seraient examin\u00e9s, et les documents continueraient \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler leurs secrets. Mais elle pouvait d\u00e9j\u00e0 choisir son nom, son travail et la mani\u00e8re dont elle voulait \u00eatre regard\u00e9e. Elle pouvait aimer Cyrus sans effacer Abel, et honorer Ellen sans renier Margaret. Cette d\u00e9cision ne r\u00e9solvait pas toutes les blessures. Elle lui permettait seulement de ne plus leur confier la direction de son avenir.<\/p>\n<p>Josephine retourna \u00e0 la cabane avant la tomb\u00e9e du jour. Cyrus r\u00e9parait une charni\u00e8re pr\u00e8s de la porte lorsqu&#8217;elle arriva. Il leva les yeux et lui demanda si sa visite en ville s&#8217;\u00e9tait bien pass\u00e9e. Elle acquies\u00e7a, puis lui montra un petit carnet neuf achet\u00e9 chez le libraire. Sur la premi\u00e8re page, elle avait \u00e9crit son nom complet : Josephine Hart, n\u00e9e Clara Ellen Creed. Cyrus le lut lentement. Lorsqu&#8217;il releva la t\u00eate, elle souriait. \u00ab Je crois que je suis enfin pr\u00eate \u00e0 raconter mon histoire sans laisser les autres choisir les mots. \u00bb<\/p>\n<p>END PART 15<\/p>\n<p>PART 16 TITLE: Apr\u00e8s dix-sept ann\u00e9es de mensonges, Josephine d\u00e9couvre ce que signifie r\u00e9ellement retrouver une famille et choisit enfin la vie que personne ne pourra lui enlever<\/p>\n<p>Le jour o\u00f9 la premi\u00e8re grande audience criminelle s&#8217;ouvrit, Josephine ne portait ni voile ni chapeau destin\u00e9 \u00e0 dissimuler son visage. Elle avait choisi une robe bleu sombre, cousue de ses propres mains, dont le col simple laissait appara\u00eetre les cicatrices descendant vers son cou. Cyrus l&#8217;attendait devant l&#8217;auberge avec les documents qu&#8217;ils devaient remettre aux autorit\u00e9s. Il la regarda descendre les marches et lui demanda si elle souhaitait prendre quelques minutes avant de partir. Josephine secoua la t\u00eate. Elle avait pass\u00e9 suffisamment de temps \u00e0 se pr\u00e9parer pour des rencontres qu&#8217;elle redoutait. Cette fois, elle voulait simplement que les faits soient examin\u00e9s.<\/p>\n<p>Plusieurs mois avaient pass\u00e9 depuis la d\u00e9couverte du d\u00e9p\u00f4t bancaire. Les enqu\u00eates avaient permis de reconstituer une grande partie des \u00e9v\u00e9nements de mai 1867 et des op\u00e9rations financi\u00e8res qui avaient suivi. Certaines preuves demeuraient incompl\u00e8tes, mais les t\u00e9moignages de Lydia Mercer, Jonas Pike et Amos Rourke concordaient sur les circonstances essentielles de l&#8217;incendie. Les registres retrouv\u00e9s dans l&#8217;entrep\u00f4t et au relais confirmaient les livraisons de combustible, les paiements secrets et les instructions donn\u00e9es apr\u00e8s la catastrophe. Josephine savait que la justice ne pouvait pas lui rendre Ellen, mais elle esp\u00e9rait que personne ne pourrait d\u00e9sormais pr\u00e9senter sa mort comme un simple accident malheureux.<\/p>\n<p>L&#8217;audience se d\u00e9roula devant une juridiction comp\u00e9tente pour les accusations les plus graves. Silas Vale, Edwin Shaw et Amos Rourke \u00e9taient repr\u00e9sent\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment. Leurs avocats contest\u00e8rent plusieurs t\u00e9moignages et demand\u00e8rent que certaines pi\u00e8ces soient \u00e9cart\u00e9es. Josephine assista aux d\u00e9bats avec Cyrus, entour\u00e9e de personnes qui avaient contribu\u00e9 \u00e0 leur enqu\u00eate. Henry Whitlock \u00e9tait venu pr\u00e9senter les documents conserv\u00e9s au greffe. Martha Bell avait fait transmettre les notes originales de son mari. Lydia Mercer avait accept\u00e9 de quitter sa ferme pour t\u00e9moigner personnellement, malgr\u00e9 les inqui\u00e9tudes qui l&#8217;avaient retenue silencieuse pendant tant d&#8217;ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Lorsque Lydia fut appel\u00e9e, Josephine remarqua qu&#8217;elle tenait le bord de sa robe entre ses doigts. La femme d\u00e9crivit la dispute pr\u00e8s de la maison, l&#8217;arriv\u00e9e de la fum\u00e9e et le moment o\u00f9 Ellen lui avait confi\u00e9 Clara. Sa voix trembla lorsqu&#8217;elle \u00e9voqua Margaret Hart emportant l&#8217;enfant vers le chariot. Pourtant, elle r\u00e9pondit pr\u00e9cis\u00e9ment aux questions et reconnut les d\u00e9tails dont elle n&#8217;\u00e9tait plus certaine. Le repr\u00e9sentant de Vale tenta de mettre en doute sa m\u00e9moire. Lydia r\u00e9pondit qu&#8217;elle avait oubli\u00e9 bien des choses depuis 1867, mais pas le poids de l&#8217;enfant contre sa poitrine ni le visage d&#8217;Ellen disparaissant dans la fum\u00e9e.