{"id":102,"date":"2026-10-07T16:58:33","date_gmt":"2026-10-07T16:58:33","guid":{"rendered":"https:\/\/lasteststory.com\/?p=102"},"modified":"2026-10-07T16:58:33","modified_gmt":"2026-10-07T16:58:33","slug":"madame-la-presidente","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lasteststory.com\/?p=102","title":{"rendered":"Madame la Pr\u00e9sidente"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-103\" src=\"https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Stormy-Mansion-Love-Triangle-300x169.png\" alt=\"\" width=\"1369\" height=\"771\" srcset=\"https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Stormy-Mansion-Love-Triangle-300x169.png 300w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Stormy-Mansion-Love-Triangle-1024x576.png 1024w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Stormy-Mansion-Love-Triangle-768x432.png 768w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Stormy-Mansion-Love-Triangle-1536x864.png 1536w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Stormy-Mansion-Love-Triangle.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 1369px) 100vw, 1369px\" \/><\/p>\n<p>PART 1 TITLE: Dans la maison du pr\u00e9sident, chacun prot\u00e8ge un secret, mais une lettre ancienne menace de donner un nom au disparu<\/p>\n<p>\u00c0 dix heures du soir, l\u2019h\u00f4tel Tournays aurait d\u00fb \u00eatre silencieux. Les domestiques avaient retir\u00e9 les derniers verres du salon, les feux baissaient derri\u00e8re les grilles de cuivre, et la pluie frappait les hautes fen\u00eatres avec une r\u00e9gularit\u00e9 presque apaisante. Pourtant, dans le couloir du premier \u00e9tage, Huguette Tournays restait immobile devant la porte de sa fille. Elle venait d\u2019entendre une voix d\u2019homme.<\/p>\n<p>Elle ne frappa pas. Elle posa deux doigts sur la poign\u00e9e et attendit.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, Paule parlait bas. Un murmure lui r\u00e9pondait depuis le balcon. Impossible de distinguer les mots, mais Huguette n\u2019avait pas besoin de les entendre pour conna\u00eetre le visiteur. La seule mani\u00e8re dont sa fille pronon\u00e7ait certaines syllabes suffisait. Elle connaissait cette douceur \u00e9touff\u00e9e, cette impatience qui transformait une jeune femme prudente en conspiratrice.<\/p>\n<p>Julien de Villerain \u00e9tait revenu.<\/p>\n<p>Huguette recula d\u2019un pas. Sous la lumi\u00e8re jaune de l\u2019applique, son visage perdit sa couleur. Elle aurait pu ouvrir la porte, appeler les domestiques, pr\u00e9venir son mari. Elle ne fit rien de tout cela. Elle serra seulement le mouchoir qu\u2019elle tenait jusqu\u2019\u00e0 ce que ses bagues s\u2019enfoncent dans sa paume.<\/p>\n<p>Une minute plus tard, une ombre glissa le long du balcon ext\u00e9rieur. Huguette aper\u00e7ut Julien traverser la pluie, agripp\u00e9 \u00e0 la balustrade de pierre. Il sauta dans le jardin avec l\u2019assurance d\u2019un homme qui connaissait d\u00e9j\u00e0 le chemin. Lorsqu\u2019il releva la t\u00eate, leurs regards se rencontr\u00e8rent.<\/p>\n<p>M\u00eame \u00e0 cette distance, elle vit qu\u2019il ne semblait ni surpris ni honteux.<\/p>\n<p>Il lui adressa presque un salut.<\/p>\n<p>Huguette ferma brusquement le rideau du corridor.<\/p>\n<p>Dans le cabinet voisin, son mari n\u2019avait rien remarqu\u00e9. M. Tournays, pr\u00e9sident de chambre, \u00e9tait assis devant un bureau encombr\u00e9 de dossiers, les \u00e9paules arrondies sous une robe de chambre sombre. Depuis des ann\u00e9es, les habitu\u00e9s de la maison admiraient la correction parfaite du couple. On les voyait descendre ensemble les escaliers, recevoir ensemble, sourire ensemble. Ceux qui vivaient sous leur toit savaient qu\u2019apr\u00e8s le d\u00e9part des invit\u00e9s ils redevenaient deux ennemis polis.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019Huguette entra, il ne leva pas imm\u00e9diatement les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez encore laiss\u00e9 Paule recevoir seule ? \u00bb demanda-t-elle.<\/p>\n<p>La plume du pr\u00e9sident continua de courir sur le papier.<\/p>\n<p>\u00ab Paule n\u2019est plus une enfant.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui devrait vous inqui\u00e9ter. \u00bb<\/p>\n<p>Cette fois, il la regarda. Son visage lourd resta impassible, mais son regard se durcit.<\/p>\n<p>\u00ab Si vous avez quelque chose \u00e0 me dire, Huguette, dites-le sans d\u00e9tour.<\/p>\n<p>\u2014 Julien est revenu.<\/p>\n<p>\u2014 Il \u00e9tait attendu demain.<\/p>\n<p>\u2014 Il n\u2019a pas attendu demain. \u00bb<\/p>\n<p>Un silence s\u2019installa. La pluie cr\u00e9pitait dans la chemin\u00e9e.<\/p>\n<p>M. Tournays posa enfin sa plume.<\/p>\n<p>\u00ab Et cela vous d\u00e9range \u00e0 ce point ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle eut un mouvement presque imperceptible.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne veux pas qu\u2019on pr\u00e9cipite ce mariage.<\/p>\n<p>\u2014 Vous ne le voulez jamais. Voil\u00e0 deux mois que chaque date vous para\u00eet pr\u00e9matur\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette se d\u00e9tourna vers le feu. Le reflet rouge soulignait la tension de sa nuque.<\/p>\n<p>\u00ab Paule ignore certaines choses.<\/p>\n<p>\u2014 Comme nous tous \u00bb, r\u00e9pondit-il.<\/p>\n<p>Elle se retourna si vite que le pr\u00e9sident comprit avoir touch\u00e9 juste. Mais avant qu\u2019il puisse poursuivre, un domestique annon\u00e7a qu\u2019un visiteur demandait \u00e0 lui parler malgr\u00e9 l\u2019heure tardive.<\/p>\n<p>Le nom de Lassard produisit un effet \u00e9trange. Huguette porta instinctivement une main \u00e0 sa gorge.<\/p>\n<p>M. Tournays le vit.<\/p>\n<p>\u00ab Vous connaissez cet homme ?<\/p>\n<p>\u2014 De r\u00e9putation seulement. \u00bb<\/p>\n<p>Le mensonge \u00e9tait trop rapide.<\/p>\n<p>Lassard entra quelques minutes plus tard, avec un pardessus encore couvert de gouttes et une serviette de cuir sous le bras. Il n\u2019avait rien de spectaculaire : un visage mince, une moustache discr\u00e8te, des yeux qui semblaient moins regarder les gens que mesurer ce qu\u2019ils cherchaient \u00e0 dissimuler.<\/p>\n<p>Il salua Huguette avec une courtoisie parfaite.<\/p>\n<p>\u00ab Madame la Pr\u00e9sidente. \u00bb<\/p>\n<p>Elle soutint son regard.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je pensais parler seul \u00e0 M. Tournays. Mais votre pr\u00e9sence pourrait finalement nous faire gagner beaucoup de temps. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette resta debout.<\/p>\n<p>\u00ab Dans ce cas, vous vous trompez. Je n\u2019ai aucun temps \u00e0 vous donner. \u00bb<\/p>\n<p>Elle passa devant lui. Lassard s\u2019\u00e9carta pour la laisser sortir, puis observa la porte referm\u00e9e comme s\u2019il venait de recevoir une r\u00e9ponse \u00e0 une question qu\u2019il n\u2019avait pas pos\u00e9e.<\/p>\n<p>M. Tournays attendit.<\/p>\n<p>\u00ab Eh bien ?<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019ai retrouv\u00e9 Dupuy. \u00bb<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident ne bougea plus.<\/p>\n<p>Lassard ouvrit sa serviette et en sortit plusieurs feuilles tach\u00e9es d\u2019humidit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Ou plut\u00f4t, j\u2019ai retrouv\u00e9 ce qu\u2019il a laiss\u00e9 derri\u00e8re lui. Le vieil homme est mort, mais il parlait trop dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie. \u00c0 Poitiers, deux personnes se souviennent encore de ses confidences. Une troisi\u00e8me affirme qu\u2019il avait confi\u00e9 un nourrisson \u00e0 une femme de campagne avant de quitter la r\u00e9gion. \u00bb<\/p>\n<p>M. Tournays rapprocha sa chaise.<\/p>\n<p>\u00ab Vous m\u2019aviez dit que l\u2019enfant \u00e9tait mort.<\/p>\n<p>\u2014 Je vous avais dit qu\u2019on avait d\u00e9clar\u00e9 sa mort. Ce n\u2019est pas la m\u00eame chose. \u00bb<\/p>\n<p>Dans le couloir, Huguette n\u2019\u00e9tait pas partie.<\/p>\n<p>Elle s\u2019appuyait au mur, une main devant la bouche.<\/p>\n<p>Lassard poursuivit :<\/p>\n<p>\u00ab Le registre paroissial que j\u2019ai consult\u00e9 ne contient aucune s\u00e9pulture correspondant \u00e0 l\u2019\u00e2ge, au nom suppos\u00e9 ou \u00e0 la p\u00e9riode. En revanche, quelques semaines plus tard, un couple sans enfant a pr\u00e9sent\u00e9 un gar\u00e7on qu\u2019il pr\u00e9tendait avoir eu loin du village. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quel couple ? \u00bb<\/p>\n<p>Lassard h\u00e9sita juste assez longtemps pour donner du poids \u00e0 sa r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>\u00ab Les Mathieu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019autre bout de Paris, Guillaume Mathieu venait justement de rentrer \u00e0 sa caserne. Il \u00f4ta ses gants encore humides, secoua son manteau et trouva sur son lit une lettre de sa m\u00e8re. Fran\u00e7oise \u00e9crivait avec une grosse \u00e9criture irr\u00e9guli\u00e8re. Elle lui parlait du jardin, d\u2019une g\u00e9nisse malade, de Jean qui refusait toujours de m\u00e9nager son dos. Rien qui expliqu\u00e2t pourquoi, en bas de la page, trois lignes avaient \u00e9t\u00e9 ray\u00e9es si vigoureusement que le papier s\u2019\u00e9tait presque d\u00e9chir\u00e9.<\/p>\n<p>Guillaume approcha la feuille de la lampe.<\/p>\n<p>Il ne parvint \u00e0 lire que deux mots sous l\u2019encre : \u00ab naissance \u00bb et \u00ab pardonne \u00bb.<\/p>\n<p>Il replia la lettre.<\/p>\n<p>Depuis son enfance, il n\u2019avait jamais dout\u00e9 de Jean et Fran\u00e7oise Mathieu. Leurs mains \u00e9taient les premi\u00e8res dont il se souvenait. Leur petite maison de L\u00e8ves \u00e9tait l\u2019endroit auquel il pensait chaque fois que Paris l\u2019\u00e9touffait. Jean lui avait appris \u00e0 tenir un outil, puis un fusil. Fran\u00e7oise avait \u00e9conomis\u00e9 pi\u00e8ce apr\u00e8s pi\u00e8ce pour qu\u2019il puisse \u00e9tudier davantage que les gar\u00e7ons du voisinage.<\/p>\n<p>Une lettre maladroite n\u2019aurait pas d\u00fb l\u2019inqui\u00e9ter.<\/p>\n<p>Pourtant, il la glissa dans la poche int\u00e9rieure de son uniforme plut\u00f4t que dans le tiroir o\u00f9 il rangeait d\u2019habitude le courrier familial.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, il devait se rendre chez les Tournays.<\/p>\n<p>Cette visite, au moins, avait une raison claire. Le g\u00e9n\u00e9ral de Villerain l\u2019avait recommand\u00e9 au pr\u00e9sident apr\u00e8s avoir remarqu\u00e9 sa conduite pendant une affaire qui avait failli co\u00fbter plusieurs vies. Depuis, Guillaume avait \u00e9t\u00e9 re\u00e7u \u00e0 quelques reprises dans cette maison o\u00f9 l\u2019on parlait doucement de choses importantes.<\/p>\n<p>Il y avait aussi Paule.<\/p>\n<p>Il s\u2019interdisait g\u00e9n\u00e9ralement d\u2019associer son nom \u00e0 ses pens\u00e9es. Cela ne servait \u00e0 rien. Elle \u00e9tait la fille d\u2019un pr\u00e9sident de chambre ; lui restait, malgr\u00e9 son uniforme et son avancement, le fils d\u2019un modeste m\u00e9nage de province. Et surtout, tout Paris consid\u00e9rait d\u00e9j\u00e0 Paule comme presque promise \u00e0 Julien de Villerain.<\/p>\n<p>Marceline, la femme de chambre de Paule, le vit arriver avant tout le monde.<\/p>\n<p>Elle descendit deux marches \u00e0 la fois pour le rejoindre dans le vestibule.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Guillaume ! Vous arrivez enfin. \u00bb<\/p>\n<p>Son sourire franc lui fit aussit\u00f4t regretter la froideur involontaire avec laquelle il r\u00e9pondit.<\/p>\n<p>\u00ab Enfin ? On m\u2019attendait donc ?<\/p>\n<p>\u2014 Moi, peut-\u00eatre. Les autres, je n\u2019en sais rien. \u00bb<\/p>\n<p>Elle baissa les yeux apr\u00e8s cette audace, puis lui prit son manteau. Guillaume remarqua qu\u2019elle avait les joues rouges.<\/p>\n<p>\u00ab Mademoiselle Paule est au jardin d\u2019hiver \u00bb, ajouta-t-elle. \u00ab Monsieur Julien aussi. \u00bb<\/p>\n<p>Elle observa son visage.<\/p>\n<p>Guillaume ne lui donna rien \u00e0 lire.<\/p>\n<p>Dans le jardin d\u2019hiver, les feuilles humides des grands philodendrons renvoyaient une lumi\u00e8re verte. Paule \u00e9tait debout pr\u00e8s d\u2019une vasque de marbre. Julien lui parlait avec une animation contenue. D\u00e8s qu\u2019ils aper\u00e7urent Guillaume, ils s\u2019\u00e9cart\u00e8rent l\u00e9g\u00e8rement l\u2019un de l\u2019autre.<\/p>\n<p>Paule sourit.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Mathieu. Vous tombez bien. Julien soutient qu\u2019un homme courageux ne doute jamais. Dites-lui qu\u2019il raconte des sottises. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume regarda Julien.<\/p>\n<p>\u00ab Celui qui ne doute jamais ne comprend g\u00e9n\u00e9ralement pas le danger. \u00bb<\/p>\n<p>Paule eut un petit rire.<\/p>\n<p>Julien, lui, sourit moins franchement.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 une r\u00e9ponse de soldat.<\/p>\n<p>\u2014 Non. Une r\u00e9ponse d\u2019homme qui a vu les hommes trop s\u00fbrs d\u2019eux. \u00bb<\/p>\n<p>Pendant quelques secondes, les deux jeunes gens se mesur\u00e8rent sans hostilit\u00e9 ouverte. Paule ne sembla pas le remarquer. Huguette, qui venait d\u2019entrer derri\u00e8re eux, le remarqua parfaitement.<\/p>\n<p>Son regard passa de Guillaume \u00e0 Julien.<\/p>\n<p>Puis elle fixa Guillaume avec une intensit\u00e9 qui le troubla.<\/p>\n<p>\u00ab Votre famille habite toujours pr\u00e8s de Chartres, monsieur Mathieu ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 L\u00e8ves, madame.<\/p>\n<p>\u2014 Depuis longtemps ?<\/p>\n<p>\u2014 Toute ma vie, \u00e0 ma connaissance. \u00bb<\/p>\n<p>Elle p\u00e2lit l\u00e9g\u00e8rement.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 votre connaissance \u00bb, r\u00e9p\u00e9ta-t-elle.<\/p>\n<p>Paule leva les yeux vers sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Quelle dr\u00f4le de question. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette se d\u00e9tourna.<\/p>\n<p>\u00ab Il n\u2019y avait rien de dr\u00f4le. \u00bb<\/p>\n<p>Quelques instants plus tard, elle quitta la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Guillaume la suivit du regard. Lorsqu\u2019il se retourna, Marceline se tenait \u00e0 la porte avec un plateau vide. Elle aussi semblait avoir remarqu\u00e9 quelque chose.<\/p>\n<p>Plus tard, M. Tournays re\u00e7ut Guillaume dans son cabinet. La conversation devait porter sur une recommandation militaire. Elle dura \u00e0 peine cinq minutes avant qu\u2019on frappe.<\/p>\n<p>Lassard entra sans attendre.<\/p>\n<p>En voyant Guillaume, il s\u2019arr\u00eata net.<\/p>\n<p>Ce silence fut plus d\u00e9rangeant qu\u2019une exclamation.<\/p>\n<p>\u00ab Nous nous connaissons ? \u00bb demanda Guillaume.<\/p>\n<p>\u00ab Non, monsieur. Pas encore. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard posa lentement sa serviette sur une chaise.<\/p>\n<p>M. Tournays se leva.<\/p>\n<p>\u00ab Mathieu, je crois que cette conversation devra \u00eatre remise. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume salua, mais Lassard l\u2019interrompit.<\/p>\n<p>\u00ab Votre p\u00e8re s\u2019appelle Jean Mathieu ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume se retourna.<\/p>\n<p>\u00ab Oui.<\/p>\n<p>\u2014 Et votre m\u00e8re Fran\u00e7oise ?<\/p>\n<p>\u2014 Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard ouvrit sa serviette.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates n\u00e9 au printemps, il y a vingt-six ans ?<\/p>\n<p>\u2014 Quel int\u00e9r\u00eat cela peut-il avoir ? \u00bb<\/p>\n<p>Cette fois, ce fut M. Tournays qui fixa Lassard.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates s\u00fbr ? \u00bb<\/p>\n<p>Lassard ne r\u00e9pondit pas imm\u00e9diatement. Il sortit une petite feuille jaunie, couverte d\u2019une \u00e9criture tremblante.<\/p>\n<p>\u00ab Rien n\u2019est s\u00fbr. Pas encore. Mais le gar\u00e7on que nous cherchons aurait aujourd\u2019hui exactement l\u2019\u00e2ge de M. Mathieu. Et la derni\u00e8re trace certaine de cet enfant m\u00e8ne \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de L\u00e8ves. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume sentit la pi\u00e8ce se resserrer autour de lui.<\/p>\n<p>\u00ab Quel enfant ? \u00bb<\/p>\n<p>Personne ne r\u00e9pondit.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re la porte mal ferm\u00e9e, un l\u00e9ger choc se fit entendre.<\/p>\n<p>Guillaume l\u2019ouvrit brusquement.<\/p>\n<p>Le corridor \u00e9tait vide.<\/p>\n<p>Sur le tapis, pourtant, gisait un petit flacon de sels qui appartenait \u00e0 Huguette Tournays.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il releva les yeux, Lassard tenait toujours le papier jauni.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Mathieu \u00bb, dit-il calmement, \u00ab je crois qu\u2019avant de parler de votre avenir, nous devons d\u00e9couvrir qui vous \u00e9tiez avant qu\u2019on vous donne ce nom. \u00bb<\/p>\n<p>END PART 1<\/p>\n<p>PART 2 TITLE: Guillaume d\u00e9couvre une fissure dans son propre pass\u00e9, pendant que Paule pr\u00e9pare en silence une d\u00e9cision impossible \u00e0 reprendre<\/p>\n<p>Guillaume quitta l\u2019h\u00f4tel Tournays avec la sensation d\u00e9sagr\u00e9able d\u2019avoir oubli\u00e9 quelque chose derri\u00e8re lui, alors qu\u2019il savait parfaitement que c\u2019\u00e9tait l\u2019inverse : on venait de lui remettre un doute qu\u2019il ne pourrait plus d\u00e9poser nulle part. Il marcha longtemps sous une pluie fine avant de s\u2019apercevoir qu\u2019il avait d\u00e9pass\u00e9 deux fois la rue conduisant \u00e0 sa caserne.<\/p>\n<p>La question de Lassard revenait sans cesse. Avant qu\u2019on vous donne ce nom.<\/p>\n<p>\u00c0 minuit, il alluma une bougie et relut la lettre de Fran\u00e7oise. Les trois lignes ray\u00e9es devinrent presque une obsession. Il humecta l\u00e9g\u00e8rement le papier, changea l\u2019angle de la flamme, tenta de distinguer les caract\u00e8res sous l\u2019encre noire. Quelques fragments apparurent : \u00ab nous avions jur\u00e9 \u00bb, \u00ab ta naissance \u00bb, puis ce m\u00eame mot, \u00ab pardonne \u00bb.<\/p>\n<p>Il ne dormit presque pas.<\/p>\n<p>Au matin, il demanda un cong\u00e9 de vingt-quatre heures et prit le premier train vers Chartres. Le paysage d\u00e9fila derri\u00e8re une vitre grise. Champs d\u00e9tremp\u00e9s, haies nues, maisons basses. Chaque d\u00e9tail familier lui semblait d\u00e9sormais suspect, comme si le pays de son enfance avait conspir\u00e9 pendant vingt-six ans pour lui raconter la m\u00eame histoire.<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise Mathieu ouvrit la porte avant qu\u2019il ait frapp\u00e9 une seconde fois.<\/p>\n<p>Sa joie disparut d\u00e8s qu\u2019elle vit son visage.<\/p>\n<p>\u00ab Guillaume ? Qu\u2019est-ce qui s\u2019est pass\u00e9 ?<\/p>\n<p>\u2014 Je voudrais parler \u00e0 papa et \u00e0 toi. \u00bb<\/p>\n<p>Elle porta instinctivement une main \u00e0 son tablier.<\/p>\n<p>Ce geste suffit.<\/p>\n<p>Jean \u00e9tait derri\u00e8re la maison, occup\u00e9 \u00e0 redresser une cl\u00f4ture. Guillaume alla le chercher. Le vieil homme planta sa b\u00eache dans la terre et suivit son fils sans poser de question. Tous trois s\u2019assirent autour de la table o\u00f9 Guillaume avait fait ses devoirs enfant.<\/p>\n<p>Il posa la lettre devant eux.<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019avez-vous ray\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise se mit \u00e0 pleurer sans bruit.<\/p>\n<p>Jean ferma les yeux.<\/p>\n<p>Guillaume sentit une col\u00e8re s\u00e8che monter en lui.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai rencontr\u00e9 un homme \u00e0 Paris. Il affirme que vous n\u2019\u00eates peut-\u00eatre pas mes parents. J\u2019attends que vous me disiez qu\u2019il ment. \u00bb<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise fit un mouvement vers lui.<\/p>\n<p>Jean l\u2019arr\u00eata doucement.<\/p>\n<p>\u00ab Il ne ment pas sur tout. \u00bb<\/p>\n<p>Aucun coup re\u00e7u au combat ne l\u2019aurait pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 cette phrase.<\/p>\n<p>Jean expliqua sans d\u00e9tour. Vingt-six ans plus t\u00f4t, un homme qu\u2019il connaissait \u00e0 peine \u00e9tait venu au village. Il cherchait un m\u00e9nage discret. Fran\u00e7oise avait perdu deux nourrissons et ne pouvait probablement plus avoir d\u2019enfant. On leur avait confi\u00e9 un b\u00e9b\u00e9 de quelques semaines, envelopp\u00e9 dans une couverture trop fine pour la saison.<\/p>\n<p>\u00ab Qui \u00e9tait l\u2019homme ? \u00bb<\/p>\n<p>Jean secoua la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Il s\u2019appelait Dupuy. Ou il disait s\u2019appeler comme \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume regarda sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise avait le visage enfoui dans ses mains.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi m\u2019avoir inscrit comme votre fils ?<\/p>\n<p>\u2014 Parce qu\u2019on nous l\u2019a demand\u00e9 \u00bb, souffla-t-elle. \u00ab Et parce que je t\u2019ai pris dans mes bras. Apr\u00e8s \u00e7a\u2026 apr\u00e8s \u00e7a, je n\u2019aurais laiss\u00e9 personne te reprendre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous saviez qui \u00e9taient mes vrais parents ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Je te le jure. \u00bb<\/p>\n<p>Jean se leva, ouvrit un vieux buffet et en sortit une bo\u00eete de fer que Guillaume connaissait depuis l\u2019enfance. Elle contenait autrefois des actes, quelques pi\u00e8ces, des rubans de bapt\u00eame. Sous le double fond, Jean retira une enveloppe brunie.<\/p>\n<p>\u00ab On nous a dit de br\u00fbler \u00e7a. Je n\u2019ai jamais pu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur se trouvait un morceau de tissu brod\u00e9, un re\u00e7u de nourrice incomplet et la moiti\u00e9 d\u2019une lettre. Aucun nom de m\u00e8re. Un seul patronyme apparaissait nettement \u00e0 deux reprises : Dauviller.<\/p>\n<p>Guillaume demeura longtemps devant la table.<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise finit par toucher sa manche.<\/p>\n<p>\u00ab Est-ce que tu vas encore m\u2019appeler maman ? \u00bb<\/p>\n<p>Il tourna la t\u00eate.<\/p>\n<p>La peur sur son visage effa\u00e7a d\u2019un coup une partie de sa col\u00e8re.<\/p>\n<p>Il se pencha et l\u2019embrassa sur le front.<\/p>\n<p>\u00ab Personne ne peut reprendre vingt-six ans, maman. Mais je dois savoir ce qu\u2019on m\u2019a cach\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il repartit, Jean l\u2019accompagna jusqu\u2019au chemin.<\/p>\n<p>\u00ab M\u00e9fie-toi de l\u2019homme qui te donnera une v\u00e9rit\u00e9 trop vite \u00bb, dit-il. \u00ab Celui qui nous a apport\u00e9 le petit que tu \u00e9tais avait peur. Les gens qui ont peur laissent rarement une histoire simple derri\u00e8re eux. \u00bb<\/p>\n<p>Pendant ce temps, \u00e0 Paris, une autre d\u00e9cision m\u00fbrissait.<\/p>\n<p>Paule attendit que sa m\u00e8re sorte pour rejoindre Julien dans une petite pi\u00e8ce donnant sur le jardin d\u2019hiver. Depuis des semaines, chaque conversation sur leur mariage se terminait de la m\u00eame mani\u00e8re : un report, une objection, un silence d\u2019Huguette que personne ne savait expliquer.<\/p>\n<p>Julien referma la porte.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai parl\u00e9 \u00e0 ton p\u00e8re.<\/p>\n<p>\u2014 Et ?<\/p>\n<p>\u2014 Il ne s\u2019oppose pas \u00e0 nous.<\/p>\n<p>\u2014 Il ne nous aide pas non plus. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il dit que maman doit \u00eatre convaincue. \u00bb<\/p>\n<p>Julien eut un rire bref.