<\/p>\n<p>Cyrus \u00e9coutait sans bouger. Josephine avait appris \u00e0 reconna\u00eetre les moments o\u00f9 son p\u00e8re se retirait derri\u00e8re un silence protecteur. Elle posa doucement sa main sur la sienne. Il la serra, puis continua d&#8217;\u00e9couter. Pour la premi\u00e8re fois, le r\u00e9cit de cette nuit \u00e9tait prononc\u00e9 devant des personnes charg\u00e9es d&#8217;en v\u00e9rifier les cons\u00e9quences. Les souvenirs de Cyrus et les paroles de Lydia ne demeuraient plus enferm\u00e9s dans des conversations priv\u00e9es. Ils devenaient une histoire que les responsables ne pouvaient plus simplement faire dispara\u00eetre.<\/p>\n<p>Jonas Pike fut entendu ensuite. Il reconnut son r\u00f4le dans le transport du combustible, les menaces exerc\u00e9es sur les Hart et la pr\u00e9paration des d\u00e9clarations mensong\u00e8res. Les avocats lui rappel\u00e8rent ses contradictions anciennes et les ann\u00e9es pendant lesquelles il avait v\u00e9cu sous un autre nom. Pike ne chercha pas \u00e0 se pr\u00e9senter comme un homme courageux. Il expliqua qu&#8217;il avait c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la peur, \u00e0 l&#8217;argent et \u00e0 la volont\u00e9 de prot\u00e9ger sa propre situation. Lorsqu&#8217;on lui demanda pourquoi il parlait enfin, il r\u00e9pondit qu&#8217;il ne supportait plus de voir les m\u00eames hommes utiliser leurs anciens mensonges contre une femme qui avait d\u00e9j\u00e0 perdu trop de choses.<\/p>\n<p>Rourke confirma avoir volontairement r\u00e9pandu le combustible pr\u00e8s de la maison. Il reconnut que son geste avait provoqu\u00e9 l&#8217;incendie, m\u00eame s&#8217;il affirmait ne pas avoir souhait\u00e9 la mort d&#8217;Ellen. Les documents d&#8217;approvisionnement et les anciens registres de paiement appuyaient plusieurs aspects de son r\u00e9cit. Les jur\u00e9s entendirent \u00e9galement les t\u00e9moignages concernant les instructions re\u00e7ues de Vale. Josephine comprit que la justice devrait distinguer l&#8217;intention de faire peur, l&#8217;acte d&#8217;allumer le feu et les cons\u00e9quences mortelles de cet acte. Elle ne cherchait pas \u00e0 simplifier cette responsabilit\u00e9. Elle voulait qu&#8217;elle soit \u00e9tablie avec suffisamment de pr\u00e9cision pour r\u00e9sister \u00e0 toute contestation.<\/p>\n<p>Silas Vale continua de nier avoir ordonn\u00e9 un incendie. Il reconnaissait des conflits financiers et certaines op\u00e9rations administratives, mais affirmait que Rourke avait agi sans son autorisation lorsqu&#8217;il avait utilis\u00e9 le combustible. Les lettres retrouv\u00e9es dans ses archives contredisaient cependant plusieurs de ses d\u00e9clarations. Elles montraient qu&#8217;il avait organis\u00e9 l&#8217;intervention contre Ellen, financ\u00e9 les hommes envoy\u00e9s chez elle et dissimul\u00e9 leur participation apr\u00e8s sa mort. Les comptes falsifi\u00e9s confirmaient \u00e9galement qu&#8217;il avait profit\u00e9 de la disparition officielle de Clara pour consolider son contr\u00f4le sur les concessions.<\/p>\n<p>Edwin Shaw se d\u00e9fendit autrement. Il pr\u00e9tendit avoir seulement pr\u00e9par\u00e9 des documents \u00e0 la demande de clients et expliqu\u00e9 des obligations juridiques complexes. Mais les lettres concernant Jeremiah Higgins et Cooper d\u00e9montraient qu&#8217;il avait particip\u00e9 \u00e0 l&#8217;organisation du voyage de Josephine. Les actes qu&#8217;il avait fait signer contenaient des clauses destin\u00e9es \u00e0 obtenir une renonciation aux droits successoraux de Clara. Lorsqu&#8217;il fut confront\u00e9 aux diff\u00e9rences d&#8217;encre et aux ajouts r\u00e9alis\u00e9s apr\u00e8s certaines signatures, ses explications chang\u00e8rent plusieurs fois. Josephine observa cet homme qui avait autrefois parl\u00e9 devant elle avec tant d&#8217;assurance. Il lui semblait maintenant surtout prisonnier des contradictions qu&#8217;il avait lui-m\u00eame cr\u00e9\u00e9es.