<\/p>\n<p>\u00ab Ta m\u00e8re ne sera jamais convaincue. \u00bb<\/p>\n<p>Paule le regarda attentivement.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi dis-tu cela comme si tu le savais mieux que moi ? \u00bb<\/p>\n<p>Pendant une seconde, quelque chose passa dans les yeux de Julien. De la g\u00eane, peut-\u00eatre. Ou de la peur.<\/p>\n<p>\u00ab Parce que j\u2019ai essay\u00e9 de lui parler. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quand ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Plusieurs fois. \u00bb<\/p>\n<p>Paule s\u2019approcha.<\/p>\n<p>\u00ab Sans me le dire ? \u00bb<\/p>\n<p>Julien prit sa main.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019essayais de nous \u00e9pargner une sc\u00e8ne. Huguette\u2026 ta m\u00e8re a des raisons qui ne concernent qu\u2019elle. \u00bb<\/p>\n<p>Paule retira lentement sa main.<\/p>\n<p>\u00ab Ma m\u00e8re n\u2019a aucune raison qui puisse d\u00e9cider de toute ma vie \u00e0 ma place. \u00bb<\/p>\n<p>Sur le seuil, Marceline avait entendu cette derni\u00e8re phrase.<\/p>\n<p>Elle fit mine d\u2019apporter du linge, mais Paule la retint apr\u00e8s le d\u00e9part de Julien.<\/p>\n<p>\u00ab Marceline, tu peux garder un secret ? \u00bb<\/p>\n<p>La jeune femme sourit avec inqui\u00e9tude.<\/p>\n<p>\u00ab Ceux de mademoiselle me causent d\u00e9j\u00e0 assez de nuits blanches. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019en ai un autre. \u00bb<\/p>\n<p>Paule ouvrit un petit coffret et en retira une clef.<\/p>\n<p>\u00ab Julien pense que nous devons partir quelques jours. \u00bb<\/p>\n<p>Le sourire de Marceline disparut.<\/p>\n<p>\u00ab Partir o\u00f9 ?<\/p>\n<p>\u2014 Peu importe. L\u00e0 o\u00f9 personne ne pourra emp\u00eacher que notre engagement devienne irr\u00e9vocable. \u00bb<\/p>\n<p>Marceline recula.<\/p>\n<p>\u00ab Votre p\u00e8re\u2026<\/p>\n<p>\u2014 Mon p\u00e8re h\u00e9site. Ma m\u00e8re refuse. Et chaque jour o\u00f9 nous attendons, quelque chose devient plus \u00e9trange dans cette maison. \u00bb<\/p>\n<p>Elle baissa la voix.<\/p>\n<p>\u00ab Tu l\u2019as vue quand Guillaume \u00e9tait l\u00e0. Elle a eu peur de lui. Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>Marceline n\u2019avait aucune r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>Mais elle avait vu autre chose : Huguette observait Julien comme aucune belle-m\u00e8re ne devrait observer le futur mari de sa fille.<\/p>\n<p>Elle ne le dit pas.<\/p>\n<p>Guillaume revint \u00e0 Paris le soir m\u00eame et alla directement trouver Lassard. Il posa la demi-lettre sur son bureau.<\/p>\n<p>\u00ab Dauviller. Vous connaissez ce nom. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard examina le papier sans montrer de surprise.<\/p>\n<p>\u00ab Maurice Dauviller. Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui est-il ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un homme qui a pass\u00e9 une grande partie de sa vie \u00e0 fuir ce qu\u2019il croyait perdu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Est-ce mon p\u00e8re ? \u00bb<\/p>\n<p>Lassard se renversa l\u00e9g\u00e8rement dans son fauteuil.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est possible. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume frappa la table du plat de la main.<\/p>\n<p>\u00ab Je n\u2019ai pas travers\u00e9 la moiti\u00e9 de l\u2019\u00cele-de-France pour entendre \u201cpossible\u201d. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors vous pr\u00e9f\u00e9rez un mensonge certain ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume se tut.<\/p>\n<p>Lassard ouvrit un dossier.<\/p>\n<p>\u00ab Dauviller \u00e9tait li\u00e9 \u00e0 plusieurs personnes qui apparaissent autour de cette naissance. Dupuy en faisait partie. Une nourrice de Poitiers \u00e9galement. Une grande dame dont je n\u2019ai pas encore le nom a re\u00e7u un enfant avant qu\u2019il disparaisse des registres. Les dates concordent avec les v\u00f4tres. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et Madame Tournays ? \u00bb<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, Lassard leva brusquement les yeux.<\/p>\n<p>Guillaume comprit qu\u2019il avait frapp\u00e9 au bon endroit.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi a-t-elle laiss\u00e9 tomber son flacon quand vous avez parl\u00e9 de cet enfant ? \u00bb<\/p>\n<p>Lassard referma le dossier.<\/p>\n<p>\u00ab Posez cette question \u00e0 Madame Tournays. \u00bb<\/p>\n<p>Le m\u00eame soir, Huguette retrouva Julien pr\u00e8s d\u2019une sortie lat\u00e9rale de l\u2019h\u00f4tel. Elle ne l\u2019avait pas convoqu\u00e9. Elle semblait l\u2019attendre depuis longtemps.<\/p>\n<p>\u00ab Paule veut partir avec vous. \u00bb<\/p>\n<p>Julien ne nia pas.<\/p>\n<p>\u00ab Si vous continuez \u00e0 emp\u00eacher notre mariage, oui. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette s\u2019approcha si pr\u00e8s de lui que sa voix ne fut plus qu\u2019un souffle.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a des mariages qui ne doivent pas avoir lieu, m\u00eame quand deux \u00eatres les d\u00e9sirent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors donnez-moi une raison. Une seule. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ne r\u00e9pondit pas.<\/p>\n<p>Julien serra les m\u00e2choires.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0. Toujours le m\u00eame silence. Vous exigez que je renonce \u00e0 elle, mais vous refusez de dire pourquoi. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette posa une main sur son bras. Ce geste aurait pu para\u00eetre maternel \u00e0 quelqu\u2019un qui les aurait vus de loin. Julien, lui, se raidit.<\/p>\n<p>\u00ab Attendez encore quelques jours. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Julien\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Vous n\u2019aurez plus de d\u00e9lai. \u00bb<\/p>\n<p>Il d\u00e9gagea son bras.<\/p>\n<p>Huguette resta seule dans le corridor.<\/p>\n<p>Quelques minutes plus tard, elle entra dans sa chambre, ouvrit un petit secr\u00e9taire et en retira une lettre ancienne. Elle la relut devant la chemin\u00e9e. On distinguait le nom de Dupuy, celui de Poitiers et une phrase \u00e0 moiti\u00e9 effac\u00e9e concernant un enfant qu\u2019on lui avait assur\u00e9 mort.<\/p>\n<p>Elle approcha le papier de la flamme.<\/p>\n<p>Puis s\u2019arr\u00eata.<\/p>\n<p>Dans la cour, une voiture venait de d\u00e9poser quelqu\u2019un. Huguette s\u2019approcha de la fen\u00eatre.<\/p>\n<p>Guillaume Mathieu descendait du fiacre.<\/p>\n<p>Elle regarda son visage comme si elle cherchait des traits appartenant \u00e0 un mort.<\/p>\n<p>Le lendemain, Guillaume trouva Paule seule au jardin d\u2019hiver. Elle semblait agit\u00e9e, mais son sourire fut sinc\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez l\u2019air d\u2019avoir vieilli depuis hier \u00bb, dit-elle.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai appris que vingt-six ann\u00e9es peuvent changer de sens en une heure. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ne plaisanta pas.<\/p>\n<p>\u00ab Quelque chose de grave ? \u00bb<\/p>\n<p>Il h\u00e9sita, puis r\u00e9pondit :<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais plus qui est mon p\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Paule demeura silencieuse. Au lieu d\u2019offrir une consolation banale, elle s\u2019assit pr\u00e8s de lui.<\/p>\n<p>\u00ab Vous savez qui vous a \u00e9lev\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume la regarda.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9taient presque les m\u00eames mots qu\u2019il s\u2019\u00e9tait r\u00e9p\u00e9t\u00e9s depuis L\u00e8ves, mais dans sa bouche ils lui firent un effet inattendu.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Cela, personne ne peut me l\u2019enlever. \u00bb<\/p>\n<p>Paule baissa les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019aimerais \u00eatre aussi certaine de ce que personne ne peut m\u2019enlever. \u00bb<\/p>\n<p>Il comprit qu\u2019elle parlait de Julien.<\/p>\n<p>Il aurait d\u00fb se taire.<\/p>\n<p>\u00ab Vous l\u2019aimez donc au point de tout risquer ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Le mot lui fit mal sans qu\u2019elle le sache.<\/p>\n<p>Elle ajouta :<\/p>\n<p>\u00ab Demain soir, je partirai avec lui. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume se redressa.<\/p>\n<p>\u00ab Mademoiselle\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ne m\u2019en emp\u00eachez pas. Je vous le demande. \u00bb<\/p>\n<p>Elle posa une main br\u00e8ve sur la sienne.<\/p>\n<p>\u00ab Dans cette maison, tout le monde me cache quelque chose. Julien est le seul avenir que j\u2019ai choisi moi-m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume regarda leurs mains. Puis il retira doucement la sienne.<\/p>\n<p>Il savait d\u00e9j\u00e0 qu\u2019il ne pourrait pas la d\u00e9noncer.<\/p>\n<p>Il savait aussi, avec la m\u00eame certitude, qu\u2019il ne pourrait pas la laisser courir vers un danger qu\u2019elle ne voyait pas.<\/p>\n<p>Et lorsqu\u2019il quitta la pi\u00e8ce, il aper\u00e7ut Huguette au bout du corridor.<\/p>\n<p>Elle avait tout entendu.<\/p>\n<p>END PART 2<\/p>\n<p>PART 3 TITLE: Une promesse murmur\u00e9e dans l\u2019ombre pousse quatre c\u0153urs vers la m\u00eame porte, o\u00f9 les attendent des t\u00e9moins qu\u2019ils n\u2019avaient pas pr\u00e9vus<\/p>\n<p>Huguette ne parla pas \u00e0 Paule de ce qu\u2019elle avait entendu. Ce fut pr\u00e9cis\u00e9ment ce silence qui alarma Guillaume. Il s\u2019attendait \u00e0 une sc\u00e8ne, \u00e0 une porte verrouill\u00e9e, \u00e0 un ordre donn\u00e9 aux domestiques. Au lieu de cela, Madame Tournays descendit d\u00eener v\u00eatue de gris perle, parla du temps et demanda \u00e0 son mari s\u2019il assisterait \u00e0 une audience le lendemain.<\/p>\n<p>Paule \u00e9vitait de la regarder.<\/p>\n<p>Julien, invit\u00e9 \u00e0 table, semblait presque d\u00e9tendu.<\/p>\n<p>Seul Guillaume observait les trois visages avec l\u2019impression qu\u2019une m\u00e8che br\u00fblait sous la nappe.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le repas, il trouva Marceline pr\u00e8s de l\u2019escalier de service. Elle tenait un manteau de voyage pli\u00e9 sur les bras.<\/p>\n<p>\u00ab Vous savez \u00bb, dit-il.<\/p>\n<p>Elle sursauta.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais rien.<\/p>\n<p>\u2014 Vous \u00eates incapable de mentir.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est un d\u00e9faut qui me co\u00fbtera ma place. \u00bb<\/p>\n<p>Il regarda le manteau.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 quelle heure ? \u00bb<\/p>\n<p>Marceline resta silencieuse.<\/p>\n<p>\u00ab Si je voulais les d\u00e9noncer, j\u2019irais voir le pr\u00e9sident au lieu de vous parler. \u00bb<\/p>\n<p>Elle baissa la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Une heure apr\u00e8s minuit. Par la petite porte du jardin. Une voiture attendra dans la rue de derri\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et vous les aidez ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mademoiselle Paule m\u2019a toujours trait\u00e9e comme une personne, pas comme un meuble. \u00bb<\/p>\n<p>Elle releva les yeux vers lui.<\/p>\n<p>\u00ab Vous l\u2019aideriez aussi. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume ne r\u00e9pondit pas.<\/p>\n<p>Marceline comprit davantage dans ce silence qu\u2019elle ne l\u2019aurait souhait\u00e9. Son visage changea.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est elle. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume fron\u00e7a les sourcils.<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Celle que vous aimez. \u00bb<\/p>\n<p>Il fit un mouvement d\u2019impatience.<\/p>\n<p>\u00ab Marceline\u2026<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019avais pens\u00e9\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Elle s\u2019interrompit, les joues brusquement blanches.<\/p>\n<p>Pendant des ann\u00e9es, leurs familles s\u2019\u00e9taient fr\u00e9quent\u00e9es. Jean Mathieu plaisantait parfois sur la jolie Marceline. Fran\u00e7oise l\u2019aimait beaucoup. Guillaume, avant l\u2019arm\u00e9e, avait dans\u00e9 avec elle aux f\u00eates de village et lui avait \u00e9crit deux lettres apr\u00e8s son d\u00e9part. Pour Marceline, ces souvenirs \u00e9taient devenus une promesse que lui n\u2019avait jamais formul\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle serra le manteau contre elle.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019avais pens\u00e9 qu\u2019un jour, peut-\u00eatre, vous reviendriez pour moi. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume sentit une honte plus p\u00e9nible qu\u2019un reproche.<\/p>\n<p>\u00ab Je n\u2019aurais jamais d\u00fb vous laisser le croire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous ne l\u2019avez pas fait expr\u00e8s. \u00bb<\/p>\n<p>Elle sourit, mais ses yeux brillaient.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est presque pire. \u00bb<\/p>\n<p>Il voulut parler. Elle l\u2019arr\u00eata d\u2019un geste.<\/p>\n<p>\u00ab Ne dites rien de gentil. Pas ce soir. \u00bb<\/p>\n<p>Elle reprit sa route.<\/p>\n<p>Guillaume resta quelques secondes dans l\u2019escalier avant de gagner la cour. Il avait d\u00e9j\u00e0 assez de secrets pour plusieurs vies : sa naissance, Dauviller, Huguette, l\u2019enfant disparu. Maintenant s\u2019ajoutaient le projet de Paule et la douleur qu\u2019il venait de provoquer chez Marceline.<\/p>\n<p>Il prit une d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Il n\u2019emp\u00eacherait pas Paule de sortir.<\/p>\n<p>Mais il suivrait la voiture.<\/p>\n<p>\u00c0 onze heures, pourtant, un \u00e9v\u00e9nement inattendu changea les dispositions de la maison. La comtesse de Villerain et le g\u00e9n\u00e9ral arriv\u00e8rent sans avoir \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9s. La comtesse, m\u00e8re de Julien, avait le visage tir\u00e9. Elle demanda Huguette imm\u00e9diatement.<\/p>\n<p>Guillaume, qui attendait dans un salon voisin sous pr\u00e9texte de transmettre une lettre au pr\u00e9sident, entendit seulement quelques fragments.<\/p>\n<p>\u00ab \u2026ce nom ne devait plus repara\u00eetre\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Puis Huguette :<\/p>\n<p>\u00ab Lassard fouille partout. \u00bb<\/p>\n<p>La comtesse r\u00e9pondit d\u2019une voix plus basse encore :<\/p>\n<p>\u00ab S\u2019il retrouve la nourrice, nous ne pourrons plus soutenir la m\u00eame version. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume se rapprocha malgr\u00e9 lui.<\/p>\n<p>Une lame du parquet craqua sous son pied.<\/p>\n<p>Les voix cess\u00e8rent.<\/p>\n<p>La porte s\u2019ouvrit brusquement. Le g\u00e9n\u00e9ral de Villerain apparut.<\/p>\n<p>\u00ab Mathieu ? Que faites-vous ici ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019attendais M. Tournays, mon g\u00e9n\u00e9ral. \u00bb<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral le regarda longuement, puis son expression se radoucit.<\/p>\n<p>\u00ab Alors attendez ailleurs. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume salua.<\/p>\n<p>Avant que la porte ne se referme, il vit la comtesse le d\u00e9visager avec exactement la m\u00eame stupeur qu\u2019Huguette la veille.<\/p>\n<p>\u00c0 minuit quarante-cinq, les lumi\u00e8res s\u2019\u00e9teignirent une \u00e0 une.<\/p>\n<p>La pluie avait cess\u00e9. Une humidit\u00e9 froide montait des pav\u00e9s. Guillaume se pla\u00e7a dans l\u2019ombre d\u2019un porche situ\u00e9 face \u00e0 la sortie lat\u00e9rale du jardin.<\/p>\n<p>\u00c0 une heure cinq, la petite porte s\u2019ouvrit.<\/p>\n<p>Marceline sortit la premi\u00e8re. Elle regarda \u00e0 droite, puis \u00e0 gauche. Derri\u00e8re elle apparut Paule, envelopp\u00e9e dans une cape sombre, un sac \u00e0 la main.<\/p>\n<p>Julien attendait \u00e0 quelques m\u00e8tres avec une voiture.<\/p>\n<p>Tout aurait pu se passer sans bruit.<\/p>\n<p>Mais au moment o\u00f9 Marceline refermait la porte, une lanterne s\u2019alluma dans la cour.<\/p>\n<p>\u00ab Arr\u00eatez-les ! \u00bb<\/p>\n<p>La voix de Huguette fendit la nuit.<\/p>\n<p>Deux domestiques surgirent de l\u2019escalier de service. Un troisi\u00e8me saisit Marceline par le bras.<\/p>\n<p>Paule se retourna.<\/p>\n<p>\u00ab L\u00e2chez-la ! \u00bb<\/p>\n<p>Julien franchit la grille et repoussa un valet.<\/p>\n<p>\u00ab Paule, viens ! \u00bb<\/p>\n<p>Tout se d\u00e9roula alors trop vite.<\/p>\n<p>Les chevaux de la voiture, effray\u00e9s par les cris et par la lanterne qu\u2019un domestique laissa tomber, se cabr\u00e8rent. Le cocher tira violemment sur les r\u00eanes. Une roue heurta la bordure de pierre. Le timon pivota.<\/p>\n<p>Paule, qui courait vers Julien, se trouva directement devant l\u2019attelage.<\/p>\n<p>Guillaume sortit de l\u2019ombre.<\/p>\n<p>Il attrapa la bride du premier cheval avec les deux mains. L\u2019animal le souleva presque du sol. Son \u00e9paule heurta le montant de la voiture. Il tint bon, tira la t\u00eate du cheval de c\u00f4t\u00e9 et cria au cocher de serrer l\u2019autre r\u00eane.<\/p>\n<p>Le second cheval glissa.<\/p>\n<p>La voiture s\u2019inclina.<\/p>\n<p>Julien bondit vers Paule, mais Guillaume fut plus proche. Il la saisit \u00e0 la taille et la projeta avec lui contre le mur du jardin au moment o\u00f9 la roue passa \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 elle se trouvait.<\/p>\n<p>Pendant une seconde, personne ne bougea.<\/p>\n<p>Paule avait perdu connaissance.<\/p>\n<p>Guillaume sentit du sang couler le long de sa propre main, ouverte par le mors m\u00e9tallique, mais il ne l\u00e2cha pas la jeune femme.<\/p>\n<p>Julien se pr\u00e9cipita.<\/p>\n<p>\u00ab Paule ! \u00bb<\/p>\n<p>Huguette arriva presque en m\u00eame temps.<\/p>\n<p>Son regard tomba sur sa fille, puis sur Julien.<\/p>\n<p>Quelque chose de terrible traversa son visage.<\/p>\n<p>\u00ab Ne le laissez pas la toucher ! \u00bb<\/p>\n<p>Tous l\u2019entendirent.<\/p>\n<p>M\u00eame les domestiques cess\u00e8rent de bouger.<\/p>\n<p>Julien se redressa lentement.<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019avez-vous dit ? \u00bb<\/p>\n<p>Huguette sembla reprendre conscience de l\u2019endroit o\u00f9 elle se trouvait.<\/p>\n<p>\u00ab Elle est bless\u00e9e. Qu\u2019on appelle un m\u00e9decin. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez dit de ne pas me laisser la toucher. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que vous \u00eates responsable de cette folie. \u00bb<\/p>\n<p>Julien allait r\u00e9pondre, mais Paule g\u00e9mit faiblement.<\/p>\n<p>Guillaume la souleva.<\/p>\n<p>M. Tournays venait d\u2019appara\u00eetre sur les marches, en robe de chambre sous son manteau. Il contempla la sc\u00e8ne : les chevaux tremblants, Marceline retenue par un valet, sa fille inanim\u00e9e dans les bras de Guillaume, Julien couvert de boue, Huguette aussi p\u00e2le qu\u2019une morte.<\/p>\n<p>\u00ab Dans la maison \u00bb, ordonna-t-il.<\/p>\n<p>Personne ne discuta.<\/p>\n<p>Le m\u00e9decin arriva vingt minutes plus tard. Paule n\u2019avait rien de cass\u00e9, mais le choc avait \u00e9t\u00e9 violent. Il ordonna qu\u2019on la laisse au calme.<\/p>\n<p>Julien attendit dans le salon jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on lui donne des nouvelles.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il aper\u00e7ut Guillaume, il se leva.<\/p>\n<p>La manche de l\u2019uniforme \u00e9tait d\u00e9chir\u00e9e et sa main band\u00e9e.<\/p>\n<p>Julien s\u2019approcha de lui.<\/p>\n<p>\u00ab Sans vous\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Il s\u2019arr\u00eata, incapable de terminer.<\/p>\n<p>Puis il tendit la main.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez sauv\u00e9 celle qui doit devenir ma femme. Je ne l\u2019oublierai pas. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume regarda la main offerte avant de la prendre.<\/p>\n<p>\u00ab Elle n\u2019a besoin de la permission de personne pour vivre. \u00bb<\/p>\n<p>Julien eut un bref sourire.<\/p>\n<p>\u00ab Non. Mais elle a eu besoin de vous ce soir. \u00bb<\/p>\n<p>M. Tournays entra.<\/p>\n<p>Il s\u2019avan\u00e7a directement vers Guillaume.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous dois plus que des remerciements. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous ne me devez rien, monsieur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ma fille respire parce que vous avez \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Ne me dites pas que cela ne vaut rien. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette apparut derri\u00e8re son mari.<\/p>\n<p>Elle ne remercia pas Guillaume.<\/p>\n<p>Elle le fixa longuement.<\/p>\n<p>Puis elle regarda Julien.<\/p>\n<p>\u00ab Cette fuite met fin \u00e0 toute discussion sur le mariage. \u00bb<\/p>\n<p>Paule, depuis le haut de l\u2019escalier, r\u00e9pondit :<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>Tous lev\u00e8rent les yeux.<\/p>\n<p>Elle se tenait entre Marceline et une servante, tr\u00e8s p\u00e2le, une couverture sur les \u00e9paules.<\/p>\n<p>\u00ab Elle ne met fin \u00e0 rien. \u00bb<\/p>\n<p>M. Tournays monta une marche.<\/p>\n<p>\u00ab Paule, retourne te coucher. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je veux seulement que vous entendiez ceci. Je ne partirai plus en cachette. Mais je n\u2019accepterai plus qu\u2019on reporte mon mariage sans me dire pourquoi. \u00bb<\/p>\n<p>Elle regarda sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Demain, vous me donnerez une raison. Ou vous cesserez de vous opposer \u00e0 nous. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette ne r\u00e9pondit pas.<\/p>\n<p>Paule remonta lentement.<\/p>\n<p>Julien suivit chacun de ses pas des yeux.<\/p>\n<p>La comtesse de Villerain, rest\u00e9e jusqu\u2019alors pr\u00e8s de la chemin\u00e9e, porta la main \u00e0 son front.<\/p>\n<p>Guillaume la vit.<\/p>\n<p>Il vit aussi Lassard entrer sans avoir \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9.<\/p>\n<p>Le d\u00e9tective promena son regard sur les personnes r\u00e9unies et comprit imm\u00e9diatement qu\u2019il arrivait apr\u00e8s une catastrophe.<\/p>\n<p>\u00ab Je tombe mal ? \u00bb<\/p>\n<p>M. Tournays eut un rire sans joie.<\/p>\n<p>\u00ab Vous ne pourriez pas tomber mieux. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard sortit un t\u00e9l\u00e9gramme de sa poche.<\/p>\n<p>\u00ab Alors voici ce que j\u2019ai appris. J\u2019ai retrouv\u00e9 la femme qui servait d\u2019interm\u00e9diaire \u00e0 Dupuy. Elle confirme qu\u2019il y avait deux nourrissons dans cette histoire, pas un seul. L\u2019un fut confi\u00e9 \u00e0 un m\u00e9nage modeste. L\u2019autre passa par une maison o\u00f9 le nom de Villerain appara\u00eet. \u00bb<\/p>\n<p>La comtesse se leva si brusquement que son fauteuil recula.<\/p>\n<p>Julien la regarda.<\/p>\n<p>\u00ab M\u00e8re ? \u00bb<\/p>\n<p>Lassard s\u2019arr\u00eata.<\/p>\n<p>Le silence qui suivit fut celui d\u2019une maison enti\u00e8re d\u00e9couvrant que le secret qu\u2019elle croyait unique avait peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 divis\u00e9 entre plusieurs familles.<\/p>\n<p>END PART 3<\/p>\n<p>PART 4 TITLE: Apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de la fuite, un visage venu du pass\u00e9 oblige chacun \u00e0 regarder enfin la question qu\u2019il redoutait<\/p>\n<p>Au matin, personne ne parla de l\u2019accident comme d\u2019un simple accident. Les domestiques chuchotaient dans les couloirs. La petite porte du jardin avait \u00e9t\u00e9 verrouill\u00e9e. Le cocher interrog\u00e9 trois fois. Marceline, \u00e0 qui M. Tournays avait ordonn\u00e9 de rester dans sa chambre jusqu\u2019\u00e0 nouvelle d\u00e9cision, attendait de savoir si elle serait renvoy\u00e9e.<\/p>\n<p>Paule refusa de rester au lit.<\/p>\n<p>Elle descendit vers onze heures, encore meurtrie, une fine \u00e9gratignure pr\u00e8s de la tempe. Son p\u00e8re voulut protester. Elle l\u2019arr\u00eata d\u2019un regard.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne demande pas \u00e0 sortir. Je demande des r\u00e9ponses. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette \u00e9tait absente.<\/p>\n<p>\u00ab O\u00f9 est maman ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans ses appartements. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Faites-la venir. \u00bb<\/p>\n<p>M. Tournays observa sa fille avec une expression o\u00f9 l\u2019irritation c\u00e9dait peu \u00e0 peu devant une forme de respect.<\/p>\n<p>\u00ab Tu me donnes des ordres maintenant ?<\/p>\n<p>\u2014 Quelqu\u2019un doit bien commencer \u00e0 parler clairement dans cette maison. \u00bb<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident d\u00e9tourna les yeux pour cacher un sourire qui disparut presque aussit\u00f4t.<\/p>\n<p>Huguette finit par entrer. Elle ne s\u2019approcha pas de Paule.<\/p>\n<p>Julien et ses parents arriv\u00e8rent peu apr\u00e8s. La comtesse de Villerain semblait avoir vieilli depuis la veille. Le g\u00e9n\u00e9ral parlait peu, mais il gardait pr\u00e8s d\u2019elle une pr\u00e9sence protectrice.<\/p>\n<p>Guillaume fut le dernier \u00e0 prendre place.<\/p>\n<p>Il n\u2019aurait pas d\u00fb \u00eatre l\u00e0. Sa naissance ne concernait, pensait-il, que lui et les Mathieu. Pourtant, depuis que Lassard avait \u00e9voqu\u00e9 deux nourrissons et le nom de Villerain, son histoire s\u2019\u00e9tait accroch\u00e9e \u00e0 celle de cette famille.<\/p>\n<p>Lassard posa son dossier sur la table.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai commis une erreur \u00bb, annon\u00e7a-t-il.<\/p>\n<p>Guillaume croisa les bras.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 qui commence bien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai suivi une piste trop propre. Les dates correspondaient. Le nom de Dauviller apparaissait. Dupuy avait bien jou\u00e9 un r\u00f4le. Les Mathieu avaient bien re\u00e7u un enfant. J\u2019ai donc suppos\u00e9 que toutes ces lignes conduisaient au m\u00eame point. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et elles n\u2019y conduisent pas ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne le sais plus. \u00bb<\/p>\n<p>Paule regardait alternativement Guillaume et sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab De quel enfant parlez-vous ? \u00bb<\/p>\n<p>Huguette ferma les yeux.<\/p>\n<p>M. Tournays r\u00e9pondit avant elle.<\/p>\n<p>\u00ab D\u2019un enfant n\u00e9 il y a vingt-six ans et dont on a annonc\u00e9 la mort. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 qui appartenait-il ? \u00bb<\/p>\n<p>Cette fois, personne ne parla.<\/p>\n<p>Paule comprit.<\/p>\n<p>Elle fixa Huguette.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 vous ? \u00bb<\/p>\n<p>La question sembla traverser la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Huguette se redressa.<\/p>\n<p>\u00ab Certaines choses sont ant\u00e9rieures \u00e0 ton existence. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Cela n\u2019est pas une r\u00e9ponse. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est la seule que tu auras aujourd\u2019hui. \u00bb<\/p>\n<p>Julien fit un pas en avant.<\/p>\n<p>\u00ab Et quel rapport cela a-t-il avec mon mariage ? \u00bb<\/p>\n<p>Huguette tourna brusquement la t\u00eate vers lui.<\/p>\n<p>\u00ab Tout n\u2019a pas \u00e0 tourner autour de votre mariage. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Depuis deux mois, tout ce que vous faites consiste \u00e0 l\u2019emp\u00eacher. \u00bb<\/p>\n<p>La comtesse de Villerain murmura :<\/p>\n<p>\u00ab Julien, assez. \u00bb<\/p>\n<p>Il se retourna vers elle.<\/p>\n<p>\u00ab Vous aussi ? \u00bb<\/p>\n<p>La comtesse baissa les yeux.<\/p>\n<p>Lassard rompit le silence.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 quelqu\u2019un de venir. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette p\u00e2lit.<\/p>\n<p>\u00ab Qui ? \u00bb<\/p>\n<p>Un domestique ouvrit la porte.<\/p>\n<p>L\u2019homme qui entra avait d\u00fb \u00eatre \u00e9l\u00e9gant autrefois. Il le restait par les v\u00eatements, la mani\u00e8re de se tenir, la pr\u00e9cision du geste avec lequel il retira ses gants. Mais son visage portait les traces d\u2019une ancienne catastrophe. Une cicatrice d\u00e9formait une joue et tirait le coin de sa bouche.<\/p>\n<p>Maurice Dauviller.<\/p>\n<p>Guillaume le reconnut imm\u00e9diatement, bien qu\u2019il ne l\u2019e\u00fbt encore jamais rencontr\u00e9.<\/p>\n<p>Ce fut pourtant la r\u00e9action des autres qui l\u2019int\u00e9ressa.<\/p>\n<p>M. Tournays se leva comme s\u2019il avait vu un mort.<\/p>\n<p>Huguette recula jusqu\u2019\u00e0 heurter une console.<\/p>\n<p>La comtesse de Villerain porta les deux mains devant son visage.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral murmura :<\/p>\n<p>\u00ab Dauviller\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Julien resta immobile.<\/p>\n<p>Paule, elle, regardait sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Dauviller salua lentement.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 un accueil que je n\u2019esp\u00e9rais plus. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette retrouva la premi\u00e8re sa voix.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00e9tiez parti. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On m\u2019avait donn\u00e9 d\u2019excellentes raisons de dispara\u00eetre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi revenez-vous ? \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller tourna les yeux vers Guillaume.<\/p>\n<p>\u00ab Parce qu\u2019un homme m\u2019a \u00e9crit qu\u2019il avait peut-\u00eatre retrouv\u00e9 mon fils. \u00bb<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise Mathieu avait eu raison, pensa Guillaume. Les v\u00e9rit\u00e9s trop rapides \u00e9taient dangereuses.<\/p>\n<p>Dauviller s\u2019approcha.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates Guillaume ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019homme le contempla avec une avidit\u00e9 contenue, cherchant probablement dans son visage un d\u00e9tail connu.<\/p>\n<p>\u00ab On m\u2019a dit que vous aviez \u00e9t\u00e9 confi\u00e9 \u00e0 un couple de L\u00e8ves.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est exact.<\/p>\n<p>\u2014 Par Dupuy.<\/p>\n<p>\u2014 Probablement.<\/p>\n<p>\u2014 Et vous avez sur vous quelque chose qui porte mon nom. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume sortit le morceau de lettre trouv\u00e9 dans la bo\u00eete de ses parents.<\/p>\n<p>Dauviller reconnut l\u2019\u00e9criture avant m\u00eame de le toucher.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est la mienne. \u00bb<\/p>\n<p>Un frisson parcourut Guillaume.<\/p>\n<p>Pourtant, Dauviller ajouta :<\/p>\n<p>\u00ab Mais cette lettre n\u2019accompagnait pas mon fils. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard se pencha.<\/p>\n<p>\u00ab Vous en \u00eates certain ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Absolument. Je l\u2019avais \u00e9crite \u00e0 Dupuy au sujet d\u2019un autre enfant. \u00bb<\/p>\n<p>Tous les regards converg\u00e8rent vers lui.<\/p>\n<p>Dauviller observa alors Huguette.<\/p>\n<p>\u00ab Vous le saviez. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ne r\u00e9pondit pas.<\/p>\n<p>\u00ab Vous saviez que cette lettre ne suffisait pas \u00e0 \u00e9tablir sa filiation. \u00bb<\/p>\n<p>M. Tournays se tourna vers sa femme.<\/p>\n<p>\u00ab Depuis quand ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais rien de plus que vous. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller eut un rire sans joie.<\/p>\n<p>\u00ab Vous mentez toujours avec la m\u00eame dignit\u00e9, Huguette. \u00bb<\/p>\n<p>Paule sursauta en entendant son pr\u00e9nom prononc\u00e9 ainsi.<\/p>\n<p>Huguette marcha vers Dauviller.<\/p>\n<p>\u00ab Vous n\u2019avez aucun droit de venir ici apr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es et de parler devant ma fille comme si\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comme si quoi ? Comme si le pass\u00e9 avait surv\u00e9cu ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle s\u2019arr\u00eata.<\/p>\n<p>La violence de leur \u00e9change ne laissait plus aucun doute : ces deux personnes partageaient une histoire que personne n\u2019avait racont\u00e9e compl\u00e8tement.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident fit signe \u00e0 Paule de sortir.<\/p>\n<p>Elle refusa.<\/p>\n<p>\u00ab Non. Si ce pass\u00e9 d\u00e9cide de mon mariage, il me concerne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Paule\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, papa. Plus de portes ferm\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>Julien approuva d\u2019un mouvement de t\u00eate.<\/p>\n<p>Huguette le vit et une douleur \u00e9trange contracta son visage.<\/p>\n<p>Lassard ouvrit un second dossier.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai justement une autre information. La femme interrog\u00e9e \u00e0 Poitiers se souvenait d\u2019une grande dame qui avait pris temporairement en charge un nourrisson. Je pensais d\u2019abord que cette femme avait un rapport avec Guillaume. \u00bb<\/p>\n<p>Il se tourna vers la comtesse de Villerain.<\/p>\n<p>\u00ab Cette grande dame, c\u2019\u00e9tait vous. \u00bb<\/p>\n<p>La comtesse chancela.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral la soutint.<\/p>\n<p>Julien devint livide.<\/p>\n<p>\u00ab M\u00e8re ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce n\u2019est pas ce que vous croyez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne crois encore rien. Je vous demande seulement de r\u00e9pondre. \u00bb<\/p>\n<p>Elle regarda Huguette.<\/p>\n<p>Cette fois, un accord muet passa entre les deux femmes : non pas de l\u2019affection, mais la reconnaissance de deux prisonni\u00e8res du m\u00eame secret.<\/p>\n<p>\u00ab Il y avait un enfant \u00bb, dit enfin la comtesse. \u00ab On me l\u2019a confi\u00e9 pendant quelques semaines. On m\u2019avait ordonn\u00e9 de ne poser aucune question. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019est-il devenu ? \u00bb demanda Lassard.<\/p>\n<p>\u00ab On l\u2019a repris. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui ? \u00bb<\/p>\n<p>La comtesse ferma les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Dupuy. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard se mit \u00e0 marcher lentement.<\/p>\n<p>\u00ab Alors nous avons un enfant confi\u00e9 aux Mathieu. Un autre passage par la maison de Villerain. Des d\u00e9clarations contradictoires. Une mort qui n\u2019appara\u00eet dans aucun registre. Et Dauviller, dont une lettre a \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9e d\u2019un dossier \u00e0 l\u2019autre. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume l\u2019interrompit.<\/p>\n<p>\u00ab Vous oubliez le principal. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi donc ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quelqu\u2019un a volontairement m\u00e9lang\u00e9 les pistes. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard s\u2019immobilisa.<\/p>\n<p>Guillaume sortit de sa poche le re\u00e7u de nourrice trouv\u00e9 chez ses parents.<\/p>\n<p>\u00ab Ma m\u00e8re adoptive m\u2019a donn\u00e9 ceci. Regardez la date. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard prit le papier.<\/p>\n<p>Dauviller s\u2019approcha \u00e9galement.<\/p>\n<p>Guillaume continua :<\/p>\n<p>\u00ab D\u2019apr\u00e8s vous, l\u2019enfant que M. Dauviller cherchait aurait \u00e9t\u00e9 confi\u00e9 \u00e0 Dupuy \u00e0 la fin du mois de mai. Ce re\u00e7u prouve que j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 chez les Mathieu avant cette date. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller releva la t\u00eate.<\/p>\n<p>Le silence se fit.<\/p>\n<p>\u00ab De combien ? \u00bb demanda-t-il.<\/p>\n<p>\u00ab Trois semaines. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard examina les deux documents.<\/p>\n<p>\u00ab Cela peut \u00eatre une erreur de transcription. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ou votre conclusion est fausse. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Guillaume\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Depuis deux jours, tout le monde d\u00e9cide qui je suis \u00e0 partir de papiers que personne n\u2019a pris la peine de comparer. \u00bb<\/p>\n<p>Il se tourna vers Dauviller.<\/p>\n<p>L\u2019homme avait dans les yeux une tristesse si nue que Guillaume aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 d\u00e9couvrir un imposteur.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9 \u00bb, dit-il. \u00ab Mais je ne crois pas \u00eatre votre fils. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller resta immobile.<\/p>\n<p>\u00ab Vous en \u00eates s\u00fbr ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Et c\u2019est justement pour cela que je refuse de faire semblant de l\u2019\u00eatre. \u00bb<\/p>\n<p>Une expression presque reconnaissante passa sur le visage d\u00e9figur\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez peut-\u00eatre davantage de bon sens que nous tous. \u00bb<\/p>\n<p>M. Tournays demanda \u00e0 Lassard :<\/p>\n<p>\u00ab Que faut-il pour savoir ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Retourner au commencement. Pas aux lettres d\u00e9plac\u00e9es, pas aux d\u00e9clarations faites vingt ans plus tard. \u00c0 Dupuy. \u00c0 la nourrice. Aux registres. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Faites-le. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette s\u2019avan\u00e7a.<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>Tout le monde se tourna vers elle.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident la contempla avec froideur.<\/p>\n<p>\u00ab Vous n\u2019avez plus voix au chapitre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous ignorez ce que vous allez trouver. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Justement. \u00bb<\/p>\n<p>Il s\u2019approcha de Lassard.<\/p>\n<p>\u00ab Je paierai ce qu\u2019il faudra. Retrouvez l\u2019enfant d\u2019Huguette. S\u2019il est vivant, je veux son nom. S\u2019il est mort, je veux voir l\u2019acte qui le prouve. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette se mit \u00e0 trembler.<\/p>\n<p>Paule le remarqua.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas la r\u00e9action d\u2019une femme craignant seulement un ancien scandale. C\u2019\u00e9tait celle d\u2019une personne qui connaissait d\u00e9j\u00e0 une partie de la r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>Plus tard, lorsque les autres eurent quitt\u00e9 le salon, Guillaume trouva Marceline dans l\u2019escalier de service. On lui avait finalement permis de rester aupr\u00e8s de Paule.<\/p>\n<p>\u00ab Vous allez retourner \u00e0 L\u00e8ves ? \u00bb demanda-t-elle.<\/p>\n<p>\u00ab Pas encore. Lassard part pour Poitiers. J\u2019irai avec lui si je le peux. \u00bb<\/p>\n<p>Elle hocha la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Faites attention \u00e0 lui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tout le monde me dit cela. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors peut-\u00eatre que tout le monde n\u2019a pas tort. \u00bb<\/p>\n<p>Elle allait partir lorsqu\u2019il la retint.<\/p>\n<p>\u00ab Marceline. Pour hier\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Elle secoua la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Pas maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>Puis elle ajouta plus doucement :<\/p>\n<p>\u00ab Trouvez d\u2019abord qui vous \u00eates. Ensuite vous pourrez d\u00e9cider ce que votre c\u0153ur vous permet de faire. \u00bb<\/p>\n<p>En bas, la porte d\u2019entr\u00e9e claqua.<\/p>\n<p>Guillaume aper\u00e7ut Dauviller traverser le vestibule. Julien se trouvait pr\u00e8s de lui. Les deux hommes \u00e9chang\u00e8rent quelques mots que Guillaume n\u2019entendit pas.<\/p>\n<p>Dauviller posa soudain une main sur l\u2019\u00e9paule de Julien.<\/p>\n<p>Il la retira presque aussit\u00f4t.<\/p>\n<p>Mais son visage avait chang\u00e9.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas la curiosit\u00e9 avec laquelle il avait regard\u00e9 Guillaume.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait de la reconnaissance.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9tage, Huguette avait vu la m\u00eame sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Elle s\u2019agrippa \u00e0 la rampe.<\/p>\n<p>Et pour la premi\u00e8re fois depuis que Lassard avait rouvert cette histoire, Guillaume comprit que la question la plus dangereuse n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas de savoir qui \u00e9tait son p\u00e8re.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait de d\u00e9couvrir quel enfant on avait r\u00e9ellement voulu faire dispara\u00eetre.<\/p>\n<p>END PART 4<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-104\" src=\"https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Interrupted-Aristocratic-Wedding-Drama-300x169.png\" alt=\"\" width=\"1365\" height=\"769\" srcset=\"https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Interrupted-Aristocratic-Wedding-Drama-300x169.png 300w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Interrupted-Aristocratic-Wedding-Drama-1024x576.png 1024w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Interrupted-Aristocratic-Wedding-Drama-768x432.png 768w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Interrupted-Aristocratic-Wedding-Drama-1536x864.png 1536w, https:\/\/lasteststory.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Interrupted-Aristocratic-Wedding-Drama.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 1365px) 100vw, 1365px\" \/><\/p>\n<p>PART 5 TITLE: Le regard de Dauviller sur Julien r\u00e9veille un souvenir enfoui, tandis qu\u2019\u00e0 L\u00e8ves une seconde histoire d\u2019enfant refait brusquement surface<\/p>\n<p>Guillaume ne quitta pas imm\u00e9diatement la rampe. En bas, Dauviller venait de retirer sa main de l\u2019\u00e9paule de Julien, mais quelque chose s\u2019\u00e9tait produit pendant ce contact trop bref. Le jeune vicomte avait fronc\u00e9 les sourcils, surpris par la familiarit\u00e9 de cet inconnu. Dauviller, lui, semblait avoir oubli\u00e9 tous ceux qui l\u2019entouraient. Son visage ravag\u00e9 s\u2019\u00e9tait fig\u00e9 dans une expression que Guillaume connaissait d\u00e9j\u00e0 : celle d\u2019un homme qui cherche dans les traits d\u2019un autre une preuve que personne ne pourrait contester.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur, nous sommes-nous d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9s ? \u00bb demanda Julien.<\/p>\n<p>Dauviller ouvrit la bouche, puis regarda Huguette \u00e0 l\u2019\u00e9tage. La peur qu\u2019il d\u00e9couvrit sur son visage l\u2019arr\u00eata plus s\u00fbrement qu\u2019une menace.<\/p>\n<p>\u00ab Non, monsieur le vicomte. Pardonnez-moi. Une ressemblance, voil\u00e0 tout. \u00bb<\/p>\n<p>Julien inclina l\u00e9g\u00e8rement la t\u00eate, sans para\u00eetre convaincu. Il rejoignit ses parents. Huguette, elle, resta quelques secondes agripp\u00e9e \u00e0 la rampe avant de regagner ses appartements. Guillaume remarqua que Lassard avait suivi toute la sc\u00e8ne depuis l\u2019embrasure du salon, les paupi\u00e8res presque closes derri\u00e8re ses lunettes. L\u2019homme d\u2019affaires n\u2019avait pas perdu un geste.<\/p>\n<p>Dauviller demanda sa voiture, mais Huguette le fit pr\u00e9venir avant son d\u00e9part qu\u2019elle d\u00e9sirait lui parler. Ils se retrouv\u00e8rent dans l\u2019ancien petit salon de musique, pi\u00e8ce rarement utilis\u00e9e o\u00f9 des draps prot\u00e9geaient le piano et les fauteuils. Elle ferma elle-m\u00eame la porte.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi l\u2019avez-vous touch\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller la contempla.<\/p>\n<p>\u00ab Vous me demandez cela avec une peur \u00e9trange. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab R\u00e9pondez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce qu\u2019il m\u2019a rappel\u00e9 quelqu\u2019un. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui ? \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller avan\u00e7a vers la fen\u00eatre. Dans la vitre noire se refl\u00e9tait la silhouette d\u2019Huguette, droite derri\u00e8re lui.<\/p>\n<p>\u00ab Le jeune homme que j\u2019\u00e9tais avant que votre famille me transforme en fant\u00f4me. \u00bb<\/p>\n<p>Elle p\u00e2lit.<\/p>\n<p>\u00ab Vous voulez dire qu\u2019il vous ressemble ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je veux dire que certains gestes me sont familiers. La mani\u00e8re de tourner la t\u00eate. La fossette au coin de la bouche quand il est irrit\u00e9. Mais vingt-six ann\u00e9es de douleur peuvent fabriquer des ressemblances l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y en a pas. Je ne suis pas assez fou pour en faire une preuve. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette s\u2019approcha.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates venu pour Guillaume. Restez-en l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>Il se retourna avec une lenteur mena\u00e7ante.<\/p>\n<p>\u00ab Vous parlez comme si vous souhaitiez absolument que Guillaume soit mon fils. \u00bb<\/p>\n<p>Elle d\u00e9tourna les yeux.<\/p>\n<p>Dauviller eut un sourire dur.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 qui est int\u00e9ressant. Une m\u00e8re qui ignore ce qu\u2019est devenu son enfant devrait vouloir la v\u00e9rit\u00e9, quelle qu\u2019elle soit. Vous, vous avez d\u00e9j\u00e0 choisi la v\u00e9rit\u00e9 qui vous arrange. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sortez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sortirai. Mais cette fois, Huguette, personne ne m\u2019emp\u00eachera de savoir ce qu\u2019on a fait du gar\u00e7on. Ni votre peur, ni le nom de votre mari, ni les mensonges d\u2019un mort. \u00bb<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il partit enfin, Lassard l\u2019attendait dans la cour. Il proposa de l\u2019accompagner sur quelques rues. \u00c0 peine la voiture eut-elle quitt\u00e9 l\u2019h\u00f4tel que Dauviller l\u2019interrogea sur Guillaume.<\/p>\n<p>Lassard choisit soigneusement ses mots.<\/p>\n<p>\u00ab Les indices qui le concernent restent s\u00e9rieux. Les Mathieu ont re\u00e7u un enfant par l\u2019interm\u00e9diaire de Dupuy. Les dates sont proches. Un document portant votre nom a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 chez eux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais pas la bonne date. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Trois semaines d\u2019\u00e9cart ne suffisent pas \u00e0 ruiner une piste vieille de vingt-six ans. Les nourrices mentaient, les registres \u00e9taient corrig\u00e9s, les d\u00e9clarations faites en retard. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller se pencha vers lui.<\/p>\n<p>\u00ab Et Julien de Villerain ? \u00bb<\/p>\n<p>Lassard ne r\u00e9pondit pas tout de suite.