<\/p>\n<p>Cooper fut \u00e9galement confront\u00e9 aux documents retrouv\u00e9s dans les affaires de Vale. Il finit par reconna\u00eetre qu&#8217;il avait retenu plusieurs lettres personnelles de Josephine sur instruction de Shaw. Une partie avait \u00e9t\u00e9 remise au juriste ; d&#8217;autres avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites. Josephine apprit ainsi pourquoi l&#8217;enveloppe contenant les souvenirs de Margaret avait disparu de sa malle. Cette nouvelle lui causa une peine discr\u00e8te, mais profonde. Elle ne r\u00e9cup\u00e9rerait jamais certaines paroles de la femme qui l&#8217;avait \u00e9lev\u00e9e. Pourtant, elle savait maintenant que leur disparition n&#8217;avait pas \u00e9t\u00e9 accidentelle et que ceux qui en \u00e9taient responsables devraient en r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>Jeremiah Higgins confirma de son c\u00f4t\u00e9 avoir accept\u00e9 une promesse financi\u00e8re li\u00e9e \u00e0 la gestion \u00e9ventuelle des biens de Josephine. Il expliqua qu&#8217;il avait cru pouvoir devenir son \u00e9poux malgr\u00e9 ses cicatrices, puis s&#8217;\u00e9tait laiss\u00e9 convaincre de renoncer au mariage lorsqu&#8217;il l&#8217;avait rencontr\u00e9e. Josephine \u00e9couta sans chercher son regard. Son t\u00e9moignage reconnaissait enfin ce qu&#8217;elle avait soup\u00e7onn\u00e9 : son d\u00e9sir de fonder une famille avait \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 comme un moyen de l&#8217;attirer dans une situation o\u00f9 d&#8217;autres contr\u00f4laient les d\u00e9cisions. Elle ne ressentit aucune satisfaction \u00e0 voir Jeremiah embarrass\u00e9. Elle souhaitait seulement que son r\u00f4le soit \u00e9tabli sans indulgence complaisante.<\/p>\n<p>Lorsque Josephine fut appel\u00e9e \u00e0 t\u00e9moigner une derni\u00e8re fois, elle raconta les circonstances de son arriv\u00e9e \u00e0 Orofino. Elle d\u00e9crivit le sac de toile, la corde, les moqueries et les cinquante dollars vers\u00e9s par Cyrus. Elle ne chercha pas \u00e0 embellir cette sc\u00e8ne. Elle expliqua que Cyrus avait exig\u00e9 la remise de ses bagages et des documents qui la retenaient, puis l&#8217;avait conduite dans sa cabane sans lui imposer de mariage ni d&#8217;obligation personnelle. \u00ab Il n&#8217;a pas achet\u00e9 une \u00e9pouse \u00bb, d\u00e9clara-t-elle. \u00ab Il a pay\u00e9 pour mettre fin \u00e0 une situation o\u00f9 l&#8217;on me traitait comme si je n&#8217;avais plus le droit de d\u00e9cider. \u00bb<\/p>\n<p>Elle parla ensuite de sa d\u00e9couverte progressive du nom de Clara Creed. Elle expliqua comment Cyrus avait reconnu la marque pr\u00e8s de sa tempe, comment les registres avaient contredit la d\u00e9claration de d\u00e9c\u00e8s et comment la lettre d&#8217;Abel avait permis de relier les deux identit\u00e9s. Elle pr\u00e9cisa qu&#8217;elle avait aim\u00e9 Abel et Margaret Hart et qu&#8217;elle continuait \u00e0 leur devoir une partie de ce qu&#8217;elle \u00e9tait devenue. Mais elle reconnut \u00e9galement que leur silence avait priv\u00e9 Cyrus de sa fille et l&#8217;avait emp\u00each\u00e9e de conna\u00eetre sa propre histoire. La salle resta silencieuse lorsqu&#8217;elle termina.<\/p>\n<p>Les d\u00e9cisions furent rendues apr\u00e8s l&#8217;examen complet des accusations. Rourke fut reconnu responsable de l&#8217;incendie volontaire et des cons\u00e9quences mortelles de son acte. Vale fut condamn\u00e9 pour son r\u00f4le dans l&#8217;op\u00e9ration criminelle, les fraudes documentaires et les man\u0153uvres destin\u00e9es \u00e0 conserver les biens contest\u00e9s. Shaw fut reconnu coupable de plusieurs falsifications et de sa participation aux op\u00e9rations frauduleuses. Les peines prononc\u00e9es comprenaient des emprisonnements et des sanctions financi\u00e8res dont la port\u00e9e fut ensuite pr\u00e9cis\u00e9e par les juridictions comp\u00e9tentes. Josephine \u00e9couta les d\u00e9cisions avec une gravit\u00e9 qui surprit ceux qui attendaient d&#8217;elle une explosion de joie.