<\/p>\n<p>\u00ab La comtesse a reconnu avoir re\u00e7u autrefois un nourrisson. Il faut maintenant d\u00e9couvrir d\u2019o\u00f9 venait cet enfant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez pens\u00e9 la m\u00eame chose que moi quand je l\u2019ai vu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je pense surtout qu\u2019un homme d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 peut reconna\u00eetre son fils dans la moiti\u00e9 des jeunes gens de Paris. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller serra sa canne.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous paierai pour que vous \u00e9liminiez le hasard. \u00bb<\/p>\n<p>Cette phrase confirma \u00e0 Lassard ce qu\u2019il esp\u00e9rait. Dauviller avait de l\u2019argent. Tournays aussi. Deux hommes riches r\u00e9clamaient la m\u00eame v\u00e9rit\u00e9, chacun pour des raisons diff\u00e9rentes, et la v\u00e9rit\u00e9 elle-m\u00eame avait la courtoisie de rester encore assez confuse pour \u00eatre factur\u00e9e plusieurs fois.<\/p>\n<p>Le lendemain, Guillaume re\u00e7ut un mot de Jean Mathieu. Trois lignes seulement : Viens d\u00e8s que tu peux. Il y a encore quelque chose que nous ne t\u2019avons pas dit. Fran\u00e7oise ne dort plus. Guillaume partit pour L\u00e8ves sans pr\u00e9venir l\u2019h\u00f4tel Tournays. Il passa le trajet debout pr\u00e8s de la fen\u00eatre du wagon, trop agit\u00e9 pour supporter le si\u00e8ge.<\/p>\n<p>Jean l\u2019attendait au chemin.<\/p>\n<p>\u00ab Ta m\u00e8re m\u2019en veut \u00bb, dit-il en guise de salut.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que je t\u2019ai \u00e9crit. Elle croit qu\u2019on t\u2019a d\u00e9j\u00e0 assez fait de mal. \u00bb<\/p>\n<p>Dans la maison, Fran\u00e7oise avait pr\u00e9par\u00e9 du caf\u00e9 qu\u2019aucun d\u2019eux ne but. Guillaume posa son k\u00e9pi sur la table et attendit. Ses parents adoptifs \u00e9chang\u00e8rent ce regard silencieux qu\u2019il connaissait depuis l\u2019enfance, celui qu\u2019ils utilisaient lorsqu\u2019une mauvaise nouvelle devait \u00eatre r\u00e9partie entre eux.<\/p>\n<p>\u00ab Quand tu es arriv\u00e9 chez nous \u00bb, commen\u00e7a Jean, \u00ab il n\u2019y avait pas que toi. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume crut mal entendre.<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise se tordit les mains.<\/p>\n<p>\u00ab Pas le m\u00eame jour. Quelques semaines plus tard, Dupuy nous a apport\u00e9 un autre b\u00e9b\u00e9. Tr\u00e8s faible. Il toussait, il respirait mal. Il disait qu\u2019il fallait une femme qui puisse le nourrir. J\u2019avais encore du lait. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez \u00e9lev\u00e9 deux enfants ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le second n\u2019est rest\u00e9 que quelques mois. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume se leva.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ne m\u2019avoir rien dit avant ? \u00bb<\/p>\n<p>Jean r\u00e9pondit avec lassitude :<\/p>\n<p>\u00ab Parce que tu nous demandais d\u2019o\u00f9 tu venais, toi. Pas l\u2019histoire de tous les nourrissons pass\u00e9s par cette maison. Et parce qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque je n\u2019avais aucune raison d\u2019imaginer que les deux affaires \u00e9taient li\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elles l\u2019\u00e9taient ? \u00bb<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise se leva \u00e0 son tour. Elle ouvrit l\u2019armoire o\u00f9 Jean avait trouv\u00e9 le premier paquet et retira, derri\u00e8re une pile de draps, une petite bourse de toile.<\/p>\n<p>\u00ab Quand on est venu reprendre le second enfant, une dame est arriv\u00e9e avec Dupuy. Une dame comme je n\u2019en avais jamais vu. Belle voiture, domestique, gants clairs. Elle a pleur\u00e9 en le prenant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Son nom ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne le savais pas. \u00bb<\/p>\n<p>Jean ajouta :<\/p>\n<p>\u00ab Moi, je l\u2019ai appris plus tard. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume se tourna vers lui.<\/p>\n<p>Jean prit une longue inspiration.<\/p>\n<p>\u00ab De Villerain. La comtesse de Villerain. \u00bb<\/p>\n<p>Le nom sembla r\u00e9sonner jusque dans la petite cuisine.<\/p>\n<p>Guillaume pensa aussit\u00f4t \u00e0 l\u2019aveu de la comtesse, \u00e0 son visage boulevers\u00e9, \u00e0 Julien. Il s\u2019effor\u00e7a pourtant de rester m\u00e9thodique.<\/p>\n<p>\u00ab Comment pouvez-vous en \u00eatre certain ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Des ann\u00e9es apr\u00e8s, je l\u2019ai reconnue dans un journal illustr\u00e9. Puis encore \u00e0 Chartres, lors d\u2019une c\u00e9r\u00e9monie. J\u2019aurais pu me tromper une fois. Pas deux. \u00bb<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise ouvrit la bourse. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur se trouvait une minuscule m\u00e9daille religieuse ternie et un ruban jadis bleu.<\/p>\n<p>\u00ab Le b\u00e9b\u00e9 portait \u00e7a autour du cou. La dame l\u2019a oubli\u00e9 lorsqu\u2019elle l\u2019a emport\u00e9. J\u2019ai voulu courir apr\u00e8s la voiture. Jean m\u2019en a emp\u00each\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume prit la m\u00e9daille. Au revers, deux lettres avaient \u00e9t\u00e9 maladroitement grav\u00e9es : R. D.<\/p>\n<p>\u00ab Vous connaissiez son pr\u00e9nom ? \u00bb<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise h\u00e9sita.<\/p>\n<p>\u00ab Dupuy l\u2019appelait Ren\u00e9. Une seule fois. Apr\u00e8s, il nous a interdit d\u2019employer ce nom. \u00bb<\/p>\n<p>Le sang quitta le visage de Guillaume.<\/p>\n<p>Ren\u00e9.<\/p>\n<p>Il ne connaissait pas ce pr\u00e9nom. Pourtant, lorsqu\u2019il revint \u00e0 Paris et pronon\u00e7a seulement ces deux syllabes devant Dauviller, le vieil homme bless\u00e9 dut s\u2019appuyer au dossier d\u2019une chaise.<\/p>\n<p>\u00ab Qui vous a dit ce nom ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume posa la m\u00e9daille devant lui.<\/p>\n<p>Dauviller la reconnut.<\/p>\n<p>Il ne la toucha pas.<\/p>\n<p>\u00ab Je l\u2019avais achet\u00e9e \u00bb, murmura-t-il. \u00ab Bien avant sa naissance. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume sentit la pi\u00e8ce basculer.<\/p>\n<p>\u00ab Pour votre fils ? \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller hocha lentement la t\u00eate.<\/p>\n<p>Lassard, assis un peu plus loin, se pencha aussit\u00f4t.<\/p>\n<p>\u00ab Cela ne prouve toujours pas que l\u2019enfant emport\u00e9 par la comtesse soit devenu Julien. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller fixa la m\u00e9daille.<\/p>\n<p>\u00ab Non. Mais cela prouve que mon fils est pass\u00e9 chez les Mathieu. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume pensa \u00e0 ses propres papiers, \u00e0 la lettre portant le nom Dauviller, aux dates qui ne correspondaient pas tout \u00e0 fait. Deux enfants. Deux passages dans la m\u00eame maison. Des documents m\u00e9lang\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab Alors la lettre retrouv\u00e9e chez mes parents pouvait concerner l\u2019autre enfant. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard pin\u00e7a les l\u00e8vres.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est possible. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et moi, je pourrais n\u2019avoir aucun lien avec M. Dauviller. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est possible aussi. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller releva brusquement la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Et Julien pourrait \u00eatre Ren\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Cette fois, Lassard ne trouva pas de formule prudente.<\/p>\n<p>Dans le silence, Guillaume se souvint de la main de Dauviller pos\u00e9e sur l\u2019\u00e9paule du vicomte et de l\u2019expression d\u2019Huguette lorsqu\u2019elle avait vu ce geste.<\/p>\n<p>Quelqu\u2019un frappa.<\/p>\n<p>Un domestique entra avec une lettre remise pour Guillaume. Elle venait de l\u2019h\u00f4tel Tournays. Marceline avait \u00e9crit seulement : Venez. Madame est enferm\u00e9e avec M. Julien. Ils se disputent. Mademoiselle Paule cherche sa m\u00e8re. J\u2019ai peur de ce qu\u2019elle pourrait entendre.<\/p>\n<p>Guillaume replia le papier.<\/p>\n<p>Dauviller aper\u00e7ut le changement de son visage.<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019y a-t-il ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume prit son k\u00e9pi.<\/p>\n<p>\u00ab Je crois que le pass\u00e9 que nous cherchons n\u2019est plus dans les registres. Il est chez les Tournays, en train de parler. \u00bb<\/p>\n<p>END PART 5<\/p>\n<p>PART 6 TITLE: Huguette croit reconna\u00eetre son fils dans le mauvais homme, tandis que l\u2019aveu de la comtesse bouleverse d\u00e9finitivement la maison de Villerain<\/p>\n<p>Lorsque Guillaume arriva boulevard Saint-Germain, Marceline l\u2019attendait derri\u00e8re la porte de service. Elle avait les yeux rougis, non de larmes mais de cette fatigue nerveuse qui donne au regard une nettet\u00e9 presque douloureuse.<\/p>\n<p>\u00ab M. Julien est parti \u00bb, souffla-t-elle. \u00ab Mademoiselle Paule n\u2019a rien entendu. Je l\u2019ai retenue dans sa chambre sous pr\u00e9texte d\u2019essayer une robe. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et Madame Tournays ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Toujours enferm\u00e9e. Elle a cass\u00e9 quelque chose. Un vase, je crois. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume monta. Devant la chambre d\u2019Huguette, le tapis \u00e9tait parsem\u00e9 de petits fragments de porcelaine blanche. Il frappa. Pas de r\u00e9ponse. Il allait repartir lorsqu\u2019elle ouvrit.<\/p>\n<p>Son visage \u00e9tait boulevers\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Vous ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Marceline m\u2019a fait appeler. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Marceline se m\u00eale de ce qui ne la regarde pas. \u00bb<\/p>\n<p>Elle voulut refermer. Guillaume posa la main contre le battant.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai appris autre chose \u00e0 L\u00e8ves. \u00bb<\/p>\n<p>Le nom du village suffit. Huguette recula.<\/p>\n<p>Guillaume entra sans attendre d\u2019invitation. Sur une table, une photographie de Paule avait \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9e. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, une rose fan\u00e9e reposait dans une petite bo\u00eete de cristal. Huguette vit son regard et referma brusquement le couvercle.<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019avez-vous d\u00e9couvert ? \u00bb<\/p>\n<p>Il posa la m\u00e9daille sur la table.<\/p>\n<p>Elle se figea.<\/p>\n<p>\u00ab Vous la reconnaissez ? \u00bb<\/p>\n<p>Ses doigts se mirent \u00e0 trembler.<\/p>\n<p>\u00ab O\u00f9 l\u2019avez-vous trouv\u00e9e ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chez mes parents. Elle appartenait \u00e0 un second nourrisson confi\u00e9 \u00e0 ma m\u00e8re adoptive quelques semaines apr\u00e8s mon arriv\u00e9e. Dupuy l\u2019appelait Ren\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette s\u2019assit.<\/p>\n<p>Guillaume comprit avant m\u00eame qu\u2019elle ne parle.<\/p>\n<p>\u00ab Ren\u00e9 \u00e9tait le nom de votre enfant. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ferma les yeux.<\/p>\n<p>Toutes les protections qu\u2019elle avait \u00e9lev\u00e9es autour d\u2019elle depuis vingt-six ans sembl\u00e8rent tomber ensemble. Lorsqu\u2019elle reprit la parole, sa voix avait chang\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Un mot. Rien de plus. Pourtant Guillaume sentit qu\u2019une porte venait de s\u2019ouvrir sur une histoire infiniment plus sombre que celle racont\u00e9e jusqu\u2019alors.<\/p>\n<p>Huguette expliqua qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s jeune, isol\u00e9e, domin\u00e9e par une passion qu\u2019elle-m\u00eame ne parvenait plus \u00e0 regarder sans honte. L\u2019enfant \u00e9tait n\u00e9 dans le secret. Son grand-p\u00e8re, Dupuys, avait pris toutes les dispositions. Apr\u00e8s l\u2019accouchement, on lui avait dit que le petit gar\u00e7on \u00e9tait plac\u00e9 en s\u00fbret\u00e9, puis qu\u2019il \u00e9tait mort. Elle avait voulu croire cette seconde version parce qu\u2019elle \u00e9tait trop faible pour lutter contre ceux qui d\u00e9cidaient \u00e0 sa place.<\/p>\n<p>\u00ab Maurice affirme qu\u2019on lui avait \u00e9galement annonc\u00e9 sa mort \u00bb, dit Guillaume.<\/p>\n<p>Elle eut un mouvement douloureux.<\/p>\n<p>\u00ab Maurice n\u2019avait aucun droit de revenir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il en avait un si c\u2019\u00e9tait son fils. \u00bb<\/p>\n<p>Elle leva les yeux vers lui.<\/p>\n<p>\u00ab Ne jugez pas une histoire dont vous ne connaissez pas le commencement. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne juge personne. Je veux emp\u00eacher qu\u2019un mensonge vieux de vingt-six ans fasse encore du mal aujourd\u2019hui. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette contempla longuement son visage.<\/p>\n<p>Puis, chose plus troublante encore que ses aveux, elle tendit la main vers lui.<\/p>\n<p>\u00ab Approchez. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume resta o\u00f9 il \u00e9tait.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que lorsque je vous regarde\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Elle ne termina pas.<\/p>\n<p>Il sentit son c\u0153ur acc\u00e9l\u00e9rer.<\/p>\n<p>\u00ab Vous croyez que je suis Ren\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>Huguette se leva. Elle s\u2019approcha de lui jusqu\u2019\u00e0 pouvoir examiner ses yeux, son front, la ligne de sa m\u00e2choire. Ce regard n\u2019avait rien de celui d\u2019une femme \u00e9l\u00e9gante observant un jeune officier. Il \u00e9tait avide, terrifi\u00e9, presque maternel.<\/p>\n<p>\u00ab On m\u2019a dit que mon enfant avait \u00e9t\u00e9 confi\u00e9 \u00e0 des gens modestes. Vous avez l\u2019\u00e2ge. Dupuy vous a amen\u00e9 chez les Mathieu. Une lettre concernant Maurice s\u2019est trouv\u00e9e dans leurs papiers. Pourquoi faudrait-il chercher plus loin ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume pensa \u00e0 l\u2019autre b\u00e9b\u00e9, \u00e0 la m\u00e9daille, \u00e0 la comtesse de Villerain.<\/p>\n<p>\u00ab Parce qu\u2019il y avait deux enfants. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et rien ne prouve que celui emport\u00e9 par la comtesse \u00e9tait le mien. \u00bb<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait exactement l\u2019argument de Lassard.<\/p>\n<p>Guillaume la regarda avec m\u00e9fiance.<\/p>\n<p>\u00ab Vous voulez que ce soit moi. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette baissa la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Je voudrais que ce ne soit pas quelqu\u2019un d\u2019autre. \u00bb<\/p>\n<p>La phrase le gla\u00e7a.<\/p>\n<p>Il allait lui demander ce qu\u2019elle signifiait lorsque Paule appela sa m\u00e8re dans le corridor. Huguette saisit le bras de Guillaume.<\/p>\n<p>\u00ab Elle ne doit rien savoir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si vous \u00eates r\u00e9ellement ma m\u00e8re, elle serait ma s\u0153ur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 ces mots, Huguette se troubla encore davantage.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume sentit une douleur sourde lui traverser la poitrine. Il connaissait d\u00e9j\u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 de son amour pour Paule. La diff\u00e9rence sociale, son engagement envers Julien, sa propre loyaut\u00e9 suffisaient. Mais l\u2019id\u00e9e d\u2019un lien de sang transformait cet amour secret en quelque chose qu\u2019il devait arracher jusqu\u2019\u00e0 sa racine.<\/p>\n<p>Paule entra avant qu\u2019ils ne puissent s\u2019\u00e9loigner.<\/p>\n<p>\u00ab Guillaume ? Je ne savais pas que vous \u00e9tiez revenu. \u00bb<\/p>\n<p>Elle sourit. Ce simple sourire lui fit comprendre combien il serait difficile, si l\u2019hypoth\u00e8se \u00e9tait vraie, de la regarder d\u00e9sormais comme une s\u0153ur.<\/p>\n<p>\u00ab Maman, Julien est parti sans me voir. Qu\u2019est-il arriv\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>Huguette r\u00e9pondit trop vite :<\/p>\n<p>\u00ab Rien. \u00bb<\/p>\n<p>Paule observa le visage de sa m\u00e8re, puis celui de Guillaume.<\/p>\n<p>\u00ab Dans cette maison, rien produit d\u00e9cid\u00e9ment beaucoup de catastrophes. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume eut presque envie de lui dire toute la v\u00e9rit\u00e9. Il se rappela la demande d\u2019Huguette, l\u2019incertitude des preuves et la violence qu\u2019une accusation pr\u00e9matur\u00e9e pourrait provoquer.<\/p>\n<p>\u00ab Nous parlions de mon enfance \u00bb, dit-il.<\/p>\n<p>Paule s\u2019adoucit.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez appris quelque chose ? \u00bb<\/p>\n<p>Il soutint son regard.<\/p>\n<p>\u00ab Peut-\u00eatre que j\u2019ai une famille dont j\u2019ignorais l\u2019existence. \u00bb<\/p>\n<p>Elle posa doucement une main sur son bras.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019esp\u00e8re qu\u2019elle sera digne de vous. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette d\u00e9tourna la t\u00eate.<\/p>\n<p>Le m\u00eame apr\u00e8s-midi, une autre v\u00e9rit\u00e9 fut arrach\u00e9e ailleurs. Le g\u00e9n\u00e9ral de Villerain avait exig\u00e9 une explication de sa femme. La comtesse r\u00e9sista jusqu\u2019\u00e0 ce que Lassard arrive avec la d\u00e9claration d\u2019un ancien domestique et le t\u00e9moignage des Mathieu. Alors seulement elle c\u00e9da.<\/p>\n<p>Julien n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9 d\u2019elle.<\/p>\n<p>Elle avait perdu un enfant peu apr\u00e8s l\u2019accouchement. Son \u00e9tat physique et mental avait \u00e9t\u00e9 si grave que sa famille craignait pour sa raison. Quelques mois plus tard, par l\u2019interm\u00e9diaire de Dupuy, on lui avait propos\u00e9 de recueillir secr\u00e8tement un nourrisson dont personne ne viendrait r\u00e9clamer la filiation. Le g\u00e9n\u00e9ral, souvent absent \u00e0 cette \u00e9poque, avait cru l\u2019enfant sauv\u00e9 apr\u00e8s une longue maladie et confi\u00e9 temporairement \u00e0 une nourrice.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral \u00e9couta jusqu\u2019au bout sans l\u2019interrompre.<\/p>\n<p>Puis il regarda Julien.<\/p>\n<p>Le jeune homme \u00e9tait devenu livide.<\/p>\n<p>\u00ab Donc je ne suis pas votre fils. \u00bb<\/p>\n<p>La comtesse tendit les mains vers lui.<\/p>\n<p>\u00ab Tu es mon fils depuis le premier jour o\u00f9 je t\u2019ai pris contre moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce n\u2019est pas ce que j\u2019ai demand\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Julien\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Il recula.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral, qui avait toutes les raisons de se sentir tromp\u00e9, se tourna d\u2019abord contre sa femme.<\/p>\n<p>\u00ab Vingt-trois ans. Vous m\u2019avez laiss\u00e9 vivre vingt-trois ans dans ce mensonge. \u00bb<\/p>\n<p>Elle se mit \u00e0 pleurer.<\/p>\n<p>\u00ab Je croyais te perdre si je te disais la v\u00e9rit\u00e9. Et lui aussi. \u00bb<\/p>\n<p>Julien fit un pas vers la porte.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral l\u2019arr\u00eata.<\/p>\n<p>\u00ab Toi, reste. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que si quelqu\u2019un doit quitter cette maison aujourd\u2019hui, ce ne sera pas toi. \u00bb<\/p>\n<p>Julien releva lentement les yeux.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral avait la gorge serr\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais pas quel sang coule dans tes veines. Je sais qui je t\u2019ai appris \u00e0 \u00eatre. Cela devra suffire jusqu\u2019\u00e0 ce que le reste soit \u00e9tabli. \u00bb<\/p>\n<p>La comtesse \u00e9clata en sanglots. Julien r\u00e9sista quelques secondes, puis la serra contre lui. Le g\u00e9n\u00e9ral posa une main sur l\u2019\u00e9paule de sa femme, l\u2019autre sur celle de son fils adoptif. Pour la premi\u00e8re fois depuis le d\u00e9but de l\u2019affaire, un mensonge r\u00e9v\u00e9l\u00e9 ne d\u00e9truisait pas imm\u00e9diatement ceux qui l\u2019avaient port\u00e9.<\/p>\n<p>Lassard observa la sc\u00e8ne sans \u00e9motion apparente.<\/p>\n<p>Il attendit que Julien sorte avant de glisser au g\u00e9n\u00e9ral :<\/p>\n<p>\u00ab Il reste une question plus d\u00e9licate. D\u2019o\u00f9 venait l\u2019enfant ? \u00bb<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral lui lan\u00e7a un regard glac\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Trouvez la r\u00e9ponse. Pas des suppositions. \u00bb<\/p>\n<p>Le soir, Dauviller demanda \u00e0 revoir Guillaume. Il avait appris par Lassard qu\u2019Huguette reconnaissait la possibilit\u00e9 que le jeune officier f\u00fbt son fils.<\/p>\n<p>Dauviller \u00e9tait assis dans la p\u00e9nombre, la m\u00e9daille devant lui.<\/p>\n<p>\u00ab Elle vous l\u2019a dit ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle n\u2019a rien reconnu comme certain. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais elle vous a regard\u00e9 comme une m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume serra les m\u00e2choires.<\/p>\n<p>\u00ab Une m\u00e8re qui h\u00e9site entre deux enfants n\u2019est pas une preuve. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller se leva avec difficult\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous ai cherch\u00e9 sans conna\u00eetre votre visage. J\u2019ai r\u00eav\u00e9 vingt-six ans que vous \u00e9tiez vivant quelque part. Ne me demandez pas d\u2019\u00eatre raisonnable maintenant que vous \u00eates peut-\u00eatre devant moi. \u00bb<\/p>\n<p>Il posa les deux mains sur les \u00e9paules de Guillaume.<\/p>\n<p>\u00ab Laissez-moi au moins croire que vous \u00eates mon fils jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on me prouve le contraire. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume ne r\u00e9pondit pas.<\/p>\n<p>Il ne pouvait rendre cette esp\u00e9rance \u00e0 un homme d\u00e9truit. Il ne pouvait non plus accepter une paternit\u00e9 fond\u00e9e sur le d\u00e9sespoir.<\/p>\n<p>Avant de partir, Dauviller lui demanda :<\/p>\n<p>\u00ab Si Huguette est votre m\u00e8re, savez-vous ce que Paule devient pour vous ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume ferma les yeux un instant.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller comprit.<\/p>\n<p>\u00ab Vous l\u2019aimez. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume se retourna brutalement.<\/p>\n<p>\u00ab Ne prononcez pas son nom. \u00bb<\/p>\n<p>Ce fut toute la confession qu\u2019il accorda.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il rentra \u00e0 sa caserne, une lettre de Paule l\u2019attendait. Elle l\u2019invitait \u00e0 venir le lendemain. Julien et elle avaient obtenu du pr\u00e9sident qu\u2019une date de mariage soit enfin discut\u00e9e. Apr\u00e8s tant d\u2019incertitude, \u00e9crivait-elle, elle voulait que Guillaume, leur ami, partage cette bonne nouvelle.<\/p>\n<p>Il lut la lettre deux fois.<\/p>\n<p>Puis il la posa pr\u00e8s de la flamme de la bougie.<\/p>\n<p>Il ne la br\u00fbla pas.<\/p>\n<p>Il resta longtemps \u00e0 la regarder, avec la certitude terrible que, si Huguette avait raison, la femme qu\u2019il aimait venait de lui annoncer qu\u2019elle allait \u00e9pouser un homme dont personne ne connaissait encore le vrai nom.