<\/p>\n<p>Pike dut lui aussi r\u00e9pondre de sa participation aux faits et de la dissimulation qui avait suivi l&#8217;incendie. Sa coop\u00e9ration fut prise en compte, mais elle n&#8217;effa\u00e7a pas ses actes. Cooper fut sanctionn\u00e9 pour les irr\u00e9gularit\u00e9s et les pressions exerc\u00e9es sur Josephine, tandis que les accords financiers conclus autour du projet de mariage furent annul\u00e9s ou contest\u00e9s selon leur nature. Jeremiah fut tenu de restituer les avantages ind\u00fbment re\u00e7us et de r\u00e9pondre de ses propres d\u00e9clarations. Aucun de ces hommes ne pouvait d\u00e9sormais pr\u00e9tendre que Josephine avait simplement mal compris une plaisanterie ou une formalit\u00e9 commerciale.<\/p>\n<p>L&#8217;enqu\u00eate concernant Abel Hart aboutit \u00e0 des conclusions plus difficiles. Les t\u00e9moignages recueillis \u00e0 Saint-Louis \u00e9tablirent qu&#8217;une confrontation violente avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 sa mort et qu&#8217;un homme travaillant pour Shaw avait particip\u00e9 \u00e0 cette altercation. Les autorit\u00e9s retinrent des responsabilit\u00e9s li\u00e9es aux violences et aux efforts pour dissimuler certains documents. Cependant, les preuves m\u00e9dicales ne permettaient pas d&#8217;attribuer avec une certitude absolue chaque circonstance de son d\u00e9c\u00e8s \u00e0 un geste pr\u00e9cis. Josephine aurait voulu une r\u00e9ponse plus compl\u00e8te. Elle dut accepter que la justice puisse reconna\u00eetre des fautes graves sans \u00e9clairer tous les instants d&#8217;une mort.<\/p>\n<p>Agnes Whitcomb lui \u00e9crivit apr\u00e8s les derni\u00e8res d\u00e9marches. Elle lui raconta qu&#8217;Abel avait pass\u00e9 ses derniers jours \u00e0 essayer de mettre sa confession en s\u00e9curit\u00e9. Il avait demand\u00e9 plusieurs fois si Josephine avait \u00e9crit depuis l&#8217;Idaho. Il craignait qu&#8217;elle se trouve entre les mains de personnes qui lui feraient du mal. Agnes ne chercha pas \u00e0 excuser ses mensonges. Elle affirma seulement qu&#8217;elle l&#8217;avait vu regretter sinc\u00e8rement ses d\u00e9cisions. Josephine conserva cette lettre avec les autres documents familiaux. Elle n&#8217;\u00e9tait pas pr\u00eate \u00e0 pardonner tout ce qu&#8217;Abel avait fait, mais elle pouvait d\u00e9sormais pleurer sa mort sans craindre de trahir Cyrus.<\/p>\n<p>Les proc\u00e9dures successorales se poursuivirent encore pendant plusieurs mois. Les comptes falsifi\u00e9s furent corrig\u00e9s, certaines transactions annul\u00e9es et les droits de Clara Ellen Creed reconnus sur une partie importante des biens provenant de Nathaniel Moore. Les sommes dues aux personnes l\u00e9s\u00e9es devaient \u00eatre examin\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment. Josephine d\u00e9cida de ne pas vendre imm\u00e9diatement les concessions. Elle voulait comprendre leur fonctionnement et s&#8217;assurer que les travailleurs ne paieraient pas le prix des fautes commises par les anciens dirigeants. Cyrus approuva cette d\u00e9cision, m\u00eame s&#8217;il ne cherchait lui-m\u00eame aucun avantage financier.<\/p>\n<p>Elle confia l&#8217;administration quotidienne des biens \u00e0 des personnes ind\u00e9pendantes dont les comptes seraient r\u00e9guli\u00e8rement v\u00e9rifi\u00e9s. Plusieurs contrats furent ren\u00e9goci\u00e9s afin de garantir des conditions plus justes aux familles qui d\u00e9pendaient des exploitations. Josephine ne pr\u00e9tendait pas pouvoir r\u00e9soudre tous les probl\u00e8mes de la r\u00e9gion. Elle savait seulement qu&#8217;une fortune obtenue au prix de tant de souffrances ne devait pas servir \u00e0 reproduire les m\u00eames abus. Elle consacra \u00e9galement une partie des revenus \u00e0 un fonds destin\u00e9 aux veuves et aux enfants des travailleurs bless\u00e9s, en demandant que les d\u00e9cisions soient prises avec des repr\u00e9sentants de ces familles.