<\/p>\n<p>END PART 6<\/p>\n<p>PART 7 TITLE: Alors que le mariage se rapproche, Guillaume accepte une s\u0153ur qu\u2019il ne peut aimer ainsi, et Huguette menace enfin Julien de tout r\u00e9v\u00e9ler<\/p>\n<p>Trois jours plus tard, l\u2019h\u00f4tel Tournays avait retrouv\u00e9 en apparence sa discipline ordinaire. Les domestiques marchaient \u00e0 nouveau sans chuchoter lorsqu\u2019un membre de la famille approchait. Paule descendait chaque matin avec des listes de couturi\u00e8res, de fleurs et d\u2019invitations. M. Tournays avait d\u00e9cid\u00e9 que le moyen le plus efficace d\u2019\u00e9touffer les rumeurs \u00e9tait d\u2019avancer au lieu de reculer. Le mariage aurait lieu rapidement.<\/p>\n<p>Huguette n\u2019avait donn\u00e9 son accord \u00e0 rien.<\/p>\n<p>Elle avait simplement cess\u00e9 de s\u2019opposer publiquement.<\/p>\n<p>Ce changement surprit Paule davantage qu\u2019une nouvelle querelle.<\/p>\n<p>\u00ab Elle me fait peur quand elle ne dit rien \u00bb, confia-t-elle \u00e0 Marceline.<\/p>\n<p>La jeune femme de chambre ajustait l\u2019ourlet d\u2019une robe claire.<\/p>\n<p>\u00ab Peut-\u00eatre qu\u2019elle a compris qu\u2019elle ne pouvait plus vous retenir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman ne comprend jamais qu\u2019elle ne peut pas obtenir quelque chose. Elle attend seulement une autre mani\u00e8re de l\u2019obtenir. \u00bb<\/p>\n<p>Marceline se piqua le doigt.<\/p>\n<p>Une goutte de sang apparut.<\/p>\n<p>Paule prit sa main.<\/p>\n<p>\u00ab Tu es ailleurs depuis plusieurs jours. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis fatigu\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>Marceline d\u00e9tourna le regard. Paule pensa imm\u00e9diatement \u00e0 Guillaume. Elle connaissait l\u2019affection ancienne de sa femme de chambre pour le jeune officier, bien qu\u2019elle n\u2019en e\u00fbt jamais mesur\u00e9 la profondeur.<\/p>\n<p>\u00ab Il ne t\u2019a rien promis, n\u2019est-ce pas ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, mademoiselle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais tu l\u2019esp\u00e9rais. \u00bb<\/p>\n<p>Marceline sourit tristement.<\/p>\n<p>\u00ab Esp\u00e9rer ne demande la permission de personne. C\u2019est ce qui rend la chose si dangereuse. \u00bb<\/p>\n<p>Paule resta silencieuse. Elle ignorait que Guillaume, \u00e0 quelques rues de l\u00e0, essayait pr\u00e9cis\u00e9ment de tuer en lui la m\u00eame esp\u00e9rance.<\/p>\n<p>Depuis l\u2019entretien avec Huguette, il s\u2019obligeait \u00e0 penser \u00e0 Paule autrement. Il r\u00e9p\u00e9tait le mot s\u0153ur jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il perde son sens. Il imaginait une enfance commune qui n\u2019avait jamais exist\u00e9 : Paule courant dans la cour des Mathieu, Paule assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui devant l\u2019\u00e9cole, Paule partageant le pain que Fran\u00e7oise leur aurait coup\u00e9. Ces inventions ne changeaient rien. Son c\u0153ur refusait la parent\u00e9 que sa raison lui imposait.<\/p>\n<p>Lorsque Paule le fit venir, il h\u00e9sita avant d\u2019accepter.<\/p>\n<p>Elle le re\u00e7ut seule dans le jardin d\u2019hiver.<\/p>\n<p>\u00ab Vous m\u2019\u00e9vitez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai beaucoup \u00e0 faire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous mentez tr\u00e8s mal, vous aussi. Cette maison est d\u00e9cid\u00e9ment pleine de mauvais menteurs. \u00bb<\/p>\n<p>Il esquissa un sourire.<\/p>\n<p>Elle lui montra une enveloppe.<\/p>\n<p>\u00ab La mairie a accept\u00e9 la date. Dans huit jours. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume sentit quelque chose c\u00e9der en lui, mais son visage resta calme.<\/p>\n<p>\u00ab Toutes mes f\u00e9licitations. \u00bb<\/p>\n<p>Paule le regarda avec attention.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est ainsi que vous f\u00e9licitez vos amis ? On dirait que je viens de vous annoncer un d\u00e9c\u00e8s. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis heureux si vous l\u2019\u00eates. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je le serai quand tout cela sera termin\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Elle baissa la voix.<\/p>\n<p>\u00ab Julien a appris qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9. Vous le savez ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il pr\u00e9tend que cela ne change rien. Mais je vois bien qu\u2019il souffre. Son p\u00e8re continue de l\u2019appeler son fils, heureusement. Sa m\u00e8re ne cesse de pleurer. Et maman\u2026 maman le regarde d\u2019une fa\u00e7on que je ne comprends plus. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume sentit le danger de la conversation.<\/p>\n<p>\u00ab Peut-\u00eatre que votre m\u00e8re associe M. de Villerain \u00e0 des souvenirs qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec vous. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quels souvenirs ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux pas r\u00e9pondre. \u00bb<\/p>\n<p>Paule s\u2019irrita.<\/p>\n<p>\u00ab Vous aussi, maintenant ? \u00bb<\/p>\n<p>Il fit quelques pas parmi les grandes plantes.<\/p>\n<p>\u00ab Imaginez qu\u2019un homme d\u00e9couvre un jour, par hasard, qu\u2019il poss\u00e8de une s\u0153ur naturelle qu\u2019il n\u2019a jamais connue. Une jeune femme qui ignore elle-m\u00eame leur lien. Que devrait-il faire ? \u00bb<\/p>\n<p>Paule oublia son irritation.<\/p>\n<p>\u00ab Cela vous concerne ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Je vous demande seulement d\u2019imaginer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il devrait le lui dire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab M\u00eame si la r\u00e9v\u00e9lation lui faisait du mal ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une v\u00e9rit\u00e9 ne cesse pas d\u2019exister parce qu\u2019on la tait. \u00bb<\/p>\n<p>Cette r\u00e9ponse atteignit Guillaume de plein fouet.<\/p>\n<p>Paule ajouta, avec un sourire :<\/p>\n<p>\u00ab Et puis une s\u0153ur inconnue, ce n\u2019est pas forc\u00e9ment un malheur. Elle pourrait \u00eatre heureuse de le trouver. \u00bb<\/p>\n<p>Il la regarda longtemps.<\/p>\n<p>\u00ab Peut-\u00eatre. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ne sut jamais \u00e0 quel point il avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e8s, \u00e0 cet instant, de prendre ses mains et de lui dire : Alors appelle-moi ton fr\u00e8re.<\/p>\n<p>Huguette les observa quitter le jardin d\u2019hiver s\u00e9par\u00e9ment. Une partie d\u2019elle \u00e9prouva un soulagement cruel. Si Guillaume \u00e9tait r\u00e9ellement Ren\u00e9, l\u2019amour qu\u2019elle devinait en lui pour Paule \u00e9tait condamn\u00e9 avant m\u00eame d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 formul\u00e9. Elle aurait d\u00fb souffrir de cette nouvelle injustice. Au contraire, elle ne pensait qu\u2019\u00e0 Julien.<\/p>\n<p>Elle le fit appeler le soir.<\/p>\n<p>Il arriva irrit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Encore un entretien secret ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu pourrais au moins fermer la porte. \u00bb<\/p>\n<p>Il resta immobile.<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>Le tutoiement d\u2019Huguette avait suffi \u00e0 transformer l\u2019atmosph\u00e8re. C\u2019\u00e9tait la langue de leur ancienne intimit\u00e9, celle qu\u2019ils avaient employ\u00e9e avant que Julien ne lui avoue son amour pour Paule et ne rompe la liaison qui les avait encha\u00een\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>\u00ab Ne me parle pas comme autrefois \u00bb, dit-il.<\/p>\n<p>Elle bl\u00eamit.<\/p>\n<p>\u00ab Autrefois ? Voil\u00e0 donc ce que je suis devenue ? Une faute class\u00e9e dans ton pass\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates la m\u00e8re de Paule. C\u2019est la seule chose qui compte maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette eut un rire \u00e9touff\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab La m\u00e8re de Paule. Oui. C\u2019est justement pour cela que je ne peux pas vous regarder l\u2019\u00e9pouser. \u00bb<\/p>\n<p>Julien s\u2019approcha.<\/p>\n<p>\u00ab Vous m\u2019avez promis de ne jamais lui parler de nous. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne t\u2019ai rien promis. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous saviez que je l\u2019aimais avant m\u00eame qu\u2019elle sache que je l\u2019aimais. Vous m\u2019avez attir\u00e9 dans cette relation alors que j\u2019\u00e9tais assez na\u00eff pour croire \u00e0 votre affection. Puis, quand j\u2019ai voulu partir, vous avez transform\u00e9 chaque s\u00e9paration en menace. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette chancela comme s\u2019il l\u2019avait frapp\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Je t\u2019aimais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Peut-\u00eatre. Mais votre amour ne vous donnait aucun droit sur moi. \u00bb<\/p>\n<p>Elle serra les poings.<\/p>\n<p>\u00ab Et Paule en a un ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je lui donne ce droit librement. \u00bb<\/p>\n<p>Ces mots firent tomber le dernier reste de ma\u00eetrise d\u2019Huguette.<\/p>\n<p>\u00ab Alors je lui dirai tout. \u00bb<\/p>\n<p>Julien devint tr\u00e8s p\u00e2le.<\/p>\n<p>\u00ab Vous n\u2019oserez pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? Parce que je serai humili\u00e9e ? Parce qu\u2019elle saura que sa m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 ta ma\u00eetresse ? Je pr\u00e9f\u00e8re son m\u00e9pris \u00e0 votre mariage. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous la d\u00e9truiriez pour me punir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je la sauverais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>Huguette resta muette.<\/p>\n<p>Julien remarqua cette h\u00e9sitation.<\/p>\n<p>\u00ab Vous savez quelque chose. Depuis le retour de Dauviller, vous avez peur d\u2019une chose qui d\u00e9passe notre ancienne liaison. De quoi s\u2019agit-il ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle se d\u00e9tourna.<\/p>\n<p>\u00ab Rien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Encore ce mot. \u00bb<\/p>\n<p>Il saisit son poignet.<\/p>\n<p>\u00ab Regardez-moi. Pourquoi Dauviller m\u2019a-t-il observ\u00e9 de cette mani\u00e8re ? Pourquoi la m\u00e9daille trouv\u00e9e chez les Mathieu vous a-t-elle boulevers\u00e9e ? Pourquoi avez-vous accept\u00e9 soudain que Guillaume puisse \u00eatre votre fils ? \u00bb<\/p>\n<p>Huguette d\u00e9gagea son bras.<\/p>\n<p>\u00ab Parce qu\u2019il peut l\u2019\u00eatre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et si ce n\u2019est pas lui ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle ne r\u00e9pondit pas.<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, Julien comprit que la question le concernait directement.<\/p>\n<p>Il recula.<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette ferma les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Je n\u2019ai aucune preuve. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais vous y avez pens\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Julien porta une main \u00e0 son front.<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019enfant que vous avez abandonn\u00e9\u2026 pourrait \u00eatre moi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais pas ! \u00bb<\/p>\n<p>Le cri traversa la porte. Dans le corridor, Marceline s\u2019arr\u00eata net.<\/p>\n<p>Huguette poursuivit d\u2019une voix bris\u00e9e :<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais plus rien. On m\u2019avait dit qu\u2019il \u00e9tait mort. Puis Lassard a parl\u00e9 de Guillaume. Ensuite cette m\u00e9daille, la comtesse, toi\u2026 Je suis en train de devenir folle. \u00bb<\/p>\n<p>Julien la regardait avec horreur.<\/p>\n<p>\u00ab Et vous me laissez pr\u00e9parer mon mariage avec Paule ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Que veux-tu que je fasse sans certitude ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tout arr\u00eater. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et dire quoi ? Que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 ta ma\u00eetresse ? Que tu pourrais \u00eatre mon fils ? Que tu pourrais \u00eatre son fr\u00e8re ? \u00bb<\/p>\n<p>Chaque mot sembla les \u00e9loigner davantage l\u2019un de l\u2019autre.<\/p>\n<p>Julien ouvrit la porte.<\/p>\n<p>Marceline eut juste le temps de dispara\u00eetre dans l\u2019escalier.<\/p>\n<p>\u00ab Le mariage n\u2019aura pas lieu tant que cette question ne sera pas r\u00e9solue \u00bb, dit-il.<\/p>\n<p>Huguette eut un mouvement de panique.<\/p>\n<p>\u00ab Non ! \u00bb<\/p>\n<p>Il se retourna.<\/p>\n<p>\u00ab Vous vouliez l\u2019emp\u00eacher. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas ainsi. \u00bb<\/p>\n<p>Julien comprit alors l\u2019ab\u00eeme de contradiction dans lequel elle \u00e9tait enferm\u00e9e. Elle avait peur de leur mariage, mais plus peur encore de la v\u00e9rit\u00e9 qui pourrait l\u2019interdire.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, Lassard d\u00eenait avec sa femme dans leur appartement de la Chauss\u00e9e-d\u2019Antin. Entre deux plats, il posa sur la table une liste de noms et de sommes.<\/p>\n<p>\u00ab Tournays paiera pour \u00e9viter le scandale. Dauviller paiera pour retrouver son fils. La comtesse paiera pour que le g\u00e9n\u00e9ral ignore certains d\u00e9tails. \u00bb<\/p>\n<p>Mme Lassard leva les sourcils.<\/p>\n<p>\u00ab Et si toutes ces v\u00e9rit\u00e9s se contredisent ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors chacun paiera plus longtemps. \u00bb<\/p>\n<p>Elle rit.<\/p>\n<p>Lassard, pourtant, ne riait pas. Un renseignement re\u00e7u le matin m\u00eame l\u2019inqui\u00e9tait. Un ancien employ\u00e9 de Dupuy, disparu depuis des ann\u00e9es, venait d\u2019\u00eatre localis\u00e9 pr\u00e8s de Chartres. Cet homme avait particip\u00e9 au transport d\u2019un nourrisson vers L\u00e8ves.<\/p>\n<p>S\u2019il parlait, les hypoth\u00e8ses deviendraient des faits.<\/p>\n<p>Lassard avait pr\u00e9vu de le rencontrer seul.<\/p>\n<p>Il n\u2019en eut pas le temps.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, Jean Mathieu re\u00e7ut un visiteur dans sa cour. Un vieil homme vo\u00fbt\u00e9, marchant avec une canne, demanda Fran\u00e7oise par son pr\u00e9nom et pronon\u00e7a ensuite une phrase qui fit tomber la pelle des mains de Jean :<\/p>\n<p>\u00ab Je viens vous parler du petit Ren\u00e9 que je vous ai apport\u00e9 il y a vingt-six ans. \u00bb<\/p>\n<p>Jean courut imm\u00e9diatement chercher du papier.<\/p>\n<p>Le t\u00e9l\u00e9gramme envoy\u00e9 \u00e0 Guillaume ne contenait que six mots :<\/p>\n<p>L\u2019HOMME DE DUPUY EST ICI. VIENS.<\/p>\n<p>END PART 7<\/p>\n<p>PART 8 TITLE: Pendant que Paule s\u2019avance vers son mariage, Guillaume apprend enfin lequel des deux nourrissons portait r\u00e9ellement le nom de Ren\u00e9<\/p>\n<p>Guillaume re\u00e7ut le t\u00e9l\u00e9gramme \u00e0 l\u2019aube. Il avait dormi tout habill\u00e9 sur son lit de caserne, apr\u00e8s une nuit pass\u00e9e \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux paroles de Paule sur les v\u00e9rit\u00e9s qu\u2019on ne supprime pas en les taisant. Il lut les six mots, se leva aussit\u00f4t et consulta l\u2019horloge.<\/p>\n<p>Le mariage devait avoir lieu deux jours plus tard.<\/p>\n<p>Il pensa pr\u00e9venir les Tournays, puis renon\u00e7a. S\u2019il revenait encore avec une supposition, Huguette nierait, Lassard compliquerait les faits et Julien pourrait prendre une d\u00e9cision irr\u00e9parable sur une peur sans preuve. Guillaume voulait cette fois un nom, une date, un t\u00e9moin capable de dire quel enfant \u00e9tait lequel.<\/p>\n<p>Il prit le premier train.<\/p>\n<p>\u00c0 L\u00e8ves, Jean l\u2019attendait non loin de la gare avec la vieille carriole. Son visage suffisait \u00e0 annoncer que la rencontre n\u2019avait rien d\u2019ordinaire.<\/p>\n<p>\u00ab Il est toujours l\u00e0 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Ta m\u00e8re ne le quitte pas des yeux. Elle a peur qu\u2019il meure avant d\u2019avoir fini son histoire. \u00bb<\/p>\n<p>Le visiteur se nommait Baptiste G\u00e9raud. Il avait plus de soixante-dix ans, peut-\u00eatre davantage. Une ancienne blessure lui avait courb\u00e9 le dos. Ses doigts jaunis tremblaient autour d\u2019une tasse de lait.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il vit Guillaume entrer, il le d\u00e9visagea.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est lui ? \u00bb<\/p>\n<p>Jean r\u00e9pondit :<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est notre Guillaume. \u00bb<\/p>\n<p>G\u00e9raud sourit faiblement.<\/p>\n<p>\u00ab Alors je me suis tromp\u00e9 d\u00e8s la porte. Ce n\u2019est pas celui que je cherche. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume resta debout.<\/p>\n<p>\u00ab Expliquez-vous. \u00bb<\/p>\n<p>Le vieil homme posa sa tasse.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai travaill\u00e9 pour M. Dupuy. Pas comme domestique officiel. Je faisais les commissions qu\u2019on ne voulait pas confier aux gens de maison. D\u00e9poser une lettre. Louer une voiture sous un faux nom. Conduire quelqu\u2019un sans poser de questions. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, \u00e7a me paraissait plus myst\u00e9rieux que malhonn\u00eate. Avec l\u2019\u00e2ge, on comprend qu\u2019on a souvent \u00e9t\u00e9 complice simplement parce qu\u2019on \u00e9tait pay\u00e9 pour ne pas comprendre. \u00bb<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise s\u2019assit pr\u00e8s de Guillaume.<\/p>\n<p>G\u00e9raud commen\u00e7a par l\u2019enfant arriv\u00e9 le premier.<\/p>\n<p>Il se souvenait de cette nuit-l\u00e0. Dupuy avait r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 un nourrisson dont l\u2019origine ne devait pas \u00eatre connue. Le b\u00e9b\u00e9 n\u2019avait aucun bijou, aucun linge marqu\u00e9. On avait demand\u00e9 aux Mathieu de le prendre comme le leur et de modifier son \u00e9tat civil. G\u00e9raud ignorait qui \u00e9taient les parents.<\/p>\n<p>\u00ab Celui-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait vous \u00bb, dit-il \u00e0 Guillaume. \u00ab Je vous reconnais \u00e0 rien, naturellement. Mais je reconnais l\u2019histoire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et le second enfant ? \u00bb<\/p>\n<p>G\u00e9raud leva les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Le second, je savais davantage de choses. Parce que M. Dupuy avait peur. \u00bb<\/p>\n<p>Le b\u00e9b\u00e9 \u00e9tait n\u00e9 d\u2019une jeune femme de bonne famille. Le scandale aurait d\u00e9truit plusieurs existences. Le p\u00e8re vivait encore. Il r\u00e9clamait l\u2019enfant. La famille de la m\u00e8re voulait au contraire le faire dispara\u00eetre. Dupuy avait cherch\u00e9 une solution interm\u00e9diaire : placer le gar\u00e7on chez une nourrice, loin de Paris, le temps de d\u00e9cider ce qu\u2019on en ferait.<\/p>\n<p>\u00ab Il s\u2019appelait Ren\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise se mit \u00e0 pleurer silencieusement.<\/p>\n<p>G\u00e9raud poursuivit.<\/p>\n<p>Le petit Ren\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 chez les Mathieu plusieurs semaines apr\u00e8s Guillaume. Fran\u00e7oise l\u2019avait nourri avec le m\u00eame d\u00e9vouement. Pendant quelques mois, les deux enfants avaient grandi sous le m\u00eame toit. Puis une femme riche, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e par la mort de son propre nourrisson, s\u2019\u00e9tait montr\u00e9e pr\u00eate \u00e0 recueillir un enfant sans poser trop de questions.<\/p>\n<p>La comtesse de Villerain.<\/p>\n<p>Guillaume sentit ses mains devenir froides.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates certain que l\u2019enfant qu\u2019elle a emport\u00e9 \u00e9tait Ren\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>Le vieil homme le regarda presque avec irritation.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est moi qui l\u2019ai mis dans la voiture. \u00bb<\/p>\n<p>Jean s\u2019approcha de la chemin\u00e9e comme s\u2019il avait besoin d\u2019un appui.<\/p>\n<p>Guillaume continua :<\/p>\n<p>\u00ab Et cet enfant est devenu Julien de Villerain ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 moins qu\u2019elle en ait chang\u00e9 ensuite, oui. Mais pourquoi l\u2019aurait-elle fait ? J\u2019ai revu la comtesse quelques ann\u00e9es plus tard. Le gar\u00e7on qu\u2019elle appelait Julien portait au cou la petite cha\u00eene de Ren\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise \u00e9touffa un sanglot.<\/p>\n<p>Guillaume posa la m\u00e9daille sur la table.<\/p>\n<p>G\u00e9raud la prit.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est elle. \u00bb<\/p>\n<p>Il retourna l\u2019objet et passa l\u2019ongle sur les initiales.<\/p>\n<p>\u00ab Le R \u00e9tait pour Ren\u00e9. Le D\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Sa voix s\u2019interrompit.<\/p>\n<p>\u00ab Pour Dauviller ? \u00bb demanda Guillaume.<\/p>\n<p>Le vieil homme acquies\u00e7a.<\/p>\n<p>Le silence devint presque mat\u00e9riel.<\/p>\n<p>Guillaume pensa \u00e0 Dauviller, \u00e0 Huguette, \u00e0 Julien, \u00e0 Paule. Les pi\u00e8ces qu\u2019ils avaient d\u00e9plac\u00e9es pendant des semaines se fixaient soudain avec une pr\u00e9cision insupportable.<\/p>\n<p>Julien \u00e9tait Ren\u00e9.<\/p>\n<p>Julien \u00e9tait le fils d\u2019Huguette.<\/p>\n<p>Et il allait \u00e9pouser Paule.<\/p>\n<p>Guillaume se leva si brutalement que sa chaise tomba.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi n\u2019avez-vous jamais parl\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>G\u00e9raud baissa les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Parce que Dupuy me payait. Ensuite parce qu\u2019il m\u2019a fait peur. Puis parce que les ann\u00e9es ont pass\u00e9 et que je me suis racont\u00e9 que l\u2019enfant avait probablement une bonne vie. On trouve toujours une excuse quand le courage arrive trop tard. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui \u00e9tait le p\u00e8re de Ren\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>G\u00e9raud regarda la porte.<\/p>\n<p>\u00ab Maurice Dauviller. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume ferma les yeux.<\/p>\n<p>Il n\u2019y avait plus de place pour le doute.<\/p>\n<p>Dauviller avait cherch\u00e9 son fils pendant vingt-six ans. Il avait cru le reconna\u00eetre en Guillaume parce que Lassard avait suivi les mauvais papiers. Huguette avait accept\u00e9 cette erreur parce qu\u2019elle la prot\u00e9geait d\u2019une possibilit\u00e9 plus monstrueuse. La comtesse avait \u00e9lev\u00e9 l\u2019enfant sous le nom de Julien. Et Paule aimait sans le savoir son propre fr\u00e8re par leur m\u00e8re.<\/p>\n<p>Mais une autre pens\u00e9e, plus atroce encore, revint \u00e0 Guillaume.<\/p>\n<p>Il se rappela la dispute entendue par Marceline. Les paroles d\u2019Huguette \u00e0 Julien. Leur ancienne intimit\u00e9. La rose conserv\u00e9e dans la bo\u00eete de cristal. Tout ce qu\u2019il n\u2019avait pas voulu comprendre.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur G\u00e9raud, \u00eates-vous capable de r\u00e9p\u00e9ter cela devant t\u00e9moins \u00e0 Paris ? \u00bb<\/p>\n<p>Le vieil homme h\u00e9sita.<\/p>\n<p>\u00ab Aujourd\u2019hui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>Jean intervint.<\/p>\n<p>\u00ab Guillaume, l\u2019homme est \u00e9puis\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans deux jours, il sera trop tard. \u00bb<\/p>\n<p>G\u00e9raud observa le jeune officier.<\/p>\n<p>\u00ab Quelqu\u2019un va \u00e9pouser quelqu\u2019un qu\u2019il ne devrait pas ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume prit son manteau.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Le vieil homme se leva p\u00e9niblement.<\/p>\n<p>\u00ab Alors donnez-moi dix minutes. J\u2019ai attendu vingt-six ans. Je peux au moins finir debout. \u00bb<\/p>\n<p>Ils pr\u00e9par\u00e8rent le d\u00e9part. Fran\u00e7oise, boulevers\u00e9e, insistait pour accompagner Guillaume. Jean refusa d\u2019abord, puis c\u00e9da lorsqu\u2019elle lui rappela qu\u2019elle avait nourri Ren\u00e9, connu les deux enfants ensemble et re\u00e7u la comtesse. Son t\u00e9moignage pouvait compter.<\/p>\n<p>\u00c0 Paris, pendant ce temps, Lassard apprenait que G\u00e9raud avait disparu de l\u2019adresse o\u00f9 il devait le rencontrer.<\/p>\n<p>Il comprit imm\u00e9diatement.<\/p>\n<p>Sa femme le trouva devant la fen\u00eatre, furieux.<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019y a-t-il ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les Mathieu l\u2019ont eu avant moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Est-ce grave ? \u00bb<\/p>\n<p>Il se retourna.<\/p>\n<p>\u00ab Cela d\u00e9pend de ce qu\u2019il sait. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et s\u2019il sait tout ? \u00bb<\/p>\n<p>Lassard prit son chapeau.<\/p>\n<p>\u00ab Alors il faut arriver avant la v\u00e9rit\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019h\u00f4tel Tournays, la situation s\u2019\u00e9tait encore acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e. Julien avait voulu retarder le mariage apr\u00e8s sa conversation avec Huguette. Paule, qui ignorait la raison v\u00e9ritable, avait cru \u00e0 une nouvelle h\u00e9sitation n\u00e9e du scandale de son adoption.<\/p>\n<p>Elle l\u2019avait confront\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Si vous ne voulez plus m\u2019\u00e9pouser, dites-le. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce n\u2019est pas cela. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>Julien ne pouvait pas lui avouer que sa propre m\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 sa ma\u00eetresse. Il ne pouvait pas davantage lui dire qu\u2019il craignait d\u2019\u00eatre son fr\u00e8re sur la base d\u2019une m\u00e9daille et d\u2019une supposition.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai besoin de quelques jours. \u00bb<\/p>\n<p>Paule devint tr\u00e8s calme.<\/p>\n<p>\u00ab Cela fait des mois que tout le monde me demande quelques jours. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Paule\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Je ne veux plus vivre selon les secrets des autres. Nous avons une date. Soit vous venez, soit je saurai enfin ce que je dois penser. \u00bb<\/p>\n<p>Julien c\u00e9da.<\/p>\n<p>Huguette apprit sa d\u00e9cision le soir m\u00eame.<\/p>\n<p>Elle passa la nuit assise devant sa chemin\u00e9e, incapable d\u2019\u00e9crire la moindre lettre, incapable \u00e9galement d\u2019aller trouver Paule. Elle pouvait emp\u00eacher le mariage en r\u00e9v\u00e9lant sa liaison avec Julien. Cette v\u00e9rit\u00e9 seule suffirait. Mais elle imaginait le regard de sa fille et restait paralys\u00e9e.<\/p>\n<p>Plus terrible encore : elle continuait \u00e0 esp\u00e9rer que Guillaume f\u00fbt Ren\u00e9.<\/p>\n<p>Lassard lui rendit visite le lendemain matin.<\/p>\n<p>\u00ab Il existe un t\u00e9moin \u00bb, lui dit-il.<\/p>\n<p>Elle devint blanche.<\/p>\n<p>\u00ab Quel t\u00e9moin ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un ancien homme de Dupuy. Il aurait personnellement transport\u00e9 les enfants. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab O\u00f9 est-il ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Disparu. Probablement chez les Mathieu. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette s\u2019accrocha au dossier d\u2019un fauteuil.<\/p>\n<p>\u00ab Retrouvez-le. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard retira ses lunettes et les essuya lentement.<\/p>\n<p>\u00ab Ce genre de recherche devient co\u00fbteux. \u00bb<\/p>\n<p>Elle comprit.<\/p>\n<p>\u00ab Combien ? \u00bb<\/p>\n<p>Il nomma une somme.<\/p>\n<p>Huguette ne discuta pas.<\/p>\n<p>\u00c0 la caserne, Guillaume n\u2019\u00e9tait toujours pas revenu. Son cong\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 prolong\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 un message du g\u00e9n\u00e9ral de Villerain. Celui-ci ignorait la d\u00e9couverte de L\u00e8ves, mais il savait que le jeune officier suivait une piste concernant l\u2019origine de Julien.<\/p>\n<p>Le matin du mariage arriva.<\/p>\n<p>Paris s\u2019\u00e9veilla sous un ciel clair, presque ind\u00e9cent apr\u00e8s tant de jours sombres. Devant l\u2019h\u00f4tel Tournays, les voitures commenc\u00e8rent \u00e0 se ranger. Des bouquets blancs furent charg\u00e9s dans la premi\u00e8re. Paule descendit l\u2019escalier v\u00eatue simplement pour la c\u00e9r\u00e9monie civile, Marceline \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n<p>Huguette la regarda.<\/p>\n<p>Sa fille \u00e9tait belle.<\/p>\n<p>Cette \u00e9vidence lui fit mal.<\/p>\n<p>Paule l\u2019embrassa.<\/p>\n<p>\u00ab Maman, je sais que vous n\u2019avez jamais voulu ce mariage. Mais j\u2019esp\u00e8re qu\u2019un jour vous me pardonnerez de l\u2019avoir choisi. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette ouvrit les bras.<\/p>\n<p>Pendant une seconde, elle faillit tout dire.<\/p>\n<p>Puis les invit\u00e9s approch\u00e8rent.<\/p>\n<p>Elle embrassa sa fille sans parler.<\/p>\n<p>Julien les attendait \u00e0 la mairie. Il \u00e9tait tr\u00e8s p\u00e2le, mais lorsqu\u2019il vit Paule, son visage s\u2019\u00e9claira. Toute la terreur des jours pr\u00e9c\u00e9dents sembla s\u2019effacer devant la jeune femme qu\u2019il aimait.<\/p>\n<p>La c\u00e9r\u00e9monie commen\u00e7a.<\/p>\n<p>\u00c0 plusieurs dizaines de kilom\u00e8tres de l\u00e0, le train de Guillaume fut immobilis\u00e9 en pleine voie.<\/p>\n<p>Il sortit dans le corridor.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi sommes-nous arr\u00eat\u00e9s ? \u00bb<\/p>\n<p>Un employ\u00e9 r\u00e9pondit qu\u2019un probl\u00e8me de signalisation bloquait la ligne.<\/p>\n<p>Guillaume consulta sa montre.<\/p>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de lui, Dauviller se tenait silencieux.<\/p>\n<p>Guillaume l\u2019avait fait pr\u00e9venir avant de quitter Chartres. Il lui avait racont\u00e9 l\u2019essentiel dans la voiture qui les avait conduits \u00e0 la gare. Depuis, l\u2019homme d\u00e9figur\u00e9 n\u2019avait presque pas parl\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Julien \u00bb, murmura-t-il enfin. \u00ab J\u2019avais mon fils devant moi. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume posa une main sur son bras.<\/p>\n<p>\u00ab Nous devons d\u2019abord emp\u00eacher le mariage. Le reste viendra apr\u00e8s. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller se tourna vers lui.<\/p>\n<p>\u00ab Et Huguette ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume ne r\u00e9pondit pas.<\/p>\n<p>\u00c0 la mairie, l\u2019adjoint charg\u00e9 de c\u00e9l\u00e9brer l\u2019union lisait les articles l\u00e9gaux. Paule \u00e9coutait \u00e0 peine. Elle sentait la main de Julien trembler pr\u00e8s de la sienne.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez peur ? \u00bb murmura-t-elle.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Elle lui sourit.<\/p>\n<p>\u00ab Moi aussi. \u00bb<\/p>\n<p>Le fonctionnaire arriva \u00e0 la question d\u00e9cisive.<\/p>\n<p>Dans le train immobilis\u00e9, Guillaume ouvrit brusquement la porti\u00e8re du compartiment.<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019est-ce que vous faites ? \u00bb demanda Jean.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a une route derri\u00e8re le talus. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous ne pensez tout de m\u00eame pas\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume sauta sur le ballast.<\/p>\n<p>Dauviller le suivit.<\/p>\n<p>Une voiture de livraison apparut au loin.<\/p>\n<p>Guillaume courut vers elle.<\/p>\n<p>Il n\u2019avait plus ni temps pour les convenances, ni patience pour les secrets.<\/p>\n<p>Quelque part \u00e0 Paris, Paule allait prononcer le mot qui unirait sa vie \u00e0 celle de son propre fr\u00e8re.<\/p>\n<p>Et Guillaume savait d\u00e9sormais qu\u2019il ne lui suffisait plus de d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Il devait arriver avant elle.<\/p>\n<p>END PART 8<\/p>\n<p>PART 9 TITLE: Guillaume atteint la mairie au dernier instant, mais la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il apporte brise bien davantage qu\u2019un mariage presque prononc\u00e9<\/p>\n<p>La voiture de livraison avan\u00e7ait moins vite que Guillaume ne l\u2019aurait voulu. Elle cahotait sur la route, charg\u00e9e de paniers de l\u00e9gumes, tandis que le conducteur lan\u00e7ait \u00e0 son cheval des encouragements inutiles. Guillaume, debout sur le marchepied, consultait sa montre toutes les deux minutes. Derri\u00e8re lui, Dauviller soutenait G\u00e9raud afin que le vieil homme ne soit pas projet\u00e9 contre les caisses. Jean et Fran\u00e7oise s\u2019\u00e9taient serr\u00e9s au fond du v\u00e9hicule. Aucun d\u2019eux ne parlait plus. Ils avaient d\u00e9pass\u00e9 le moment o\u00f9 des mots pouvaient acc\u00e9l\u00e9rer quoi que ce soit.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019ils atteignirent enfin une station o\u00f9 une voiture pouvait \u00eatre lou\u00e9e, Guillaume jeta presque tout l\u2019argent qu\u2019il avait au cocher. \u00ab La mairie. Et si vous m\u00e9nagez les chevaux aujourd\u2019hui, je vous jure que je descends et que je cours moi-m\u00eame. \u00bb Le conducteur regarda son uniforme, puis les visages boulevers\u00e9s de ses compagnons. Il n\u2019essaya m\u00eame pas de plaisanter. La voiture partit avec un claquement de fouet.<\/p>\n<p>\u00c0 la mairie, Paule se tenait devant l\u2019adjoint, la main droite l\u00e9g\u00e8rement crisp\u00e9e contre sa robe. Julien avait r\u00e9pondu \u00e0 la premi\u00e8re question d\u2019une voix basse mais distincte. Lorsqu\u2019on se tourna vers elle, un silence attentif descendit sur la salle. Huguette, assise au premier rang, fixait le sol. Elle s\u2019\u00e9tait dit qu\u2019elle interviendrait avant ce moment. Puis qu\u2019elle interviendrait \u00e0 la porte. Puis avant la lecture des articles. Maintenant il ne restait presque plus de temps.<\/p>\n<p>\u00ab Mademoiselle Paule Tournays, consentez-vous \u00e0 prendre pour \u00e9poux\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>La porte s\u2019ouvrit avec violence.<\/p>\n<p>Le bruit fit se retourner toute l\u2019assembl\u00e9e.<\/p>\n<p>Guillaume apparut sur le seuil, essouffl\u00e9, couvert de poussi\u00e8re, une d\u00e9chirure au genou de son pantalon et les cheveux d\u00e9faits par la course. Derri\u00e8re lui se tenait Dauviller. Plus loin, G\u00e9raud, soutenu par Jean Mathieu, essayait encore de retrouver son souffle.<\/p>\n<p>\u00ab Arr\u00eatez \u00bb, dit Guillaume.<\/p>\n<p>Le fonctionnaire fron\u00e7a les sourcils.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur, je vous prie de respecter\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce mariage ne peut pas \u00eatre c\u00e9l\u00e9br\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Un murmure parcourut les invit\u00e9s. Le pr\u00e9sident Tournays se leva. Son visage, d\u2019abord durci par l\u2019irruption, changea lorsqu\u2019il reconnut Dauviller et Fran\u00e7oise Mathieu.<\/p>\n<p>Paule regarda Guillaume.<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019avez-vous trouv\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>Il aurait voulu lui parler ailleurs. Dans un lieu o\u00f9 cent regards ne seraient pas tourn\u00e9s vers elle. Dans un endroit o\u00f9 elle pourrait s\u2019asseoir avant que sa vie ne bascule. Il n\u2019avait plus ce choix.<\/p>\n<p>Julien fit un pas.<\/p>\n<p>\u00ab Dites-le. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume regarda Huguette.<\/p>\n<p>Elle avait compris.<\/p>\n<p>\u00ab Non \u00bb, souffla-t-elle.<\/p>\n<p>Dauviller l\u2019entendit.<\/p>\n<p>\u00ab Il le faut. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette se leva brutalement.<\/p>\n<p>\u00ab Maurice, je vous en supplie. \u00bb<\/p>\n<p>Le pr\u00e9nom, prononc\u00e9 ainsi devant toute la salle, acheva de d\u00e9truire les apparences. Paule se retourna vers sa m\u00e8re. La comtesse de Villerain porta une main \u00e0 sa poitrine. Le g\u00e9n\u00e9ral demeura immobile, les m\u00e2choires serr\u00e9es.<\/p>\n<p>Guillaume s\u2019adressa au fonctionnaire.<\/p>\n<p>\u00ab Le t\u00e9moin que j\u2019am\u00e8ne travaillait autrefois pour Dupuy. Il a personnellement conduit l\u2019enfant dont nous recherchons l\u2019identit\u00e9. Il affirme pouvoir \u00e9tablir que M. Julien de Villerain est n\u00e9 sous le pr\u00e9nom de Ren\u00e9 et qu\u2019il est le fils naturel de Madame Tournays. \u00bb<\/p>\n<p>Personne ne bougea.<\/p>\n<p>Le bouquet de Paule glissa de ses doigts.<\/p>\n<p>Quelques roses roul\u00e8rent sur le parquet.<\/p>\n<p>Julien ne regarda pas Guillaume. Il regarda Huguette.<\/p>\n<p>\u00ab Dites que c\u2019est faux. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette semblait incapable de respirer.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne savais pas \u00bb, murmura-t-elle.<\/p>\n<p>\u00ab Ce n\u2019est pas ce que je vous demande. Dites que je ne suis pas votre fils. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ouvrit la bouche.<\/p>\n<p>Aucun mot ne vint.<\/p>\n<p>G\u00e9raud avan\u00e7a avec difficult\u00e9. L\u2019homme qui avait pass\u00e9 une vie enti\u00e8re \u00e0 \u00e9viter les cons\u00e9quences de son silence paraissait soudain plus solide que tous les notables r\u00e9unis devant lui.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur, je vous ai port\u00e9 dans mes bras lorsque vous n\u2019aviez que quelques mois. Je vous ai conduit chez les Mathieu. Ensuite j\u2019\u00e9tais l\u00e0 lorsque Mme de Villerain est venue vous chercher. Vous portiez cette m\u00e9daille. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume la sortit de sa poche.<\/p>\n<p>Dauviller d\u00e9tourna le regard, comme si le petit objet lui faisait plus mal que la cicatrice de son visage.<\/p>\n<p>G\u00e9raud poursuivit :<\/p>\n<p>\u00ab Votre pr\u00e9nom \u00e9tait Ren\u00e9. Votre p\u00e8re \u00e9tait M. Maurice Dauviller. Votre m\u00e8re \u00e9tait une jeune femme qu\u2019on appelait Huguette. Je n\u2019ai jamais connu son nom de famille \u00e0 cette \u00e9poque. Mais je la reconnais aujourd\u2019hui. \u00bb<\/p>\n<p>Un cri \u00e9touff\u00e9 \u00e9chappa \u00e0 la comtesse.<\/p>\n<p>Paule recula d\u2019un pas.<\/p>\n<p>Julien resta d\u2019une immobilit\u00e9 effrayante.<\/p>\n<p>\u00ab Donc Paule\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Il ne termina pas.<\/p>\n<p>Guillaume r\u00e9pondit malgr\u00e9 lui :<\/p>\n<p>\u00ab Elle est votre s\u0153ur par votre m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Paule porta une main \u00e0 sa bouche.<\/p>\n<p>Julien recula comme si quelqu\u2019un venait de le frapper en plein visage.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral de Villerain s\u2019avan\u00e7a aussit\u00f4t vers lui.<\/p>\n<p>\u00ab Julien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ne me touchez pas. \u00bb<\/p>\n<p>Ce refus n\u2019\u00e9tait pas dirig\u00e9 contre son p\u00e8re adoptif. Il semblait adress\u00e9 au monde entier. Julien arracha presque les gants qu\u2019il portait et les jeta sur une chaise. Il regardait maintenant Huguette avec une terreur beaucoup plus profonde que celle n\u00e9e de la parent\u00e9 avec Paule.<\/p>\n<p>Elle comprit avant les autres ce qu\u2019il pensait.<\/p>\n<p>\u00ab Julien\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ne prononcez pas mon nom. \u00bb<\/p>\n<p>La violence de sa voix fit sursauter Paule.<\/p>\n<p>Elle regarda alternativement sa m\u00e8re et l\u2019homme qu\u2019elle avait failli \u00e9pouser.<\/p>\n<p>Quelque chose d\u2019ancien, d\u2019inavou\u00e9, passait entre eux.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi lui parlez-vous ainsi ? \u00bb demanda-t-elle.<\/p>\n<p>Personne ne r\u00e9pondit.<\/p>\n<p>Paule se tourna vers Julien.<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019est-ce que je ne sais pas encore ? \u00bb<\/p>\n<p>Huguette fit un pas vers elle.<\/p>\n<p>\u00ab Pas ici. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ici ou ailleurs, maman, ce sera toujours vrai. \u00bb<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident Tournays regarda sa femme. Il venait lui aussi de percevoir la seconde catastrophe cach\u00e9e derri\u00e8re la premi\u00e8re. Le souvenir de certaines absences, d\u2019une familiarit\u00e9 autrefois trop grande entre Huguette et Julien, de conversations interrompues lorsqu\u2019il entrait dans une pi\u00e8ce, se r\u00e9organisait brutalement.<\/p>\n<p>\u00ab Huguette \u00bb, dit-il.<\/p>\n<p>Elle ferma les yeux.<\/p>\n<p>Dauviller fixait Julien avec une douleur confuse.<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019y a-t-il ? \u00bb<\/p>\n<p>Julien se mit \u00e0 rire. Un rire court, sans joie, presque malade.<\/p>\n<p>\u00ab Vous voulez savoir ? Demandez-lui. Demandez \u00e0 ma m\u00e8re ce que nous \u00e9tions l\u2019un pour l\u2019autre avant qu\u2019elle sache qu\u2019elle \u00e9tait ma m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Paule devint blanche.<\/p>\n<p>M. Tournays ne comprit pas imm\u00e9diatement.<\/p>\n<p>Puis son visage changea.<\/p>\n<p>Huguette chancela.<\/p>\n<p>Julien poursuivit malgr\u00e9 lui, comme si le fait d\u2019avoir commenc\u00e9 l\u2019obligeait \u00e0 aller jusqu\u2019au bout.<\/p>\n<p>\u00ab Nous avons eu une liaison. \u00bb<\/p>\n<p>La salle sembla dispara\u00eetre autour d\u2019eux.<\/p>\n<p>La comtesse de Villerain s\u2019assit brusquement.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral baissa la t\u00eate.<\/p>\n<p>Dauviller ferma les poings.<\/p>\n<p>Paule resta immobile quelques secondes, puis recula jusqu\u2019\u00e0 heurter la table de c\u00e9r\u00e9monie.<\/p>\n<p>\u00ab Maman ? \u00bb<\/p>\n<p>Huguette s\u2019effondra avant de pouvoir r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>Guillaume fut le premier \u00e0 la rattraper. Paule ne bougea pas pour aider sa m\u00e8re. Elle regardait Julien, et dans ses yeux il n\u2019y avait ni col\u00e8re contre lui ni tendresse, seulement l\u2019effort d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 d\u2019une jeune femme essayant de comprendre comment les m\u00eames personnes qu\u2019elle aimait depuis toujours pouvaient soudain porter des noms diff\u00e9rents.<\/p>\n<p>Le m\u00e9decin pr\u00e9sent parmi les invit\u00e9s fut appel\u00e9. Huguette respirait. Elle avait simplement perdu connaissance. Le fonctionnaire, p\u00e2le et embarrass\u00e9, fit \u00e9vacuer la salle avec une autorit\u00e9 qui arriva plusieurs minutes trop tard.<\/p>\n<p>Les invit\u00e9s sortirent par petits groupes. Les murmures commenc\u00e8rent avant m\u00eame qu\u2019ils aient atteint l\u2019escalier. M. Tournays ne tenta pas de les arr\u00eater. Pour la premi\u00e8re fois de sa vie, l\u2019opinion du monde lui importait moins que ce qui restait de sa famille.<\/p>\n<p>Paule ramassa elle-m\u00eame son bouquet tomb\u00e9 \u00e0 terre.<\/p>\n<p>Elle retira ensuite de ses cheveux la petite \u00e9pingle de fleurs pr\u00e9vue pour la c\u00e9r\u00e9monie et la posa pr\u00e8s du registre qui n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 sign\u00e9.<\/p>\n<p>Julien la regarda.<\/p>\n<p>\u00ab Paule\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Elle leva la main.<\/p>\n<p>\u00ab Pas maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>Il ob\u00e9it.<\/p>\n<p>Guillaume aurait voulu la suivre lorsqu\u2019elle se dirigea vers la sortie. Il resta pourtant \u00e0 sa place. Il savait qu\u2019un homme qui l\u2019aimait ne devait pas profiter de l\u2019instant o\u00f9 l\u2019autre venait de perdre presque tout ce qu\u2019elle croyait vrai.<\/p>\n<p>Dauviller s\u2019approcha de Julien.<\/p>\n<p>Le jeune homme le regarda venir sans bouger.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne vous demanderai rien aujourd\u2019hui \u00bb, dit Dauviller. \u00ab Pas m\u00eame de me croire. \u00bb<\/p>\n<p>Julien observa le visage cicatris\u00e9 de celui qui \u00e9tait son p\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Vous m\u2019avez cherch\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Toute ma vie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors vous avez eu de la chance. Moi, je viens seulement de me perdre. \u00bb<\/p>\n<p>Il quitta la salle.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral de Villerain partit derri\u00e8re lui.<\/p>\n<p>Dauviller resta seul au milieu des chaises d\u00e9plac\u00e9es.<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise Mathieu s\u2019approcha et posa la m\u00e9daille dans sa main.<\/p>\n<p>\u00ab Il faudra du temps \u00bb, dit-elle.<\/p>\n<p>Dauviller referma les doigts autour du petit morceau de m\u00e9tal.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019en ai d\u00e9j\u00e0 perdu vingt-six ans. \u00bb<\/p>\n<p>Jean r\u00e9pondit doucement :<\/p>\n<p>\u00ab Justement. N\u2019en g\u00e2chez pas davantage en lui demandant de les r\u00e9parer en une journ\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Au fond de la salle, Lassard venait d\u2019appara\u00eetre.<\/p>\n<p>Personne ne l\u2019avait vu entrer.<\/p>\n<p>Il regarda Huguette inconsciente, la porte par laquelle Julien \u00e9tait parti, puis G\u00e9raud.<\/p>\n<p>Son visage ne r\u00e9v\u00e9la qu\u2019une contrari\u00e9t\u00e9 minuscule.<\/p>\n<p>Guillaume la vit.<\/p>\n<p>Et pour la premi\u00e8re fois depuis le d\u00e9but de l\u2019affaire, il comprit que Lassard n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas seulement l\u2019homme qui avait \u00e9chou\u00e9 \u00e0 trouver la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Il pouvait \u00eatre celui qui avait eu int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce qu\u2019elle arrive toujours un peu trop tard.<\/p>\n<p>END PART 9<\/p>\n<p>PART 10 TITLE: Apr\u00e8s l\u2019effondrement du mariage, chacun r\u00e9clame sa part de v\u00e9rit\u00e9, mais Lassard d\u00e9tient encore un secret capable de tout d\u00e9placer<\/p>\n<p>L\u2019h\u00f4tel Tournays n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 aussi calme. Les voitures d\u00e9pos\u00e8rent les membres de la famille \u00e0 quelques minutes d\u2019intervalle, mais aucun domestique n\u2019osa demander ce qu\u2019il fallait faire des fleurs command\u00e9es pour la r\u00e9ception. Elles furent entass\u00e9es dans l\u2019office, blanches, fra\u00eeches, presque obsc\u00e8nes dans une maison o\u00f9 personne n\u2019avait plus envie de c\u00e9l\u00e9brer quoi que ce soit.<\/p>\n<p>Huguette fut conduite dans sa chambre. Lorsqu\u2019elle reprit connaissance, le pr\u00e9sident \u00e9tait assis pr\u00e8s de la fen\u00eatre. Il n\u2019avait pas retir\u00e9 son habit de c\u00e9r\u00e9monie. Il semblait seulement plus vieux.