<\/p>\n<p>Ces d\u00e9marches lui demand\u00e8rent du temps et provoqu\u00e8rent parfois des d\u00e9saccords. Certains commer\u00e7ants lui reprochaient de ne pas chercher le profit le plus \u00e9lev\u00e9. D&#8217;autres estimaient qu&#8217;une femme sans exp\u00e9rience commerciale ne devrait pas intervenir dans la gestion de concessions mini\u00e8res. Josephine \u00e9coutait les objections, demandait les chiffres et prenait conseil lorsque cela \u00e9tait n\u00e9cessaire. Elle avait appris \u00e0 ne plus confondre assurance et comp\u00e9tence. Lorsqu&#8217;un probl\u00e8me d\u00e9passait ses connaissances, elle cherchait quelqu&#8217;un capable de l&#8217;expliquer clairement. Cyrus la voyait revenir de ses r\u00e9unions fatigu\u00e9e, mais rarement d\u00e9courag\u00e9e.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de l&#8217;automne 1885, Josephine entreprit un voyage \u00e0 Saint-Louis. Elle voulait revoir les lieux de son enfance et se rendre sur les tombes d&#8217;Abel et de Margaret. Cyrus l&#8217;accompagna, conform\u00e9ment \u00e0 sa promesse. Ils travers\u00e8rent ensemble des villes et des paysages que Josephine connaissait autrefois sans avoir jamais imagin\u00e9 qu&#8217;elle les reverrait aux c\u00f4t\u00e9s de son p\u00e8re de naissance. Le voyage fut long, parfois inconfortable, mais ils prirent le temps de parler de leurs souvenirs. Josephine lui montra les endroits o\u00f9 elle avait appris \u00e0 coudre et les rues qu&#8217;elle parcourait avant l&#8217;incendie qui avait marqu\u00e9 son visage.<\/p>\n<p>Devant la tombe de Margaret, Josephine resta longtemps silencieuse. Elle avait apport\u00e9 une petite fleur brod\u00e9e sur un morceau de tissu, semblable \u00e0 celles que sa m\u00e8re adoptive dessinait dans les marges de ses lettres. Elle la pla\u00e7a pr\u00e8s de la pierre et se souvint de leurs soir\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 r\u00e9parer des v\u00eatements. Elle aurait voulu lui demander pourquoi elle n&#8217;avait jamais trouv\u00e9 le courage de parler. Mais elle savait que cette conversation n&#8217;aurait plus lieu. Elle murmura simplement qu&#8217;elle l&#8217;avait aim\u00e9e et qu&#8217;elle continuerait \u00e0 vivre avec les v\u00e9rit\u00e9s qu&#8217;elle avait laiss\u00e9es derri\u00e8re elle.<\/p>\n<p>Sur la tombe d&#8217;Abel, elle posa la copie de la premi\u00e8re page de sa confession, prot\u00e9g\u00e9e dans une enveloppe. Elle ne la laissa pas sur place. Elle voulait seulement lui montrer, d&#8217;une mani\u00e8re qu&#8217;elle savait symbolique, qu&#8217;elle avait re\u00e7u ses paroles. Cyrus attendait \u00e0 quelques pas. Lorsqu&#8217;elle le rejoignit, il ne lui demanda pas ce qu&#8217;elle avait dit. Ils quitt\u00e8rent le cimeti\u00e8re ensemble. Josephine \u00e9prouvait du chagrin, mais aussi la sensation d&#8217;avoir accompli un geste qu&#8217;elle ne voulait pas repousser davantage.<\/p>\n<p>Ils rencontr\u00e8rent Agnes Whitcomb avant de repartir. La responsable de l&#8217;atelier accueillit Josephine avec une \u00e9motion sinc\u00e8re. Elle observa ses cicatrices sans d\u00e9tourner les yeux, puis la serra dans ses bras. Elle lui remit quelques objets retrouv\u00e9s dans les affaires d&#8217;Abel : un d\u00e9 \u00e0 coudre de Margaret, une petite photographie et un carnet de d\u00e9penses familiales. Josephine remercia longuement cette femme qui avait conserv\u00e9 la lettre capable de changer sa vie. Agnes r\u00e9pondit qu&#8217;elle avait simplement respect\u00e9 la demande d&#8217;un homme qui avait enfin d\u00e9cid\u00e9 de dire la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>De retour dans l&#8217;Idaho, Josephine retrouva la cabane de Cyrus avec un sentiment nouveau. Elle ne la consid\u00e9rait plus comme un refuge provisoire o\u00f9 elle avait \u00e9t\u00e9 conduite apr\u00e8s une humiliation. C&#8217;\u00e9tait devenu un lieu o\u00f9 elle pouvait choisir de vivre. Pendant leur absence, des ouvriers avaient commenc\u00e9 \u00e0 pr\u00e9parer une petite extension. Cyrus avait accept\u00e9 qu&#8217;on construise une seconde chambre, avec une fen\u00eatre donnant sur les sapins. Josephine avait choisi l&#8217;emplacement de son bureau et demand\u00e9 des \u00e9tag\u00e8res suffisamment solides pour accueillir les livres d&#8217;Ellen et de Margaret.<\/p>\n<p>Les travaux prirent plusieurs semaines. Josephine participa aux t\u00e2ches qu&#8217;elle pouvait accomplir, r\u00e9parant des rideaux, pr\u00e9parant les repas et organisant les pi\u00e8ces. Cyrus travaillait avec les charpentiers lorsqu&#8217;il ne devait pas s&#8217;occuper des animaux. Ils discutaient parfois de d\u00e9tails insignifiants avec une gravit\u00e9 amusante : la largeur d&#8217;une \u00e9tag\u00e8re, la position d&#8217;une lampe ou la couleur d&#8217;un tissu. Josephine d\u00e9couvrit que ces petites d\u00e9cisions lui apportaient une joie plus tranquille que toutes les audiences auxquelles elle avait assist\u00e9. Elle construisait quelque chose qui ne d\u00e9pendait ni de Vale ni de ses mensonges.<\/p>\n<p>Un apr\u00e8s-midi, Cyrus lui montra une petite bo\u00eete qu&#8217;il avait retrouv\u00e9e au fond de son coffre. Elle contenait une paire de chaussons d&#8217;enfant, une m\u00e8che de cheveux et un ruban bleu. Josephine reconnut le ruban sur l&#8217;ancienne photographie d&#8217;Ellen. Cyrus expliqua qu&#8217;il avait conserv\u00e9 ces objets pendant dix-sept ans sans pouvoir les regarder longtemps. Il lui demanda si elle souhaitait les garder dans sa nouvelle chambre. Josephine les prit avec pr\u00e9caution. Elle n&#8217;avait aucun souvenir de les avoir port\u00e9s, mais elle savait qu&#8217;ils avaient appartenu \u00e0 l&#8217;enfant qu&#8217;elle avait \u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Elle pla\u00e7a les chaussons dans un tiroir, pr\u00e8s du d\u00e9 \u00e0 coudre de Margaret et des lettres d&#8217;Abel. Elle ne chercha pas \u00e0 s\u00e9parer les souvenirs selon les familles. Tous appartenaient \u00e0 son histoire, m\u00eame lorsqu&#8217;ils \u00e9voquaient des personnes qui s&#8217;\u00e9taient tromp\u00e9es ou avaient souffert. Le soir, elle expliqua ce choix \u00e0 Cyrus. Il acquies\u00e7a. \u00ab Vous avez raison. Les objets ne sont pas responsables de ce qu&#8217;on leur a fait porter. \u00bb Josephine sourit. Elle avait appris \u00e0 reconna\u00eetre chez son p\u00e8re cette mani\u00e8re de parler simplement lorsqu&#8217;une \u00e9motion devenait trop importante.<\/p>\n<p>Avec le temps, les habitants d&#8217;Orofino cess\u00e8rent de consid\u00e9rer Josephine uniquement comme la femme aux cicatrices ou l&#8217;h\u00e9riti\u00e8re retrouv\u00e9e. Certains continuaient \u00e0 la regarder avec curiosit\u00e9, et quelques-uns \u00e9vitaient encore son passage. Elle ne cherchait plus \u00e0 contr\u00f4ler leurs r\u00e9actions. Elle avait repris des travaux de couture pour plusieurs familles, non par n\u00e9cessit\u00e9 financi\u00e8re, mais parce qu&#8217;elle aimait ce m\u00e9tier. Les gestes pr\u00e9cis de l&#8217;aiguille, la transformation d&#8217;un tissu us\u00e9 et la satisfaction de rendre un v\u00eatement utile lui rappelaient qu&#8217;elle poss\u00e9dait des comp\u00e9tences ind\u00e9pendantes de son apparence ou de son h\u00e9ritage.<\/p>\n<p>Un jour, une jeune femme arriv\u00e9e r\u00e9cemment dans la r\u00e9gion vint lui demander du travail. Elle voyageait seule et avait perdu une partie de ses \u00e9conomies en faisant confiance \u00e0 un interm\u00e9diaire. Josephine l&#8217;\u00e9couta sans l&#8217;interrompre. Elle reconnut dans son r\u00e9cit plusieurs dangers qu&#8217;elle avait elle-m\u00eame rencontr\u00e9s. Elle lui expliqua comment v\u00e9rifier un contrat, conserver des copies de ses papiers et refuser de signer un document incompris. Puis elle lui proposa quelques travaux de couture r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s. Elle ne lui demanda pas de raconter davantage sa vie pour m\u00e9riter cette aide.<\/p>\n<p>Cette rencontre donna \u00e0 Josephine l&#8217;id\u00e9e de soutenir plus r\u00e9guli\u00e8rement les femmes qui arrivaient dans la r\u00e9gion sans famille ni ressources. Elle ne souhaitait pas cr\u00e9er une institution imposante. Elle commen\u00e7a modestement, en finan\u00e7ant quelques nuits d&#8217;h\u00e9bergement, des d\u00e9placements s\u00fbrs et l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 des conseils ind\u00e9pendants pour celles qui en avaient besoin. Cyrus l&#8217;aida \u00e0 organiser les premi\u00e8res d\u00e9marches. Lorsqu&#8217;elle lui parla des cinquante dollars vers\u00e9s autrefois \u00e0 Cooper, il lui r\u00e9pondit qu&#8217;il pr\u00e9f\u00e9rerait voir cette somme rappel\u00e9e par des actes utiles plut\u00f4t que par une histoire de dette.