<\/p>\n<p>\u00ab Paule ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans sa chambre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Julien ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parti avec le g\u00e9n\u00e9ral. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ferma les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Maurice ? \u00bb<\/p>\n<p>Tournays eut un rire bref.<\/p>\n<p>\u00ab Admirable. Vous vous r\u00e9veillez au milieu des ruines et vous faites l\u2019appel de vos fant\u00f4mes. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette se redressa difficilement.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez le droit de me ha\u00efr. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n\u2019en sais rien encore. La haine exige une simplicit\u00e9 que vous m\u2019avez refus\u00e9e pendant vingt-six ans. \u00bb<\/p>\n<p>Elle baissa la t\u00eate.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident poursuivit sans hausser la voix.<\/p>\n<p>\u00ab Je savais qu\u2019il y avait eu quelqu\u2019un avant moi. Je n\u2019\u00e9tais pas assez na\u00eff pour croire \u00e9pouser une femme sans pass\u00e9. Mais un enfant ? Puis une liaison avec cet enfant devenu homme sans que vous sachiez qui il \u00e9tait ? Et ensuite votre silence tandis qu\u2019il demandait notre fille en mariage ? \u00bb<\/p>\n<p>Huguette se couvrit le visage.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai compris trop tard. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quand ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle ne r\u00e9pondit pas.<\/p>\n<p>Tournays se leva.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 la seule question qui m\u2019importe aujourd\u2019hui. Quand avez-vous commenc\u00e9 \u00e0 soup\u00e7onner que Julien pouvait \u00eatre Ren\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Apr\u00e8s le retour de Dauviller. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Avant ou apr\u00e8s avoir accept\u00e9 de laisser le mariage avancer ? \u00bb<\/p>\n<p>Ses l\u00e8vres trembl\u00e8rent.<\/p>\n<p>\u00ab Avant. \u00bb<\/p>\n<p>Il la regarda longtemps.<\/p>\n<p>\u00ab Alors ce n\u2019est plus votre honte pass\u00e9e que je juge. C\u2019est votre l\u00e2chet\u00e9 pr\u00e9sente. \u00bb<\/p>\n<p>Il quitta la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Huguette ne tenta pas de le retenir.<\/p>\n<p>Paule, de son c\u00f4t\u00e9, avait demand\u00e9 qu\u2019on la laisse seule. Marceline avait retir\u00e9 la robe pr\u00e9vue pour la c\u00e9r\u00e9monie, puis s\u2019\u00e9tait assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lit sans parler. Paule \u00e9tait rest\u00e9e pr\u00e8s de la fen\u00eatre, envelopp\u00e9e dans une robe de chambre, les cheveux encore coiff\u00e9s pour un mariage qui n\u2019existait plus.<\/p>\n<p>\u00ab Tu savais pour maman et Julien ? \u00bb demanda-t-elle soudain.<\/p>\n<p>Marceline h\u00e9sita.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019avais entendu une partie de leur dispute. \u00bb<\/p>\n<p>Paule se retourna.<\/p>\n<p>\u00ab Depuis combien de temps ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Deux jours. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et tu ne m\u2019as rien dit. \u00bb<\/p>\n<p>La douleur dans sa voix \u00e9tait plus forte que la col\u00e8re.<\/p>\n<p>Marceline baissa les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019allais vous le dire. Puis M. Guillaume est parti chercher le t\u00e9moin. J\u2019ai pens\u00e9 que s\u2019il revenait avec une preuve, tout serait diff\u00e9rent. Si je vous avais racont\u00e9 ce que j\u2019avais entendu sans comprendre le reste, je vous aurais seulement bless\u00e9e plus t\u00f4t. \u00bb<\/p>\n<p>Paule s\u2019assit.<\/p>\n<p>\u00ab Tout le monde choisit pour moi le moment o\u00f9 j\u2019ai le droit de souffrir. \u00bb<\/p>\n<p>Marceline encaissa la phrase.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Et c\u2019\u00e9tait mal. \u00bb<\/p>\n<p>Paule releva les yeux. Elle s\u2019attendait peut-\u00eatre \u00e0 une justification. La simplicit\u00e9 de l\u2019aveu d\u00e9sarma une partie de sa col\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Je l\u2019aimais \u00bb, murmura-t-elle.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il est mon fr\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Marceline s\u2019approcha.<\/p>\n<p>Paule se mit enfin \u00e0 pleurer.<\/p>\n<p>Chez les Villerain, Julien refusa de monter dans sa chambre. Il resta dans le cabinet du g\u00e9n\u00e9ral, debout devant la chemin\u00e9e, comme un invit\u00e9 incapable de d\u00e9cider s\u2019il devait partir.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux plus porter votre nom \u00bb, dit-il.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral posa son verre.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce qu\u2019il n\u2019est pas le mien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est celui que je vous ai donn\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sur un mensonge. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le mensonge \u00e9tait celui de votre m\u00e8re. Mon affection ne l\u2019\u00e9tait pas. \u00bb<\/p>\n<p>Julien se retourna.<\/p>\n<p>\u00ab Vous ne comprenez pas. Je ne sais m\u00eame plus quel homme vous avez \u00e9lev\u00e9. Celui qui voulait \u00e9pouser sa s\u0153ur ? Celui qui avait partag\u00e9 le lit de sa propre m\u00e8re sans le savoir ? \u00bb<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral traversa la pi\u00e8ce et lui saisit les \u00e9paules.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00e9tiez un homme ignorant de la v\u00e9rit\u00e9. Il y a une diff\u00e9rence entre commettre une faute et subir un pi\u00e8ge. Ne portez pas la culpabilit\u00e9 de ceux qui ont organis\u00e9 ce silence avant m\u00eame votre naissance. \u00bb<\/p>\n<p>Julien eut un sourire amer.<\/p>\n<p>\u00ab Facile \u00e0 dire lorsque votre propre peau ne vous d\u00e9go\u00fbte pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors empruntez un peu de la mienne jusqu\u2019\u00e0 ce que la v\u00f4tre vous appartienne de nouveau. \u00bb<\/p>\n<p>Julien leva les yeux.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral avait les larmes aux paupi\u00e8res.<\/p>\n<p>Ce fut la premi\u00e8re fois depuis la mairie qu\u2019il accepta d\u2019\u00eatre touch\u00e9.<\/p>\n<p>Dauviller attendit plusieurs heures avant de venir. Le g\u00e9n\u00e9ral aurait pu le faire refuser. Il le re\u00e7ut.<\/p>\n<p>Les deux hommes se retrouv\u00e8rent face \u00e0 face dans le m\u00eame cabinet : l\u2019un avait donn\u00e9 son sang \u00e0 Julien, l\u2019autre son nom, son enfance, sa discipline et sa tendresse.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne viens pas le reprendre \u00bb, dit Dauviller.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral resta froid.<\/p>\n<p>\u00ab Heureusement. Ce n\u2019est pas un meuble. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je veux seulement le conna\u00eetre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors laissez-le d\u00e9cider quand. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller baissa la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous dois quelque chose que je ne saurai jamais payer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous ne me devez rien. C\u2019est \u00e0 lui que nous devons tous des excuses. \u00bb<\/p>\n<p>Cette phrase \u00e9tablit entre eux une tr\u00eave.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, Guillaume retrouva Lassard dans son bureau. Le d\u00e9tective ne semblait pas surpris de le voir.<\/p>\n<p>\u00ab Vous allez m\u2019accuser d\u2019avoir manqu\u00e9 G\u00e9raud de peu ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume ferma la porte.<\/p>\n<p>\u00ab Non. Je vais vous demander depuis quand vous saviez qu\u2019il existait. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard sourit.<\/p>\n<p>\u00ab Depuis plusieurs semaines. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et pourquoi ne pas l\u2019avoir dit ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce qu\u2019un t\u00e9moin \u00e2g\u00e9, alcoolis\u00e9 par p\u00e9riodes et disparu depuis vingt ans n\u2019est pas une preuve. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous aviez son adresse. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019avais une adresse possible. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume posa sur le bureau une lettre qu\u2019il avait trouv\u00e9e dans les affaires de G\u00e9raud. Elle portait l\u2019\u00e9criture de Lassard et une date ant\u00e9rieure \u00e0 sa premi\u00e8re visite chez les Tournays.<\/p>\n<p>\u00ab Vous lui aviez d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit. \u00bb<\/p>\n<p>Le sourire disparut.<\/p>\n<p>\u00ab Vous fouillez beaucoup pour un militaire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019apprends aupr\u00e8s de vous. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard retira ses lunettes.<\/p>\n<p>\u00ab Tr\u00e8s bien. Oui, j\u2019avais retrouv\u00e9 sa trace. Il refusait de parler. Ensuite Dauviller est revenu, Tournays m\u2019a engag\u00e9, la comtesse a commenc\u00e9 \u00e0 payer certains frais. Je travaillais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous entreteniez plusieurs versions parce que chacune avait un client. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les gens riches paient pour des certitudes. Les certitudes sont rares. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et les mensonges ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Beaucoup plus rentables. \u00bb<\/p>\n<p>La franchise \u00e9tait presque insultante.<\/p>\n<p>Guillaume se pencha vers lui.<\/p>\n<p>\u00ab Il reste mon origine. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard tapota un dossier.<\/p>\n<p>\u00ab Justement. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume ne bougea plus.<\/p>\n<p>\u00ab Que savez-vous ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Davantage que je ne savais sur Julien. Votre cas est moins romanesque. Peut-\u00eatre trouverez-vous cela d\u00e9cevant. \u00bb<\/p>\n<p>Il ouvrit le dossier.<\/p>\n<p>Le premier enfant confi\u00e9 aux Mathieu venait d\u2019une jeune ouvri\u00e8re nomm\u00e9e Louise Delmas. Elle \u00e9tait morte quelques jours apr\u00e8s l\u2019accouchement. Le p\u00e8re n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 reconnu l\u00e9galement. Une lettre indiquait toutefois qu\u2019il s\u2019agissait probablement d\u2019un sous-officier mort quelques mois plus tard en Afrique.<\/p>\n<p>Guillaume fixa les papiers.<\/p>\n<p>\u00ab Depuis quand avez-vous cela ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une semaine. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et vous me laissiez croire que Dauviller pouvait \u00eatre mon p\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard haussa les \u00e9paules.<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019hypoth\u00e8se restait possible tant que le dossier Delmas n\u2019\u00e9tait pas complet. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il l\u2019\u00e9tait hier ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Presque. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume ressentit une col\u00e8re froide.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez regard\u00e9 Dauviller croire qu\u2019il m\u2019avait retrouv\u00e9. Vous avez laiss\u00e9 Huguette s\u2019accrocher \u00e0 la m\u00eame erreur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et aujourd\u2019hui nous savons mieux. C\u2019est ainsi que fonctionne une enqu\u00eate. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume referma le dossier.<\/p>\n<p>\u00ab Non. Une enqu\u00eate cherche la v\u00e9rit\u00e9. Vous, vous vendiez le d\u00e9lai. \u00bb<\/p>\n<p>Il prit les documents.<\/p>\n<p>Lassard posa une main dessus.<\/p>\n<p>\u00ab Ils m\u2019appartiennent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ils me concernent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous n\u2019avez pas pay\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Une voix retentit derri\u00e8re eux.<\/p>\n<p>\u00ab Moi, j\u2019ai pay\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>M. Tournays se tenait sur le seuil.<\/p>\n<p>Il entra, accompagn\u00e9 d\u2019un huissier de justice que Guillaume connaissait de vue.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident regarda Lassard avec un m\u00e9pris parfaitement calme.<\/p>\n<p>\u00ab Et je vais maintenant d\u00e9couvrir pour quoi. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard se leva.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur le Pr\u00e9sident, je vous conseille de ne pas transformer une contrari\u00e9t\u00e9 familiale en accusation professionnelle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce n\u2019est plus une affaire familiale. J\u2019ai ici des re\u00e7us correspondant \u00e0 trois paiements diff\u00e9rents pour des investigations sur la m\u00eame piste, factur\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment \u00e0 moi-m\u00eame, \u00e0 Dauviller et \u00e0 Mme de Villerain. \u00bb<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, Lassard perdit sa ma\u00eetrise.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident prit le dossier des mains de Guillaume.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez jou\u00e9 avec les filiations comme un croupier avec des cartes. Je ne sais pas encore si cela rel\u00e8ve seulement de l\u2019escroquerie ou de quelque chose de plus grave. Mais je vous promets que des gens comp\u00e9tents vont s\u2019y int\u00e9resser. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard regarda Guillaume.<\/p>\n<p>\u00ab Et vous croyez que cela changera votre naissance ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume r\u00e9pondit :<\/p>\n<p>\u00ab Non. C\u2019est justement ce que je viens de comprendre. \u00bb<\/p>\n<p>Il prit la copie de l\u2019acte concernant Louise Delmas.<\/p>\n<p>\u00ab Je n\u2019ai pas besoin d\u2019un p\u00e8re prestigieux pour savoir qui m\u2019a \u00e9lev\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Le soir, il se rendit chez les Mathieu, log\u00e9s provisoirement chez un parent \u00e0 Paris. Fran\u00e7oise lut le nom de Louise Delmas et pleura pour cette jeune femme morte qu\u2019elle n\u2019avait jamais connue.<\/p>\n<p>Guillaume s\u2019agenouilla devant elle.<\/p>\n<p>\u00ab Vous aviez peur que je cesse de vous appeler maman. \u00bb<\/p>\n<p>Elle essuya ses joues.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019\u00e9tais idiote. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Elle lui donna une petite tape sur la joue.<\/p>\n<p>Il sourit pour la premi\u00e8re fois depuis plusieurs jours.<\/p>\n<p>Pourtant, lorsqu\u2019il rentra, une autre v\u00e9rit\u00e9 l\u2019attendait.<\/p>\n<p>Paule se tenait devant sa caserne.<\/p>\n<p>Seule.<\/p>\n<p>Elle avait le visage p\u00e2le mais calme.<\/p>\n<p>\u00ab Je voudrais marcher \u00bb, dit-elle. \u00ab Avec quelqu\u2019un qui ne d\u00e9cidera pas \u00e0 ma place de ce que je dois savoir. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume prit son manteau.<\/p>\n<p>Il la suivit.<\/p>\n<p>Et, pour la premi\u00e8re fois depuis qu\u2019il avait cru pouvoir \u00eatre son fr\u00e8re, il s\u2019autorisa \u00e0 regarder Paule sans d\u00e9tourner imm\u00e9diatement les yeux.<\/p>\n<p>END PART 10<\/p>\n<p>PART 11 TITLE: Paule affronte enfin sa m\u00e8re, Julien choisit entre deux p\u00e8res, et Guillaume refuse de transformer une libert\u00e9 nouvelle en victoire personnelle<\/p>\n<p>Ils march\u00e8rent longtemps avant que Paule ne parle. Paris \u00e9tait humide, travers\u00e9 par le bruit des roues et des vendeurs du soir. Guillaume choisissait les rues les moins fr\u00e9quent\u00e9es afin de lui \u00e9pargner les regards. Elle remarqua cette attention mais ne le remercia pas. Depuis la mairie, la gratitude lui semblait presque une dette suppl\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>\u00ab Vous saviez que je pouvais \u00eatre votre s\u0153ur \u00bb, dit-elle.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et vous ne m\u2019avez rien dit. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume accepta le reproche.<\/p>\n<p>\u00ab Je n\u2019en \u00e9tais pas certain. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Toujours la m\u00eame raison. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. La m\u00eame erreur. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ralentit.<\/p>\n<p>Il poursuivit :<\/p>\n<p>\u00ab Je pensais vous prot\u00e9ger jusqu\u2019\u00e0 ce que j\u2019aie une preuve. En r\u00e9alit\u00e9, je prot\u00e9geais aussi ma peur. Si Huguette \u00e9tait ma m\u00e8re, je devais renoncer \u00e0 certains sentiments sans jamais les avoir prononc\u00e9s. Tant que je ne vous disais rien, je pouvais faire semblant que cela ne vous concernait pas. \u00bb<\/p>\n<p>Paule s\u2019arr\u00eata sous un arbre d\u00e9pouill\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Quels sentiments ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume regarda la rue devant lui.<\/p>\n<p>Il aurait pu mentir. Apr\u00e8s toutes les cons\u00e9quences du silence, cela lui parut impossible.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous aime. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ferma les yeux.<\/p>\n<p>Il ajouta imm\u00e9diatement :<\/p>\n<p>\u00ab Je ne vous demande rien. Pas aujourd\u2019hui. Pas demain. Vous venez de perdre l\u2019avenir que vous aviez choisi. Mon amour n\u2019est pas un prix de consolation. \u00bb<\/p>\n<p>Paule releva la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Depuis combien de temps ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Assez pour avoir appris \u00e0 me taire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et Marceline ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je lui ai laiss\u00e9 esp\u00e9rer quelque chose sans le vouloir. J\u2019en ai honte. \u00bb<\/p>\n<p>Paule recommen\u00e7a \u00e0 marcher.<\/p>\n<p>\u00ab Tout le monde aime quelqu\u2019un qu\u2019il ne devrait pas. C\u2019est donc cela, notre famille. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne suis pas votre famille. \u00bb<\/p>\n<p>Elle le regarda.<\/p>\n<p>\u00ab Plus maintenant, apparemment. \u00bb<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 elle, un sourire fragile passa sur son visage. Guillaume ne chercha pas \u00e0 le prolonger. Il la raccompagna jusqu\u2019au portail et repartit sans lui toucher la main.<\/p>\n<p>Cette retenue compta davantage pour elle qu\u2019une d\u00e9claration plus ardente.<\/p>\n<p>Le lendemain, Paule demanda \u00e0 voir sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Huguette \u00e9tait encore alit\u00e9e, mais elle se redressa lorsque sa fille entra. Elle avait pr\u00e9par\u00e9 plusieurs phrases. Elles disparurent toutes devant le visage de Paule.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne suis pas venue pour vous pardonner \u00bb, dit la jeune femme. \u00ab Pas encore. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette acquies\u00e7a.<\/p>\n<p>\u00ab Je comprends. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne crois pas. \u00bb<\/p>\n<p>Paule s\u2019assit en face d\u2019elle.<\/p>\n<p>\u00ab Je veux tout savoir. Pas la version qui vous rend moins coupable. Pas celle qui prot\u00e8ge papa. Tout. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette parla.<\/p>\n<p>Elle raconta Dauviller, leur jeunesse, la grossesse cach\u00e9e, l\u2019enfant emport\u00e9 presque aussit\u00f4t apr\u00e8s sa naissance. Elle raconta comment on lui avait annonc\u00e9 sa mort, comment elle avait \u00e9pous\u00e9 Tournays quelques ann\u00e9es plus tard en ensevelissant cette partie de sa vie. Puis elle arriva \u00e0 Julien.<\/p>\n<p>Elle ne chercha pas d\u2019excuse.<\/p>\n<p>Julien \u00e9tait devenu proche de la maison. Huguette, malheureuse dans un mariage plus respectueux qu\u2019heureux, avait c\u00e9d\u00e9 \u00e0 une affection qu\u2019elle avait d\u2019abord consid\u00e9r\u00e9e comme une vanit\u00e9 tardive. Julien lui-m\u00eame, tr\u00e8s jeune encore, s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 entra\u00eener avant de comprendre que cette relation n\u2019avait pas d\u2019avenir. Lorsqu\u2019il \u00e9tait tomb\u00e9 amoureux de Paule, il avait rompu d\u00e9finitivement.<\/p>\n<p>Paule \u00e9couta sans interrompre.<\/p>\n<p>\u00ab Et vous avez voulu emp\u00eacher notre mariage parce que vous \u00e9tiez jalouse ? \u00bb<\/p>\n<p>Huguette baissa les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Au d\u00e9but, oui. \u00bb<\/p>\n<p>Ce mot fit plus de mal que si elle avait essay\u00e9 de nier.<\/p>\n<p>\u00ab Ensuite ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ensuite Dauviller est revenu. Lassard a parl\u00e9 de l\u2019enfant. J\u2019ai pens\u00e9 que Guillaume \u00e9tait Ren\u00e9. Cela me rassurait. Puis j\u2019ai vu Maurice regarder Julien. La comtesse a reconnu l\u2019adoption. J\u2019ai compris que quelque chose \u00e9tait possible. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et vous ne m\u2019avez toujours rien dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019avais peur. \u00bb<\/p>\n<p>Paule se leva.<\/p>\n<p>\u00ab Vous aviez toujours peur. Quand vous \u00e9tiez jeune, d\u2019accord. Quand on vous a pris votre enfant, d\u2019accord. Mais vingt-six ans plus tard, lorsque ma vie d\u00e9pendait de votre courage, vous aviez encore peur. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette pleurait maintenant.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Paule ouvrit la porte.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 au moins une r\u00e9ponse vraie. \u00bb<\/p>\n<p>Elle s\u2019arr\u00eata avant de sortir.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais pas si je pourrai vous pardonner. Mais je ne veux plus que vous mentiez pour obtenir mon pardon. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette hocha la t\u00eate.<\/p>\n<p>Cette conversation fut le commencement de sa chute r\u00e9elle, parce qu\u2019elle ne pouvait plus se r\u00e9fugier derri\u00e8re le r\u00f4le de victime de son propre pass\u00e9.<\/p>\n<p>Julien, lui, avait accept\u00e9 de rencontrer Dauviller dans la maison des Villerain. Le g\u00e9n\u00e9ral resta d\u2019abord pr\u00e9sent, puis voulut les laisser seuls.<\/p>\n<p>Julien l\u2019arr\u00eata.<\/p>\n<p>\u00ab Restez. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller comprit imm\u00e9diatement ce que signifiait cette demande. Il n\u2019\u00e9tait pas encore le p\u00e8re auquel Julien pouvait parler sans t\u00e9moin. Il l\u2019accepta.<\/p>\n<p>\u00ab Comment avez-vous rencontr\u00e9 ma m\u00e8re ? \u00bb demanda Julien.<\/p>\n<p>Dauviller r\u00e9pondit sans embellir leur histoire. Ils s\u2019\u00e9taient aim\u00e9s. Leur diff\u00e9rence de condition et l\u2019opposition de la famille d\u2019Huguette avaient rendu le mariage presque impossible. Lorsqu\u2019elle \u00e9tait tomb\u00e9e enceinte, Dauviller avait voulu fuir avec elle. On l\u2019avait \u00e9cart\u00e9. Plus tard, on lui avait annonc\u00e9 la mort de l\u2019enfant.<\/p>\n<p>\u00ab Et vous avez cru cela pendant vingt-six ans ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. J\u2019ai essay\u00e9. C\u2019est diff\u00e9rent. \u00bb<\/p>\n<p>Julien observa la cicatrice.<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019est-ce qui vous est arriv\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une mauvaise d\u00e9cision dans un pays \u00e9tranger. Plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s votre disparition. Cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec vous. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Donc je n\u2019ai pas \u00e0 en porter la culpabilit\u00e9 non plus. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller eut un sourire triste.<\/p>\n<p>\u00ab Votre p\u00e8re vous a bien appris. \u00bb<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral ne corrigea pas le mot.<\/p>\n<p>Julien le remarqua.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s un long silence, il demanda \u00e0 Dauviller :<\/p>\n<p>\u00ab Quel nom vouliez-vous me donner ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ren\u00e9 Maurice Dauviller. \u00bb<\/p>\n<p>Julien r\u00e9p\u00e9ta doucement \u00ab Ren\u00e9 \u00bb, comme s\u2019il essayait un v\u00eatement appartenant \u00e0 un mort.<\/p>\n<p>Puis il secoua la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux pas devenir Ren\u00e9 du jour au lendemain. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne vous le demande pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis Julien de Villerain. \u00bb<\/p>\n<p>Dauviller acquies\u00e7a.<\/p>\n<p>\u00ab Alors je conna\u00eetrai Julien. \u00bb<\/p>\n<p>Ce fut leur premier accord.<\/p>\n<p>Quelques jours plus tard, l\u2019affaire Lassard devint publique dans un cercle beaucoup plus restreint que le scandale du mariage, mais plus dangereux pour l\u2019int\u00e9ress\u00e9. Ses doubles facturations, plusieurs lettres retenues et la preuve qu\u2019il avait volontairement retard\u00e9 la rencontre avec G\u00e9raud furent remis \u00e0 un magistrat. Lassard nia l\u2019intention frauduleuse. Il parla de prudence professionnelle. Personne ne fut convaincu.<\/p>\n<p>M. Tournays aurait pu utiliser son influence pour \u00e9craser l\u2019homme. Il s\u2019en abstint.<\/p>\n<p>\u00ab La loi n\u2019a pas besoin de ma vengeance \u00bb, dit-il \u00e0 Guillaume. \u00ab Elle a seulement besoin des faits. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume approuva.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident le regarda alors plus attentivement.<\/p>\n<p>\u00ab Ma fille vous estime beaucoup. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume comprit le terrain.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne vous demande pas vos intentions. Je vous demande de ne pas en avoir pour l\u2019instant. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume soutint son regard.<\/p>\n<p>\u00ab Nous sommes d\u2019accord. \u00bb<\/p>\n<p>Tournays sembla surpris.<\/p>\n<p>\u00ab Vous ne protestez pas ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Paule n\u2019a pas besoin d\u2019un nouvel homme pour d\u00e9cider aussit\u00f4t de son avenir. \u00bb<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident eut un l\u00e9ger sourire.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates parfois irritant de bon sens. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume inclina la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est moins co\u00fbteux que l\u2019absence de bon sens. \u00bb<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, Tournays rit franchement.<\/p>\n<p>Marceline quitta temporairement l\u2019h\u00f4tel quelques semaines plus tard. Paule avait tent\u00e9 de la retenir.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 cause de Guillaume ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab En partie. \u00bb<\/p>\n<p>Marceline ne nia pas.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai pass\u00e9 trop d\u2019ann\u00e9es \u00e0 attendre qu\u2019une autre personne choisisse ma vie. Je crois que nous sommes plusieurs dans cette maison \u00e0 devoir perdre cette habitude. \u00bb<\/p>\n<p>Elle retourna chez une tante \u00e0 Chartres, o\u00f9 elle envisageait d\u2019aider \u00e0 tenir un petit commerce. Paule l\u2019embrassa longuement.<\/p>\n<p>\u00ab Reviens me voir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comme amie ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comme celle que j\u2019aurais d\u00fb traiter plus souvent comme une amie. \u00bb<\/p>\n<p>Marceline sourit.<\/p>\n<p>\u00ab Alors oui. \u00bb<\/p>\n<p>Le d\u00e9part d\u2019Huguette fut plus silencieux.<\/p>\n<p>Elle demanda \u00e0 s\u00e9journer quelque temps dans une propri\u00e9t\u00e9 familiale loin de Paris. M. Tournays ne l\u2019en emp\u00eacha pas. Ils ne parl\u00e8rent pas de s\u00e9paration d\u00e9finitive. Certains liens sont trop anciens pour \u00eatre coup\u00e9s dans la col\u00e8re et trop ab\u00eem\u00e9s pour \u00eatre simplement renou\u00e9s.<\/p>\n<p>Avant de partir, Huguette demanda \u00e0 voir Julien.<\/p>\n<p>Il vint.<\/p>\n<p>Ils rest\u00e8rent face \u00e0 face plusieurs minutes.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne vous demanderai pas de me pardonner \u00bb, dit-elle.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne pourrais pas. \u00bb<\/p>\n<p>Elle encaissa la r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>\u00ab Je veux seulement que vous sachiez que lorsque je vous ai connu comme Julien, je ne savais pas. Jamais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je le sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Cela ne change rien ? \u00bb<\/p>\n<p>Il r\u00e9fl\u00e9chit.<\/p>\n<p>\u00ab Cela change la culpabilit\u00e9. Pas la douleur. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette pleura sans bruit.<\/p>\n<p>Julien ajouta :<\/p>\n<p>\u00ab Peut-\u00eatre qu\u2019un jour je pourrai vous voir comme celle qui m\u2019a donn\u00e9 naissance. Pour l\u2019instant, je ne sais pas qui vous \u00eates pour moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est juste. \u00bb<\/p>\n<p>Elle le laissa partir.<\/p>\n<p>Le soir de son d\u00e9part, Huguette traversa le vestibule o\u00f9, quelques semaines plus t\u00f4t, elle avait regard\u00e9 Guillaume en esp\u00e9rant d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment qu\u2019il f\u00fbt son fils.<\/p>\n<p>Paule se tenait pr\u00e8s de la porte.<\/p>\n<p>Elles s\u2019embrass\u00e8rent avec retenue.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9cris-moi \u00bb, dit Huguette.<\/p>\n<p>Paule r\u00e9pondit apr\u00e8s une h\u00e9sitation :<\/p>\n<p>\u00ab Quand j\u2019aurai quelque chose de vrai \u00e0 \u00e9crire. \u00bb<\/p>\n<p>La voiture emporta Madame Tournays.<\/p>\n<p>Guillaume, qui observait de loin, s\u2019approcha seulement lorsqu\u2019elle eut disparu.<\/p>\n<p>Paule regarda la rue vide.<\/p>\n<p>\u00ab Je croyais que la v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9glerait tout. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle ne r\u00e9pare pas. Elle indique seulement ce qui est cass\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et apr\u00e8s ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume r\u00e9fl\u00e9chit.<\/p>\n<p>\u00ab Apr\u00e8s, on choisit ce qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre reconstruit. \u00bb<\/p>\n<p>Paule tourna les yeux vers lui.<\/p>\n<p>Cette fois, elle ne d\u00e9tourna pas les siens.<\/p>\n<p>END PART 11<\/p>\n<p>PART 12 TITLE: Quand les secrets cessent enfin de gouverner leurs vies, chacun doit choisir ce qu\u2019il garde du pass\u00e9 et ce qu\u2019il laisse mourir<\/p>\n<p>L\u2019hiver passa sans miracle. Rien ne fut soudainement pardonn\u00e9. Rien ne redevint simple. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre la premi\u00e8re chose honn\u00eate qui arrivait \u00e0 cette famille depuis longtemps. Ceux qui avaient attendu de la v\u00e9rit\u00e9 une d\u00e9livrance imm\u00e9diate d\u00e9couvrirent qu\u2019elle ressemblait davantage \u00e0 une op\u00e9ration douloureuse : elle retirait ce qui empoisonnait, mais la gu\u00e9rison appartenait aux mois suivants.<\/p>\n<p>Paule quitta Paris pendant plusieurs semaines. Elle s\u00e9journa chez des parents \u00e9loign\u00e9s, puis chez Marceline \u00e0 Chartres. Elle avait besoin d\u2019endroits o\u00f9 personne ne connaissait chaque d\u00e9tail de l\u2019affaire de la mairie. Dans les rues plus tranquilles, elle apprit peu \u00e0 peu \u00e0 penser \u00e0 Julien sans imaginer d\u2019abord la c\u00e9r\u00e9monie interrompue.<\/p>\n<p>Elle lui \u00e9crivit une seule fois.<\/p>\n<p>La lettre \u00e9tait courte.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne regrette pas de vous avoir aim\u00e9. Je regrette seulement que tant de mensonges aient entour\u00e9 quelque chose qui, pour nous, \u00e9tait vrai. Je ne sais pas encore comment vous appeler autrement que Julien. Peut-\u00eatre est-ce suffisant. \u00bb<\/p>\n<p>Il r\u00e9pondit deux jours plus tard.<\/p>\n<p>\u00ab Julien suffira toujours. \u00bb<\/p>\n<p>Ils ne cherch\u00e8rent pas \u00e0 reconstruire leur amour sous une autre forme. Certaines transformations demandent trop de violence. Ils accept\u00e8rent une distance respectueuse, presque fraternelle seulement dans le sens l\u00e9gal du terme, longtemps avant qu\u2019elle devienne \u00e9motionnellement possible.<\/p>\n<p>Julien continua de vivre chez les Villerain. Le g\u00e9n\u00e9ral ne changea rien \u00e0 son testament ni \u00e0 son attitude. Lorsque des proches bien intentionn\u00e9s lui sugg\u00e9r\u00e8rent que certaines dispositions pourraient d\u00e9sormais para\u00eetre \u00ab irr\u00e9guli\u00e8res \u00bb, il les chassa presque de son cabinet.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai \u00e9lev\u00e9 un fils, pas r\u00e9dig\u00e9 une hypoth\u00e8se. \u00bb<\/p>\n<p>La comtesse, lib\u00e9r\u00e9e du mensonge et \u00e9cras\u00e9e par la honte de l\u2019avoir gard\u00e9 si longtemps, devint plus calme. Julien mit des mois \u00e0 lui pardonner. Il finit par comprendre que l\u2019amour qu\u2019elle lui avait donn\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas faux parce que l\u2019histoire de son arriv\u00e9e l\u2019\u00e9tait.<\/p>\n<p>Dauviller entra progressivement dans sa vie.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, ils se voyaient une heure. Puis deux. Ils parlaient rarement du pass\u00e9. Dauviller apprit ce que Julien lisait, comment il montait \u00e0 cheval, quelles plaisanteries le faisaient rire. Julien apprit que son p\u00e8re biologique d\u00e9testait le c\u00e9leri, chantait faux et conservait depuis vingt-six ans une minuscule paire de chaussons jamais port\u00e9e.<\/p>\n<p>Un jour, Julien l\u2019appela \u00ab mon p\u00e8re \u00bb sans y penser.<\/p>\n<p>Dauviller ne r\u00e9pondit pas pendant plusieurs secondes.<\/p>\n<p>Puis il demanda simplement :<\/p>\n<p>\u00ab Du caf\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>Julien comprit la d\u00e9licatesse de cette banalit\u00e9 et en fut plus \u00e9mu qu\u2019il ne l\u2019aurait \u00e9t\u00e9 d\u2019une \u00e9treinte.<\/p>\n<p>Avec Huguette, les choses furent diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p>Elle resta loin de Paris presque un an. Ses premi\u00e8res lettres \u00e0 Paule \u00e9taient longues, justificatives, remplies de souvenirs qu\u2019elle utilisait encore pour expliquer ses fautes. Paule r\u00e9pondit peu. Puis, peu \u00e0 peu, Huguette changea de ton. Elle cessa de demander qu\u2019on la comprenne. Elle raconta seulement ses journ\u00e9es, ses lectures, le jardin, les visites rares.<\/p>\n<p>Une lettre destin\u00e9e \u00e0 Julien resta plusieurs semaines sans r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il r\u00e9pondit enfin, il \u00e9crivit :<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux pas encore vous appeler m\u00e8re. Mais je ne veux pas non plus passer ma vie \u00e0 vous appeler par le nom de ce que nous avons fait sans savoir. Nous devons trouver autre chose. \u00bb<\/p>\n<p>Huguette conserva cette lettre avec la m\u00e9daille de Ren\u00e9 que Dauviller lui avait permis de tenir une seule fois.<\/p>\n<p>M. Tournays lui rendit visite plusieurs mois apr\u00e8s son d\u00e9part.<\/p>\n<p>Personne ne sut ce qu\u2019ils se dirent.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il revint \u00e0 Paris, Paule lui demanda seulement :<\/p>\n<p>\u00ab Est-ce que maman reviendra ? \u00bb<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident r\u00e9fl\u00e9chit.<\/p>\n<p>\u00ab Pas maintenant. Peut-\u00eatre un jour. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous lui pardonnez ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Certaines choses, oui. D\u2019autres, pas encore. Le mariage n\u2019est pas un tribunal qui doit rendre un verdict unique. \u00bb<\/p>\n<p>Paule sourit.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 une phrase tr\u00e8s peu pr\u00e9sidentielle, papa. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019essaie de me corriger. \u00bb<\/p>\n<p>Lassard, lui, ne b\u00e9n\u00e9ficia pas de cette patience familiale. L\u2019enqu\u00eate \u00e9tablit qu\u2019il avait retenu des correspondances, factur\u00e9 plusieurs fois les m\u00eames recherches et entretenu des hypoth\u00e8ses qu\u2019il savait devenues improbables. Il \u00e9chappa aux accusations les plus graves faute de preuve sur certaines intentions, mais sa r\u00e9putation professionnelle fut ruin\u00e9e.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re fois que Guillaume le croisa, Lassard eut encore assez d\u2019orgueil pour sourire.<\/p>\n<p>\u00ab Alors, monsieur Mathieu, vous \u00eates satisfait ? Vous savez enfin qui vous \u00eates. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume r\u00e9pondit :<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Fils de Louise Delmas, d\u2019un p\u00e8re probablement mort sans vous conna\u00eetre. Rien de tr\u00e8s brillant. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume le regarda calmement.<\/p>\n<p>\u00ab Vous faites toujours la m\u00eame erreur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Laquelle ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Croire que l\u2019origine donne la valeur. \u00bb<\/p>\n<p>Il le laissa l\u00e0.<\/p>\n<p>Guillaume \u00e9tait all\u00e9 d\u00e9poser quelques fleurs sur la tombe de Louise Delmas apr\u00e8s l\u2019avoir retrouv\u00e9e dans un petit cimeti\u00e8re. Il ne ressentit pas l\u2019\u00e9motion violente qu\u2019il avait imagin\u00e9e. Il resta simplement devant le nom de cette femme morte jeune et lui parla int\u00e9rieurement comme on parle \u00e0 quelqu\u2019un auquel on doit la vie mais pas les souvenirs.<\/p>\n<p>Puis il rentra \u00e0 L\u00e8ves.<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise l\u2019attendait avec une soupe trop chaude. Jean lui demanda de r\u00e9parer une charni\u00e8re avant m\u00eame qu\u2019il e\u00fbt pos\u00e9 son sac.<\/p>\n<p>Guillaume sourit.<\/p>\n<p>Il avait trouv\u00e9 son origine.<\/p>\n<p>Sa famille, elle, n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 perdue.<\/p>\n<p>Marceline construisit \u00e9galement une vie qui n\u2019attendait plus Guillaume. Le commerce de sa tante prosp\u00e9ra assez pour qu\u2019elle devienne son associ\u00e9e. Elle revenait parfois \u00e0 Paris et retrouvait Paule avec une libert\u00e9 nouvelle. Leur relation n\u2019\u00e9tait plus celle d\u2019une demoiselle et de sa femme de chambre.<\/p>\n<p>Un apr\u00e8s-midi, Guillaume la rencontra chez les Tournays.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez l\u2019air heureuse \u00bb, lui dit-il.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai d\u00e9couvert une chose extraordinaire : on peut l\u2019\u00eatre sans que quelqu\u2019un vienne vous chercher. \u00bb<\/p>\n<p>Il sourit.<\/p>\n<p>\u00ab Je m\u00e9ritais cela. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un peu. \u00bb<\/p>\n<p>Ils se quitt\u00e8rent avec une affection d\u00e9barrass\u00e9e de l\u2019attente.<\/p>\n<p>Paule et Guillaume, eux, mirent davantage de temps.<\/p>\n<p>Il ne renouvela pas sa d\u00e9claration. Pendant presque une ann\u00e9e, il fut pr\u00e9sent sans insister. Il l\u2019accompagna parfois \u00e0 des concerts, parla avec son p\u00e8re, apporta \u00e0 Fran\u00e7oise les nouvelles de Paris et \u00e0 Paule celles de L\u00e8ves. Il ne transforma jamais sa patience en monnaie qu\u2019elle aurait d\u00fb rembourser par de l\u2019amour.<\/p>\n<p>C\u2019est Paule qui finit par rompre cet \u00e9quilibre.<\/p>\n<p>Un soir de printemps, ils marchaient dans le m\u00eame jardin d\u2019hiver o\u00f9 elle lui avait autrefois annonc\u00e9 qu\u2019elle voulait fuir avec Julien. Les plantes avaient \u00e9t\u00e9 renouvel\u00e9es apr\u00e8s l\u2019hiver. Une odeur humide de terre montait des pots.<\/p>\n<p>\u00ab Vous vous souvenez de ce que vous m\u2019avez dit apr\u00e8s le d\u00e9part de maman ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume r\u00e9fl\u00e9chit.<\/p>\n<p>\u00ab Je dis beaucoup de choses raisonnables. C\u2019est un d\u00e9faut. \u00bb<\/p>\n<p>Elle sourit.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez dit qu\u2019apr\u00e8s la v\u00e9rit\u00e9, on choisissait ce qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre reconstruit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai choisi. \u00bb<\/p>\n<p>Il cessa de marcher.<\/p>\n<p>Paule le regarda avec une tranquillit\u00e9 qu\u2019il ne lui avait jamais connue autrefois.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne veux pas retrouver la jeune femme que j\u2019\u00e9tais avant la mairie. Elle croyait que choisir quelqu\u2019un signifiait s\u2019accrocher \u00e0 lui contre tout le monde. Maintenant je crois qu\u2019un choix peut aussi \u00eatre calme. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume ne parla pas.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous aime \u00bb, dit-elle.<\/p>\n<p>Il inspira lentement.<\/p>\n<p>\u00ab \u00cates-vous s\u00fbre que ce n\u2019est pas de la gratitude ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle leva les yeux au ciel.<\/p>\n<p>\u00ab Vous trouvez toujours une mani\u00e8re particuli\u00e8rement aga\u00e7ante de recevoir une bonne nouvelle. \u00bb<\/p>\n<p>Il rit.<\/p>\n<p>\u00ab Je devais demander. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez demand\u00e9. La r\u00e9ponse est non. Ce n\u2019est pas de la gratitude. Ce n\u2019est pas non plus parce que vous m\u2019avez sauv\u00e9e de la voiture, ni parce que vous avez interrompu mon mariage, ni parce que papa vous appr\u00e9cie. C\u2019est parce que, pendant toute l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 vous auriez pu essayer de me convaincre, vous m\u2019avez laiss\u00e9e redevenir quelqu\u2019un capable de choisir. \u00bb<\/p>\n<p>Cette fois, Guillaume prit sa main.<\/p>\n<p>\u00ab Alors je vais essayer de ne pas g\u00e2cher votre choix. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Commencez par m\u2019embrasser avant que je change d\u2019avis. \u00bb<\/p>\n<p>Il ob\u00e9it.<\/p>\n<p>Leur mariage eut lieu plusieurs mois plus tard.<\/p>\n<p>Paule refusa une grande r\u00e9ception. Elle ne voulait ni foule mondaine ni spectacle. Jean et Fran\u00e7oise furent plac\u00e9s au premier rang. Le g\u00e9n\u00e9ral de Villerain vint avec la comtesse. Dauviller se tenait pr\u00e8s de Julien. Marceline arriva de Chartres dans une robe qu\u2019elle avait choisie elle-m\u00eame et se moqua de Guillaume avant la c\u00e9r\u00e9monie pour l\u2019emp\u00eacher de devenir trop solennel.<\/p>\n<p>Huguette revint \u00e9galement.<\/p>\n<p>Elle entra discr\u00e8tement au bras de M. Tournays.<\/p>\n<p>Paule l\u2019aper\u00e7ut.<\/p>\n<p>Pendant quelques secondes, les deux femmes rest\u00e8rent immobiles.<\/p>\n<p>Puis Paule alla vers elle.<\/p>\n<p>Elle ne lui donna pas l\u2019absolution d\u2019une phrase. Huguette ne la demanda pas. Elles s\u2019embrass\u00e8rent seulement.<\/p>\n<p>Julien se trouvait \u00e0 quelques pas.<\/p>\n<p>Huguette le regarda.<\/p>\n<p>Il h\u00e9sita, puis s\u2019approcha.<\/p>\n<p>\u00ab Madame \u00bb, commen\u00e7a-t-il.<\/p>\n<p>Elle p\u00e2lit l\u00e9g\u00e8rement.<\/p>\n<p>Julien reprit :<\/p>\n<p>\u00ab Huguette. \u00bb<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas encore \u00ab m\u00e8re \u00bb.<\/p>\n<p>Mais ce n\u2019\u00e9tait plus le silence.<\/p>\n<p>Elle inclina la t\u00eate, les yeux pleins de larmes.<\/p>\n<p>Dauviller posa une main sur l\u2019\u00e9paule de son fils. Cette fois, Julien ne se raidit pas.<\/p>\n<p>Lorsque la c\u00e9r\u00e9monie commen\u00e7a, Guillaume regarda Paule. Il pensa \u00e0 la premi\u00e8re fois o\u00f9 il l\u2019avait vue dans le jardin d\u2019hiver, promise \u00e0 un autre, inaccessible par sa position puis, pendant quelques jours terribles, peut-\u00eatre par le sang lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Tout ce qui les avait s\u00e9par\u00e9s n\u2019avait pas disparu.<\/p>\n<p>Cela avait simplement cess\u00e9 de d\u00e9cider pour eux.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la c\u00e9r\u00e9monie, tandis que les invit\u00e9s sortaient dans la lumi\u00e8re claire de l\u2019apr\u00e8s-midi, Jean Mathieu se pla\u00e7a pr\u00e8s de Guillaume.<\/p>\n<p>\u00ab Alors, mon gar\u00e7on ? Tu sais enfin qui tu es ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume regarda Paule rire avec Fran\u00e7oise. Plus loin, Julien parlait \u00e0 ses deux p\u00e8res. Huguette et M. Tournays marchaient c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sans pr\u00e9tendre que le pass\u00e9 n\u2019existait pas. Marceline discutait vivement avec la comtesse.<\/p>\n<p>Guillaume sourit.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Jean attendit la suite.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis votre fils. \u00bb<\/p>\n<p>Le vieil homme renifla comme si cette r\u00e9ponse allait de soi.<\/p>\n<p>\u00ab Il t\u2019a fallu beaucoup de monde pour d\u00e9couvrir \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume \u00e9clata de rire.<\/p>\n<p>Paule se retourna et lui tendit la main.<\/p>\n<p>Il alla la rejoindre.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re eux demeuraient les mensonges, les erreurs, les passions mal comprises et les secrets transmis d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019autre. Ils ne seraient jamais effac\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais ils avaient enfin cess\u00e9 d\u2019\u00eatre un h\u00e9ritage obligatoire.<\/p>\n<p>Et cette fois, lorsque Paule pronon\u00e7a le mot qui l\u2019unissait \u00e0 l\u2019homme qu\u2019elle avait choisi, personne n\u2019eut besoin d\u2019ouvrir une porte pour l\u2019arr\u00eater.<\/p>\n<p>END PART 12<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>PART 1 TITLE: Dans la maison du pr\u00e9sident, chacun prot\u00e8ge un secret, mais une lettre ancienne menace de donner un nom au disparu \u00c0 dix heures du soir, l\u2019h\u00f4tel Tournays &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-102","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-drama-sory"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/102","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=102"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/102\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":105,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/102\/revisions\/105"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=102"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=102"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lasteststory.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=102"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}