<\/p>\n<p>Josephine conserva une copie du re\u00e7u parmi ses papiers. Elle ne le consid\u00e9rait plus comme la preuve qu&#8217;un homme l&#8217;avait achet\u00e9e. Il t\u00e9moignait au contraire du moment o\u00f9 Cyrus avait refus\u00e9 que sa dignit\u00e9 soit soumise \u00e0 une transaction. Elle savait que son p\u00e8re n&#8217;avait pas pu pr\u00e9voir leur lien lorsqu&#8217;il \u00e9tait intervenu. Il avait agi parce qu&#8217;une personne \u00e9tait maltrait\u00e9e devant lui. Cette v\u00e9rit\u00e9 demeurait essentielle. Si Cyrus avait attendu de savoir qu&#8217;elle \u00e9tait Clara pour lui venir en aide, leur histoire aurait eu un sens bien diff\u00e9rent.<\/p>\n<p>\u00c0 l&#8217;approche de l&#8217;hiver, la nouvelle chambre fut enfin termin\u00e9e. Josephine y installa ses livres, son mat\u00e9riel de couture et une petite table pr\u00e8s de la fen\u00eatre. Elle accrocha la photographie d&#8217;Ellen et de Clara \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;une image plus r\u00e9cente de Margaret et d&#8217;Abel. Cyrus observa les deux cadres pendant qu&#8217;elle les ajustait. Il ne formula aucune objection. La pi\u00e8ce ne ressemblait pas \u00e0 un monument consacr\u00e9 au pass\u00e9. Elle \u00e9tait claire, simple, pr\u00eate \u00e0 accueillir des journ\u00e9es ordinaires. Josephine y voyait la preuve qu&#8217;elle pouvait conserver ses souvenirs sans vivre enti\u00e8rement \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur d&#8217;eux.<\/p>\n<p>Un soir de novembre, presque un an apr\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 Orofino, Cyrus rentra avec les bras charg\u00e9s de bois. Josephine pr\u00e9parait du pain dans la cuisine. Le feu br\u00fblait r\u00e9guli\u00e8rement, et une odeur de soupe montait de la marmite. Cyrus posa les b\u00fbches pr\u00e8s du foyer, puis remarqua que sa fille avait d\u00e9plac\u00e9 la bo\u00eete de caf\u00e9 loin de l&#8217;huile pour les lampes. Il eut un sourire. \u00ab Vous continuez donc \u00e0 r\u00e9organiser ma maison. \u00bb Josephine leva les yeux de sa p\u00e2te. \u00ab Notre maison, si vous n&#8217;y voyez pas d&#8217;inconv\u00e9nient. \u00bb<\/p>\n<p>Cyrus resta immobile une seconde. Puis il acquies\u00e7a. \u00ab Notre maison. \u00bb Il prit une chaise et s&#8217;assit pr\u00e8s de la table, observant Josephine travailler. Elle portait les cheveux attach\u00e9s derri\u00e8re la t\u00eate, laissant appara\u00eetre les cicatrices de son visage. Elle ne semblait plus attendre qu&#8217;il d\u00e9tourne les yeux. Il lui demanda si elle avait re\u00e7u les derniers comptes concernant les concessions. Elle r\u00e9pondit qu&#8217;ils \u00e9taient arriv\u00e9s dans l&#8217;apr\u00e8s-midi et qu&#8217;elle les examinerait le lendemain. Pour ce soir, elle souhaitait simplement terminer le pain et d\u00eener avec lui.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le repas, Josephine ouvrit le vieux livre de cantiques. La reliure r\u00e9par\u00e9e portait encore les marques des ann\u00e9es et des manipulations. Elle tourna les pages jusqu&#8217;\u00e0 retrouver la petite fleur dessin\u00e9e par Ellen. Cyrus s&#8217;assit pr\u00e8s d&#8217;elle et reconnut l&#8217;air indiqu\u00e9 sur la page. Il lui expliqua qu&#8217;Ellen aimait le chanter lorsqu&#8217;elle travaillait. Josephine demanda s&#8217;il pouvait lui apprendre la m\u00e9lodie. Il h\u00e9sita, chercha les premi\u00e8res notes, puis commen\u00e7a doucement. Sa voix \u00e9tait grave et un peu rouill\u00e9e. Elle l&#8217;\u00e9couta avant de reprendre quelques mesures avec lui.<\/p>\n<p>Ils ne parl\u00e8rent ni des proc\u00e8s ni des biens retrouv\u00e9s pendant le reste de la soir\u00e9e. Josephine n&#8217;avait pas besoin de raconter une nouvelle fois comment elle avait \u00e9t\u00e9 humili\u00e9e, et Cyrus n&#8217;avait pas besoin de mesurer les ann\u00e9es perdues. Leurs souvenirs demeuraient pr\u00e9sents, mais ils n&#8217;occupaient plus chaque silence. Lorsque la lampe commen\u00e7a \u00e0 faiblir, Josephine referma le livre et le posa sur l&#8217;\u00e9tag\u00e8re. Elle regarda son p\u00e8re, assis pr\u00e8s du feu, et pensa \u00e0 l&#8217;homme qu&#8217;elle avait aper\u00e7u pour la premi\u00e8re fois \u00e0 travers deux trous d\u00e9coup\u00e9s dans un sac de toile.<\/p>\n<p>Elle se souvenait de ses mains ab\u00eem\u00e9es, de sa voix calme et de la mani\u00e8re dont il avait attendu sa permission avant de d\u00e9faire la corde autour de son cou. \u00c0 cet instant, aucun des deux ne connaissait la v\u00e9rit\u00e9. Elle croyait \u00eatre une femme abandonn\u00e9e dont personne ne voulait. Lui croyait avoir perdu d\u00e9finitivement sa famille. Pourtant, il avait choisi de la prot\u00e9ger sans rien lui demander en \u00e9change. Les r\u00e9v\u00e9lations avaient ensuite rendu \u00e0 leurs vies une histoire commune, mais ce premier geste conservait sa valeur propre.<\/p>\n<p>Josephine se leva pour \u00e9teindre la lampe. Avant de rejoindre sa chambre, elle s&#8217;arr\u00eata pr\u00e8s de Cyrus. \u00ab Bonne nuit, papa \u00bb, dit-elle. Le mot lui venait d\u00e9sormais naturellement, sans l&#8217;effort des premi\u00e8res semaines. Cyrus releva les yeux et lui sourit. \u00ab Bonne nuit, ma fille. \u00bb Elle posa un baiser sur sa joue, puis traversa la pi\u00e8ce. Au-dehors, la neige commen\u00e7ait \u00e0 tomber entre les sapins. Dans la maison, le feu continuait de br\u00fbler doucement.<\/p>\n<p>Josephine ferma la porte de sa chambre sans \u00e9prouver la peur qui l&#8217;avait accompagn\u00e9e si longtemps. Elle savait que ses cicatrices resteraient visibles, que certaines questions ne recevraient jamais de r\u00e9ponse compl\u00e8te et que les ann\u00e9es perdues ne pourraient pas \u00eatre restitu\u00e9es. Mais elle poss\u00e9dait d\u00e9sormais son nom, ses souvenirs, son travail et la libert\u00e9 de d\u00e9cider de son avenir. Sur la petite table, les photographies d&#8217;Ellen et de Margaret \u00e9taient \u00e9clair\u00e9es par la derni\u00e8re lueur de la lampe. Josephine les regarda une fois encore avant de se coucher.<\/p>\n<p>Dans la pi\u00e8ce voisine, Cyrus ajouta une b\u00fbche au feu et rangea les outils qu&#8217;il avait laiss\u00e9s pr\u00e8s de la porte. Il entendit sa fille d\u00e9placer une chaise, puis ouvrir un livre. Ces bruits ordinaires lui \u00e9taient devenus pr\u00e9cieux. Pendant dix-sept ans, sa cabane avait \u00e9t\u00e9 un endroit o\u00f9 il rentrait pour supporter la solitude. Elle \u00e9tait maintenant une maison habit\u00e9e, avec des livres, des conversations et quelqu&#8217;un qui lui souhaitait bonne nuit. Il resta un moment pr\u00e8s de la chemin\u00e9e, puis \u00e9teignit la derni\u00e8re lampe.<\/p>\n<p>La neige recouvrit lentement les traces devant la porte. Au matin, il faudrait d\u00e9gager le sentier, nourrir les animaux et pr\u00e9parer le petit d\u00e9jeuner. Josephine aurait des lettres auxquelles r\u00e9pondre, et Cyrus du bois \u00e0 couper. Ils parleraient peut-\u00eatre d&#8217;Ellen, ou des affaires \u00e0 r\u00e9gler en ville, ou simplement du temps qu&#8217;il ferait le lendemain. Rien de tout cela ne rendait leur pass\u00e9 moins douloureux. Mais ils n&#8217;avaient plus besoin d&#8217;attendre une autre r\u00e9v\u00e9lation pour commencer \u00e0 vivre ensemble, comme un p\u00e8re et sa fille enfin r\u00e9unis.<\/p>\n<p>END PART 16<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>PART 1 TITLE: Quand un montagnard solitaire proposa cinquante dollars pour une inconnue humili\u00e9e, personne ne comprit pourquoi il refusait de regarder son visage Le premier morceau de boue frappa &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":433,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-431","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-drama-sory"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/431","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=431"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/431\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":434,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/431\/revisions\/434"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/433"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=431"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=431"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=431"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}